Festival de crêpe
Chapitre XIII
— Quelle heure est-il ?
Mel consulta sa montre.
— Une heure et demie, dit-il.
Mary Ann regarda pensivement l’eau.
— Dans une heure et demie, dit-elle.
— Nous ne devions pas en parler, lui rappela Mel. Nous devions faire de l’exploration.
— D’accord. Je crois que nous ferions mieux d’ôter nos chaussures. (Elle tourna le dos au lac pour examiner l’île.) C’est plutôt dangereux.
— Pas de serpents ?
— On peut dire que vous êtes optimiste, vous ! (Elle sourit en secouant la tête.) Pas de serpents. Pas de lapins, ni d’écureuils ni rien, d’ailleurs. L’île est à nous, à moins qu’il ne débarque des gosses.
— Il en vient ici ?
— Quelquefois. Je venais parfois quand j’étais petite fille. Si elle existe encore, il y a une vieille cabane délabrée de l’autre côté. On y allait autrefois et les garçons jouaient à la guerre. C’était une casemate ; à l’intérieur, se retranchaient les Japonais ; ceux qui attaquaient, c’étaient les Marines.
— Voyons cette casemate.
— Je ne suis pas sûre qu’elle existe même encore. Venez, nous allons d’abord faire le tour de l’île et nous explorerons l’intérieur ensuite.
Mel machinalement lui prit la main et ils partirent tous les deux, en suivant le bord de l’eau. Il n’y avait nulle part de vraie plage ; les eaux du lac rongeaient lentement l’île, si bien qu’à l’endroit où la terre rencontrait le lac, il n’y avait généralement qu’une brusque dénivellation de trente ou quarante centimètres, de la boue, des roseaux et des herbes qui poussaient jusqu’au rivage de l’île. Ils étaient obligés d’avancer lentement, sans trop approcher de l’eau.
Ils avaient pris leur temps pour venir, en se laissant bercer sur l’eau jusqu’au moment où le soleil était devenu trop fort. Puis ils avaient découvert un des rares endroits où le terrain remontait de l’eau en pente douce ; il y avait même un petit bout de pelouse entouré de buissons et de roseaux. C’était là qu’ils avaient débarqué. Des arbres desséchés et rabougris, mais assez grands pour donner un peu d’ombre poussaient à proximité. Ils étaient restés un bon moment assis sous leurs ombrages à bavarder gentiment de choses et d’autres, à se raconter des anecdotes sur leur vie passée, à faire un peu mieux connaissance. Vers une heure, ils avaient déjeuné ; puis, après avoir attendu tout doucement la digestion, ils étaient repartis.
Mel n’était absolument pas sûr de lui. Mary Ann semblait franche, sincère et amicale et elle ne paraissait pas gênée de se trouver là seule avec lui, mais il ne savait pas du tout comment il pouvait interpréter son attitude. Comme elle prenait de plus en plus d’importance à ses yeux, il tenait à ne pas faire le moindre geste téméraire ou maladroit ; il s’appliquait à ne pas l’écarter de lui par inadvertance.
Il ne l’avait donc pas encore embrassée. Il y avait songé, plus ou moins constamment, depuis qu’ils avaient abordé dans l’île, mais jusqu’alors il n’avait même pas amorcé un simple mouvement d’approche.
Il discuta la question en son for intérieur. Il se disait qu’après tout elle était venue ici de son plein gré avec lui et qu’au fond elle s’attendait en l’occurrence à être embrassée, n’est-ce pas ? Mais Dieu seul savait ce qui se passait dans l’esprit des filles ; elle pouvait fort bien ne pas compter sur un baiser. Qui sait si elle ne le considérait pas tout bonnement comme un grand frère !
D’un autre côté, s’il n’essayait pas de l’embrasser et si elle attendait toute la journée qu’il fît le premier pas, est-ce que ça ne serait pas aussi grave ? Si elle avait envie d’être embrassée et qu’il s’abstint, est-ce que ça ne l’éloignerait pas de lui tout aussi sûrement que si elle ne voulait pas être embrassée et qu’il fît une malencontreuse tentative ?
L’île était très petite, environ cinquante mètres sur trente, et ils se retrouvèrent très vite à l’endroit d’où ils étaient partis. Le canot blanc et rouge dansait toujours au bout de son amure et un petit yacht à voile orange allait et venait en face de l’auberge.
— J’en ai assez, pour l’instant, dit-elle. Si on s’asseyait pour se reposer une minute ?
— Excellente idée.
Il s’assit tout près d’elle et, tout d’un coup, il resta coi. Jusqu’alors, il s’en était bien tiré en racontant des bêtises, mais voilà que maintenant il ne trouvait plus rien à dire.
Alors il l’embrassa.
Comme ça. Par désespoir plutôt qu’autre chose. Le silence était devenu pesant. Faute de mieux, il l’avait embrassée.
Ce fut un tout petit baiser ; ce n’était pas précisément la grande passion. Puis il s’écarta d’elle légèrement, pour la regarder, en écoutant quelque chose qui battait à grands coups dans sa poitrine et en se demandant comment elle allait réagir.
Elle lui adressa un sourire et dit :
— Je croyais que vous n’alliez jamais vous décider !
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