Festival de crêpe
Chapitre XVI
Du seuil de la chambre, Sondgard contemplait le cadavre de Rod McGee étalé sur le lit.
— C’est bien, fit-il, c’est bien.
Sondgard avait une estafilade sous l’œil droit ; Ken Forrest l’avait griffé avec ses ongles, en essayant de lui arracher les yeux. Il éprouvait une douleur sourde à la nuque, car c’était sa tête qui avait porté quand il était tombé.
Il avait le visage d’un gris de cendre ; son regard de glace exprimait une résolution farouche. Quant à son visage, il semblait plus osseux, plus décharné que jamais.
Il avait laissé ça arriver. Pire, il l’avait provoqué. Son bluff avait marché ; il avait réussi à débusquer le fou, mais à quel prix !
Bon. Maintenant, il fallait en finir. Plus de ménagements désormais. Il y avait un chien enragé dans la région ; il fallait l’abattre comme un chien enragé. L’abattre d’abord, le plaindre ensuite.
Sondgard tourna les talons et descendit précipitamment. Mike Tompkins, au volant de sa belle voiture, faisait vrombir son moteur. Dave Rand était déjà parti en avant, pour préparer la vedette. On avait téléphoné à Joyce Ravenfield qui avait déjà sans doute alerté le capitaine Garrett. Avant le coucher du soleil, toute la région serait cernée par un cordon de police. Des battues allaient être organisées dans tous les environs. Le chien enragé ne serait plus livré à lui-même. Ses impulsions homicides ne seraient plus facilitées par un policier à la manque, à l’amour-propre stupide, par une andouille qui n’était flic qu’à moments perdus !
Sondgard monta dans la voiture, Mike recula et fit demi-tour pour filer sur la route.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ? dit-il.
— McGee est mort.
— Oh ! Malheur !
— Bouclez-la et conduisez !
Sondgard ne pouvait plus supporter Mike Tompkins en ce moment. Pour un peu, il l’aurait même détesté, peut-être parce qu’il s’en voulait terriblement à lui-même et au monde entier, mais aussi, dans une certaine mesure, parce que Mike Tompkins avait une grande gueule et faisait plus de bruit que de besogne.
Il l’avait envoyé en stage, pour apprendre à relever des empreintes, et, le jour où on le chargeait d’en prendre une, une seule, qui était d’une importance capitale, voilà qu’il bousillait tout avec ses gros doigts ! Il passait des heures tous les jours à tirer sur des cibles et, quand une fois dans sa vie on lui offrait une cible d’importance capitale, il tirait à côté ! Bref, un pauvre crétin en uniforme, vantard, cabochard et rien de plus !
« Il ne vaut guère mieux que moi », songea Sondgard.
Ils roulaient en silence. Mike, en tout cas, conduisait comme un type qui en connaissait un rayon. La sirène hurlait, la voiture prenait les virages en trombe, l’aiguille tremblotante du compteur de vitesse ne descendait presque jamais au-dessous de cent trente.
Ils entrèrent à toute allure dans la ville, en semant l’affolement au carrefour de Broad Avenue et de Circle North et Mike prit le tournant sur deux roues pour s’engager sur le chemin de terre. La voiture stoppa dans un frémissement de toute sa carrosserie sur la jetée, au bout de laquelle Dave Rand les attendait dans la vedette, le moteur tournant au ralenti.
La vedette n’était pas neuve, mais Dave l’entretenait avec soin. En vertu d’un arrêté municipal, c’était le seul engin à moteur autorisé à circuler sur le lac. Sondgard et Mike dévalèrent la jetée et sautèrent à bord, tandis que Dave leur criait de larguer les amarres.
Après cette course folle pour gagner le canot, l’heure et demie suivante parut lente et interminable. Dave avait foncé à l’autre extrémité du lac où était allé le fou ; ils se mirent à croiser dans les parages, tout en scrutant la rive à la jumelle. Ils fouillèrent méthodiquement cette partie du lac. Ils ne s’occupèrent pas de l’île : c’était trop loin pour qu’un homme pût la gagner à la nage.
À quatre heures, les premières voitures de la police d’État arrivèrent près du théâtre. Sondgard, à la jumelle, vit le capitaine Garrett planté sur la berge, auprès de l’auberge, qui lui faisait de grands signaux. Il se tourna vers Dave :
— Revenez sur la rive, dit-il.
Ils ne pouvaient pas aborder au petit embarcadère où était généralement amarré le canot du théâtre, mais il y en avait un plus long derrière l’auberge elle-même. Dave approcha doucement ; Sondgard et Mike lancèrent les amarres à deux policiers qui s’en emparèrent pendant que le capitaine Garrett sautait à bord.
C’était un homme robuste et cordial, toujours de joyeuse humeur, d’une patience et d’une compétence sans égales. Il serra la main de Sondgard en disant :
— Cette fois, Eric, vous avez un gaillard qui vous donne du fil à retordre, hein ?
— Vous voulez que je vous raconte l’histoire maintenant ?
— Si vous voulez.
Sondgard le mit rapidement au courant ; il raconta succinctement les méfaits du fou et les initiatives que lui avait prises de son côté, en soulignant les erreurs qu’il avait commises. Mais le capitaine Garrett le rassura aussitôt en disant :
— Inutile de faire votre mea culpa, Eric. Vous avez affaire à un dément. Un meurtrier normal, quelqu’un qui tue pour un mobile, on peut presque toujours mettre la main dessus. Mais un dément, c’est une autre paire de manches. Je trouve que vous vous en êtes bien tiré. Vous l’avez débusqué en un jour, n’est-ce pas ? On ne pouvait pas demander mieux.
— Il y a eu deux morts qu’il n’y aurait pas dû y avoir.
— Vous pensez à cette histoire d’empreinte ? Vous savez, il ne faut pas trop se fier à une malheureuse empreinte sur une savonnette. Mais, croyez-moi, Eric, la savonnette qui glisse, ça peut arriver à tout le monde. Et ça n’était probablement même pas une empreinte utilisable. Le savon est trop mou : les contours ne sont pas nets.
— Rod McGee est mort, dit Sondgard d’un ton amer.
— Il aurait sans doute été tué de toute façon. Lui ou un autre. Il a été tué parce que vous avez obligé Forrest à se démasquer. Mais si vous n’aviez pas pris cette initiative, combien de personnes auraient été tuées ? Peut-être ce même Rod McGee, plus un tas d’autres. Il ne faut pas vous en vouloir comme ça, Eric, vous avez très bien mené votre affaire. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement, moi… Il y a même une ou deux excellentes idées que vous avez eues et auxquelles je n’aurais même pas pensé !
Sondgard n’était pas convaincu, mais il n’insista pas, car c’était perdre son temps. Ils convinrent que la capitaine Garrett dirigerait les recherches sur la rive et que Sondgard resterait à bord de la vedette. Forrest avait dû maintenant regagner la terre ferme, mais peut-être aussi qu’il allait essayer de se remettre à l’eau si les hommes du capitaine Garrett approchaient trop.
Ils passèrent un moment à organiser une liaison radio entre la vedette et une des voitures de ronde par l’intermédiaire du poste de police le plus proche et de Joyce Ravenfield, au bureau. Sur ce, le capitaine Garrett les abandonna et ils se remirent à croiser sur le lac.
Quatre heures. Quatre heures et quart. Quatre heures et demie.
Un flamboiement de couleur attirait sans cesse le regard de Sondgard. Un éclair coloré qui l’agaçait comme une démangeaison. Il essayait de porter toute son attention sur la rive et sur l’eau, aux alentours du canot, mais cette tache orange le harcelait sans cesse. Finalement, cette couleur devint une obsession.
Une tache orange. Une voile orange qu’on apercevait derrière la tête du fou qui nageait quand Mike avait tiré et manqué son coup. Et maintenant, encore une voile orange…
Il se retourna en écarquillant les yeux. Du côté de l’île. Elle restait immobile, là-bas, du côté de l’île.
Ça ne voulait rien dire. Sans doute quelqu’un qui faisait du bateau, et avait fait halte devant l’île.
Mais le fou avait disparu. Et cette voile orange, Sondgard l’avait déjà vue dans les parages.
Il hésita. Une erreur de plus et il ne savait pas ce qu’il ferait… Il se tourna vers Dave :
— Mettez le cap sur l’île, dit-il. Allons jeter un coup d’œil par là.
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