FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 3 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Première Partie la Lumière Froide

PREMIÈRE PARTIE

LA LUMIÈRE FROIDE

 

CHAPITRE PREMIER

 

Coqdor regardait l’épave.

Visage au hublot de l’astronef Fulgurant, le chevalier de la Terre suivait la manœuvre qui permettait au grand navire spatial de se rapprocher de cette carène, errant dans l’espace, et qui constituait un péril majeur pour les navigateurs.

Il caressait machinalement le crâne de Râx, son pstôr, le bouledogue aux ailes de chauve-souris qu’il avait ramené de la planète Dzo.

Coqdor était vivement intéressé. Le vaisseau avarié que le Fulgurant avait repéré et était en train d’aborder semblait avoir été éventré par un météore de grande envergure.

Toutes choses de l’espace intéressaient Coqdor, même quand il n’était pas en mission, comme c’était le cas.

Les autorités terriennes lui avaient accordé de longs mois de détente, après qu’il eut participé, avec son ami l’inspecteur Robin Muscat, à de bien

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étranges enquêtes cosmiques .

Aussi, quand le commandant Martinbras, maître du bord, qu’il connaissait de longue date, eut lancé, dans les interphones, l’ordre d’envoyer un commando de reconnaissance à bord du vaisseau inconnu, Coqdor sollicita l’autorisation de s’y joindre.

— Je n’ai rien à vous refuser, mon cher Chevalier.

Coqdor était fortement intrigué.

Il en avait touché deux mots à Martinbras. Le commandant du Fulgurant était lui-même surpris. Aucune disparition d’astronef n’avait été signalée dans cette région, relativement proche de la Polaire. D’autre part, les détecteurs du bord, capables de sonder les gouffres du ciel à des millions d’années de lumière, eussent immanquablement capté les radiations émanant soit d’un grand météore, soit d’un train de météorites.

Bref, on ne savait quel était ce navire, ni comment il avait pu être arrangé ainsi.

Cependant, le Fulgurant avait immobilisé l’épave à distance convenable, pour éviter toute collision dangereuse.

Des ondes de force maintenaient en équilibre la carène inconnue et un groupe de six hommes, munis de scaphandres spéciaux, autonomes et automobiles, sortaient par un sas et filaient vers l’épave. Coqdor discutait, par les talkies-walkies, avec le lieutenant Dorr chargé de reconnaissance par Martinbras :

— Cockpit éventré sur trente mètres au moins, une grosse pierre…

— Si c’est une pierre ?

— Il est vrai qu’on ne découvre aucune trace de feu. L’impact d’un bolide aurait, sans doute, provoqué une certaine thermie. Là, la déchirure est nette.

— Mais la coque a été entamée comme avec un formidable ciseau.

— Votre avis, Chevalier ?

— Je n’en ai pas encore, Lieutenant. J’ai quelque expérience de l’espace, et je sais que si les lois cosmiques sont immuables, leurs applications sont tellement variables, d’une constellation à l’autre, qu’il vaut mieux ne pas avancer d’hypothèses gratuites avant d’avoir vu.

Dorr se rangea à un avis aussi sage.

Le commando, mené par son chef, et flanqué d’un sixième membre qui était Coqdor, tournait autour du navire spatial immobilisé.

Certes, un astronef en plein vide représente le silence et, en dépit de ses formidables vitesses possibles, il n’offre à l’œil qu’un aspect de parfaite staticité.

Pourtant, Coqdor, Dorr, et les cosmonautes, sentaient un léger pincement au cœur en tournant autour de la grande carène.

La mort devait régner à bord, on l’eût juré. Rien n’indiquait qu’il y eût le moindre signe de vie. Tous les hublots n’étaient que des yeux privés d’expression. Pas une lumière.

Vers l’arrière, ils découvrirent des signes, tracés sur la carène :

— Un navire d’Éridan, dit le lieutenant Dorr. Je reconnais leur sigle.

Éridan était bien loin. Les peuples civilisés de ce monde n’avaient encore eu que peu de contacts avec les Solariens, les Centauriens et les autres îlots galactiques qui communiquaient de plus en plus.

Rien d’étonnant donc à ce que le Fulgurant n’ait pas été alerté d’un sinistre survenant à une unité de ces planètes.

Les cosmonautes semblaient des poissons dans un océan sans limites. Ils longeaient la carène et arrivaient à hauteur de la déchirure.

Un instant, ils demeurèrent, flottant dans le vide, se stabilisant afin de mieux voir.

C’était sinistre. La revêture extérieure avait été arrachée ou, fit remarquer Coqdor, enfoncée.

On voyait les compartiments internes, des cabines, la coursive de bâbord, une partie de la salle des machines, tout cela évidemment hanté par la mort, tout l’oxygène respirable ayant fui.

— Aucun projectile n’a pu faire cela, dit la voix de Dorr, dans les audiophones.

— C’est mon avis, dit Coqdor. J’avais pensé comme vous, un instant, à un bombardement. Mais, sauf avis contraire, aucun conflit galactique n’est actuellement signalé. Il y a bien l’hypothèse des pirates, mais nulle arme n’a provoqué ce sinistre, j’en suis sûr. Ou alors, cela ressemblerait aux effets des boulets des temps anciens.

Ils abordaient.

Les six hommes réglaient leur gravitation artificielle en mettant le pied sur l’épave.

Dorr maintenait le contact avec le commandant Martinbras et le tenait minutieusement au courant des moindres gestes de ses hommes.

Presque aussitôt, le maître du Fulgurant entendit une singulière exclamation par audiophone :

— De l’eau !

— Hein ?

Dorr, après un moment de stupeur, enchaîna :

— Vous avez bien entendu, Commandant, de l’eau. Cet astronef est partiellement inondé. Nous avons poussé plusieurs portes magnétiques. Au-delà, de l’eau, partout. Des cadavres aussi, des cadavres qui, en certains points flottent littéralement.

— Dorr, expliquez-vous ! Branchez vos micro-caméras !

Dorr obéit et donna l’ordre nécessaire à trois de ses hommes.

À bord du Fulgurant, Martinbras et son état-major purent alors suivre, sur les écrans, l’émission captée en direct par les enregistreurs que portaient les hommes du commando.

Coqdor allait en avant, fortement intrigué.

Dans son casque, il prononça, et on l’entendit jusque sur l’astronef :

— On se croirait à bord d’un navire englouti, sur un océan planétaire ou à bord d’un sous-marin éventré contre un récif.

L’eau ruisselait dans tous les endroits qui n’étaient pas en contact avec la portion du navire où le cockpit était déchiré. Là, évidemment, s’il y avait eu de l’eau, elle avait fui depuis longtemps.

Le commando chercha trace du ou des météores coupables.

Vainement. On voyait que la chose inconnue avait pénétré fortement dans le corps du navire. Était-ce un projectile ou un bolide ? Coqdor et l’officier, ainsi que les cosmonautes, tous spécialistes de ces questions, penchaient pour la seconde hypothèse.

Un projectile, cela suppose un échauffement quelconque lors de l’impact.

Or il était formel que nulle flamme, pas la moindre calorie, n’avait touché au navire d’Éridan.

— Un météore ? dit le lieutenant Dorr. Mais il aurait laissé des traces, c’est inévitable. On trouverait des fragments de minerai, quel que ce puisse être. Soberson ? Palowis ?

Les deux cosmonautes interpellés s’approchèrent :

— Les scintillomètres. S’il y a trace de minerai, il faut en découvrir la nature.

L’expérience se révéla négative. Coqdor, lui, parcourait l’épave.

Deux des hommes du commando l’escortaient. Avec leurs scaphandres, merveilleusement conditionnés, ils pouvaient s’aventurer dans les cabines ou les salles du navire envahies par l’eau.

Le spectacle était d’une grande tristesse.

Des corps flottaient, lugubres vestiges d’un équipage qui avait dû être jeune, joyeux, enthousiaste. Les Éridanais, belle race, quoique de petite taille, semblaient avoir été surpris car, pour la plupart, ils se tenaient encore auprès d’appareils que, de leur vivant, ils étaient certainement habilités à contrôler.

— Ils sont morts à leur poste. Donc pas d’alerte, pas d’attaque, pensa Coqdor. Et cette eau, cette eau qui a tout envahi. Ce mystérieux objet, engin ou bolide, qui éventre une carène. Il pourrait s’être produit évidemment une collision avec un autre navire, quoique le fait soit rarissime depuis qu’on parcourt les gouffres de la galaxie. Dans ce cas, je m’expliquerais mal qu’on ait ainsi abandonné le vaisseau qu’on vient d’avarier.

L’idée d’un astronef pirate ne tenait plus non plus. Car il n’y avait pas la moindre trace de pillage. Tout semblait en ordre, à l’inondation près.

Des malfaiteurs, incontestablement, auraient profité de la situation.

Dorr menait rondement son enquête. Mais les appareils hypersensibles ne trouvaient rien d’anormal.

Coqdor poussait loin ses investigations. À un certain moment, il lâcha même ses compagnons pour plonger dans une portion totalement emplie d’eau, où il faisait très noir.

C’était, sans doute, ce qui avait été le living-room collectif, la grande salle de séjour, avec la piscine centrale, près du bar. Coqdor y évoluait à l’aise, lorsque, soudain, ses yeux s’agrandirent.

Il éteignit son phare portatif, avec lequel il se dirigeait dans ce fond aquatique si singulièrement projeté dans le grand vide.

N’avait-il pas cru apercevoir une clarté. ?

Coqdor, toujours prudent, en homme qui connaît les immanquables surprises que recèle le cosmos, perpétuellement exploré et perpétuellement inconnu, nageait avec lenteur, évitant le moindre choc.

Le point, encore falot, grandissait, devenait plus net.

Coqdor commença à comprendre. Il avançait vers une porte dans laquelle un voyant avait été pratiqué en forme de hublot.

Le chevalier de la Terre, toujours plongé dans l’eau qui occupait totalement la grande salle, arriva devant ce hublot et y appliqua son casque.

Il éprouva un haut-le-corps.

Juste devant lui, il y avait un visage humain. Et ils se trouvèrent face à face.

Malgré son cran, Coqdor frissonna, pensant qu’il apercevait, dans l’autre partie de l’astronef, le cadavre d’un Éridanais, noyé là, de façon incompréhensible, en plein ciel, comme tous ses camarades.

Mais ce visage vivait, ces yeux cillaient, cette bouche remuait…

Coqdor sentit son cœur éclater de joie, parce qu’il découvrait une vie sauve. Un homme avait donc été arraché à cet enfer.

Et, dans les audiophones, le lieutenant Dorr et tout le commando, et là-bas, sur l’astronef, Martinbras et ses hommes, entendirent la voix triomphante du chevalier, qui fit même tressaillir Râx, bien nerveux depuis que son maître était parti :

— Un survivant… Il y a un survivant derrière la cloison étanche de la grande salle centrale.