FNA 0302 - Le soleil de glace
Prologue Cauchemar Blanc
PROLOGUE
CAUCHEMAR BLANC
Le vent même était brûlant. Il caressait l’immensité dorée des blés et y engendrait des ondes capricieuses, révélant la vie intense du froment vitaliseur.
Les coquelicots régnaient. Ils croissaient partout, dans les vastes champs à la rousseur féconde, y créant des flaques d’écarlate quasi insoutenables au regard. Ils naissaient dans l’herbe, au bord de la route, dans les vignes aussi, en dépit du soin des Bourguignons à traquer les plantes parasites entre les sillons des ceps.
L’astre éclaboussait tout de ses nappes de feu et l’azur semblait, dans sa plénitude, une chair bleue dont l’éclat contrastait avec l’incomparable pourpre des coquelicots.
Plus ardents parce que le soleil avivait leurs corolles sanglantes, témoins du radieux Messidor, compagnons éphémères et glorieux du blé mûrissant et du raisin futur, ils semblaient s’élancer à l’assaut des collines. On les retrouvait partout, moins utiles sans doute que le grain et la grappe, prêts à mourir sous une rafale un peu trop forte, ne laissant aux yeux des hommes, aux regards du monde, d’autre souvenir que celui de leur beauté sensuelle et fragile.
La main du garçon remonta lentement sur la hanche de la fille.
Catherine frémit au contact mais, comme toutes ses pareilles, elle ne voulait pas se rendre ainsi.
— Finis donc, Jean-Loup.
Il avait cueilli une brindille, qu’il mordillait, la couvant de ses regards étincelant de désir.
Troublée, gênée aussi, elle redressa d’un effort sa taille svelte supportant le buste au corsage lourd, riche de promesses. Jean-Loup fut peut-être déçu mais, déjà debout, elle se mettait à courir en riant, et le soleil semblait rouler sur ses cheveux blonds, un peu fous, un peu fauves, qui se mariaient si bien avec les tons du blé mûr.
Ils couraient, l’un derrière l’autre, sur le petit chemin caillouteux qui montait entre les vignes.
Bientôt, il la rejoignit.
Cette fois, elle ne voulait plus s’étendre sous un orme. Jean-Loup lui paraissait trop audacieux. Elle lui tendit la main, gentiment, pour effacer ce que son refus avait de déplaisant, et ils continuèrent à monter, bavardant et riant, ruisselant déjà de sueur sous l’écrasante chaleur.
Jean-Loup la dévorait des yeux.
À dix-huit ans, Catherine éclatait de santé, avec son teint chaud de beau fruit naturel, ses yeux un peu gris, très clairs, et surtout ses formes déjà opulentes. Peut-être, plus tard, serait-elle quelque matrone aux hanches lourdes mais, maintenant, elle était vraiment belle.
Lui, la chemise largement ouverte, s’enivrant à la fois de la beauté de Catherine et de la pluie de soleil, ne disait plus rien.
Ébloui par ce grand jour d’été, par la chance qu’il avait d’avoir convaincu Catherine de profiter d’un peu de détente pour venir se promener avec lui, il goûtait aussi leur isolement total.
Personne. Ils étaient seuls, avec les blés, la vigne, les coquelicots, et le soleil.
L’étudiant, heureux de visiter son village natal pendant quelques jours, s’était émerveillé de retrouver Catherine. Il avait le souvenir d’une adolescente un peu maigre, insignifiante. Après un an, il découvrait cette jeune déesse, cette Cérès rustique, à tenter le pinceau de Rubens.
Il était en nage, et pas seulement à cause de la chaleur.
Mais, si elle demeurait gentille, elle ne le laissait pas s’approcher plus qu’il ne fallait.
Comme, en montant encore vers le haut de la colline sillonnée des allées bleues et vertes de la vigne, il risquait un baiser, elle se dégagea, sans rudesse, et recommença à courir.
Lui, la respiration un peu courte, voulut brusquer les choses. Catherine criait :
— Attrape-moi !… attrape-moi !… Parisien ! tu ne sais plus courir !
Il voyait, devant lui, cette silhouette à la fois fine et galbée, et elle se retournait pour le provoquer d’un grand rire.
S’il avait voulu, il eût déjà été le plus fort. Il n’osait pas.
Cette fois, avec la complicité vivante des vignes aux feuilles sensuelles, des blés proches qui, dans la vallée, roulaient leurs flots d’or, des éternels coquelicots qui saignaient comme le leitmotiv de l’été triomphant, Jean-Loup sut qu’il allait avoir la victoire.
Il se rua, rejoignit définitivement Catherine alors qu’elle arrivait au faîte de la colline, là où cessaient les terres cultivées de la richissime province où, sur l’autre versant, commençaient les bois de chênes et d’acacias couvant la vie animale.
Ensemble, ils y arrivèrent. Ensemble, ils eurent l’élan qui les jeta aux bras de l’un de l’autre, prêts au baiser, un baiser unissant la terre et le soleil dans l’embrasement de ces deux êtres.
Mais l’enchantement cessa net. Jean-Loup, d’un seul coup, en oubliait son ardeur et Catherine, pantelante, se blottissait contre lui, non plus dans une lancée de femme consentante et troublée, mais avec un tremblement subit, émanant de la violente terreur qui venait de la saisir.
— Jean-Loup, Jean-Loup, je suis folle, je crois voir…
— Je vois, râla le garçon.
Un instant, à la limite du monde ensoleillé, ils demeurèrent. Ils n’osaient plus bouger, ils ne voulaient pas admettre que ce qu’ils voyaient était là, devant eux, comme une réalité incontestable…
Et puis, alors qu’elle serrait les paupières, n’osant plus voir, il se dégagea :
— Je veux en avoir le cœur net.
— Non ! hurla-t-elle, n’y va pas.
Il se retourna :
— Je veux, il faut savoir.
Catherine lui tendit les bras :
— Je t’en prie, ne me laisse pas.
Une flamme inconnue brûlait dans les yeux de Jean-Loup. Celle de la curiosité scientifique, cette passion que Catherine ignorait, qu’elle n’avait jamais pu lire sur les visages de ses habituels soupirants, qui ne désiraient que sa jeune et saine beauté.
Jean-Loup fit un pas en arrière :
— Alors viens, viens ! N’aie pas peur !
Elle avait peur, horriblement peur.
Mais elle le suivit, parce qu’elle redoutait surtout de demeurer seule, devant ce qu’ils venaient de découvrir tous les deux.
Ils se reprirent par la main et, hallucinés, affolés de ce qu’ils voyaient, ils commencèrent à descendre vers la vallée où croissaient les acacias et les chênes, où lièvres et renards, faisans et perdreaux, trouvaient encore un refuge contre la sottise des chasseurs.
Devant eux, après la splendeur estivale, ils apercevaient un paysage couvert de neige.
Sous un ciel de grisaille, bas et pesant comme une chape, les chênes, les acacias, et toutes les autres essences de la vallée, quoique encore agrémentés de leurs feuilles, étaient surchargés de masses blanches du plus heureux effet.
La neige recouvrait le sol. Il y en avait partout, comme si, d’un seul coup, Catherine et Jean-Loup eussent été transportés, de la Bourgogne truculente et sereine, en quelque coin perdu de l’Alaska.
Plus de soleil, de chaleur. Le froid régnait. Des aiguilles de glace pendaient des feuillages gainés de blanc et les troncs étaient enrobés d’une pellicule quasi transparente, sur la nature de laquelle on ne pouvait avoir de doutes.
La glace, la neige, un froid redoutable, atteignant certainement plusieurs degrés au-dessous de zéro, avaient brusquement envahi, en ce beau jour d’été, la petite vallée bourguignonne si riante et si chaude en temps normal.
Mais, chez Jean-Loup, le garçon jeune et ivre de sève le cédait à l’étudiant en sciences expérimentales. Le fils du terroir s’effaçait devant le rationaliste qu’il était devenu. Il voulait savoir.
Catherine le suivait, comme dans un cauchemar, un cauchemar blanc.
Leurs pieds, c’était incontestable, s’enfonçaient dans la neige. Il se baissa, palpa, saisit cela à pleines poignées.
— De la neige, de la neige, râla-t-il, abasourdi.
Non, on n’était plus en temps normal, ni dans un monde normal. Bien que les hommes, depuis des lustres, aient conquis l’espace et jeté leurs premiers pionniers d’une planète en l’autre, la Terre restait la Terre, la bonne mère féconde, celle qu’on appelait la planète-patrie, et un jour d’été triomphal, dans la féconde Bourgogne, restait l’apanage de l’or du blé, de la verdeur prometteuse de la vigne, et du sang des coquelicots, et aussi de la virulente ardeur des garçons pour les filles bien en chair.
Jean-Loup avait conscience de quelque chose de formidable, d’inquiétant aussi, en dépit du poétique incontestable de l’opposition qu’il y avait entre les deux versants de la colline.
Il se retourna, regarda vers le faîte du monticule.
Il lui sembla que, là-haut, c’était encore le ciel bleu. Un pêcher isolé, croissant entre les sarments, montrait sa tête ronde où voltigeaient des passereaux et, au ras du sol, oscillant à la moindre brise, les fleurs écarlates semblaient de petites étoiles de feu.
— Jean-Loup, viens. Allons-nous-en ! Je vais devenir folle.
Il la saisit par la taille, lui parla doucement, non en conquérant qui veut aller au bout de son désir, mais en homme raisonnable qui apaise une frayeur de femme.
Et ils avancèrent encore.
Tout d’abord, Jean-Loup avait pu croire être victime, avec sa compagne, de quelque mirage insensé, bien rare vraiment en cette région de la France.
Maintenant, au fur et à mesure qu’ils descendaient vers le fond de la vallée, que les arbres commençaient à faire la ronde autour d’eux, il pouvait se convaincre qu’il n’en était rien. La neige était partout, la glace recouvrait les arbres, les pierres moussues, les vieux troncs meurtris.
Plus un oiseau. Par contre, Jean-Loup vit, nettement, des traces de lièvre dans la neige. La pauvre bête avait dû détaler à leur approche et l’empreinte formait une piste bien nette.
Il ne savait plus ce qui se passait en lui. Une envie folle de savoir, de comprendre, de percer ce mystère invraisemblable et angoissant.
Une fois encore, elle le supplia de revenir. Il refusa.
Alors, elle se mit à sangloter :
— Jean-Loup, si nous avançons… nous pourrions rencontrer des bêtes…
— Ne sois pas stupide, Catherine.
— Si, pleurnicha la fille, des loups.
Il se mit à rire, d’un rire un peu nerveux, parce qu’il n’était plus dans son état naturel, et elle sanglota de plus belle.
Mais il avançait encore entre les troncs enneigés, caressant au passage des branches qui le giflaient en retour, l’inondant de neige.
Catherine le suivait, par peur d’être seule.
Maintenant, elle se plaignait d’avoir froid.
Il eut pitié d’elle. Lui, en short et chemisette, ne sentait même pas la morsure de l’air, tant tout cela l’emplissait d’une sorte d’angoisse émerveillée. Mais la pauvre Catherine, avec son mince corsage, sa jupe ultra-courte, ses pieds nus dans des spartiates lacées, grelottait effroyablement.
Peut-être autant de peur que de froid.
Il allait se rendre, reculer, revenir, pour elle, pour la sauver, quand il crut voir bouger quelque chose.
— Attends-moi, je reviens.
— Jean-Loup, je t’en prie…
— Tout de suite… Je te promets… Nous rentrerons au village, et nous raconterons cela aux autres…
Aux autres. Au village, à l’université, au monde, à la galaxie tout entière, Jean-Loup voulait raconter sa fantastique aventure.
Sans doute la neige recouvrait-elle un domaine limité. Mais cela n’en demeurait pas moins incompréhensible.
Pourtant, il voulait voir ce qui se passait, pourquoi cela bougeait, par-là, sous les frondaisons blanches qui auraient dû être si vertes.
Il avança, laissant dans la neige la trace de ses sandales, et il vit une sorte de forme blanche, haute à peu près comme un homme. Cela formait un cylindre arrondi au sommet, se dressant entre les arbres.
Jean-Loup regarda la chose blanche et s’arrêta net.
Cela ne reposait pas sur le sol, mais flottait ou plus exactement semblait suspendu, à une quinzaine de centimètres du tapis neigeux.
Et pourtant, c’était encore de la neige qui formait le tout.
Plus intrigué que jamais, l’étudiant avança encore.
La chose n’était pas statique. Elle bougeait, elle oscillait à peine, et il constata que cette sorte d’énorme cocon avait des lignes imprécises et jetait parfois de brèves étincelles blanches.
Jean-Loup commençait à réaliser ce que cela pouvait être, quand le cocon parut soudain éclater sous ses yeux.
Aussitôt, le vent commença à souffler, en rafales folles qui tordaient les branches. La neige se mit à tomber du ciel gris, aveuglant Jean-Loup qui fuyait à la recherche de Catherine.
Elle sanglotait, à demi écroulée dans la neige, perdue parce qu’elle ne le voyait plus.
— Viens. Je suis là, n’aie pas peur…
Il l’aida à se relever. Mais elle était gelée et ses pieds froids refusaient de la porter.
Et la tempête de neige s’abattait sur eux, avec une violence inouïe.
Jean-Loup emporta Catherine et se mit à courir.
Ou plutôt il essaya de courir, mais la neige montait à ses genoux et il enfonçait à chaque pas, il trébuchait, il glissait.
Deux ou trois fois il tomba avec son vivant fardeau.
Catherine pleurait silencieusement et les larmes gelaient sur son visage. Jean-Loup, lui, luttait contre la tempête.
Il voulait, approximativement, revenir vers la colline, passer le faîte, retrouver la vigne et le blé, le ciel bleu, le soleil, et ses amis les coquelicots.
Mais les flocons s’abattaient sur lui et l’aveuglaient. Il tournait en rond dans le petit bois enneigé, et le manteau blanc s’étendait, s’étendait et épaississait toujours.
Bientôt, il ne vit plus rien. Rien que du blanc, rien que de la neige.
La neige triomphante, totale, omnipotente, qui enveloppait les deux humains, non plus comme un élément naturel et aveugle, mais comme une entité, comme une chose vivante qu’anime une volonté raisonnée.
Glacé, mais luttant encore, il fit de suprêmes efforts.
Rien à faire. L’étau se refermait sur eux. Des congères paraissaient se former, barrant la route, les enfermant dans une citadelle de froid.
Finalement, à bout de forces, il tomba, serrant encore Catherine, et râlant, avec une expression d’indicible horreur :
— La neige est vivante…La neige est vivante…