FNA 0302 - Le soleil de glace
Chapitre VIII
Celui qui avait été attaqué était un matelot du nom de T’sen, un Sino-Terrien.
Cela s’était fait brusquement, dans la cabine des astronavigateurs. L’un d’eux jetait un cri et ses deux collègues voyaient ce qu’il leur désignait, un de ces essaims blancs, animés, qu’ils n’avaient encore jamais eu l’occasion d’examiner de près mais dont toute la galaxie commençait à connaître la description.
Ce fut très rapide. L’essaim fonça sur T’sen. Le malheureux s’écroula et, devant les astronavigateurs qui n’eurent pas le temps de réagir, la chose inconnue s’élança vers la porte du poste et disparut.
Ils se précipitèrent sur T’sen.
Déjà, le malheureux avait cessé de vivre et on pouvait admettre qu’il était mort de froid. Ce n’était qu’un cadavre rigide, dénué de toute chaleur instantanément. De surcroît, son épiderme portait des traces de fortes atteintes de gel.
L’alarme donnée, deux des essaims fantastiques furent aussitôt signalés à bord. L’un dans la salle des machines, l’autre dans le couloir des cabines individuelles, celles des officiers et des principaux passagers.
Martinbras, Coqdor, Muscat, Zoa, Oxxa, Jean-Loup lui-même, qui commençait à comprendre que le courage n’était autre que la conscience dans la peur, se précipitaient, ainsi que Dorr, Taylor, les autres membres de l’état-major, les matelots et les techniciens.
Dans toute cette foule, Martinbras hurlait des ordres, qui étaient d’ailleurs, surtout, des conseils de prudence :
— Prenez garde ! Ne les approchez pas, ils sont dangereux. Faire feu sans hésitation dès qu’ils apparaissent.
Ce dernier conseil avait été suggéré par Muscat, qui commençait à posséder une certaine expérience des extraordinaires cocons neigeux.
Malheureusement, cette fois, la sagesse du policier des étoiles fut quelque peu en déroute.
Le jeune lieutenant Taylor, toujours aussi fulgurant de nature que le navire qui l’emportait, s’était élancé des tout premiers et avait fait feu, sans attendre, sur un des cocons.
Maintenant, entouré du commandant, du chevalier et du policier, il avouait sa déconvenue :
— J’ai bien tiré, mais trop tard…
— Il s’était dérobé ?
— Non, dissocié.
— Qu’est-ce que vous racontez, Taylor ? Expliquez-vous.
Le juvénile officier avait alors tenté d’expliquer ce qui s’était produit.
Voyant le monstre blanc devant lui, il avait brandi son pistolet désintégrateur.
Aussitôt, une fraction de seconde avant le jaillissement du trait de feu qui ne pardonnait pas, il avait vu la chose s’effacer, pas assez vite cependant qu’il n’ait réalisé la vérité.
Les flocons – si c’étaient bien des flocons – qui constituaient l’essaim, s’étaient dispersés à la vitesse de la foudre. Ils s’écartaient les uns des autres et Taylor s’était tout à coup trouvé au centre d’une véritable chute de neige.
Les flocons tombaient, lentement, autour de lui, lui qui avait envoyé un coup d’inframauve dans le vide et qui regardait, stupide, cette pluie blanche.
Que faire contre plusieurs centaines, plusieurs milliers de petites particules blanches, qui descendaient vers le plancher de l’astronef ?
Son arme à la main, Taylor était resté stupide, il l’avouait.
Et puis, brusquement, comme obéissant à un signal, les flocons s’étaient regroupés, avec une rapidité qui n’avait d’égale que celle utilisée pour la dissociation de l’essaim.
Le monstre blanc, ainsi reconstitué, passait en coup de vent sous le nez de Taylor, stupéfait et furieux, et disparaissait quelque part à travers le navire.
Ce récit jeta la consternation parmi les cosmonautes.
Jusqu’alors, on pouvait croire pouvoir pulvériser les abominables conglomérats neigeux, détruisant ainsi leurs redoutables effets.
Cette nouvelle tactique les rendait plus dangereux encore.
— Il faut croire, dit Coqdor, qu’ils ont compris ce qui leur est arrivé à plusieurs reprises. Muscat, par deux fois au moins, vous avez observé les destructions de cocons ?
— Oui… et c’est bien une volonté qui les guide, ou agit en eux. Ou alors ils sont intelligents, ce qui est curieux, mais on a vu tant de choses, depuis le jour où les hommes ont mis le pied sur la Lune.
— Ils ont compris, murmura Coqdor, ne se lassant pas de répéter cette idée primordiale.
— Alors, Commandant, que faire ? demanda Dorr.
— Mille comètes, est-ce que je sais ? vociféra le maître du Fulgurant. Je veux bien me battre contre des hommes, des monstres, des… mais ces machins qui ne sont pas assez bêtes pour se laisser revolvériser.
Cependant, les cosmonautes grelottaient de plus belle.
Maintenant, tout commençait à geler à bord du Fulgurant et l’officier mécanicien fit savoir à Martinbras que les moteurs à photons semblaient s’encrasser bizarrement, l’humidité de l’air ambiant gelant dans les rouages les plus subtils.
Parallèlement, les conversations, les échanges de vue devenaient difficultueux, car on ne s’entendait presque plus. Les hurlements de Martinbras n’étaient qu’un gracieux murmure.
Enfin, le Fulgurant, menacé dans ses forces motrices, emmenait un équipage de myopes. Les uns et les autres avançaient maintenant à tâtons, tant la visibilité était devenue mauvaise.
Ils ne voyaient leurs camarades que sous forme de silhouettes très vagues. Non plus des hommes, semblait-il, mais des larves, des spectres horribles, avançant dans un monde ouaté, où on mourait de froid, dans un astronef qui commençait à ressembler à un grand cercueil perdu dans le ciel.
Muscat, au milieu de tout cela, pensait à son malheureux poulain et bien qu’il fût myope, presque sourd, et glacé, il cherchait Jean-Loup, ne perdant pas de vue qu’il en avait pris la responsabilité en l’emmenant loin de la planète-patrie et de la malheureuse Catherine.
Il le trouva, avec de grandes difficultés et tenta de le réconforter.
Coqdor, qui les avait rejoints, était flanqué de Râx. Le pstôr n’y comprenait évidemment rien. Enveloppé dans ses ailes que le froid givrait, il se blottissait contre son maître. Il le distinguait à peine des autres cosmonautes, mais il était bien évident que son instinct infaillible le lui eût fait retrouver entre mille hommes.
Comme ils le pouvaient, ils parlaient encore. Tous gardaient en main un pistolet à désintégration.
Mais si un cocon apparaissait, pourrait-on le pulvériser ? N’utiliserait-il pas de nouveau le système de dissociation, quitte à se reconstituer ensuite si rapidement qu’on ne pourrait l’abattre ?
Pourtant, le fait se produisit.
Coqdor, Muscat et Jean-Loup, de leurs yeux perdus dans l’ambiance grise, crurent tous trois à la fois découvrir une forme vaguement cylindrique, blafarde, et qui n’était pas un homme.
Râx siffla furieusement, ce qui se traduisit par un sifflement très mince, mais Coqdor, plus par ses forces secrètes que par ses regards, discernait l’ennemi.
Trois armes se braquaient mais déjà il n’y avait plus d’essaim blanc. Autour d’eux, à bord de l’astronef, il neigeait.
— Dieu du cosmos, gronda Muscat, je donnerais cher pour pouvoir prendre en main quelques parcelles de cette damnée neige.
C’était plus aisé à dire qu’à faire. Mais Coqdor criait et, ne se faisant que difficilement entendre, lança sa pensée pénétrante dans l’esprit de ses deux compagnons :
— L’essaim va se reconstituer. Adossons-nous tous trois, pistolets à la main. Dès qu’il se reformera devant l’un de nous, il faudra tirer avant qu’il ait eu le temps de s’échapper.
Muscat et Jean-Loup se prêtèrent immédiatement à la manœuvre, aussi vite que le leur permettait le froid qui engourdissait leurs membres.
Ils attendirent, haletants, écarquillant les yeux dans cette lumière de grisaille, frigorifiés jusqu’à la moelle des os, d’autant plus mal à leur aise que les sons leur parvenaient bien faiblement.
Tout l’astronef, maintenant, semblait terriblement insonore et ceux qui allaient et venaient n’étaient, les uns pour des autres, que de mornes fantômes.
Mais l’attitude dictée par le chevalier avait du bon.
Ainsi que prévu, l’essaim blanc reparut subitement. Jean-Loup étouffa un gloussement mais, bravement, plus fort que ses craintes permanentes, suprêmement énervé, il pressait sur la détente.
— Bravo ! Jean-Loup, firent les petites voix faibles de Coqdor et de Muscat, tandis que Râx battait des ailes dans l’air glacé.
Un des cocons au moins était pulvérisé, par le coup de feu de l’étudiant.
La nouvelle ne se répandit pas à bord de l’astronef car les trois hommes n’avaient pas eu le temps de savourer leur victoire.
À peine s’éloignaient-ils les uns des autres, abandonnant la formation de combat qui venait de donner un si fameux résultat qu’un second cocon mouvant faisait son apparition.
Cette fois, surpris, ils ne réagirent pas.
Et d’ailleurs l’ennemi ne recommencera pas ce qu’avait fait son comparse.
Il ne se dissocia pas de lui-même pour échapper au feu thermique, il ne s’enfuit pas à toute allure, il ne tua pas celui qu’il avait pris pour cible.
Il se rua, droit sur Jean-Loup, Jean-Loup qui venait de détruire le premier essaim, avec une telle force que ni Coqdor ni Muscat ne purent rien faire pour le malheureux garçon.
Et, devant eux, ils le virent disparaître au sein même de la chose blafarde, tandis que le pstôr émettait des pleurs sifflés, très ténus, mais lugubres à entendre.
Horrifiés, les deux cosmonautes regardaient le nouveau phénomène.
Devant eux, il y avait une masse qui se débattait faiblement. Une masse blanche mais qui n’avait plus la forme vaguement géométrique de ce cylindre évoquant un essaim, ou un cocon, selon les instants.
Ils voyaient une silhouette approximativement humaine, blanche, luisante, et qui se débattait.
C’était Jean-Loup. Jean-Loup sur lequel les flocons constituant l’essaim s’étaient tous fixés, constituant une silhouette énorme et grotesque.
À ce moment, l’ingénieur des machines avouait à Martinbras que poursuivre la route par leurs moyens propres était devenu impossible. Tous les moteurs étaient gelés.
C’était catastrophique. Le Fulgurant ne gouvernait plus. Les communications étaient réduites à zéro.
Et Martinbras, à demi sourd, à demi aveugle, tremblant de froid autant que de colère, avançait, gourd, gelant sur place, et ne commandant plus qu’à un équipage qui ne valait guère mieux que lui, à bord d’un navire qui était, ou presque, une épave.
Alors le maître du bord prit une décision, faisant effort sur lui-même, sentant bien que ses forces l’abandonnaient, que tous ses hommes étaient dans son cas et, qu’avant peu, personne sur le Fulgurant ne serait à même de faire un dernier geste de salut.
Dans la salle des machines, titubant, s’accrochant au mécanicien, il réussit à lui souffler à l’oreille :
— Chute libre…
C’était la manœuvre suprême, le désespoir des cosmonautes.
Mais peut-être le seul moyen de sauver le Fulgurant.
En effet, Martinbras savait que son navire était perdu tant qu’il se trouverait dans cette zone maudite qui, sans doute par le truchement des mystérieux essaims, était placé sous la détestable influence du soleil de glace.
Toute manœuvre utile était impossible. Restait une solution.
Un astronef encore techniquement en état de marche, dès qu’il cesse sa progression spatiale, n’est plus qu’une épave.
Du moins, à son bord, trouve-t-on encore des conditions de vie à peu près normales, grâce, à la gravitation artificielle qui engendre un semblant de pesanteur jusqu’aux derniers moments.
Si on coupe le circuit gravitationnel, la pesanteur ne joue plus. À bord, c’est désastreux. Les hommes, les objets, perdent toute stabilité et vont et viennent, flottant au hasard, capricieusement, au risque des chocs, des heurts les plus redoutables.
Seulement, dans ce cas, l’astronef, assimilé à n’importe quel corps céleste errant, en subit les lois et, changé immédiatement en bolide, garde la chance suprême d’être entraîné à travers l’espace, involontairement, mais exactement comme n’importe quel météore.
Martinbras, dans l’interphone, s’égosilla. L’appareil augmentait bien un peu le volume de sa pauvre voix, mais les cosmonautes eurent quelque peine à savoir ce qui se tramait.
Enfin, chacun s’amarra comme il le put, se cramponna, ferma les yeux, attendit ce qui allait se passer, la fin, ou le salut.
Coqdor avait saisi Râx à bras-le-corps. Le petit monstre, à demi-mort de froid, demeurait près de son maître, confiant, résigné.
Muscat, cramponné à une barre de sustentation prévue pour de tels cas, regardait, avec pitié, la forme blanche qui était Jean-Loup, Jean-Loup monstrueusement uni à l’essaim maudit, cette chose émanant du soleil de glace et qui engendrait le froid à bord, si l’ambiance semblait plutôt relever de la contrée diabolique où évoluait l’astronef.
Martinbras soupira, ce qui créa autour de lui un nuage, et son haleine devint un peu de neige.
Il s’était amarré à la machine, lui aussi. D’un effort, il abaissa un levier.
Ce fut, à bord, une secousse formidable.
Chute libre…
Le Fulgurant tombait…
Dans le grand vide, il n’était plus qu’un fragment de minerai, qui s’élançait selon la grande loi des bolides, mais qui emmenait des hommes ivres de douleur, tordus de nausées, agités de haut-le-cœur, vomissant et râlant sous les effets de l’atroce vertige.
Cela dura, dura…
Et puis on sut que le commandant Martinbras avait réussi.
L’astronef, changé en bolide, s’éloigna de la zone dangereuse. Le gel disparut, la lumière redevint normale. On recommença à entendre.
Mais ce n’étaient que hoquets, éructations, soupirs et gémissements.
Coqdor, au prix d’un immense effort, concentra son esprit sur celui de Martinbras, bien incapable, de lui-même, de sauver maintenant la situation.
Dynamisé cérébralement, sans trop savoir ce qu’il faisait, Martinbras releva la manette, rétablissant ainsi la gravitation.
On se releva, tant bien que mal, tous encore peu à l’aise, mais du moins hors de l’affreux mal de l’espace, et retrouvant une température à peu près normale.
Avec quel soulagement, ces pauvres êtres torturés constatèrent qu’ils avaient échappé au soleil de glace, qui n’était plus qu’un souvenir. Le Fulgurant se redressa, on se soigna, on se réconforta.
Mais un problème, des plus graves, se posait.
Un essaim blanc avait été détruit. Aucun effet du froid mortel ne se faisait plus sentir.
Seulement un monstre demeurait à bord. Un monstre que tous considéraient avec effarement.
Était-ce Jean-Loup ? Ou un des démons qui menaçait le monde ?
Ou quelque créature fantastique née de ce mariage abominable ?
L’être, masse informe et lourde, s’agitait. Autour de lui, une zone de froid, limitée, mais très vive continuait à se créer.
Comment allait-il réagir ? Est-ce que, de nouveau, sous l’impulsion de ce phénomène inédit, qui continuait la lignée de l’incroyable attaque, le Fulgurant ne courrait pas de nouveaux périls ?
Muscat, la mort dans l’âme, admettait qu’on devrait le supprimer. C’était tuer un homme, délibérément. Mais Martinbras et ses officiers demandaient cette mort, pour le salut de tous.
Le policier, soupirant, baissa la tête :
— Pauvre Jean-Loup.
— Une victime, dit doucement Oxxa.
L’albinos, toujours calme, avait peut-être de la peine mais cela ne se voyait guère. Du moins cette parole montrait-elle son humanité.
— Et nous ne saurons jamais, jamais la vérité, râla encore Muscat.
Le chevalier, qui semblait réfléchir, fit un signe, alors que, sur l’ordre de Martinbras, le lieutenant Dorr, avec Taylor et un troisième officier, apprêtaient trois armes thermiques pour en finir.
— Et si nous le conservions ? dit-il. En laboratoire, on pourrait savoir, peut-être…
— Comment le garder captif, Chevalier ? Il peut, d’un instant à l’autre, créer une nouvelle vague de froid mortel à notre bord. Je n’ai pas le droit de risquer cela.
— Laissez-moi le sonder…
Coqdor, bras croisés, se concentra, ferma les yeux.
Les trois officiers, armes braquées, étaient prêts à tirer, à la moindre réaction du monstre, qui s’agitait lourdement, mais sans velléité particulière.
Enfin, le voyant ouvrit ses yeux verts :
— Jean-Loup est neutralisé, dit-il. Si je comprends bien, la chose, la volonté – car volonté il y a – s’est emparée de lui pour approcher de la nature humaine. Il y a une période adaptative, une interpénétration des atomes si différents qui les constituent respectivement. Qu’est-ce que cela donnera ? Je ne sais. Mais nous pouvons profiter de ce répit.
C’est Zoa, l’Eridanais, qui trouva une solution, en proposant d’enfermer le démon blanc, l’hybride d’homme et d’essaim de neige, dans une de ces cuves de dépolex, étanches et stérilisées, qui servaient souvent sur les astronefs pour ramener des êtres, animaux ou végétaux d’une constellation en l’autre.
Coqdor sonda encore l’énigme. Il lui sembla qu’on pouvait impunément la manipuler.
Muscat, Taylor et Oxxa emportèrent la chose fantastique avec prudence, ayant enfilé des combinaisons protectrices. Mais il semblait bien que leurs doigts ne faisaient que marquer une masse neigeuse.
— Comme un bonhomme de neige, souffla Muscat à Coqdor.
Le container transparent reçut l’hybride. On l’y enferma et on l’examina à loisir. En permanence, et jusqu’à l’arrivée, deux hommes seraient de garde. Un système d’alarme les toucherait en cas de défaillance et, si le monstre attaquait, il serait désintégré sans pitié.
Et quand tout fut en ordre, alors qu’on recommençait à entretenir des duplex avec les planètes, le Fulgurant reçut ordre de rejoindre sa base.
Martinbras mit le cap sur la Terre…