FNA 0302 - Le soleil de glace
Chapitre III
Une caméra-bijou filmait au fur et à mesure ce qui se passait dans les profondeurs du petit bac où un peu de plasma particulièrement traité avait été mélangé à la neige prélevée sur l’hybride toujours captif de sa cage de verre.
Ainsi, le professeur Walkinson, son assistant Azzovk déjà familiarisé avec ce genre d’incursions, Libella et les autres laborantines, pouvaient suivre, sur l’écran, au moins sous un certain angle, les aventures vécues par les trois explorateurs du micromonde.
Cependant, ils n’en avaient qu’un aspect assez vague, le plasma ne pouvant être stérilisé et continuant à nourrir des millions de bactéries.
Bien qu’ils aient été particulièrement colorés pour permettre le repérage, les trois flagellés se perdaient souvent dans le miraculeux labyrinthe des cristaux de neige.
Le flagellé-Muscat, le premier, avait stoppé sa progression en apercevant l’insolite, ce qui lui avait valu la réflexion ironique de Coqdor.
Le flagellé-Stewe, lui, avançait, mû par la curiosité scientifique.
L’homme-Coqdor cria à l’homme-Stewe, afin d’avertir le flagellé-correspondant :
— Prenez garde, si c’est un assaut microbien.
Devant eux, ils découvraient un ensemble de polyèdres d’une rectitude parfaite. Or, dans cette harmonie, des éléments disparates apparaissaient soudain et, inévitablement, il s’agissait de signes vivants, les cristaux n’étant en fait que de l’eau transmutée.
Sur l’écran, Walkinson et les autres avaient peine à suivre. Tout s’embrouillait, un peu comme dans une radiographie humaine. On distinguait bien les groupes microbiens plus ou moins mêlés aux minuscules étoiles neigeuses, mais les trois flagellés-témoins se perdaient dans le grouillement général.
Dans leurs corps intérimaires, les trois amis voyaient paraître des monstres assez hideux. Ils se demandaient s’il s’agissait là de manifestations de la force inconnue qui utilisait la puissance du soleil de glace, mais Stewe, le premier, déclara qu’en fait ce n’étaient que de vulgaires microbes.
Malgré sa science, d’ailleurs, il ne pouvait les identifier.
Muscat déclara que c’étaient de bien vilaines bêtes et proposa acidement à Bruno Coqdor de les hypnotiser selon ses méthodes habituelles.
Le chevalier riposta qu’en raison de sa biologie provisoire, cela lui était impossible, à moins que Muscat, de son côté, ne se sentît en mesure de passer les menottes aux nouveaux arrivants.
Dans le labo, en entendant la conversation reprendre, on respirait.
Toutefois, Coqdor et ses compagnons devaient confesser qu’il leur était difficile de combattre. Les flagellés n’étaient certes pas de nature à se laisser avaler par n’importe quel protozoaire, surtout animés par une volonté humaine, ce qui leur donnait une certaine supériorité sur leurs congénères de la gent unicellulaire ou avoisinante.
Ils pouvaient, en cas de péril, agir, non plus à l’aveuglette comme les représentants du monde des infiniment petits, mais se déplacer avec une aisance et des allures inconnues dans le micromonde.
Ils ne s’en firent pas faute, tous les trois, lorsqu’ils furent littéralement entourés par une harde hideuse d’êtres qui leur paraissaient gigantesques alors que l’oeil humain n’aurait pu les distinguer. Ces formes vaguement sphériques, avec un noyau central et ses contours visqueux s’approchaient d’eux en une théorie de cauchemar et il fallut toute l’agilité que Coqdor, Stewe et Muscat communiquaient aux trois flagellés pour que, utilisant leurs cils vibratiles, ils puissent échapper à l’encerclement qu’une puissance probablement aveugle refermait sur eux.
Mais d’autres bactéries inconnues apparaissaient.
Si le professeur et les siens pouvaient voir cela sur l’écran, ils n’éprouvaient qu’une sensation bien différente de celle enregistrée par les cerveaux des trois explorateurs.
Le spectacle, avec l’agrandissement, leur demeurait familier. L’apparence des unicellulaires évoluant aux côtés des cristaux géométriques n’était absolument pas une révélation scientifique.
À l’échelon micronique, il en était tout autre.
Le flagellé-Coqdor entraînait ses compagnons à travers le dédale des cristaux, pour échapper à des ruées horribles de démons évoquant des outres, des œufs sans coquille, des anneaux de chenilles mutilées, tout cela roulant, déferlant, en quantités incalculables, cherchant inlassablement au nom d’un instinct dont l’origine est la plus ancienne de toute la création, à dévorer, ingérer, absorber, ces créatures primaires qui leur étaient sensiblement semblables.
Plusieurs fois, grâce au choix subtil de Walkinson qui les avait confiés à des flagellés, ils purent se défendre, serrés de près par les bactéries.
Les cils vibratiles, en effet, constituaient des embryons de membres qui réagissaient de telle façon que les êtres monocellulaires, se sentant simplement repoussés et frappés, reculaient, s’éloignaient, sans chercher une nouvelle incursion, et allaient exercer leurs talents ailleurs, sur d’autres protozoaires moins habilités à de tels pugilats.
De nouveau, dans le labo, c’était le silence.
Mlle Libella, penchée sur les trois hommes-microbes, suivait avec attention leurs réactions.
C’était sa mission particulière, tandis que Walkinson et les autres suivaient l’aventure par le microcinéma.
— Ils se taisent, professeur. Mais leurs visages sont crispés, leurs lèvres serrées. Certainement, ils vivent une tension violente, en ce moment.
— Interrogez-les, Libella.
Mais cette fois, les questions demeurèrent sans réponse, le silence des trois micronautes se prolongeait.
— Ils ont peur, ils doivent voir des choses effrayantes. Ah ! Ils sont sûrement en péril.
— Voyons, Libella, dit le professeur, un peu agacé, n’oubliez pas qu’une pareille sensibilité est indigne d’une scientifique. Vous savez bien que ces messieurs ne risquent rien, corporellement, et que c’est seulement un neurone fictif de leur cerveau qui se promène dans le micromonde.
Libella, qui s’était laissée aller au jeu, se mordit les lèvres.
Mais elle eut quand même une forte émotion, et ses camarades de labo également, quand Stewe éructa :
— Par le diable du cosmos, nous sommes foutus !
Walkinson écarquillait les yeux mais l’écran ne lui présentait plus que des images confuses.
Cela remuait beaucoup, dans le petit univers, mais le microcinéma ne prenait que des plans d’ensemble.
Coqdor criait :
— Suivez-moi. Par ici !
Muscat poussa un tel hurlement qu’ils furent tous bouleversés, même le professeur, qui voulait pourtant jouer les insensibles.
— Professeur ! il est mort. On dirait…
— Petite sotte !
Pourtant, Walkinson s’approcha. Muscat était livide.
— Azzovk, ordonna sèchement le maître. Réanimation immédiate !
Stewe hurlait à son tour et devenait semblable à Muscat.
Pourtant l’assistant martien, aidé des laborantines, les ranima l’un et l’autre en très peu de temps.
— Quoi ? Quoi ? Je vis ?
Muscat ouvrait les yeux, regardait avec ahurissement le décor du labo et les visages penchés sur lui.
— Mais oui, vous n’êtes pas encore au paradis, en admettant que vous y soyez convié un jour.
Walkinson plaisantait, un peu durement, pour détendre l’atmosphère. Stewe ouvrait les yeux à son tour.
— Je suis vivant. Je me croyais mort, dévoré…
— Comme moi, soupira Muscat.
Ils comprirent. Le flagellé-Stewe et le flagellé-Muscat, en dépit de leurs efforts, avaient fini par succomber, et des bactéries plus puissantes les absorbaient.
Walkinson avait si bien réussi dans sa tentative d’implanter la cérébralité de l’homme en un point unique, avant d’en effectuer la transplantation dans la cellule microbienne, qu’au moment de la destruction de ladite cellule, l’humain avait une réaction absolue, celle de l’homme devant la mort.
Stewe et Muscat, maintenant, privés de leur support microbien, retrouvaient automatiquement leur personnalité intrinsèque et avaient l’impression de ressusciter.
Déjà, tous deux s’inquiétaient :
— Et Coqdor ?
Coqdor, lui, étendu près de lui, n’avait pas bougé.
Libella reprenait ses observations. Le chevalier devait, en pensée, continuer son voyage dans le micromonde. Mais il ne disait plus rien.
Le policier et le physicien se relevaient et, à leur tour, allaient se pencher sur le visage de leur ami.
— Où est-il ?
Muscat lui parla doucement. Mais Coqdor ne répondit pas.
Cependant, le flagellé-Coqdor s’était élancé vers de véritables galeries de cristaux, formant une sorte de couloir dont parois, voûte et plancher, parfaitement confondus, étaient de cette netteté impressionnante tant admirée par le chevalier.
Or, échappant aux monstrueuses bactéries qui étaient en train d’ingérer ce qui avait été le flagellé-Muscat et le flagellé-Stewe, le flagellé-Coqdor réussissait à s’engager dans ladite galerie et n’y trouvait plus le moindre monstre dévorant.
C’était pour une raison assez simple. Dans le bac du professeur Walkinson, se trouvaient en effet quelques gouttes de plasma non stérilisé (pour permettre la survie des éléments microbiens) et des cristaux de neige. Mais le mélange était incomplet et certaines zones demeuraient uniquement composées de l’un ou l’autre élément, ce qui ne pouvait guère se concevoir à l’observation.
La microcaméra ne pouvant donner assez de détails, tout cela échappait, sinon au flagellé-Coqdor, engagé à la limite d’une de ces zones.
Il venait de sortir du domaine plasma où ses congénères finissaient agglutinés, enrobés, ingérés puis digérés par les superbactéries, pour pénétrer dans une zone uniquement faite de neige, où les deux matières ne s’interpénétraient pas.
Seul, hors d’atteinte de ses ennemis, il évoluait donc à travers les fastes géométriques qui l’obsédaient de leur magnificence rigoriste.
Il savait le sort qui était celui du flagellé-Muscat et du flagellé-Stewe. Du moins, conscient comme il l’était, avec son cerveau humain dont le microbe ne représentait qu’un neurone, savait-il aussi que ses amis, maintenant hors d’atteinte, se consolaient aisément d’avoir perdu leur corps provisoire.
Lui se souciait peu, maintenant, du monde plasma destiné seulement à servir de catalyseur pour le peu de neige conservée dans le bac.
Coqdor, allant jusqu’au bout selon son habitude, cherchait inlassablement, à travers la régularité des cristaux, ce que pouvait être le secret du phénomène qui, depuis certain jour de juillet dans une riante vallée de Bourgogne, avait désolé l’univers.
Il avançait et la promenade était monotone. Cette avalanche de constellations et de gracieuses compositions équilatérales finissait par lasser, par obséder un peu aussi. Le flagellé communiquait cette impression à Coqdor qui consentait de nouveau à répondre aux questions de Muscat.
— De la neige, rien que de la neige, c’est magnifique… Mais au fond très banal. Stewe grimaça des dents :
— Je crois que nous pouvons vous remercier, professeur Walkinson. Nous avons pu explorer intimement la neige. Seulement je pense – pardonnez-moi – que n’importe quelle eau à l’état neigeux, glanée dans n’importe quelle planète de type terrien, nous eût apporté pareil résultat. L’hybride que nous gardons captif porte de la neige sur lui, voilà tout. Mais nous sommes si loin du soleil de glace que…
Libella l’interrompit :
— Écoutez, il parle. Il a l’air très ému. Tous ceux du laboratoire se précipitèrent. Coqdor s’agitait et parlait, très vite :
— … Quelque chose, il va se passer quelque chose… Les cristaux frémissent…
— Hein ? firent les savants en chœur. Des cristaux de neige qui frémissent, c’est contraire à la nature.
— Silence, glapit Muscat, d’un tel ton que l’ordre fut obéi aussitôt. Coqdor continuait :
— C’est comme un courant. Oui, c’est cela on dirait… Tous les éléments sont frappés. Ils réagissent, ils vibrent, ils vibrent…
Coqdor-flagellé était saisi dans une sorte de vertige.
Autour de lui, les merveilleux cristaux, jusqu’alors immuables, semblaient animés d’une frénésie subite. Ils vibraient, comme vibre un appareil qui va quitter un sol planétaire pour s’élancer à travers l’espace. La comparaison s’imposait en lui.
Son corps d’homme, influencé par le neurone vagabond en dépit de l’anesthésie, était parcouru de véritables spasmes tandis que, dans le micromonde, le flagellé évoluait très vite, cherchant l’origine du phénomène.
Dans le labo, un des aides de Stewe, des deux qui veillaient en permanence sur l’hybride, s’écria :
— Docteur Stewe, il bouge…
Un instant, Stewe, Muscat et le savant martien abandonnèrent Coqdor pour se précipiter vers la prison de verre.
C’était vrai. Le monstre neige-Jean-Loup s’agitait, lui qui était devenu passif depuis sa capture. On le voyait qui tentait de se relever, comme saisi d’un appel invisible.
Il y réussit tant bien que mal, sous l’œil des deux assistants décidés à l’annihiler en cas de péril.
— Regardez. Le givrage augmente à l’intérieur de la cuve…
Le démon blanc devait dégager un froid plus intense qu’à l’accoutumée, car effectivement, les parois intérieures devenaient quasi opaques.
— Il faut chauffer la cuve, dit Stewe, sinon cela finira par se glacer totalement et nous le perdrons de vue.
— Oh ! fit Muscat. Voyez son corps. Ou ce que je peux appeler son corps, son épiderme de neige.
— Il vibre, il vibre…
— Cela rappelle les essaims, les cocons de neige observés sur toutes les planètes attaquées.
— Mais alors ?
— Une nouvelle attaque se prépare. Libella cria :
— Le chevalier vient de me dire. L’attaque ! Il le sait : sur Dissixuma 14, une planète du monde de Rigel.
— Si loin, murmura Muscat. Et la neige vivante, ici, en a connaissance.
— Comme en tout point du cosmos où il existe de ces damnés flocons, fit Stewe. Mais écoutons Coqdor, je crois que nous approchons de la solution.
Ils revinrent vers le chevalier.
L’homme étendu semblait en proie à une émotion intense et Râx, qui s’était tenu tranquille jusque-là, venait vers lui et cherchait à lui lécher le visage en battant des ailes, ce qui gênait les observateurs.
Coqdor râlait :
— L’attaque ! Glaciation totale de la planète. Il faut les prévenir !
— Alerte, hurla Walkinson. Azzovk, appelez l’Interplan.
— Et passez-les-moi, gronda Muscat. Par radio subspatiale, on peut encore les alerter immédiatement.
L’assistant de Walkinson demanda la communication et Muscat, placé devant l’interphone, transmit un message que l’Interplan devait envoyer par radio spontanée, traversant instantanément le subespace, pour avertir les autorités de Dissixuma 14.
Mais un cri éclatait dans le labo :
— Il se lève, il va… Faut-il le tuer ?
— Pas encore, vociféra Stewe, nous allons savoir ce que…
On ne connut pas la fin de la phrase.
La cage de verre volait en éclats, blessant plusieurs des assistants.
Le monstre qui avait été Jean-Loup Varlin se dressait, formidable silhouette grossièrement humaine mais dont l’élément de neige vibrait sur tous les points de son corps, tandis qu’un, froid mortel se répandait immédiatement à travers le laboratoire…