FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 7 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre V

 

 

Lentement, le canot descendait, conduit de main de maître par Oxxa.

Le sol de la planète inconnue semblait venir à la rencontre des astronautes. C’était une véritable féerie et cependant Jean-Loup en éprouvait une profonde angoisse.

Muscat, lui, demeurait sombre. Il avait vu tant de spectacles à travers ses randonnées spatiales. Certes, il eût pu apprécier, en esthète, la splendeur blanche de ce monde artistement enrobé de givre, mais il savait que ce n’était qu’un effet de l’ennemi mystérieux.

Le ciel demeurait d’ailleurs très pur, d’un bel orangé clair tirant à peine sur le mauve, ce qui attestait, avec la douceur de l’air, un temps printanier. D’ailleurs, l’astre tutélaire éclatait au zénith et ses rayons tombaient sur la soucoupe qui, engagée dans l’atmosphère tiède, commençait à chauffer, ce dont ses occupants ressentaient les effets.

Et pourtant, neige et glace désolaient le paysage.

L’engin se posa. Les contrôles attestaient un monde parfaitement habitable. Les trois hommes sortirent un instant après, ayant revêtu des combinaisons spéciales, dites d’escale, souples et résistantes comme des armures. Toujours prudent, Robin Muscat avait exigé qu’on prît des armes et qu’on ne s’éloignât pas de leur petit navire.

Sous le soleil, ils transpiraient déjà.

Cependant, ils marchaient sur la neige. Autour d’eux, un silence absolu régnait. Et tout était blanc, de ce blanc éblouissant, merveilleux, écœurant à force de monotonie. Blancs, les grands arbres, aux espèces inconnues et difficilement décelables. Blanc, le sol. Blancs, les collines et les rochers. Et de vastes étendues glacées indiquaient des lacs et des cours d’eau, tous figés par l’absolu du grand froid.

Il était hors de doute que le climat, la saison, le type planétaire, tout criait un monde joyeux et vivant et que cette chape blanche ne pouvait être que contre nature.

Ils avançaient, lentement, sans parler.

Tous trois, même Oxxa qui connaissait les prémices de l’aventure, avaient la même idée, sans se la communiquer.

Ils pensaient que, d’un instant à l’autre, ils pouvaient se heurter à l’adversaire, à l’ennemi du cosmos, à un de ces essaims neigeux, vivant d’une vie effrayante, qui semblaient à l’origine du désastre.

Jean-Loup jeta cependant un cri en montrant, à ses compagnons, des corps étendus, recouverts d’une carapace glacée.

— Des humains…

Totalement ensevelis par une sorte de sarcophage que le gel leur avait constitué, il y avait là cinq hommes et deux femmes. L’une d’elles serrait un enfant contre son sein.

Immobiles, visages bouleversés, les cosmonautes regardaient les victimes.

On ne pouvait plus rien pour elles sans doute. Le froid maudit les avait gelées sur place, créant autour d’elles, sur elles, l’horreur blanche qui ne pardonnait guère.

Jean-Loup claquait des dents et ne pouvait détacher ses regards du triste groupe humain.

Muscat s’en aperçut :

— Eh bien, garçon, dit-il un peu rudement, il faut réagir !

— Pardonnez-moi. Je pensais, Catherine et moi… L’homme de l’Interplan fronça le sourcil :

— Tiens, mais c’est vrai. Vous vous en êtes sortis tous les deux. Comment se fait-il ?

Car on avait retrouvé Catherine et Jean-Loup, mais, s’ils avaient reçu un bon coup de froid, du moins n’avaient-ils pas péri dans ces cercueils de glace qui sévissaient ici.

Il songea que, sur Terre, l’expérience ennemie avait été de courte durée puisque, en dehors des deux jeunes gens, un seul témoin avait cru percevoir le phénomène dans la vallée bourguignonne.

— Cela cesse donc à volonté, et d’un seul coup. Qu’on ne me dise pas que c’est par hasard. Il y a autre chose, autre chose…

Il s’exaspérait en y pensant. Un ennemi sans visage, redoutable, aux moyens formidables, se manifestait à travers la galaxie, et ce défenseur de l’ordre se disait qu’il faudrait sans doute une lutte acharnée pour le vaincre, si seulement on arrivait à le démasquer.

Ils virent des animaux, mammifères emplumés et singuliers amphibies, mi-poissons mi-oiseaux, toute une faune extrêmement curieuse, mais à l’état glacé. Il y avait de quoi faire bondir le cœur d’un cosmonaturaliste, de telles créatures étant rares à travers le monde.

Hélas ! tous ces êtres étaient figés, immobiles, sertis d’une pellicule transparente et froide. Ils progressaient tous trois dans un décor de cauchemar magnifique, ce cauchemar blanc que Jean-Loup avait été, avec Catherine, le premier homme à découvrir dans l’univers.

Et pourtant, il faisait très bon, voire chaud et la lumière triomphait, émanant d’un soleil bleuté, relativement proche, qui créait dans l’air très pur ces tons d’orange et de mauve qui se jouaient sur le monde de gel et y jetaient des touches d’une beauté à arracher des cris d’admiration.

Pourtant, ni Muscat, ni Jean-Loup, ni le calme Oxxa ne s’enthousiasmaient.

Ils avaient revu des humains, et de ces curieux animaux, tous sous leur froid et mirifique linceul et cela les désolait.

— Il faut retourner à la soucoupe, dit Oxxa, nous en sommes déjà trop loin.

Il palpait, par instants, un petit appareil à sa ceinture. C’était un contrôle radio, branché sur l’engin spatial. Ainsi, même à distance, le pilote responsable pouvait en connaître la position et vérifier si rien n’était arrivé.

— Oui, dit Muscat, nous ne pouvons rien. Revenons.

Ils firent demi-tour.

Presque aussitôt, l’essaim se manifesta.

Il apparaissait entre deux immenses rangées d’arbres, géants blancs, sortes de compromis entre le sapin et le bananier, offrant des feuilles immenses au long des étages naturels de branchages. Ces végétaux, d’une espèce sans doute rarissime, dissimulaient la chose aux regards des cosmonautes et ils l’avaient dépassée sans la voir.

Un instant, ils contemplèrent l’ennemi.

C’était bien ce que Jean-Loup avait déjà vu, et décrit, et que des rapports divers avaient également signalé.

Cylindrique, ou à peu près, plus haut qu’un homme, l’objet paraissait bien un conglomérat de flocons autonomes, mais vivants et singulièrement vibrants, mais en silence.

Cela oscillait, tournait, revenait, allait de long en large, puis se mettait en marche, très vite.

Les trois hommes observaient l’essaim. Soudain, il parut foncer sur eux.

— Ne tirez pas, hurla Muscat, comprenant le danger.

Trop tard. Oxxa avait réagi.

L’Albinos, sans broncher, braquait son pistolet désintégrateur, et le redoutable rayon inframauve pointait au centre de l’objet vivant.

Le jet de feu perça l’essaim, qui parut littéralement éclater.

Mais les cosmonautes ne reçurent aucune éclaboussure. Tout se volatilisa immédiatement.

— Oxxa, gronda Muscat, il ne fallait pas. Il…

Jean-Loup posait la main sur le bras de l’inspecteur interplanétaire :

— Oh ! Regardez !

Et tous trois virent.

C’était ahurissant.

D’un seul coup, sur le paysage, l’emprise blanche diminuait, disparaissait.

On eût dit que la chape de glace qui régnait fondait sous l’impulsion d’une chaleur effroyable, qui n’existait absolument pas. Les arbres se dressaient à l’état naturel, le sol reprenait un aspect normal et, ce qui était plus stupéfiant encore, la vie se manifestait. De petits animaux couraient au ras du sol et des oiseaux s’envolaient des fourrés et des plus hautes branches.

— Mais alors, mais alors, répétait Jean-Loup, qui allait de surprise en surprise.

Oxxa, le premier, donna l’alarme :

— À la soucoupe. Voyez… l’eau !

Au fur et à mesure que la planète reprenait son aspect normal – et cela allait extrêmement vite – une hydrographie abondante naissait.

Déjà, les trois hommes marchaient dans des eaux bouillonnantes. Le sol n’était plus blanc et gelé, mais inondé. Un ruissellement insensé se manifestait. Une pluie diluvienne, qui ne tombait pas du ciel et des nuages, mais des innombrables végétaux formant les forêts de ce monde.

Oiseaux et animaux se débattaient dans ces torrents qui se formaient partout. De surcroît, les lacs et les rivières, brusquement débarrassés de leur carapace glacée, débordaient et un véritable mascaret roulait entre les trous des bois les plus proches, menaçant les cosmonautes.

Mais tout était prévu lors des escales interplanétaires. Chaque combinaison était munie d’un réacteur autonome.

Les trois hommes s’envolèrent.

À une dizaine de mètres du sol, ils foncèrent en direction de la soucoupe, échappant à l’inondation spontanée, consécutive à la disparition subite de l’emprise blanche.

— Le cauchemar blanc est terminé, grognait Muscat, maintenant, c’est un autre danger, le cauchemar de la noyade…

En effet, partout, l’eau ruisselait, bouillonnait, grondait, engendrant des fleuves inconnus et des lacs insolites, où se perdait la gent animale.

Ils crurent même apercevoir des humains qui se débattaient et escaladaient à la hâte une colline pour se mettre à l’abri.

La soucoupe stagnait dans quelques pieds d’eau. Bien entendu, sa parfaite étanchéité l’avait sauvée du péril. Oxxa ouvrit rapidement le sas-coupole et ils purent, à l’aise, abandonner les combinaisons qui leur avaient permis ce petit vol salutaire.

Autour d’eux, par la transparence de la coupole, ils voyaient la planète inondée, et d’autres créatures humaines, sommairement vêtues comme celles qu’ils avaient vues mortes, qui échappaient à la fureur des eaux en grimpant après les bananiers-sapins. Les mammifères volants s’enfuyaient lourdement et les êtres voués au sol avaient toutes les peines du monde à s’arracher au torrent, nageant et se débattant.

Muscat, qui observait tout cela tandis qu’Oxxa s’apprêtait au départ, s’écria soudain :

— J’ai compris, il me semble…

— Monsieur Muscat, dit Jean-Loup, quand Oxxa a tiré sur l’essaim vivant, il a libéré la planète, n’est-ce pas ?

— Oui, exactement du moins est-ce ce que je crois. Toutes ces créatures, humaines ou animales, n’étaient pas mortes. Mais prises sous le linceul glacé, elles étaient en état de vie suspendue. Tout le mal vient donc de cet essaim, de ce cocon de neige où la force mystérieuse est concentrée. Oxxa a brisé le maléfice, détruit le centre magnétique qui provoquait cet état de désolation…

Oxxa faisait signe qu’il était prêt. Muscat ordonna de partir.

La soucoupe s’éleva.

Avant de piquer vers le ciel, ils purent apercevoir une vaste contrée de la planète. Les forêts scintillaient sous le soleil, qui faisait jouer les innombrables gouttes qui y adhéraient encore. Partout, les eaux roulaient et humains et animaux fuyaient. On voyait que, chez les uns et les autres, les mouvements étaient encore gourds, peu aisés.

— Ils se sont réveillés de leur torpeur. Ce froid ne tue pas, il cause sans doute des accidents (comme vos engelures, Jean-Loup), mais, du moins s’il ne sévit pas longtemps, on peut lui échapper encore.

Jean-Loup cogna du poing, avec colère, contre le cockpit :

— Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?

— Je n’en sais rien, jeune homme. Du moins ai-je appris quelque chose, grâce au réflexe d’Oxxa, que je voulais d’ailleurs lui interdire. Tout le mal vient d’un de ces essaims de neige, semblables à celui que vous avez été le premier à repérer.

— Une chose que je comprends mal sur Terre, chez nous, la neige et la glace ont disparu d’un seul coup, mais sans inondation.

— Parce que, sans doute, la volonté agissante sait se contrôler et ne laisse pas de traces en temps normal, si je puis dire. En ce qui nous intéresse, Oxxa a détruit, tué peut-être, l’élément moteur. D’où accident. D’où, non effacement pur et simple, mais désagrégation par un processus naturel de la chape de glace. Fonte, naissance d’un formidable volume d’eau et par cela : inondation.

— Je pense que vous avez raison.

Cette escale avait donc apporté des renseignements d’importance. Muscat jugea bon d’envoyer des rapports par messages aux autorités galactiques. Mais les communications devenaient de plus en plus difficiles et il dut remettre ce projet à plus tard.

Plusieurs tours de cadran encore. La planète gelée et libérée par le coup de pistolet d’Oxxa n’était qu’un souvenir. La soucoupe fonçait toujours dans l’axe polarien. Maintenant, les cosmonautes se retrouvaient en plein vide, loin, semblait-il, de tout corps céleste. Les étoiles étaient lointaines, et on entrait, pensait Muscat qui connaissait bien l’espace, dans une de ces contrées encore jamais traversées par les astronefs, où tout est mystère, où des lois sans doute naturelles mais encore non observées par les humanoïdes régissent une portion de galaxie jusqu’alors fermée aux explorateurs.

Ce qui inquiétait le policier de l’espace, c’est que le contact avec le Fulgurant demeurait impossible.

Muscat ne disait rien mais il pensait qu’on pouvait continuer à naviguer ainsi jusqu’à la fin des siècles. Certes, le carburant ne manquait pas, les moteurs à ions et les réacteurs, puisant leur stimulant dans la photonisation universelle, pouvant marcher indéfiniment. On avait des provisions et des armes. Mais leur mission deviendrait stérile sans la rencontre avec Coqdor et Martinbras.

Jean-Loup retombait dans ses rêveries angoissées, où il se désolait de constater que, ayant littéralement changé de monde, il n’arrivait plus à fixer sa pensée sur l’image de Catherine.

Très longuement même, il demeurait dans un oubli total de celle qui, sur la planète-patrie, mettait son sang en feu.

Muscat réfléchissait au mystère de la neige vivante. Oxxa, toujours imperturbable, continuait à mener la soucoupe comme s’il eût dû aller aux frontières de la galaxie.

Toute communication était devenue impossible, la radio ne captant pratiquement plus rien. On était « trop loin », dans une de ces régions célestes veuves de planètes où la vie ne semble pas devoir se manifester, une contrée où les cosmonautes répugnent à s’engager.

La lumière même semblait anormale et les rares étoiles encore visibles diffusaient une clarté étrange, fantomale.

Vint le moment où Oxxa, loyalement, dut reconnaître qu’il s’était égaré et qu’il ne trouvait plus l’axe de la Polaire, qui lui servait de guide depuis le départ d’Azoara.

— Je n’ai pas de reproches à vous faire, Oxxa. Nous sommes victimes d’un sortilège spatial. Il va falloir nous sortir de là.

Comment ? C’était une autre question.

Jean-Loup avait très peur mais il s’efforçait de ne pas le montrer.

La vie cosmonautique le passionnait, certes, mais il en découvrait les périls et il se disait que, peut-être, ils allaient périr, comme des damnés de l’espace, dans cet univers sans limites, la soucoupe semblant tomber dans un gouffre sans fin.

Tout devenait imprécis, et on n’apercevait plus que des points de lumière très ténue. Eux-mêmes étaient baignés, à bord, d’une clarté anormale, et trempaient dans une sorte de myopie permanente, êtres et choses sombrant dans le vague, semblant impalpables.

Leurs voix devenaient bizarres, se perdant en harmoniques voilées, et, petit à petit, ils croyaient entrer vivants dans un mystère de mort.

Et puis, enfin, après des tours de cadran et des tours de cadran, le radar démontra la présence d’une étoile.

La joie revint en eux. Quelle était-elle ? Ils l’ignoraient. Mais tout valait mieux que de demeurer dans ce gouffre d’imprécis.

La soucoupe fonça vers le soleil ignoré.

C’est alors qu’il commença à faire froid. Très froid.

Les réacteurs chauffaient, mais inutilement. Si l’engin avançait normalement, tout devenait glacé, à bord. Bientôt, ils ne purent lutter contre le froid ambiant. L’air se glaçait et un peu de neige se condensait tout près des hublots. Grelottants, la peau gercée, les trois cosmonautes connurent des heures étranges.

Muscat pensait que le phénomène cesserait au fur et à mesure qu’on se rapprocherait du soleil inconnu. On commençait à le distinguer plus nettement, même à l’œil nu. Une belle étoile d’un rouge éclatant, aux tons très rares dans l’univers.

Le froid devint insupportable. Jean-Loup tremblait sur sa couchette. Oxxa avalait des boissons thermiques qui ne parvenaient pas à le réchauffer.

Muscat pestait. Il avait froid comme il n’avait jamais eu froid.

Et pourtant, ils filaient à une vitesse fantastique qui les précipitait vers le mystérieux soleil pourpre.

Quel gouffre, quel abîme les attirait-il ? Certes, le froid règne le plus souvent dans les solitudes du vide, mais les engins qui s’y déplacent gardent leur thermie intrinsèque. Alors ?

Enfin, Jean-Loup, voulant mettre sa petite science à profit, lutta pour se relever, et se mit au travail. Les mains dans des moufles, claquant des dents, non d’effroi, mais parce que son sang se glaçait, il tenta d’analyser la lumière qui les baignait, émanant de l’étoile vers laquelle ils cherchaient un refuge.

Il crut comprendre, s’y refusa d’abord, puis cria enfin, parce qu’il ne pouvait plus se retenir :

— C’est cette lumière qui refroidit tout. Contrairement à ce qui se passe partout dans le cosmos, le foyer lumière-chaleur produit un effet réfrigérant…

Et, tendant le doigt vers l’escarboucle géante qui illuminait le ciel, il dit, pour Muscat et pour l’Albinos :

— Regardez, nous allons vers un soleil de lumière inversée… un véritable soleil de glace…