Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 6 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre VI

 

Le fou se rhabilla. Ses gestes étaient maladroits tant à cause de l’obscurité et de son énervement, que par suite des effets de toute la bière qu’il avait ingurgitée. Il y avait quatre ans qu’il n’avait pas bu d’alcool et c’était sans doute aussi pour cette raison qu’il avait pu se remettre si rapidement. Ce soir-là, il n’était pas ivre, mais sa bonne humeur et son allégresse se trouvaient sensiblement stimulées par la bière.

Il n’alluma pas le plafonnier. Quand il fut habillé, il sortit sans bruit de sa chambre et referma la porte à clé derrière lui. Une ampoule de vingt-cinq watts éclairait vaguement le couloir. Le fou descendit au rez-de-chaussée avec précaution pour ne pas se faire remarquer. Cela semblerait étrange qu’il voulût ressortir à plus de deux heures du matin, mais il était absolument obligé d’aller faire un tour en plein air. Il avait besoin de marcher dehors un moment, avec le ciel seulement au-dessus de sa tête. Il voulait courir s’il en avait envie et rire tout haut.

La porte de la maison était fermée à clé. Il la tira simplement derrière lui sans la refermer à clé et traversa sans bruit la véranda et le terre-plein pour gagner la route. Là, il tourna à droite, dans le sens opposé au lac Noir et prit la direction de la ville.

Au fur et à mesure qu’il marchait, son euphorie ne cessait de croître. C’était merveilleux, la liberté ! Il agita les bras en décrivant de grands moulinets. Ses doigts ne rencontraient que le vide. Rien ne le retenait, rien. Il sauta en l’air, se mit à courir, puis à bondir et à danser sur la route. Abrité par la nuit, protégé par son intelligence et par sa force, il avait conquis sa liberté. Il l’avait bien méritée et, maintenant il la savourait…

Pas de murs ! Pas d’« infirmiers » brutaux, aux mains impitoyables ! Pas de serrures ni de barreaux ! Pas de questions ! Pas de « traitements » ! Pas d’ordres, de règlements ni de contraintes !

La liberté !

Il rit tout haut et se mit à pousser des cris de joie. Il bondissait sur la route, il dansait, valsait, en proie à une allégresse folle, en s’ébrouant comme une créature longtemps gardée en cage.

Mais soudain, il s’immobilisa complètement. Deux images qui se chevauchaient plus ou moins lui étaient venues à l’esprit pour former une sorte de parallèle qu’il n’avait pas remarqué auparavant. Le bureau du docteur Chax. La cuisine où l’inspecteur Sondgard les avait tous interrogés. Les images se superposaient, comme deux clichés pris sur la même pellicule ; mais elles ne se fondaient en une seule image qu’à l’endroit précis où, dans les deux cas, il y avait mouvement. Dans le bureau du docteur Chax – qu’il s’appelât docteur Reed, docteur Peterby ou docteur Samuelson, leurs cabinets se ressemblaient tellement ! – et dans la cuisine où le capitaine Sondgard procédait aux interrogatoires dans ces deux locaux régnaient le calme, une pesante immobilité sauf en un point ! à l’endroit où les bobines tournaient, chacune à une vitesse différente et où la bande s’engouffrait dans la gueule du petit appareil qui gobait vos paroles. Il avait reconnu le magnétophone dès qu’il était entré. Ça lui avait donné un coup, en fait, mais ensuite il avait oublié, tant il était soulagé de constater que le capitaine Sondgard ne parvenait pas à le démasquer ni à percer son déguisement.

Mais maintenant ça lui revenait. Le docteur Chax existait, figé dans l’immobilité, à part ce mouvement irrégulier du magnétophone aux bobines qui ne tournaient jamais à la même vitesse. Et maintenant le capitaine Sondgard, à son tour, se trouvait pétrifié à cette seule et même exception près.

Était-ce un signe ? Un présage ? Un avertissement ?

Devait-il en conclure que le capitaine Sondgard présentait un danger ? Se pouvait-il que le capitaine Sondgard eût un rapport direct avec le docteur Chax ? Pouvait-il être le docteur Chax en personne, sous un déguisement, en train de lui jouer un de ses sales tours, essayant de le prendre au piège, et sachant depuis le début qu’il était bel et bien Robert Ellington ?

Il restait planté au milieu de la route. Toute sa joie et sa confiance s’étaient soudain évanouies. Il secoua la tête et poussa un gémissement de détresse, comme il l’avait fait devant la maison où il avait été obligé de tuer les deux vieillards. Mais c’était fini, tout ça, il avait la certitude maintenant qu’il ne serait jamais plus obligé de tuer. Il se rappelait bien avoir tué Prude Walker, mais il n’en gardait qu’un souvenir vague, sans retrouver avec précision les détails ni les raisons ; d’instinct il savait pourtant qu’il avait eu de bonnes raisons ; mais maintenant, maintenant qu’il s’était cru libre, est-ce que tout allait recommencer ?

Il ne pouvait plus se permettre de courir de nouveaux risques. Il n’allait pas retourner là-bas, à l’hôpital psychiatrique, il n’allait pas retomber entre leurs griffes. Il ne pouvait plus s’exposer encore à des risques pareils ; il fallait intervenir là où le danger menaçait.

Cette fois, il ne fallait pas rater l’occasion, il fallait en finir avec le docteur Chax d’une façon radicale. Cette fois, il fallait tuer le docteur Chax.

Il contempla l’asphalte. Où était-il à ce moment-là, le docteur Chax qui se faisait appeler capitaine Sondgard ? Dans quel recoin se cachait-il ? Est-ce qu’il se frottait les mains à la lueur jaunâtre de sa lampe de bureau, tout en combinant les tortures qu’il allait infliger le lendemain ?

Si seulement il savait ! Si seulement il savait où trouver ce capitaine Sondgard ce soir-même, il pourrait en finir tout de suite, et être une bonne fois en sûreté !

Demain. Il faudrait voir ça demain. Il serait obligé de se montrer rusé, prudent, précautionneux. Il fallait que personne ne le soupçonne. D’une façon quelconque, sans éveiller de soupçons, il lui faudrait découvrir le repaire du capitaine Sondgard. Et alors, demain soir, il pourrait lui régler définitivement son compte.

Demain soir !

Cette idée le calma mais ne lui fit pas retrouver son entrain de tout à l’heure. Il ne revint pourtant pas vers la maison, mais reprit son chemin en direction de la ville. Il marchait plus tranquillement maintenant, le visage grave, les yeux baissés sur la chaussée, immédiatement devant lui.

Et puis, du coin de l’œil, il aperçut le portail.

Il leva la tête pour le contempler. C’était un grand portail de fer aux gros barreaux verticaux reliés par des ferronneries rococo. Une lourde serrure retenait les deux battants montés chacun sur un pilier de briques massif, couronné de ciment.

Il examina encore le portail et se rembrunit ; son regard erra à droite, puis à gauche de cette grille.

Il était bel et bien parqué dans une clôture !

Il ne l’avait pas remarquée jusqu’alors ; il n’avait pas fait attention… C’était une haute clôture de fils de fer, des milliers de losanges métalliques reliés ensemble pour l’enfermer. Et là où la clôture s’interrompait, des briques de ciment, du fer et une énorme serrure !

C’était intolérable ! Du fond de sa gorge, il poussa un grognement et arrondit les épaules. Ses poings se crispèrent. Il était pourtant libre maintenant. Ce n’était pas possible !

Bon, bon… Il allait relever le défi. Ils allaient voir à qui ils avaient affaire. Ils allaient voir ce qu’il pensait de leurs tracasseries.

Il s’approcha de la grille et empoigna les barreaux de fer. Ils étaient rugueux et glacés par l’humidité de la nuit. Derrière, dans l’ombre plus épaisse, un chemin étroit serpentait parmi les arbres. Tout n’était que ténèbres.

Il se mit à grimper. Les ornements de ferronnerie, entre les barreaux, lui facilitèrent la tâche. En haut, il fit très attention, car les barreaux se terminaient en fer de lance. Il les enjamba prudemment et se mit à redescendre.

On avait voulu le provoquer ? Eh bien, on était servi ! Est-ce qu’on s’imaginait qu’un portail de fer allait l’arrêter ? Il était libre maintenant, libre et fort de la certitude de sa liberté. Il ne leur permettrait jamais de recommencer à le brimer et à le restreindre.

Il s’éloigna du portail et s’engagea sur le chemin. Il n’avait pas fait six pas qu’une lumière vint soudain l’éblouir. Une voix bourrue lui intima :

— Ne bougez pas !

Le choc, la surprise, cette lumière aveuglante dans les yeux, la brusque peur, tous ces éléments réunis le désarçonnèrent. Machinalement, il se déroba et rentra dans sa coquille. Brusquement, la créature prit le dessus, et la minuscule étincelle de Robert Ellington se tapit dans son coin sombre. Son double n’avait qu’à se charger de ça, après tout !

Mais l’adversaire qui se manifesta n’était pas celui qu’il s’attendait à voir surgir. Ce n’était pas le personnage composite qui s’était imposé à lui dans le courant de la soirée. C’était un autre être, une créature de l’ombre dont il n’avait qu’un souvenir vague, qui datait de longtemps, très longtemps, d’une période antérieure à son séjour à l’hôpital psychiatrique. Battu et dompté par les soins du docteur Chax, il était resté invisible depuis ce temps-là, enterré au fond de son inconscient. Mais une fois la liberté reconquise, il avait recommencé lentement à émerger. Les meurtres qu’il avait été obligé de commettre lui avaient donné de nouvelles forces, et cette soudaine surprise, ce choc, cette lumière aveuglante lui avaient fourni l’occasion qu’il attendait.

Il ne lui restait plus qu’une faible étincelle de connaissance qui chercha à reprendre la haute main. Cet être, cette chose-là, ce ne pouvait pas être Robert Ellington ! Bestiale, brutale, infecte, elle n’avait rien à avoir avec lui, il était impossible qu’il l’ait portée pendant tout ce temps-là au fond de lui-même.

La torche électrique apparut devant lui, légèrement à droite. Le fou se tourna dans cette direction et avança.

La voix de l’homme qui tenait la lampe cria plus haut :

— Ne bougez pas ! Restez où vous êtes ! Je vous préviens, je suis armé !

Le fou fit un bond en avant. Une balle, une seule, passa très au-dessus de son échine, puis le pistolet et la torche électrique dégringolèrent sur la chaussée. La lampe s’éteignit en tombant.

L’obscurité était totale maintenant, mais le fou n’avait pas besoin de voir. Ses mains crispées trouvèrent du tissu, un poignet. Un poing lui frappa l’épaule, puis la tempe. Ses mains se déplacèrent, étreignirent un poignet, un bras, appuyèrent de toutes leurs forces. Il y eut un claquement sec et étouffé ; le garde poussa un hurlement. La main crispée du fou se mit à labourer le visage qui hurlait, se referma sur lui, parvint à étouffer les clameurs d’effroi.

Le garde mourut bien avant que le fou eût cessé de briser, de déchirer, de marteler. Dans le silence de la nuit, on entendait de petits coups sourds, accompagnés d’une sorte de clapotis.

Le fou se releva enfin. Il avait les mains et les avant-bras tout poisseux. Le visage aussi. Une odeur tenace et fétide lui emplissait les narines.

Il continua d’avancer sur le chemin.

Il arriva enfin à une maison, vaste immeuble qui se dressait au bord du lac, entouré de pelouses, enveloppé de ténèbres.

Il en fit le tour et hésita à y entrer. Il n’avait pas de vraies pensées, rien que de vagues impressions. L’impression de danger. L’impression que le garde avait cherché à l’empêcher de s’avancer jusque-là ; il devait donc y avoir dans cette demeure quelque chose de précieux à ses yeux. Mais, par-dessus tout, le fou éprouvait le sentiment d’un danger.

Le danger émanait de la maison. Elle était si grande, si vaste ! Elle était flanquée d’un grand garage ; on devinait un hangar à bateaux sur la berge. Tout cela irradiait des ondes redoutables. Le fou rôda un instant autour de la maison. S’il avait rencontré quelqu’un dans le parc, il aurait tué encore, mais, d’instinct, il évitait les abords immédiats de la grande villa.

L’impression de danger, ces allées et venues sans but, cette inaction qui suivait soudain l’action violente, tout se combinait pour affaiblir la créature qui inspirait désormais les faits et gestes du fou, pour la rendre mal à l’aise. Lentement, à regret, elle abdiqua, mais pas aussi complètement qu’auparavant. Maintenant que cette créature avait connu le goût de la liberté, elle n’allait pas accepter de se laisser emprisonner.

Peu à peu, le fou s’avisa donc vaguement des nouveaux dangers auxquels il s’exposait. Il était désemparé, incapable de penser clairement. Il ne gardait pour ainsi dire aucun souvenir de la demi-heure qu’il venait de vivre, mais il se savait couvert de sang. C’était le seul détail vraiment précis qu’il avait présent à l’esprit.

Il était désemparé, tout faible, et seul.

Planté au bord du lac, dont la surface noire s’étendait devant lui, il voyait aussi les pelouses remonter en pente douce vers la maison, derrière lui, vers cette grande villa et ses dépendances dont on devinait les silhouettes massives à gauche. Il était minuscule, il était trop faible pour se mesurer à tout cela. Nu et sans défense, cerné par les pelouses et par l’étendue uniformément plate et lisse du lac, il avait l’impression de n’être qu’un insecte si infime et si frêle qu’en respirant trop brusquement il risquait de se rompre les os.

Il ne lui restait plus maintenant qu’à tourner les talons et à courir, à courir comme un dératé, en déployant ses courtes jambes, en agitant ses petits bras, à courir droit devant lui sur la surface bombée de la terre jusqu’au moment où il en crèverait. Mais la distance qu’il parviendrait ainsi à parcourir avant sa mort serait si infime que les instruments de mesure les plus sensibles et les plus délicats ne parviendraient même pas à l’enregistrer.

Il leva les yeux. Au-dessus de lui, il n’y avait rien. Absolument rien ; le néant qui s’enfonçait dans le firmament tel un cri de désespoir, pour disparaître finalement dans le vide des espaces infinis. Et, par-delà tout cela, à des distances incommensurables, les étoiles scintillaient d’un éclat glacial, redoutables points brillants tout en haut du ciel…

Il s’affala par terre. Il se trouvait tout au bord, entre la pelouse et le lac ; le sol y était froid et humide. Ses doigts se mirent à gratter machinalement la terre. Des larmes ruisselaient sur ses joues et traçaient des sillons dans les traînées de sang qui lui maculaient le visage. Un désespoir affreux se mit à déferler sur lui comme des vagues de brume. Ses pensées étaient des plus confuses ; il agitait la tête d’avant en arrière et des larmes teintées de sang tombaient sur la pelouse. Des regrets, des désirs confus hantaient son âme désemparée.

Il ne pouvait plus croire à son intelligence, à sa force, à sa puissance. Il ne pouvait plus croire qu’il réussirait toujours, qu’il demeurerait libre à tout jamais.

De ce désarroi et de ce désespoir naissait peu à peu une force d’un tout autre caractère. Il allait continuer à vivre, non pas parce qu’il était sûr de son triomphe final, mais parce que c’était son rôle, parce que c’était le rôle qu’il avait à jouer. Même si la défaite semblait certaine, il fallait qu’il s’obstine jusqu’au bout, car c’était la seule tâche qu’il eût à accomplir.

Il allait d’ailleurs combattre avec tout autant d’acharnement. Il était engagé à fond. Il n’y avait qu’un changement : il avait perdu un élément de son être intime. Jamais plus il ne retrouverait l’allégresse qui l’avait soulevé peu auparavant… Jamais plus il ne ferait des bonds et des entrechats sur une route, par une nuit noire.

Il se releva en vacillant et s’efforça péniblement de coordonner ses mouvements et de garder l’équilibre. Ses idées, peu à peu, devinrent plus claires et il parvint à penser à l’avenir immédiat.

Il lui restait encore des choses à faire. Sondgard-Chax continuait de dresser sa silhouette menaçante, mais loin de lui ; ce serait pour demain ou pour plus tard… Le problème immédiat, c’était de passer la nuit sans encombre.

Il lui fallait se laver, puis rentrer à la maison. Il allait aussi être obligé de faire disparaître toutes les traces qu’il aurait pu laisser malgré lui, et qui risquaient de mettre Sondgard-Chax sur sa piste.

Il fit un pas en avant et descendit tout habillé dans le lac ; il avança jusqu’au moment où l’eau lui arriva à la poitrine. Alors il se pencha en avant et plongea la tête dans l’eau glacée. Il se lava le visage et les mains et frotta ses vêtements pour essayer de faire disparaître le sang. Tout dégoulinant, il finit par sortir du lac.

Ses vêtements et ses chaussures étaient alourdis par l’eau. Mais il avait le visage frais et l’esprit clair. Il repartit vers la maison des comédiens.

Il eut du mal, cette fois, à escalader le portail à cause de ses vêtements trempés, mais il y parvint ; il retomba lourdement de l’autre côté en se meurtrissant l’épaule. Il se remit debout et marcha le long de la route en se massant l’épaule. Il déambulait sans entrain, désormais, à pas pesants. Il avait perdu tout son enthousiasme de naguère.

À son retour, la maison était toujours plongée dans l’obscurité ; seule, une lampe brûlait dans le vestibule. Avant d’entrer, il ôta ses chaussures, noua les lacets ensemble et se les accrocha autour du cou. Puis il pénétra dans l’entrée et referma soigneusement la porte à clé derrière lui.

Il s’apprêtait à monter quand il jeta un coup d’œil vers le fond du vestibule où se trouvait la cuisine. Il s’aperçut tout à coup qu’il avait très faim. Il n’avait généralement pas beaucoup d’appétit, mais cette fois la faim lui tenaillait l’estomac. Il fut pris soudain d’une telle fringale que ses mains se mirent à en trembler.

Il entra dans la cuisine plongée dans l’obscurité. Il n’alluma pas le tube fluorescent du plafond et se contenta de la petite lampe, au-dessus de l’évier. Il ouvrit la porte du réfrigérateur et dénicha une bouteille de lait, un pain de mie et un pot de confiture de framboises. Il s’assit à la table de la cuisine et se fit une tartine qu’il arrosa d’un verre de lait.

Il lui fallut une seconde tartine et la bouteille de lait tout entière pour apaiser sa faim. Il resta assis encore un moment à contempler le mur.

C’était de ce côté-là qu’était assis Sondgard-Chax. Lui était en face et répondait aux questions. Le magnétophone était posé là, à droite.

Hébété, le regard encore perdu dans le vague, il tendit la main gauche et prit le pot de confiture de framboises qu’il renversa. La confiture se mit à couler sur la table et à tomber par terre par grosses gouttes. Sa main droite étreignait toujours le couteau qu’il venait d’utiliser pour manger et, sans même regarder ce qu’il faisait, il s’en servit pour racler ce qui restait de confiture dans le fond du pot et la renversa sur la table.

Puis il se leva. Il lava dans l’évier la bouteille de lait vide, l’assiette sur laquelle il s’était préparé des tartines, et le pot à confiture. Il les laissa à égoutter et revint vers la table.

Il entreprit alors d’étaler la confiture sur toute la surface de la table. Il commença par se servir du couteau, comme il avait tartiné la confiture sur le pain, mais au bout d’un instant, il l’abandonna et n’utilisa que ses doigts. Quand il eut terminé, il recula pour juger de l’effet. Ses vêtements étaient toujours trempés et informes ; il avait ses chaussures pendues autour du cou et les mains barbouillées de confiture.

La table ressemblait désormais à une énorme plaie béante, ensanglantée et grumeleuse. Il la regarda sans la voir vraiment. Il avait le regard vague et brumeux, comme s’il pensait à autre chose.

Il enfonça les mains dans cette plaie. Ses doigts y tracèrent des traînées et des gribouillis qui n’avaient aucun sens. Puis il se mit à pétrir toute cette confiture et, brusquement, il tourna les talons et gagna l’évier d’un pas décidé. Il rinça le couteau, puis le robinet là où il avait laissé des traces de confiture.

Juste avant d’éteindre, il jeta encore un coup d’œil sur la table. Pourquoi avait-il fait ça ? Ça ne rimait à rien !

Il tourna alors le commutateur et monta dans sa chambre.

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