Festival de crêpe

Donald E. Westlake · Chapitre 4 sur 18

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Festival de crêpe

Chapitre IV

 

Eric Sondgard était rentré depuis trois jours quand on téléphona du théâtre. Joyce Ravenfield, la fille du maire, réceptionniste de la mairie, dont elle constituait d’ailleurs tout le personnel, et qui répondait aux coups de téléphone destinés à tous les services municipaux, y compris à la police, Joyce Ravenfield appela donc le bureau d’Eric Sondgard à quatre heures trente-six très précises.

— Une communication du théâtre, Eric, annonça-t-elle. Il paraît qu’il y a un meurtre là-bas.

— Ils sont toujours en ligne ? (Il n’avait pas réagi au redoutable mot de « meurtre » ; plus tard, il aurait tout loisir d’y réfléchir.)

— Oui, je crois.

— Dites-leur de ne toucher à rien. Appelez Mike ; qu’il aille là-bas. Qu’il se contente de surveiller, qu’il ne fasse rien.

— Bon.

— Tâchez aussi de dénicher Dave. Il doit être au bateau. Dites-lui de venir ici et de s’occuper de la boutique, en attendant que je rentre.

— D’accord. Je réveille le petit ?

Elle parlait de Larry Temple, qui faisait la ronde de nuit et ne s’éveillerait pas avant deux ou trois heures. Sondgard dit :

— Non, laissez-le dormir. Nous n’avons pas besoin de renforts pour l’instant.

— Bon. C’est tout ?

— Non. Avisez aussi le capitaine Garrett, à la caserne de la police d’État. Dites-lui qu’on nous a signalé un meurtre et que je vais voir sur place. S’il y a quoi que ce soit de spécial, je lui téléphonerai de là-bas.

— Parfait, Eric, fit-elle.

Il raccrocha, coiffa sa casquette de policier et quitta le bureau. En bas, il y avait une grande glace fixée au mur. Son regard se vit au passage : silhouette maigre en tenue bleue, avec des bottes poires qui montaient jusqu’au genou. Il avait horreur de l’uniforme.

— Espèce de sale cosaque ! murmura-t-il à l’adresse de son image.

C’était Mike qui avait pris la voiture de ronde, évidemment ! Il s’arrangeait toujours pour l’avoir à sa disposition. Joyce le trouverait sans doute au stand de tir, en train de s’entraîner. Sondgard se dirigea vers le parc de stationnement, à côté de la mairie, et monta dans sa petite Volvo noire. Il gagna aussitôt Broad Avenue et tourna à gauche, en direction du lac.

Le capitaine Eric Sondgard, quarante et un ans, collectionnait les titres. En juin, juillet et août, il portait le titre de capitaine et commandait les quatre hommes qui constituaient la police de Cartier Isle. De septembre à mai, il portait celui de professeur (professeur adjoint, en fait) et il enseignait les humanités dans une localité du Connecticut.

« Vous présentez un drôle de phénomène de dichotomie, capitaine professeur, se dit-il. Une moitié de vous est un humaniste et l’autre moitié une espèce de sbire. Ça fait un curieux mélange, professeur capitaine ! »

Il parlait tout seul. À haute voix. Dès qu’il s’en rendit compte, il poussa un petit grognement de dégoût et alluma la radio de la voiture. Il n’y avait pas d’émetteur régional et les stations éloignées lui arrivaient avec beaucoup de parasites, après s’être frayé un chemin à travers les montagnes, mais, en tout cas, il y avait maintenant du bruit dans la voiture et une partie de ce bruit était nettement une voix humaine. Sondgard n’avait plus l’impression d’être complètement seul et n’avait plus besoin de se parler à haute voix.

Il n’en avait pas toujours été ainsi. Mais six ans de vie conjugale s’étaient achevés, sept années auparavant, par un divorce pénible, plein d’amertume et de récriminations. Et cette rupture avait notamment eu pour séquelle cette horreur de la solitude, cette crainte de devenir un reclus toujours en train de marmonner, divorcé du monde aussi bien que de sa femme.

C’était une autre séquelle du divorce, cet emploi de sbire qu’il prenait l’été. Janice et lui avaient toujours passé l’été ensemble dans la villa du lac Stenner, mais Janice avait gardé la villa lors du partage. Le premier été sans elle, il était resté dans son appartement, en ville ; le fait de se trouver seul ainsi, à l’époque des vacances, dans cet appartement où il avait si longtemps vécu avec Janice, l’avait presque rendu fou. L’été suivant, il avait pris un poste de moniteur dans une colonie de vacances, non pas parce qu’il avait besoin d’argent, mais simplement pour avoir quelque chose à faire et bénéficier de la présence réconfortante d’autres gens autour de lui ; mais il n’avait pas aimé ça du tout. Cet automne-là, il avait entendu parler, par un élève, d’un poste vacant dans la police de Cartier Isle. La famille de cet étudiant possédait une des propriétés bordant le lac Noir, et grâce à elle Sondgard avait obtenu le poste. Et il s’était surpris à aimer cet emploi. C’était maintenant son cinquième été à Cartier Isle. Il y passerait sans doute tous les autres jusqu’à la fin de ses jours…

Cartier Isle, en fait, était une localité assez originale dans son genre, du moins au cours de la saison où il y séjournait. Aux autres époques de l’année, c’était une paisible bourgade de dix-sept cents habitants dont Mike Tompkins constituait à lui seul toute la police. Mais, en été, c’était une villégiature dont la population atteignait cinq mille âmes. À cette période, les effectifs de la police passaient à quatre personnes : Sondgard, Dave Rand qui, le reste de l’année, exploitait un canot pour parties de pêche, sur la côte de Floride, et l’été pilotait la vedette de la police sur le lac Noir, et enfin un étudiant de Sondgard, qui changeait tous les ans, et qu’il engageait lui-même à la fin de l’année scolaire.

Cette année-là, c’était Larry Temple…

Sondgard aperçut le rouge flamboyant du théâtre, à travers les arbres, bien avant d’avoir pris le dernier virage et débouché sur le parc de stationnement. Juste en face, de l’autre côté de la route, au bord du lac, se dressait l’auberge du Lac Noir, seul établissement commercial existant sur les rives. Il y avait au premier étage une vaste salle de jeux ; tout le monde le savait ; Sondgard était au courant, lui aussi, et n’était pas censé intervenir. Il n’en avait pas la conscience particulièrement troublée et sa probité ne s’en offusquait guère ; on ne dépouillait aucun pauvre de ses derniers liards à l’auberge du Lac Noir. C’étaient les riches qui y jouaient et on ne faisait pas crédit, si bien que cette activité illicite demeurait assez inoffensive. La police n’avait à intervenir que lorsqu’un automobiliste ivre faisait du scandale à l’auberge.

Sondgard gara la Volvo devant le théâtre et aperçut la voiture de police à l’étincelante carrosserie. « Tiens ! Mike Tompkins est donc déjà arrivé ! » se dit-il.

Sondgard entra d’abord dans le théâtre et vit Mary Ann McKendrick à la caisse. Elle semblait terrifiée et avait les yeux gonflés comme si elle avait pleuré.

— C’est à côté, monsieur Sondgard. Dans la maison.

— Merci.

Il se rendit donc dans la maison et tomba sur Mike Tompkins planté auprès de la porte dans la salle des répétitions. Une douzaine de personnes étaient assises dans un silence atterré sur les chaises pliantes. Personne ne tourna les yeux vers lui quand il entra. Les gens ne se regardaient pas non plus. Ils contemplaient fixement le plancher, le plafond, ou la fenêtre, et tous avaient le visage crispé par l’émotion.

Sondgard reconnut certains des assistants. Bob Haldemann, le régisseur, Loueen Campbell et Richard Lane, ainsi qu’Alden March, qui avaient joué déjà les années précédentes, Ralph Schoen, le metteur en scène et Arnie Kapow, le décorateur. Les autres, il ne les connaissait pas.

Bob Haldemann finit par se lever en disant :

— Bonjour, Eric. Je suis content que vous soyez là.

— Je suis à vous tout de suite, Bob. Mike ? (Il fit signe à Mike Tompkins de sortir avec lui.)

Mike Tompkins, qui avait le grade de sergent dans la police de Cartier Isle, était un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-douze, pesant près de cent vingt kilos, sans la moindre once de graisse. Enfant du pays, né et élevé à Cartier Isle, il n’avait quitté sa ville natale qu’à deux reprises : la première pour aller dans une université du Middle West où on lui avait offert une bourse parce qu’il était bon joueur de football et la seconde pour s’engager dans les Marines. Il y avait passé une vingtaine d’années et, à trente-neuf ans, il avait pris sa retraite pour revenir vivre au pays avec son épouse japonaise, May. Aujourd’hui, à quarante-quatre ans, il en paraissait à peine trente ; c’était un fanatique de la culture physique et de l’alimentation « naturelle ». C’était aussi à cause de lui que la police avait une note de munitions si élevée chaque année, car il passait presque tous les jours une grande partie de son temps au stand de tir.

Il était entré dans la police trois ans plus tôt, quand le sergent qui occupait le poste avant lui avait pris sa retraite ; depuis lors, il avait complètement métamorphosé la police de la localité. May et lui avaient dessiné le nouvel uniforme, version modifiée de la tenue de parade des Marines, dans un bleu un peu plus clair. Il avait réussi également à amener le maire, Ravenfield, à remplacer le vieux break Chevrolet tout brimbalant par une Ford V8 toute neuve au toit surmonté d’un phare rouge tournant. Il adorait l’uniforme, la voiture et l’occasion qui lui était offerte de pouvoir faire du tir autant qu’il le voulait, mais il s’occupait généralement le moins possible de ses tâches de policier. Il manifesta un soulagement évident et sans vergogne en voyant arriver Sondgard.

Ils passèrent dans le hall et Sondgard referma la porte derrière eux avant de dire :

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Une pestouille terrible, capitaine, une mouscaille effroyable. (Mike était la seule personne au monde à appeler Sondgard « capitaine ».)

— C’est bien un meurtre alors ?

— Je pense bien ! Elle est là-haut.

— Une femme ?

— Une jeune fille. Une des actrices. Ça m’a l’air d’être un crime de sadique.

Sondgard se tourna vers l’escalier. Estimerait-on nécessaire qu’il vît le corps ? Il espérait bien que non. À quoi pourrait-il être bon ?

— Vous feriez mieux d’appeler Joyce. Dites-lui de prévenir le docteur Walsh.

— C’est déjà fait.

— Bon. Très bien. Qui a découvert le corps ?

— Un certain Mel Daniels. Acteur lui aussi.

— Bon. Je crois qu’il vaut mieux que je commence par lui.

— Vous voulez que j’appelle le capitaine Garrett ?

Oh ! oui, certainement il y tenait beaucoup. Vivement que le capitaine Barrett grimpe donc cet escalier ! Mais quelque chose lui fit dire :

— Pas encore. Établissons d’abord nettement les faits.

— D’accord, capitaine.

Sondgard revint dans la salle de répétitions.

— Bob, dit-il, y a-t-il un local que je puisse utiliser pour mes interrogatoires ?

Haldemann se leva, enchanté de pouvoir se rendre utile.

— Ma foi, dit-il, la cuisine, je pense. Je crois que ce serait le mieux… À moins que vous ne vouliez vous installer au théâtre. Vous pourriez utiliser mon bureau…

— Non, la cuisine ira très bien. Parfait, Bob, je sais où c’est. (Il regarda autour de lui.) Mel Daniels ?

Un jeune homme au visage couleur de cendres se leva en chancelant. Une vingtaine d’années, vêtu d’un pantalon de gabardine froissé et d’une chemise blanche à manches courtes. Ce fut le professeur Sondgard qui le catalogua : le pitre de la classe, beaucoup de facilité, consacrait cinquante pour cent de ses efforts à ses études, des histoires de temps à autre avec le doyen pour avoir participé à des descentes chez les filles, allumé des feux de joie sur la grand-place de la ville ou peinturluré la statue du fondateur de l’établissement. Mais ce fut le capitaine Sondgard qui lui dit :

— Voudriez-vous venir avec moi, je vous prie ?

Il le précéda dans le hall et dit à Mike Tompkins :

— Quand le docteur Walsh arrivera, conduisez-le tout de suite au premier. Demandez aux autres de rester ici, et je les interrogerai les uns après les autres.

— Entendu. Vous voulez le magnétophone ?

— Ah ! oui. Bonne idée !

Sondgard et Mel Daniels traversèrent le hall et entrèrent dans la cuisine où ils s’assirent chacun d’un côté de la table. Sondgard sortit ses cigarettes et en offrit une au jeune homme qui l’accepta avec gratitude.

— Ça secoue, hein ? fit Sondgard.

— Je ne voudrais pas bisser ça, dit l’autre en ébauchant un sourire mal assuré.

Mike Tompkins arriva sur ces entrefaites avec le magnétophone qu’il brancha ; il mit en place une bobine neuve, installa le micro sur son petit piédestal au milieu de la table et déclara :

— Tout est paré, capitaine.

— Merci, Mike.

Mike repartit pour monter la garde dans le hall et Sondgard mit l’appareil en marche. Tout en se trouvant un tantinet ridicule, il annonça :

— Interrogatoires préliminaires dans l’affaire du meurtre de… Oh ! merde ! (Il arrêta l’appareil.) Comment s’appelait-elle ?

— Prude. Heu… Prude… j’ai oublié son nom de famille.

— Attendez !

Sondgard s’avança sur le pas de la porte et cria à Mike :

— Comment s’appelait-elle ?

— Je ne sais pas.

— Renseignez-vous !

Mike ouvrit la porte de la salle de répétitions et alla se renseigner, puis il revint dire à Sondgard :

— Prude Walker.

— Prude, c’est un surnom, voyons !

— Attendez, fit Mike. (Il repartit aux nouvelles et revint.) Cynthia, Cynthia Walker.

Sondgard se rassit à la table de cuisine, remit la bande magnétique à son point de départ et reprit :

— Interrogatoires préliminaires dans l’affaire du meurtre de Cynthia Walker. 6 juin, seize heures quarante-sept. Premier témoin, Melvin… c’est bien ça ? Melvin ?

— Oui.

— Melvin Daniels.

— En fait, c’est mon nom de théâtre. Mel Daniels. Vous voulez mon vrai nom ?

Sondgard le regarda.

— Votre nom de théâtre me suffit. C’est vous qui avait découvert le corps, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Racontez-moi ça.

— M. Haldemann m’avait dit de monter me choisir une chambre. Au premier étage, toutes les chambres étaient occupées, alors je suis allé au second. J’essayais les portes en en cherchant une qui ne fût pas fermée à clé, car toutes celles qui étaient déjà occupées se trouvaient bouclées. Sa… sa porte n’était pas fermée à clé. Je suis entré, je l’ai aperçue et j’ai vomi dans le couloir. Ensuite je me suis précipité au rez-de-chaussée pour appeler au secours. M. Schoen, le metteur en scène, est grimpé voir parce que je ne voulais pas remonter, et il a téléphoné à la police.

— Et quand avez-vous vu Miss Walker en vie pour la dernière fois ?

— Lorsque je suis arrivé, cet après-midi.

— Vous n’êtes arrivé que cet après-midi ?

— J’ai un jour de retard. Des amis avaient organisé une soirée pour fêter mon départ et…

— Bon. Quelle heure était-il la dernière fois que vous avez vu Miss Walker en vie ?

— À peu près quatre heures moins le quart, je pense. J’ai pris le car à trois heures et Mary Ann McKendrick est venue me chercher en ville à trois heures et demie, peut-être trente-cinq ; nous sommes venus directement ici où j’ai fait sa connaissance.

— Vous parlez de Miss Walker ?

— Exactement.

— C’est donc la seule fois où vous l’avez vue vivante ?

— Oui, monsieur.

— Et comment se comportait-elle ? Paraissait-elle avoir peur, être préoccupée ?

— Non, monsieur. Elle… oh ! elle a flirté un peu avec moi…

— Bien.

Sondgard prit son temps pour allumer une cigarette et réfléchir à la question qu’il allait poser ensuite. Il serait bon, sans doute, d’avoir l’emploi du temps précis de tout le monde. Il lui fallait avoir quelque chose à remettre au capitaine Garrett quand il arriverait. Il reprit donc :

— Bon, j’aimerais maintenant avoir un compte rendu précis de vos faits et gestes de cet après-midi, depuis le moment où vous avez vu Miss Walker vivante vers trois heures quarante-cinq jusqu’au moment où vous l’avez trouvée morte à… vers quelle heure ?

— Quatre heures trente.

— Bon, donc quarante-cinq minutes en tout. Oh ! au fait, où était Miss Walker quand vous l’avez vue pour la première fois ?

— Au théâtre. À la caisse.

— C’était à trois heures quarante-cinq. Qu’avez-vous fait ensuite ?

Daniels donna le compte rendu détaillé de ses faits et gestes, au cours des trois quarts d’heure suivants. Comme Haldemann lui avait fait visiter le théâtre en le présentant aux autres membres de la troupe, Daniels put également lui donner des renseignements fragmentaires sur ce que faisaient presque tous les autres durant la même période. Sondgard l’écouta attentivement et, bien que tout fût enregistré, il prit quand même quelques notes. Il pensait qu’elles pourraient lui servir quand il parlerait aux autres.

Sondgard remercia Daniels de son concours et lui déclara :

— Dites au sergent que je voudrais maintenant voir Bob Haldemann. Après, vous attendrez dans la salle des répétitions, s’il vous plaît.

Le capitaine Garrett voudrait sans doute procéder de nouveau à l’interrogatoire de tout le monde. Sondgard se demanda combien de questions importantes il avait oublié de poser.

Haldemann ne tarda pas à se montrer et confirma l’emploi du temps de Daniels, puisqu’il avait été avec lui depuis trois heures quarante. Daniels et lui s’étaient séparés dans le hall, juste avant la découverte du cadavre. Haldemann avait déjà regagné son bureau, et Will Henley, l’un des comédiens, était venu le chercher après que Ralph Schoen fut monté pour constater que Prude Walker avait vraiment été assassinée. De la victime, il dit :

— C’était une fille très gaie, Eric. Un peu flirteuse, je crois, mais sans arrière-pensées.

— Est-ce que quelqu’un aurait pu se méprendre et croire qu’elle avait vraiment des intentions ?

— Je ne vois pas comment. Tout cela était trop innocent. Elle n’avait que dix-neuf ans ; elle s’amusait, voilà tout. Je ne pense pas que personne ait pu s’imaginer qu’elle lui faisait des avances pour de bon. Elle était simplement… je ne sais pas comment vous expliquer ça, Eric. C’était tout bonnement une fille pleine de santé, heureuse de vivre et qui s’amusait beaucoup de découvrir qu’elle était une femme : c’était tout nouveau pour elle. Je suppose qu’elle était vierge ; à vrai dire, je serais extrêmement surpris si elle ne l’était pas.

Il ne put rien ajouter. La victime, comme les autres membres de la troupe, n’était arrivée que la veille. Il ne pensait pas qu’aucun des comédiens eût fréquenté Prude Walker avant de la rencontrer ici. Personne, à sa connaissance, ne s’était montré particulièrement empressé ni particulièrement hostile à son égard depuis vingt-quatre heures que la troupe était rassemblée. Sondgard lui demanda :

— Tous les membres de la troupe sont dans la salle de répétitions ?

— Tous sauf Mary Ann ; elle est à la caisse. Et Tom Burns. Vous vous rappelez, notre régisseur. Il doit être à l’auberge. Je ne l’ai pas vu depuis ce matin.

Sondgard se souvenait bien de Tom Burns. Burns, paraît-il, n’avait pas dessaoulé depuis dix ans. Comme régisseur, c’était un homme précis, compétent et consciencieux, mais dès qu’il cessait de travailler ou de dormir, il buvait.

— Bon, fit Sondgard. Je verrai Tom plus tard. Tenez… dit-il en lui tendant son carnet et son stylo, faites-moi une liste de la troupe pour cette saison.

Haldemann s’exécuta. Lui compris, il y avait quinze noms sur la liste. Sondgard l’examina en secouant la tête. Il en aurait pour des heures à interroger tous ces gens. Il soupira et dit :

— Bon, je vais interroger Arnie, maintenant.

Mais les interrogatoires lui prirent moins de temps qu’il n’avait cru. Arnie Kapow avait passé tout l’après-midi dans l’atelier de Perry Kent tout l’après-midi sur le plateau à régler les éclairages. Aucun d’eux ne savait rien du meurtre. Ils ne pouvaient pas davantage l’avoir commis : ils avaient un alibi. Les interrogatoires suivants apprirent à Sondgard que Mary Ann McKendrick n’avait cessé d’avoir la grande porte du théâtre sous les yeux entre trois heures quarante et quatre heures trente, et que la porte de derrière, c’est-à-dire l’entrée des artistes, se trouvait à proximité de l’endroit où deux des jeunes comédiennes, Linda Murchieson et Karen Leacock, lavaient des toiles de décors. Elles n’avaient vu personne non plus durant cette période, sauf Mel Daniels et Bob Haldemann.

Après Arnie et Perry, Sondgard interrogea Ralph Schoen, qu’il trouva encore plus gras que l’année précédente, Schoen avait passé tout l’après-midi dans la salle des répétitions au rez-de-chaussée. Les portes étaient fermées, si bien que n’importe qui aurait pu entrer dans la maison sans être vu. Schoen pouvait se porter garant de Loueen Campbell et de Richard Lane, qui avaient surtout répété ; aucun d’eux n’avait à aucun moment quitté la salle. Il pensait que tous les autres avaient dû s’absenter un instant au cours de l’après-midi, mais il était incapable de préciser à quelles heures.

Loueen Campbell et Dick Lane, interrogés après Schoen, ne purent que confirmer les précédentes déclarations, sans rien pouvoir y ajouter.

Alden March était le seul autre comédien qui avait déjà joué au théâtre de Cartier Isle les étés précédents. Sondgard le connaissait, tout comme les autres, car il avait pris l’habitude, ces dernières années, de s’arrêter à la maison occupée par les comédiens, en fin de soirée, après la représentation, pour prendre une tasse de café dans la cuisine avec Bob, Ralph et les acteurs.

Alden March entra, jeta un coup d’œil circulaire et remarqua, avec un sourire attristé :

— Nous ne nous retrouvons pas dans la joyeuse ambiance des autres années, mon pauvre Eric. Mais je suis quand même bien content de vous voir.

Alden était homosexuel ; ce n’était un secret pour personne. Mais il gardait ses opinions pour lui et ne cherchait point à les imposer à ceux qui ne partageaient pas ses penchants, si bien qu’il n’avait jamais d’histoires. Il parvenait même à passer ses étés sans difficulté en partageant une chambre avec Tom Burns qui, lui, alliait à une ivrognerie perpétuelle, une lubricité caractérisée, totalement orientée vers le beau sexe.

Alden n’avait rien de particulièrement mièvre, ni aucune des attitudes pseudo-féminines souvent adoptées par les homosexuels. Il était en fait très viril dans ses façons comme dans son physique, ce qui avait amené plus d’une femme à s’offrir à lui pour tenter bravement de lui démontrer l’hérésie de ses errements. Mais aucune de ces missionnaires ne l’avait jusqu’alors converti.

Il n’avait rien à ajouter à ce que Sondgard savait déjà. Il avait passé l’après-midi dans la salle des répétitions. Il s’était absenté à peu près cinq minutes entre deux heures et demie et trois heures, et il se rappelait vaguement que d’autres en avaient fait autant, mais il ne pouvait donner aucune précision d’horaire. Il avait porté toute son attention sur la répétition.

Après avoir entendu Alden, Sondgard s’accorda un répit afin d’examiner les déclarations qu’on lui avait faites et voir s’il n’avait rien négligé d’important. Il avait pour l’instant interrogé huit personnes. Sur ces huit, six avaient un alibi : Arnie Kapow et Perry Kent étaient au théâtre, Ralph Schoen et Loueen Campbell avec Dick Lane dans la salle des répétitions, Bob Haldemann avec Mel Daniels. Daniels aurait dû être vraiment considéré comme hors de cause lui aussi, mais Sondgard hésitait à l’éliminer. Il y avait la vague possibilité que Daniels l’eût tuée lui-même et eût fait semblant ensuite de découvrir le corps. Mais en avait-il eu le temps ? Haldemann l’avait quitté, il était monté et redescendu en courant, le tout en cinq minutes à peu près. Aurait-il pu commettre un meurtre au cours de ces cinq minutes ? C’était peu probable. Il y avait donc là une possibilité, mais pas du tout une probabilité.

Il en était de même d’Alden March. Alden avait pu en fait quitter la salle de répétitions une heure plus tard qu’il ne l’affirmait. Il n’avait pas d’alibi à toute épreuve. Mais Alden était un suspect encore plus improbable que Daniels, s’il s’agissait véritablement d’une crime sexuel.

Sur les huit, Sondgard avait donc six impossibilités et deux improbables. Enfin on pouvait aussi penser que l’assassin était quelqu’un de l’extérieur, étranger à la troupe.

Il allait tâcher d’examiner la situation froidement. Il allait supposer, pour l’instant, que le meurtrier était une des quinze personnes figurant sur la liste dressée par Bob. Six étaient éliminées, deux presque. Il en restait donc sept, quatre hommes et trois femmes. S’il s’agissait d’un crime sexuel, la liste se réduisait à quatre. Trois comédiens et le régisseur : Ken Forrest, Will Henley, Rod McGee et Tom Burns.

Sondgard ne voulut pas s’y mettre tout de suite et commença par convoquer Linda Murchieson et Karen Leacock qui confirmèrent simplement les dépositions précédentes : ni l’une ni l’autre n’avait vu d’étranger rôder dans les parages. Il ne restait plus maintenant que Mary Ann McKendrick et les quatre hommes.

Sondgard n’avait que très peu de questions à poser à la jeune fille. Elle se contenta d’appuyer la déposition de Mel Daniels, et précisa également que ni Perry Kent, ni Arnie Kapow n’avaient quitté le théâtre par la porte de devant. Enfin elle assura que Bob Haldemann, comme il l’avait déclaré, était revenu au théâtre à quatre heures trente après avoir laissé Daniels à la maison.

Elle ajouta quand même un détail intéressant.

— Quand j’ai ramené Mel Daniels de la ville, Prude était à la caisse. Elle m’a demandé de la remplacer un moment. Elle avait des mocassins qui la serraient et elle voulait mettre à la place des chaussures de tennis.

— C’était à trois heures trente ?

— Je crois. À peu près. Quand je suis arrivée avec Mel Daniels.

— Elle a donc quitté le théâtre à trois heures quarante pour aller à la maison. A-t-elle rencontré quelqu’un dehors, a-t-elle dit qu’elle avait un rendez-vous ?

— Non, elle n’a rien dit. Sauf qu’elle voulait changer de chaussures. Et je n’ai vu absolument personne devant le théâtre.

— Vous ne vous êtes pas inquiétée de ne pas la voir revenir ?

Elle parut un peu gênée.

— Je sais qu’il ne faut pas dire du mal des morts, déclara-t-elle d’un ton un peu guindé. Mais Prude n’avait pas l’air très… consciencieuse. Franchement, ça ne m’a pas surpris de la voir rester absente près d’une heure.

— Parfait. Merci, Mary Ann. J’aimerais que vous restiez encore un moment si vous le pouvez. Téléphonez à votre mère, si vous voulez. Vous n’avez qu’à attendre dans la salle des répétitions avec les autres.

— Mais il faudrait que quelqu’un reste à la caisse pour répondre au téléphone.

— Bob n’a qu’à s’en charger. Ou bien qu’il envoie un des hommes que j’ai déjà interrogés. Pas une fille.

— Ah ! bon, très bien.

Tom Burns arriva au moment où elle quittait la cuisine. Frisant la quarantaine, il avait près d’un mètre quatre-vingts et présentait quelques signes de délabrement : tendance à l’embonpoint, épaules voûtées… Son visage était rougeaud et ses cheveux, secs et d’un brun roux, commençaient à se clairsemer.

Bien entendu, il était ivre. Pas plus que d’habitude, mais pas moins. L’ivresse chez Tom ne se révélait que dans la prudente lenteur de ses mouvements et de son élocution, ainsi que dans son regard un peu flou. On avait l’impression qu’il avait du mal à accommoder. Il entra en disant :

— Ah ! Voici l’été ! Maintenant, au moins, on est officiellement en été. Notre protecteur est arrivé. Ça fait plaisir de vous voir, Eric !

— Vous êtes resté à l’auberge tout l’après-midi, Tom ?

— Qu’est-ce que c’est que ça, un magnétophone ?

— Oui. Vous étiez à l’auberge ?

Burns fronça les sourcils et prit un air ému.

— C’est grave, Eric ? C’est vraiment grave ?

— Une jeune fille a été assassinée ici, cet après-midi, Tom.

— Assassinée ! Bon Dieu, Eric ! Une des filles de la troupe ? Qui ça ?

— Elle s’appelait Prude Walker.

— Walker. Prude Walker. (Burns se livra à toutes sortes de contorsions faciales pour montrer qu’il réfléchissait intensément. On aurait dit un acteur de film muet, exagérant toutes ses expressions comme pour se parodier lui-même. Il avait une petite moustache en brosse, de la même couleur brun-roux que ses cheveux, qui faisait très film muet, elle aussi.) Prude Walker, répéta-t-il. Voyons, laquelle est-ce ? Nous ne sommes réunis que depuis hier, vous savez ; il y a trois nouvelles. Attendez. Ce n’est pas la blonde plantureuse ?

— Je n’en sais rien. Je ne l’ai jamais vue.

— Prude… Mais si, ça doit être celle-là. Formidable, Eric, absolument formidable. Un vrai Rubens. Balancée, je ne vous dis que ça. Débordante de chairs succulentes. Et avec ça une croupe de jument, Eric. Des lolos d’un blanc nacré pareils à de gros oreillers !

— Je vous ai dit qu’elle avait été assassinée, Tom.

— Oh ! (Il ouvrit de grands yeux et porta la main à sa bouche comme pour y bloquer les paroles qui risquaient d’en sortir.) Je n’y pensais même pas ! Oh ! mon Dieu, Eric, quelle façon de parler ! Eric, parole d’honneur, je n’y réfléchissais même pas ; je disais n’importe quoi, vous savez comment je suis.

— Mais oui, Tom.

— Assassinée, mon Dieu ! Comment accepter une nouvelle pareille comme ça, à brûle-pourpoint ? On parle d’une fille… je l’ai encore vue ce matin au petit déjeuner… Elle a vraiment été tuée, Eric ?

— Vraiment.

— Bon sang, quel dommage ! Je le dis en toute sincérité, Eric, vous savez. Une jeune fille comme ça, c’est navrant. Quel gâchis ! Allons, voilà que je recommence.

Burns semblait vraiment plus ému et plus déconcerté que Sondgard ne l’avait jamais vu, mais Sondgard comprenait pourquoi. Il ignorait quels ennuis avait éprouvés Burns, mais il devinait que depuis maintes années il avait résolu de les noyer dans l’alcool. Il se maintenait anesthésié par l’alcool, de façon à n’être jamais obligé de prendre quoi que ce soit au sérieux. Mais un événement comme celui-là, le meurtre d’une jeune fille, était une réalité si puissante et si dramatique que Tom Burns ne parvenait pas à la noyer ni à l’estomper.

Pour aider Burns à retrouver ses esprits, tout autant que pour poursuivre l’interrogatoire, le policier revint à sa première question.

— Vous êtes resté à l’auberge tout l’après-midi, Tom ?

— Mais oui, bien sûr. Vous me connaissez. J’y traîne depuis le petit déjeuner. J’ai regardé un moment les voiliers. J’ai refait connaissance avec Henry, le barman.

— Et vous n’avez aucune idée à propos de ce meurtre ? Personne ne vous a semblé en vouloir à cette fille, ou au contraire… heu…

— Avoir envie de se l’envoyer ? Voyons, Eric, tous ceux qui la voyaient avaient envie de se l’envoyer. Mais, si c’est ce que vous voulez dire, je n’ai vu personne la suivre la langue pendante et la bave aux lèvres.

— Oui, c’est à peu près ce que je veux dire.

— C’est quelqu’un d’ici qui a fait le coup ? C’est ça, Eric ?

— Je ne sais pas encore. Ça se pourrait.

— Quelle honte, Eric ! Quelle affreuse honte !

Sondgard arrêta de nouveau le magnétophone.

Il n’avait plus de questions à poser à Tom Burns.

— Voulez-vous attendre un moment avec les autres dans la salle des répétitions ? Et faites venir… (Il consulta la liste de Bob Haldemann.) Faites venir Ken Forrest.

— Entendu. C’est vraiment navrant, Eric. Dommage, que vous ne l’ayez pas connue !

Ken Forrest arriva tout de suite. Il devait avoir dans les vingt-cinq ans, un mètre quatre-vingts, des cheveux noirs taillés en brosse et l’air grave. Sondgard lui montra la chaise de l’autre côté de la table, et Forrest s’assit sans rien dire. Sondgard remit le magnétophone en marche en déclarant :

— Interrogatoire préliminaire de Ken Forrest. C’est Kenneth, votre prénom.

— Oui, monsieur. (Il parlait à voix basse, d’une façon presque imperceptible tout en scrutant Sondgard d’un regard perçant.)

— Parlez un peu plus fort, voulez-vous ?

— Excusez-moi, monsieur. Oui, je m’appelle Kenneth.

— Quelle est votre adresse habituelle ?

— 392 Ouest, Quinzième Rue, New York. Appartement 3 B.

— C’est votre première année ici, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Pourriez-vous me donner un bref aperçu de ce qu’a été votre vie jusqu’à cette année ? Vous comprenez, je ne vous connais pas encore, alors que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer la plupart de vos camarades les années précédentes.

— Oui, monsieur. Vous pensez que le coupable est l’un d’entre nous.

— Je crois que c’est possible, oui.

— Un bref résumé, m’avez-vous dit, monsieur ? Je suis né à Lincoln, dans le Nebraska et j’ai habité là-bas jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Puis je me suis engagé dans l’armée et j’y ai passé trois ans, en grande partie au Japon. Une fois démobilisé, je suis parti pour New York. C’était il y a trois ans. J’ai fait pas mal de métiers, surtout du travail de bureau, et j’ai suivi des cours d’art dramatique. J’ai eu de petits rôles dans deux pièces que donnaient de petits théâtres et j’ai joué en tournée Love Among the Falling Stars. L’été dernier, j’ai appartenu à la troupe Kellsville, dans le Maine. J’ai ma carte du syndicat des Acteurs ; c’est pour ça que j’ai pu être engagé ici.

— Pourquoi n’êtes-vous pas retourné cette année dans ce théâtre du Maine ?

— Ils ont fait faillite l’année dernière, monsieur.

— Je vois. Vous n’avez jamais eu d’histoires avec la police ? Je ne parle pas, bien entendu, de contraventions pour stationnement illicite ou de choses comme ça.

Forrest eut un petit sourire crispé.

— Même pas de contraventions, monsieur. Je n’ai jamais eu la moindre histoire.

— Bon. Alors, cet après-midi, vous étiez bien dans la salle de répétitions, n’est-ce pas ?

— En effet, monsieur.

— Avez-vous quitté la salle à un moment quelconque ?

— Oui, monsieur. Vers trois heures, je crois, je suis monté aux toilettes.

— Combien de temps êtes-vous resté absent ?

— Cinq ou dix minutes.

— C’était vers trois heures ?

— Oui monsieur. Je regrette de ne pas pouvoir vous donner une heure plus précise.

— Ça ne fait rien. Vous n’avez pas remarqué si d’autres que vous ont quitté la salle à un moment quelconque ?

— Oh ! si, monsieur. La plupart, en fait. Mais si vous voulez savoir qui est sorti à tel ou tel moment, je crois malheureusement ne pas être en mesure de vous aider. La plupart du temps, je regardais M. Schoen. Le metteur en scène a un rôle vraiment capital dans toute entreprise théâtrale. C’est de lui, et de lui seul, que dépend le succès de l’affaire ; si la pièce est bien montée, avec des artistes bien dressés et une troupe douée d’un bon moral, ce sera grâce à lui ; en revanche, si elle est mal montée, si les comédiens jouent mal et sont en proie à toutes sortes de rivalités, ce sera sa faute. J’observais donc M. Schoen pour voir sur quel genre de saison je pouvais compter.

— Ah ? Et à quelle conclusion êtes-vous parvenu ?

— Vraiment, je ne crois pas que ce soit un festival particulièrement brillant, monsieur.

C’était tout ce qu’il pouvait dire. Sondgard lui posa quelques autres questions, mais sans résultat. Il n’avait pas remarqué d’inconnu dans les parages, il n’avait vu personne manifester un intérêt particulier à l’égard de Prude Walker ; il n’avait observé chez elle aucune appréhension, la dernière fois qu’il l’avait vue, le matin même au petit déjeuner.

Ce fut ensuite le tour de Will Henley. C’était un garçon trapu, dans les trente ans, au visage empâté, qui aurait pu convenir au Falstaff de Shakespeare. Il portait un pantalon marron et une chemise polo fauve, tendue sur son torse puissant et son ventre plus massif encore. Il s’assit, Sondgard fit son annonce habituelle avant de demander :

— Votre adresse ?

— 192 Ouest, Soixante-douzième Rue, New York.

— C’est votre première saison ici ?

— S’il y a une saison, oui.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Ce… Je peux fumer ?

— Allez-y.

Sondgard attendit qu’Henley eût allumé une cigarette, sans se presser. Il se demanda si c’étaient les façons habituelles d’Henley ou bien s’il cherchait à se montrer désagréable parce que Sondgard était flic, ou parce qu’il regrettait tout simplement d’avoir accepté cet engagement pour l’été.

Comme Henley, après avoir enfin allumé sa cigarette, se taisait toujours, Sondgard répéta sa question :

— Qu’entendez-vous par : s’il y a une saison ?

— Nous sommes censés débuter dans une dizaine de jours. Si cet assassinat n’est pas tiré au clair d’ici là, est-ce que vous nous laisserez ouvrir le théâtre ?

— Pourquoi pas ?

Henley haussa les épaules.

— Très bien, dit-il, comme si la question se trouvait réglée pour l’instant. Mais s’il y a d’autres meurtres ?

— Vous croyez qu’il y en aura ?

Henley désigna de la tête la maison.

— C’est ce qu’ils m’ont tout l’air de penser, eux.

— Pourquoi ?

— Un détraqué ne se contente pas de tuer une fois. Vous estimez que c’est l’un de nous, n’est-ce pas ?

— Pas forcément.

— Eux le croient.

— Et vous ?

Henley haussa encore les épaules et aborda un autre aspect de l’affaire :

— D’ailleurs, dit-il, ils parlent déjà de s’en aller !

— Les autres comédiens ?

— Toute la troupe. Personne n’a envie d’être la prochaine victime !

Sondgard commençait à s’agacer. Les façons de Henley semblaient vaguement laisser entendre qu’on ne pouvait guère compter sur Sondgard pour tirer au clair cette affaire-là et que les gens du cru se trouvaient pour ainsi dire livrés à eux-mêmes. Sondgard ne cessait de se répéter qu’il manquait de compétence et d’expérience dans un cas comme celui-là, mais il n’aimait pas se l’entendre dire par un autre.

Il ne réussit pas à dissimuler son irritation lorsqu’il dit :

— Nous ferons de notre mieux pour éviter qu’il y ait une nouvelle victime. Mais auparavant, je voudrais bien reprendre l’interrogatoire.

Comme toujours, Henley répondit en haussant les épaules. Tout, dans son attitude, disait qu’il ne craignait nullement d’être déçu par Sondgard puisque, de toute façon, il ne s’attendait pas à grand-chose de sa part.

— Pour commencer, je voudrais que vous me donniez un bref curriculum vitæ. Ce que vous avez fait, où vous avez vécu.

— Bien sûr ! (Même dans ces deux mots, il y avait un je-ne-sais-quoi de vaguement insultant. Henley secoua les cendres de sa cigarette, puis se renversa sur sa chaise, les yeux au plafond, et se mit à réciter.) Je suis né à Boston et j’ai grandi un peu partout dans le vaste monde. Mon père est officier. Il voulait que j’entre à West Point, mais une enfance passée dans des bases militaires m’a suffi. Je me suis engagé lors de mon dix-huitième anniversaire, et ça a réglé la question. Mon père ne me pardonnera jamais d’avoir été simple soldat. Quand j’ai été démobilisé, au moment de mon vingt et unième anniversaire, je suis parti pour Los Angeles. J’ai été démobilisé au Texas et j’étais prêt à aller n’importe où. Je me suis donc rendu à Los Angeles. J’ai traîné là un an, j’ai fait la connaissance de quelques acteurs et je me suis intéressé au théâtre. Mais là-bas, la grande ambition des gens, c’est de devenir le héros d’une série de westerns, et ça, vraiment, c’est aussi moche que l’armée. Je suis donc parti pour New York. J’ai joué dans quatre pièces, toutes dans de petits théâtres ; j’ai obtenu trois petits rôles à la télévision, l’un dans un mélo, un autre dans une scène de foule et un autre encore dans un film publicitaire : j’étais membre d’une équipe de rugby et nous cavalions sur un terrain en nous lançant une boîte de flocons d’avoine. L’avant-dernier été, j’ai joué dans la troupe du « Théâtre sous tente » à Pillicoke, en Pennsylvanie. L’été dernier, j’étais dans la troupe du « Cheval Noir », à Estes Park, dans le Colorado. Et cet été, me voilà ici.

— Vous ne passez jamais plus d’un été dans le même théâtre ?

— Pourquoi pas ? Ça me permet de changer de villégiature chaque été !

— Je comprends. Et que faites-vous pour gagner votre croûte, à New York, quand vous ne jouez pas ?

— Je touche l’allocation de chômage.

— Vous suivez des cours d’art dramatique ?

— Non. C’est trop tarte. Ça ne sert qu’à donner des illusions aux paumés !

De nouveau, c’était le professeur Sondgard plutôt que l’inspecteur Sondgard qui examinait et cataloguait ce jeune homme. Encore un type d’étudiant qu’on rencontre dans les universités : arrogant, avec des idées bien arrêtées, mais l’esprit vif et capable d’appuyer ses vantardises en jouant la comédie. Ce genre d’individus ne pouvaient généralement compter que sur la souplesse et les facultés d’adaptation de la jeunesse ; mais, une fois la jeunesse envolée, ils restaient amers et déçus.

Un peu moins agacé depuis qu’il avait situé Henley, Sondgard lui demanda :

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-sept ans.

Il ne lui restait donc que quelques années avant le déclin. Il ferait bien d’en profiter. Sondgard jeta un coup d’œil sur ses notes et reprit :

— Avez-vous jamais eu d’ennuis avec la police ? À part des histoires de stationnement et des choses comme ça ?

— Ivresse et tapage sur la voie publique, une fois à Los Angeles, dit Henley avec une belle insouciance. On avait organisé une petite fête, en bande, sur la plage… Ça a un peu dégénéré.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Bon. Revenons à cet après-midi. Vous étiez à la répétition.

— Si on peut employer ce terme.

— Ça ne vous a pas plu ? demanda Sondgard.

— Des amateurs qui touchent un cachet, voilà ce que c’est, dit Henley.

— Aujourd’hui, c’était la première journée de répétitions, n’est-ce pas ?

— On n’a pas besoin de sentir un œuf pourri pendant une heure pour savoir qu’il est mauvais.

— Bon, nous n’avons pas à nous occuper de ça. Donc, vous étiez à la répétition. Avez-vous quitté la salle à un moment quelconque ?

— Bien sûr. De toute façon, pour la plupart d’entre nous, c’était une perte de temps de rester là, Campbell et Lane étaient les seuls à répéter !

— À quelle heure êtes-vous sorti ?

— Vers deux heures et demie.

— Et pendant combien de temps ?

— Un quart d’heure, vingt minutes. Je suis monté fumer une cigarette.

— Vous êtes donc revenu vers trois heures moins le quart.

— À peu près.

— Oui, à peu près. Vous rappelez-vous avoir vu encore quelqu’un s’absenter à un moment quelconque pendant l’après-midi ?

— Je pense bien ; ils sont tous sortis, tôt ou tard. Ça n’était pas ce qu’on appelle un après-midi « inspiré ».

— Est-ce que quelqu’un est sorti après que vous êtes allé fumer une cigarette ?

— Je n’en sais rien, dit Henley en haussant les épaules. Oui, je suppose. Je n’y ai guère fait attention.

— Mais vous ne vous passionniez pas non plus pour la répétition. À quoi pensiez-vous ?

— À New York. Je me disais que j’aurais dû rester là-bas, cet été. (Il eut soudain un sourire extraordinairement franc et charmant.) Je savais bien que ça arriverait, avant même que cette fille se fasse tuer.

— Avant qu’elle se fasse tuer ?

— Vous ne l’avez jamais vue à l’œuvre, non ?

— Non.

— C’était une allumeuse… Alors quelqu’un a fini par s’enflammer !

— À vous aussi, elle a fait des avances ?

Le sourire de Will Henley se fit cette fois ironique.

— Je porte un pantalon, dit-il. Ça veut donc dire que oui. Mais ça ne veut pas dire que je l’ai tuée. Je n’ai pas besoin de les tuer, moi !

— Bon, dit Sondgard en se demandant ce que Joyce penserait de ça en tapant l’interrogatoire à la machine. Je crois que c’est tout. Voulez-vous m’envoyer Rod McGee ?

— Certainement.

Henley se leva et Sondgard comprit alors pourquoi on lui avait fait incarner un joueur de rugby dans un film publicitaire. Sans être particulièrement grand – environ un mètre soixante-dix – il avait quelque chose de massif. Au premier abord, il donnait l’impression d’être gras, mais il ne l’était pas. Will Henley était bien bâti et sans doute très costaud.

Henley sortit et, une minute après, Rod McGee entra. Le contraste entre les deux jeunes gens était frappant. McGee était tout mince et sec comme un coup de trique. Il semblait irradier de l’énergie nerveuse ; il eût suffit, semblait-il, de le toucher pour faire jaillir une étincelle. Alors que Will Henley paraissait un peu plus que ses vingt-sept ans, Rod McGee avait l’air plus jeune que son âge. Il avait un visage osseux dénué de charme, des yeux bruns extraordinairement brillants et l’air ardent et passionné d’un adolescent.

Il entra d’un pas vif et se précipita vers la chaise.

— Rod, c’est le diminutif de quoi ? Robert ?

— Non, je m’appelle Fredric, et ça a donné Fred, et puis Rod.

— Bien. Excusez-moi un instant. (Il mit le magnétophone en marche et dit.) Interrogatoire préliminaire de Fredric McGee dit Rod McGee. Quel âge avez-vous, Rod ?

— Vingt-six ans.

— Et quelle est votre adresse ?

— Vous voulez celle de mes parents ou celle où j’habite à New York ?

— Vous avez une adresse fixe à New York ?

— Oui, 37 A Carmine Street.

— Avez-vous déjà travaillé dans ce théâtre avant cet été ?

— Non, jamais. Je suis arrivé hier. C’est la première fois que je viens dans la région : ça me plaît.

— Bon. Maintenant, voulez-vous me donner votre curriculum vitæ. Où vous avez vécu, ce que vous avez fait, notamment au théâtre.

— Bon, voyons… Vous voulez des adresses ?

— Non, simplement la ville et à quelle période vous avez habité là.

— Bon, attendez. D’abord, Albany, dans l’État de New York. Je veux dire que c’est là que je suis né. Et que j’ai été élevé. J’ai fait des travaux à mi-temps quand j’étais gosse… Ça vous intéresse ?

— Non, pas particulièrement.

— Bon, alors en sortant de l’école supérieure, je suis allé… Oh ! vous voulez le nom de l’école ?

— Ce n’est pas votre enfance qui m’intéresse principalement.

— Oh ! Bien… Et l’université ?

— Vous êtes allé à l’université ?

— Oui, monsieur, bien sûr. À Monequois, dans l’État de New York. J’ai suivi les cours d’art dramatique et de littérature américaine pour la licence. Et puis j’ai fait mon service, juste en sortant de l’université. On m’a fait faire mes classes au Texas, et puis on m’a envoyé dans le New Jersey et à Rhode Island. Revenu à la vie civile, je suis allé à New York suivre des cours de théâtre. J’avais une lettre d’introduction de mon professeur de Monequois pour Jule Kemp. Le professeur, vous connaissez ? Et j’ai travaillé avec lui depuis.

— Vous avez joué en tant que professionnel ?

— Oh ! Jule n’aime pas que ses élèves fassent ça, vous savez ; mais j’ai tenu deux ou trois rôles. J’ai joué dans un spectacle pour enfants le samedi et le dimanche en matinée. Et puis des petits trucs à la télévision ; j’ai joué un feuilleton pendant trois semaines.

— Vous avez une carte du syndicat des Acteurs ?

— Oui, bien sûr. J’ai fait mon apprentissage il y a deux ans au théâtre de Binghamton, dans l’État de New York.

— Pourquoi n’y êtes-vous pas retourné cet été ?

— Oh ! vous savez, ce n’est pas une troupe à demeure comme ici ; là-bas, ils font des tournées…

— Bon, parfait. Et l’été dernier ?

— Oh ! l’été dernier, je suis resté à New York. J’avais trouvé un filon pour une boîte qui fabrique une lotion solaire : Bronzo. Je faisais le démonstrateur dans les prisunics, les grands magasins. De la bonne camelote, d’ailleurs.

— Vous avez eu d’autres emplois à New York, en dehors du théâtre ?

— Oh ! bien sûr. J’ai travaillé pour une entreprise de déménagement, les Frères Scappali. Et je travaille pour le service de la voirie chaque fois qu’il neige ; vous savez, je déblaie. Et j’ai eu un moment un boulot dans un H.L.M. de la Cinquième Rue Est. J’apprenais à jouer la comédie à une bande de gosses. On a monté : Notre patelin. C’était pas mal.

— Bon, dit Sondgard en souriant.

Le contraste entre Rod McGee et Will Henley allait plus loin que dans leur aspect physique. Rod était le garçon plein d’ardeur et de bonne volonté, qui à l’université faisait toujours partie du Comité des Fêtes, qui n’avait jamais plus de 12 et jamais moins de 6, qui prêtait son argent à tort et à travers et qui, à une réception chez un professeur, aidait la maîtresse de maison à passer les rafraîchissements. Pas par calcul, mais simplement parce qu’il était comme ça.

Sondgard posa la question suivante seulement pour le principe, car il s’attendait à une réponse négative.

— Vous n’avez jamais eu d’ennuis avec la police, à part les contredanses pour stationnement aux endroits interdits et ce genre de choses ?

— Oh ! non. Pas jusqu’à maintenant. C’est-à-dire… Je suppose que je n’ai pas ce que vous appelleriez des ennuis en ce moment, hein ? En tout cas, je n’avais encore jamais eu l’occasion de parler à un policier, sauf peut-être pour demander mon chemin.

— Bon, très bien. Maintenant, cet après-midi. Vous avez passé tout le temps à la répétition, n’est-ce pas ?

— Oh ! naturellement. Dites donc, croyez-vous que nous allons pouvoir continuer ? Oh ! je sais bien que ça paraît terriblement sans cœur de parler de ça, juste après la mort de Prude, mais on discutait justement et on se demandait, vous comprenez…

— Je pense que la pièce sera montée, dit Sondgard en souriant. Il faut que le spectacle continue, en dépit de tout, vous vous souvenez ?

— Bien sûr, je sais. Mais nous étions quelques-uns à penser que ce ne serait peut-être pas possible. Je ne sais pas ; moi, je trouve qu’au fond ça n’a pas grande importance…

— Attendez. (Sondgard trouvait que Rod McGee était le plus difficile de tous à interroger. Il ne cessait de prendre la tangente et il fallait un bulldozer pour le remettre dans le droit chemin.) Pour en revenir à cet après-midi, insista Sondgard, vous dites que vous avez passé tout votre temps à la répétition ?

— Oui, bien sûr. Nous avons commencé à…

— Oui, je sais à quelle heure vous avez commencé. (Mais à peine avait-il prononcé cette phrase que Sondgard le regretta ; il craignait de s’être montré bourru. Rod McGee était certainement plein de bonne volonté et ce n’était pas sa faute si, dans son empressement, il se montrait brouillon. Sondgard reprit, plus doucement :) Mais je me demandais si vous étiez resté tout le temps dans la salle. Vous n’êtes pas du tout sorti pour…

— Ah ! pour aller aux lavabos ! lâcha-t-il. Oh ! mais si ! Vraiment, je suis désolé ! Je ne savais pas ce que vous vouliez dire. Bien sûr. Je suis allé deux fois aux w.-c.

— À quel moment ?

— Peu après deux heures, je crois, et peut-être vers trois heures et demie, quatre heures moins le quart.

— Vous n’avez vu personne dans la maison ni la première ni la seconde fois ?

— Non. Dites, vous croyez que c’était un rôdeur ?

— Ça se pourrait.

— Il y en a qui disent qu’à votre avis c’est l’un de nous. Ça en ferait une histoire, dites donc !

— En effet. Maintenant, avez-vous par hasard remarqué… ?

Mais il ne termina jamais sa phrase. Mike Tompkins passa à cet instant la tête dans l’entrebâillement de la porte et dit :

— Capitaine, je peux vous voir une seconde ?

— Quoi ? Oh ! oui. Tout de suite. (Il arrêta le magnétophone et dit à Rod McGee :) Je crois que c’est tout. Merci de votre concours. Voudriez-vous retourner avec les autres maintenant ? Dites-leur que j’arrive dans un instant.

— Entendu, dit McGee en se levant.

Mike attendait avec impatience sur le pas de la porte, l’air soucieux. Sondgard se leva à son tour et s’approcha en disant :

— Qu’y a-t-il, Mike ?

— Quelque chose que je voudrais vous montrer.

Sondgard le suivit, tous deux emboîtant le pas à Rod McGee dans le hall. McGee entra dans la salle des répétitions. Tom Burns attendait au pied de l’escalier. Il était d’une pâleur anormale.

— C’est Tom qui a découvert ça. Personne d’autre n’est encore au courant.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Il faut que vous voyiez vous-même. Venez, Tom.

— À votre service, dit Burns, mais plutôt à contrecœur, il faut l’avouer.

Les trois hommes montèrent l’escalier et Mike les conduisit dans la salle de bains.

— Tenez, capitaine.

Sondgard regarda dans la direction qu’indiquait Mike. Sur la glace, au-dessus du lavabo, en grosses lettres d’une écriture enfantine, on pouvait lire je regrette. Les lettres, tremblées et mal dessinées, occupaient toute la surface du miroir, et le dernier E ne tenait même pas en entier sur la glace. On avait appuyé si fort contre la glace que des morceaux de savon restaient collés çà et là, formant des protubérances sur les lettres. D’autres menus fragments étaient tombés dans le lavabo. La savonnette elle-même, toute pétrie, se trouvait dans le porte-savon.

Sondgard regarda ce griffonnage, en proie soudain à une vague de pitié. Un pauvre être affolé avait tracé ces mots. Sondgard ne doutait pas de la sincérité de ces regrets. Ce malheureux, encore inconnu, poussé par le mal qui lui rongeait le cerveau, avait violé et tué. Puis, frappé de terreur et de remords, il était venu ici regarder son propre visage dans la glace et griffonner dessus cet appel au pardon.

C’était un fou. Pas simplement une intelligence bornée et rusée, ni une brute, mais une âme rendue informe par la démence. Tout comme Sondgard avait situé et classé les gens qu’il avait interrogés, en essayant de les comprendre, il esquissait maintenant par la pensée le portrait de ce malheureux qui, pour la seconde fois, avait laissé la trace de son passage. Si le carnage en haut était l’œuvre d’un M. Hyde, ce message sur le miroir exprimait certainement l’indignation d’un docteur Jekyll. C’était Jekyll que Sondgard plaignait d’avoir à partager avec Hyde la même carcasse.

Mike, qui avait généralement la voix forte, s’était mis à parler tout bas.

— Vous voulez que j’appelle le capitaine Garrett maintenant, capitaine ?

Le capitaine Garrett ?

Non, pas cette fois. Le capitaine Garrett était un chasseur d’hommes. Or ce malheureux criminel ne pourrait être traqué ; il allait falloir le comprendre. Le capitaine Garrett, à la vue de ce message, aurait-il compris ce qu’il sous-entendait ?

— Il y a peut-être des empreintes sur ce savon, observa Mike en s’adressant à lui-même, plutôt qu’à Sondgard.

Bien sûr. Voilà ce que Garrett verrait. Un indice menant aux mains d’un homme, mais pas à son âme.

C’était certainement un de ceux qui attendaient dans la salle du bas. Sondgard en était désormais convaincu aussi sûrement que si le coupable était venu le lui avouer à l’oreille. Après avoir commis son crime, en descendant l’escalier, il s’était arrêté pour faire disparaître les traces de ce qu’il avait fait. Et pourquoi ? Pour être présentable lorsqu’il allait retrouver le groupe qui l’attendait en bas. Et à qui destinait-il ce message ? À ses compagnons, pour implorer leur compréhension. Un étranger venu du dehors n’aurait pas laissé ce message ici.

On l’aurait trouvé dans la chambre de la victime, ou alors il serait arrivé par la poste : des capitales d’imprimerie découpées maladroitement dans un journal.

Le meurtrier était ici, dans cette maison. Sondgard lui avait parlé. Il le trouverait.

— Capitaine, vous voulez que j’appelle le capitaine Garrett ?

— Non, dit Sondgard. Pas encore. Nous allons nous charger de ça nous-mêmes pour le moment.

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