Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 3 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre III

 

Le fou avait oublié ce que c’est qu’une femme. Il oublia donc de se montrer malin.

Ça avait commencé avec Mary Ann McKendrick. Elle avait une jolie tête, mais c’était secondaire. Lui, c’était le corps qui l’attirait. Elle portait des blue-jeans collants et il croyait presque sentir au creux de ses mains le tissu rugueux, en s’imaginant lui caresser les jambes. Les mains moites, il ne cessait pas de la dévisager, de suivre ses mouvements, de la déshabiller du regard, de se voir en train de faire l’amour avec elle… Il essaya de se représenter plus particulièrement ses seins, mais la chemise blanche d’homme qu’elle portait était trop flottante pour permettre des observations précises.

Il ne la quitta pas des yeux pendant le speech inaugural de Haldemann au théâtre, le mercredi après-midi. Haldemann et Ralph Schoen étaient sur le plateau et les membres de la troupe occupaient les premiers rangs. Il y avait cinq comédiens, quatre comédiennes, l’électricien, le machiniste, le menuisier et Mary Ann McKendrick. Mary Ann McKendrick ne jouait pas. Elle était la secrétaire de Haldemann et s’occupait de la publicité du théâtre. Elle allait servir d’adjointe au metteur en scène pendant la saison et ferait office de souffleur lors des répétitions.

Mary Ann circula beaucoup au cours de cette première réunion du mercredi après-midi. Elle leur distribua à tous des formulaires à remplir et donna des stylos à bille à ceux qui n’en avaient pas. De plus, pendant le petit discours de Haldemann, elle resta assise au bord de la scène, où le fou eut tout le loisir de la contempler.

Haldemann expliqua qu’ils auraient beaucoup de travail pendant l’été, qu’ils devraient se donner totalement au théâtre s’ils voulaient tenir toute la saison et, pendant qu’il parlait, le fou dévorait des yeux Mary Ann McKendrick.

Ensuite, Ralph Schoen prit la parole, pour dire que les troupes d’été passaient souvent pour être d’un cran au-dessous des compagnies d’amateurs ; mais lui tenait à ce que ses comédiens soient de vrais professionnels. Les trois premiers rôles, Loueen Campbell, Richard Lane et Alden March, avaient tous, semblait-il, participé à d’autres saisons d’été à Cartier Isle et étaient connus du public local. Ralph Schoen comptait sur les nouveaux pour apporter à Loueen, à Dick et à Alden un appui digne de professionnels. Il n’accepterait pas moins.

Tandis que Schoen pérorait de sa voix rocailleuse, le fou guettait Mary Ann. Il se sentait en sûreté maintenant, et tout à fait à l’aise. Il avait un endroit où dormir, où manger et il aurait de l’argent toutes les semaines. Il avait un refuge sûr et un jeu complet de papiers d’identité. On l’avait accepté. Il pouvait se décontracter désormais et lorgner Mary Ann McKendrick en pensant aux femmes.

Ce n’était d’ailleurs pas à cause des femmes qu’on l’avait interné dans un hôpital psychiatrique. Il avait tué deux personnes, mais il s’agissait d’hommes, de collègues qui travaillaient avec lui.

Mais les quatre ans d’internement l’avaient changé. Auparavant, les contraintes de la civilisation exerçaient quand même sur lui une certaine emprise, si mince fût-elle ; mais quand la civilisation s’était mise à l’attaquer, avec le docteur Chax et ses électrochocs, le pavillon des isolés et les infirmiers à la poigne rude, cette civilisation avait cessé d’avoir la moindre influence sur lui.

Il ne voyait aucune raison de ne pas profiter de tout ce qui lui faisait envie.

Une fois les laïus terminés, ils passèrent tous dans la pièce voisine pour déjeuner. Une certaine Mme Kenyon avait préparé le repas. C’était une femme du pays qui venait tous les jours, pendant la saison, pour faire la cuisine et le ménage. Ils s’assirent tous autour de la longue table dressée dans la salle auprès de la cuisine et Mme Kenyon leur servit à déjeuner.

Ils étaient tous là, sauf Mary Ann McKendrick. Elle était du pays aussi, et ne prenait pas ses repas avec le reste de la troupe. Le fou jeta un coup d’œil circulaire sur la table, son désir encore aiguisé par l’absence de la première jeune femme qu’il avait convoitée.

Il y avait quatre femmes à table. Loueen Campbell, premier rôle féminin de la troupe, avait dans les trente-cinq ans ; c’était une créature à l’air dur et qui avait perdu presque toute sa féminité. Il la regarda et détourna les yeux. Non, pas celle-là.

Linda Murchieson avait des cheveux d’un roux flamboyant, mais elle ressemblait à une enfant. Elle avait le visage niais d’une gosse, des bras d’une maigreur enfantine et des seins de petite fille. Il émanait d’elle une sorte d’innocente sexualité, mais c’était quelque chose de trop subtil pour qu’il y fût sensible pour l’instant.

Karen Leacock ne faisait pas l’affaire non plus pour les mêmes raisons. Elle semblait n’avoir pas plus d’une vingtaine d’années, et elle était encore plus maigre que Linda Murchieson ; elle avait un visage décharné, des lèvres minces, un nez idem ; bref, un vrai sac d’os.

Son regard fut attiré par Prude Walker.

Que de rondeurs ! Elle était toute en rondeurs, mais sans être trop grasse. Elle devait être douce à toucher, douce et tendre.

Elle vit qu’il la regardait, elle rougit, se mit à glousser et baissa les yeux. Puis elle lui lança un coup d’œil en coulisse et sourit.

Il y avait quatorze lits dans la maison. Deux au rez-de-chaussée où logeaient Haldemann et Schoen. Six au premier et six au second. Toutes les femmes avaient des chambres individuelles, ainsi que la plupart des comédiens. Arnie Kapow, le menuisier, partageait une chambre au rez-de-chaussée avec l’électricien Perry Kent. Tom Burns, le régisseur, en occupait une au troisième avec Alden March, l’un des deux premiers rôles masculins.

Quatorze lits et dix chambres avec un seul lit.

Dix chambres où il aurait pu entraîner Prude Walker et apaiser sa fringale. Quatre ans ; dix chambres ; quatorze lits. Ces nombres tournoyaient dans sa tête, en une ronde où se mêlaient son image et celle de Prude Walker.

Elle alla s’installer au guichet de la location juste après le déjeuner. Mais le fou fut obligé de rester avec les autres ; il lui fallut passer avec eux dans la salle des répétitions et entendre une lecture de la pièce. Puis Arnie Kapow emmena les hommes travailler au théâtre. Ils passèrent sept heures à descendre des toiles de fond des cintres, à les rouler et à les ranger au fond du plateau.

Il était une heure du matin lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin et regagnèrent tous en chœur la maison pour manger un morceau dans la cuisine avant d’aller se coucher. Le fou éprouvait une délicieuse fatigue, une agréable somnolence l’envahissait. La cuisine était claire et douillette ; les visages autour de lui marqués d’une lassitude satisfaite.

Comme c’était bon ! Il en avait presque les larmes aux yeux.

Il était si épuisé, quand ils regagnèrent enfin leurs chambres, qu’il ne pensa même plus à Prude Walker. Il se contenta d’entrer dans sa chambre, de se déshabiller et de se glisser dans les draps frais. Il s’endormit aussitôt.

Le jeudi matin, il s’éveilla dans les mêmes dispositions. Il était ravi de l’esprit de camaraderie qui régnait à la table du petit déjeuner, de la façon toute naturelle dont les autres l’acceptaient. La fringale qui l’avait tourmenté la veille avait complètement disparu.

Mais elle revint peu à peu en cours de journée. Le matin, les hommes travaillèrent avec Arnie Kapow et transportèrent à l’extérieur des toiles que les filles devaient laver. Prude Walker leur apporta deux fois du café. Elle était la seule à porter une jupe et un corsage : les autres filles étaient toutes en blue-jeans. Du haut des cintres, le fou regardait Mary Ann McKendrick et Prude Walker, et le désir lentement renaissait en lui.

Il se fit plus pressant après le déjeuner. Ralph Schoen avait commencé la première répétition. Il n’avait pas besoin de Linda ni de Karen, aussi se remirent-elles à travailler pour Arnie, mais il lui fallait tous les hommes.

Ralph leur distribua les textes. Puis, pendant que les autres attendaient, Ralph s’attaqua à la première scène entre Loueen Campbell et Richard Lane.

Loueen Campbell jouait le rôle d’une veuve joyeuse, élégante nymphomane qui avait le don de la repartie. Dès cette première répétition, rien qu’à la lecture du texte, elle travaillait à mettre au point l’interprétation de son personnage. Elle portait un corsage blanc et un pantalon de gabardine noire ; elle avait un corps robuste, solidement sanglé dans ses vêtements. Son visage dur et un peu amer convenait au personnage qu’elle incarnait ; il ajoutait une très légère touche de vulgarité à la sensualité de la veuve.

Le fou suivait la répétition sans en perdre une bouchée. À force de contempler Loueen, son imagination se remit à travailler, avec une autre partenaire cette fois, et il parvint à trouver des moyens de la voir seule. Il se mit à inventer des scènes d’amour sans fin avec Loueen Campbell, des scènes où elle se montrait au moins aussi dévergondée que lui.

En fin d’après-midi, il lui fallut se rendre aux toilettes, ce qui l’arracha à ses rêveries. Comme il n’y avait pas de w.-c. au rez-de-chaussée, il fut obligé de monter au premier et, en redescendant, il croisa Prude Walker dans l’escalier.

— Salut, fit-elle en souriant. Comment ça marche, avec ce vieux salopard de Ralph ?

Il la contempla, incapable, l’espace d’une seconde, de trouver un seul mot à dire. Mais il fallait absolument prononcer quelques mots, sinon ce silence allait devenir bizarre.

— Ça va très bien, murmura-t-il enfin.

Elle continua son chemin en souriant et, au moment où elle passait à sa hauteur, elle lui jeta encore un coup d’œil en coulisse. Il s’arrêta à six marches du rez-de-chaussée, mais sans rien trouver à ajouter.

Il n’était vraiment pas malin, sur ce plan-là. Il avait appris à se débrouiller, mais seulement d’une certaine façon, en usant de silence et de tromperie. Mais savoir parler aux femmes, c’était tout autre chose.

Il se retourna pour la suivre des yeux. Elle tortillait de la croupe en montant l’escalier, ce qui faisait valser sa jupe de côté et d’autre. Elle portait des mocassins et des socquettes blanches et elle avait les jambes nues. En levant la tête, il eut une vision fugitive de ses jambes nues jusqu’à mi-cuisse. Des cuisses pâles et pleines d’ombre, dissimulées sous la jupe.

Oui, c’était celle-là qu’il lui fallait. Pas Loueen Campbell, ni Mary Ann McKendrick, ni aucune autre fille. Il lui fallait Prude Walker.

Primo, parce qu’elle avait une silhouette toute en rondeurs ; et ensuite parce qu’elle lui lançait des regards en coulisse.

Il l’entendit monter au second et, au bout d’une minute, il la suivit.

Toutes les portes étaient fermées sauf une. Il s’approcha et regarda. Elle était assise sur le lit et ôtait sa chaussure droite ; sa jambe droite était croisée très haut sur sa jambe gauche, retroussant sa jupe jusqu’aux hanches. Une flaque de soleil éclairait ses cuisses nues.

Elle le vit planté là et se leva d’un bond en ramenant sa jupe sur ses jambes. Elle était furieuse et lança :

— Eh bien, qu’est-ce que vous fichez là ? Vous jouez les voyeurs ?

Il lui adressa un sourire inquiet, hésitant, et dit :

— On s’ennuie trop en bas.

Il avait prononcé ces mots d’une voix insipide, sans conviction.

— Écoutez, dit-elle, allez-vous-en ! Vous voulez que j’aille me plaindre à Bob Haldemann ?

Il entra alors dans la chambre, les mains tendues dans un geste suppliant.

— Je voudrais simplement qu’on soit amis, dit-il.

— Vous avez de drôles de façon de vous y prendre !

Elle se dirigea en socquettes vers la penderie, et prit une autre paire de chaussures, des chaussures de tennis blanches, qui lui rappelèrent l’hôpital et le docteur Chax.

Ce fut alors plus fort que lui. Il traversa la pièce et lui caressa les bras ; il sentait la chair tiède ployer sous ses doigts.

— Prude ! dit-il. Allons, allons… écoutez-moi !

Elle recula, plus fâchée qu’effrayée, et lui continua d’avancer. Elle essaya de le repousser, mais il lui empoigna les bras et refusa de la lâcher.

— Soyez gentille, Prude, implora-t-il dans un souffle rauque. Soyez gentille…

— Laissez-moi tranquille, espèce de détraqué ! Vous voulez que je me mette à hurler ?

Si elle hurlait, des gens viendraient. On se méfierait de lui. On l’interrogerait. Il serait démasqué et renvoyé au docteur Chax.

Il ne pouvait pas la laisser crier.

Il ferma le poing droit et la frappa au visage.

Elle ouvrit de grands yeux et tomba à la renverse, tout en pivotant sur elle-même dans sa chute, car, de sa main gauche, il lui tenait toujours le bras droit.

Mais elle n’avait pas encore perdu connaissance ; elle avait les yeux grands ouverts ; sa bouche aux lèvres peintes, mais désormais teintes aussi de sang, était prête à lancer un cri. Alors, il la frappa encore.

Elle tomba par terre, renversée par le coup. Il s’affala sur elle, emporté par son élan, et brusquement, de tout son être ardent et plein de vitalité, elle se mit à se tortiller sous lui. Elle se débattait pour essayer de se libérer, mais toute cette agitation de la jeune femme le mettait au supplice, son envie se muait en une douleur physique, en une nécessité absolue.

Il fallait qu’elle cesse de le repousser, qu’elle cède et qu’elle le laisse assouvir son désir ; qu’elle renonce désormais à s’enfuir…

Les mains du fou trouvèrent la gorge de Prude et se resserrèrent sur elle.

L’oreille droite de Prude était tout contre sa bouche ; il avait son odeur musquée dans les narines. Il murmura :

— Ne vous débattez pas, Prude, ne m’obligez pas à vous faire mal. Je ne veux pas vous martyriser. Je voudrais qu’on prenne du bon temps, tous les deux, Prude, ne m’obligez pas à vous faire mal. Cessez de me repousser, Prude. Cessez et je vous lâche la gorge.

Mais elle se débattait de plus belle. Elle se tortillait, lançait des ruades et battait des bras. Son corps se soulevait et faisait mille contorsions sous lui. Si elle avait eu des chaussures, cette lutte aurait fait un vacarme infernal sur le parquet. Bien qu’ils fussent au second et qu’il y eût deux étages entre eux et les témoins les plus proches, quelqu’un aurait quand même pu entendre le bruit et se demander ce qui se passait. Mais elle n’avait que ses socquettes aux pieds. Personne n’entendit.

Il se colla contre elle, de tout son long, de toute sa force, les mains toujours serrées autour du cou de Prude. Il la suppliait de ne pas le repousser, il lui répétait inlassablement qu’il ne voulait pas lui faire de mal, il l’implorait de lui laisser faire ce qu’il voulait sans se débattre…

Peu à peu, il s’aperçut que ses arguments portaient. Elle se démenait avec moins de violence, ses mouvements se faisaient plus mous ; et il lui parlait d’une voix de plus en plus rauque, en lui expliquant ce qu’il voulait d’elle, en lui promettant qu’elle aussi aurait sa part de plaisir. Elle finit par comprendre qu’il ne voulait vraiment pas lui faire mal ; elle cessa de lutter et demeura immobile, sous lui, consentante…

Il sourit, satisfait. Il se déplaça légèrement, de façon à pouvoir la caresser de sa main droite, en murmurant :

— Je suis content, Prude. On va pouvoir prendre du bon temps. J’ai été longtemps très seul. Mais pas ici sur le plancher, ça n’est pas agréable. Tu vas te faire mal aux reins. Sur le lit, Prude. Non, ne bouge pas. Je vais te porter sur le lit. Comme une jeune épousée, Prude.

Elle était morte. Il savait qu’elle était morte, mais il ne voulait pas le reconnaître. Non, elle n’était pas morte. Il entendait à son oreille le souffle de la jeune femme, il sentait contre sa poitrine le battement de son cœur à elle. Elle avait simplement peur, elle n’osait plus bouger.

Il la rassura en lui murmurant, en lui répétant inlassablement qu’il ne voulait surtout pas lui faire mal. Il se laissa glisser sur le parquet, puis la souleva et l’installa tout doucement sur le lit.

— Veux-tu que je te déshabille ? lui demanda-t-il.

Elle avait les yeux ouverts, mais elle se contentait de contempler fixement le plafond. Elle refusait de le regarder.

La rage soudain le saisit. Elle voulait lui jouer un tour, lui faire peur. Elle s’amusait à faire la morte. Elle ne voulait vraiment pas coucher avec lui en fin de compte.

— Ah ! tu vas voir ! (Il saisit sa jupe, tira sur la couture et la déchira.) Tu crois que tu vas pouvoir te payer ma tête ! Tu vas voir ça !

Il lui arracha ses vêtements, mit sa jupe et son corsage en lambeaux, si bien qu’il ne lui restait plus qu’une manche de corsage sur un bras. Il passa les doigts sous le soutien-gorge et tira : le tissu se déchira. Il s’acharna jusqu’au moment où elle n’eut plus sur elle que ses socquettes blanches et cette manche de corsage. Ce fut alors qu’il s’abattit sur elle.

Elle ne bougeait toujours pas. Il avait beau faire, il avait beau essayer de l’aguicher, elle ne voulait pas s’animer. Elle refusait de lui faire plaisir. Il la prit, tout en la maudissant et en la suppliant, mais elle refusait toujours de faire le moindre geste.

Quand ce fut fini, il comprit soudain qu’elle était vraiment morte. Elle avait déjà expiré quand il l’avait soulevée pour la coucher sur le lit.

Il s’écarta d’elle, tomba du lit et s’éloigna à reculons. Une terreur superstitieuse l’avait envahi : il en était tout faible et tout tremblant. Il avait profané un cadavre. Le fantôme de Prude n’avait cessé de rester planté au pied du lit pour le regarder consommer cette ignominie.

Il examina la chambre ; autour de lui, il ne voyait que des ombres, des silhouettes et des ténèbres qui s’agitaient et tourbillonnaient confusément, puis disparaissaient sans lui laisser le temps de bien regarder. Il entendit des soupirs, des mots étouffés qu’il ne comprenait pas très bien.

Il sortit en chancelant et dégringola l’escalier jusqu’au premier étage, en fuyant aveuglément, sans but. Mais là, sur le palier du second, il se força à s’arrêter et à rester tranquille en attendant de pouvoir se remettre à réfléchir.

Elle était morte. Le reste n’avait pas d’importance ; ça ne comptait pas. Comment savait-il à quel point elle était morte ? Il l’avait bien entendue respirer, pourtant, il avait senti son cœur battre… Était-ce après, était-ce pendant ou était-ce auparavant qu’elle avait expiré ? Il ne pouvait pas savoir avec certitude quand elle était morte, mais, après tout, quelle importance ?

Qu’allait-il faire, maintenant ? On allait découvrir le corps, tôt ou tard.

Il pouvait s’enfuir. Il pouvait se remettre à fuir, comme il l’avait fait quand il s’était évadé de l’asile d’aliénés.

Mais c’était vraiment trop injuste. Il était heureux ici. Il était en sûreté et il s’y plaisait bien. Il était avec des gens sympathiques. Quelle injustice d’être obligé de renoncer à tout cela, simplement parce que cette idiote l’avait forcé à la tuer !

Est-ce qu’il pouvait rester ?

Il avait un alibi. Il était en bas à la répétition. Bon, il avait quitté la salle quelques minutes, mais tout le monde en avait fait autant, à un moment ou à un autre. On le soupçonnerait sans doute, mais ils seraient tous dans le même cas.

D’ailleurs, il n’était pas dit qu’on croirait que le coupable était un membre de la troupe. N’importe qui aurait pu entrer, absolument n’importe qui. Un inconnu, un rôdeur quelconque.

Il pouvait courir ce risque. S’ils avaient l’air sur le point de l’arrêter, il n’aurait plus qu’à prendre la fuite. Sinon, il pouvait bien se hasarder à rester là.

Il se précipita dans la salle de bains pour se laver le visage et les mains, pour remettre de l’ordre dans ses vêtements et se regarder dans la glace, afin d’être bien sûr qu’il ne gardait aucune trace de ce qui s’était passé. Pas la moindre. Il était net et sans tache. Il pouvait redescendre. Il allait pouvoir rester ici avec tous ces braves gens.

Il les aimait bien, car ils l’avaient recueilli si gentiment… Et, tout à coup, il fut tout triste. Ils avaient tous aimé Prude Walker. Ils allaient bien la regretter.

Il y avait une savonnette sur le lavabo. Il la prit et s’en servit pour écrire sur la glace :

JE REGRETTE

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