FNA 0302 - Le soleil de glace
Deuxième Partie le Monde Géométrique
DEUXIÈME PARTIE
LE MONDE GÉOMÉTRIQUE
CHAPITRE PREMIER
— Et pourtant, il n’y a pas d’erreur, c’est bien de la neige.
Le docteur Stewe releva la tête. Il venait, pendant plusieurs minutes encore, de s’absorber dans la contemplation des cristaux, au microscope.
On lui avait confié l’étrange hybride, dès le retour sur Terre du Fulgurant et, dans son laboratoire parisien, l’éminent physicien, ami et collaborateur de longue date de Robin Muscat et des représentants de l’Interplan, s’était passionné pour l’énigme.
Pendant le retour, on avait pu constater que, prisonnier dans sa cage de verre, le monstre vivait toujours.
Impossible de communiquer avec Jean-Loup. Ce n’était plus Jean-Loup Verlin, l’étudiant jovinien, mais une espèce de gros personnage qui paraissait sculpté dans la neige par des enfants.
Pourtant, l’être vivait. Une vie stagnante, presque végétale. Les mouvements étaient devenus de plus en plus vagues, après la capture. Bloqué dans son cercueil transparent, on le voyait respirer de façon ténue. Mais là paraissaient se borner ses fonctions humaines.
L’alimenter ? Cela eût semblé burlesque. Aussi les passagers du commandant Martinbras s’étaient-ils contentés de le surveiller étroitement.
Mais les gardes n’avaient pas eu à intervenir. Aucune velléité de révolte. On constatait simplement qu’il engendrait le froid car, dans l’intérieur de la cuve, le thermomètre descendait en moyenne à moins quarante degrés.
Les parois de la cuve se givraient intérieurement et il y avait toujours un peu de neige, ce qui était consécutif sans doute à la respiration du phénomène.
On retrouvait les mêmes symptômes dans le laboratoire de Stewe où l’hybride demeurait depuis une dizaine de jours.
Le physicien et ses aides, dûment chapitrés par Muscat et Coqdor, auxquels les autorités du Martervénux faisaient pleine confiance pour poursuivre la lutte, avaient palpé, retourné, radiographié l’homme-neige. Il s’était laissé faire avec une passivité totale.
Les contrôles attestaient qu’on n’avait plus tout à fait devant soi un humain. La carapace neigeuse, de contexture normale, en cristaux parfaitement orthodoxes, mais très faiblement mobiles, comme parcourus de courants d’un fluide inconnu, avait lentement pénétré l’épiderme et, à hauteur du derme, sur tout le corps, se produisait une curieuse mutation.
Pour en savoir plus, une dissection eût été nécessaire. On avait encore reculé devant un tel procédé qui risquait d’attaquer la personnalité du malheureux Jean-Loup.
Stewe, cependant, avait pratiqué une biopsie. Et, analysant le résultat, il pouvait conclure qu’il avait devant lui un être intérieurement humain, mais dont toute la partie épidermique avait été transformée en une matière mystérieuse où les cellules arrivaient, par interpénétration moléculaire, à un poids atomique équivalant à celui des cristaux de neige.
Si bien que, sur une épaisseur de quelques millimètres seulement, il y avait, en Jean-Loup, une nature intermédiaire entre la chair et la neige.
Constatation qui avait paru ahurissante.
Mais le physicien avait déclaré, de sa voix sèche :
— Messieurs, n’oublions pas que l’homme est en majeure partie constitué de façon aqueuse. Or la neige, c’est aussi de l’eau, si bien que l’hybridation s’accomplit de façon plus aisée que, au premier abord, nous ne serions disposés à l’admettre.
Stewe estimait maintenant qu’un examen plus complet eût été inutile, sinon pour comprendre comment – physiologiquement – Jean-Loup vivait encore.
Car il vivait. Il vivait de façon ultra-stagnante, mais il vivait, c’était certain.
Il y avait dix jours qu’il était là. Stewe, recevant la visite de l’inspecteur et du chevalier (et naturellement de l’inévitable Râx) était en train d’étudier un autre aspect du phénomène :
— Ce qu’il y a de curieux, c’est que cette neige, qui analytiquement n’est qu’une cristallisation aqueuse, conserve son état en permanence. Elle ne fond nullement. Il faut croire que l’être ainsi créé entretient la température convenable à lui garder cet aspect…
Muscat, curieux comme tous les policiers, mettait son nez du côté du microscope :
— Mais elle fond, votre neige, mon vieux Stewe, qu’est-ce que vous racontez ?
— Éloignez-vous de là, ignorant, hérétique ! Et essayez, une fois dans votre vie, d’être un peu logique. Je prélève un peu de cette neige, je la place sous mon microscope. Ne subit-elle pas l’ambiance du laboratoire ? Tout naturellement, au bout de quelques instants, ce n’est plus que de l’eau. Mais la masse qui enveloppe – de façon intime – ce malheureux garçon ou ce qu’il en reste, conserve son état cristallin.
Coqdor n’avait encore rien dit.
Il tournait autour de la cuve de cristal, contemplant le monstre, affalé dans un coin, comme un obèse écrasé par son propre poids.
Muscat, qui l’observait, fit un clignement d’oeil vers Stewe.
Le chevalier, accoté à la cuve, une main sur la tête de Râx sagement assis aux pieds de son maître, ses ailes repliées, avait fermé les yeux. Visiblement, il tentait encore d’entrer en contact avec le cerveau de ce qui avait été Jean-Loup.
— Eh bien, dit Muscat au bout d’un instant, cette introspection psychique ? Qu’avez-vous découvert ?
— Un homme, un homme endormi mais un homme… comme Stewe a trouvé de la neige.
Muscat eut un geste rageur :
— Et on signale un assaut d’icebergs contre une cité d’Antarès. Des banquises incontestablement projetées par une force lucide. Sans compter que par trois fois, depuis notre arrivée ici, la glaciation subite a fait des ravages sur des planètes situées à des milliers d’années de lumière les unes des autres, sur Bételgeuse III, Rigel A-15 et une dernière, non encore numérotée, des parages de Fomalhaut.
— Et tout cela vient du soleil de glace. Muscat haussa les épaules :
— Y retourner, maintenant que nous l’avons situé ? Pour que nos escadres se perdent dans cette zone où la lumière est froide, où ce qui devrait chauffer congèle ? Sans compter les troubles de la vue et de l’ouïe. Nous avons pu nous en sortir par le coup de force de Martinbras, mais on ne saurait mettre une escadre en chute libre sans risquer le pire. Et puis, à quoi cela servirait-il ?
— Pourtant, dit doucement Coqdor, on ne peut laisser le monde à la merci de ce ou de ces vampires qui utilisent le froid, ou sans doute plus exactement la puissance inversée du soleil de glace pour s’en prendre au cosmos. Dans quel but ? Terreur, folie, essai d’intimidation ? Ou simplement force destructrice aveugle et stupide ?
Il fit un temps et, frappé de ses propres paroles :
— Toutes les forces destructrices sont d’ailleurs aveugles et stupides.
— Au lieu de philosopher, monstre aux yeux verts, vous feriez mieux, avec votre pouvoir de magicien d’opérette, de trouver un moyen de nous mener jusqu’au bout, de voir ce qui se passe, et de sauver, si possible, ce pauvre garçon.
Il avait un frisson en désignant l’hybride.
Coqdor lui planta, bien en face, son regard vert :
— Pas de sottises, Muscat. Vous avez démontré vous-même qu’une incursion vers le soleil de glace se solderait par un échec, voire une catastrophe, et cela inutilement.
— Alors, trouvons la solution ici. Avec notre prisonnier.
— J’allais vous le proposer, dit la voix blanche, mal timbrée, du docteur Stewe.
Le chevalier et l’homme de l’Interplan bondirent :
— Vous avez un système, Stewe ?
— Moi ? Non. Seulement une idée. Celle de faire appel à un de mes plus éminents collègues, le professeur Walkinson, de l’université de Syrtis Major, sur Mars. Il est martien, mais ses parents étaient des Américano-Terriens, je crois. Walkinson poursuit une étude curieuse, en ce moment, et sans doute ne prévoit-il nullement les applications auxquelles je songe…
Coqdor et Muscat étaient tout ouïe. Stewe s’expliqua.
Le savant martien, poursuivant ses études sur l’origine de la vie, laquelle continuait allègrement à échapper aux hommes en dépit de la conquête de la galaxie dans sa quasi-totalité, avait imaginé de sonder les protozoaires, amibes, infusoires et autres unicellulaires, qui abondaient dans tous les mondes.
Il avait isolé un élément microbien particulièrement sensible en dépit de sa nature ultra-réduite. Et il venait de déclarer qu’il tenterait sous peu une expérience qui stupéfierait ses collègues de l’univers entier : mettre un cerveau humain en communication avec le monocellulaire, de l’ordre du virus filtrant. Selon Walkinson, le microbe, influencé par la pensée, deviendrait quelque chose comme un neurone détaché du cerveau-mère et, parmi l’univers micronique, glanerait des renseignements qui avaient, depuis la création, échappé à l’homme.
On ne savait où en étaient les essais au laboratoire martien.
Mais la suggestion de Stewe laissa rêveurs l’inspecteur et le chevalier.
Ils ne perdirent pas de temps, selon leur habitude. Ils firent demander une entrevue au professeur Walkinson et Stewe les accompagna.
Le physicien laissa l’hybride à la garde de ses collaborateurs et rendit visite, après une courte randonnée à bord d’un astrojet de la milice du Martervénux mis à la disposition des enquêteurs, qui venaient d’apprendre que, sur Terre, Shanghai, la cité chinoise, venait d’être en partie ensevelie sous une pluie de formidables glaçons. Walkinson ressemblait à ses ancêtres américains, mais il avait pris, tout en gardant sa haute stature et ses cheveux blonds, le teint brique et le regard glauque des autochtones de Mars, établis là depuis trois générations, dès la conquête de la planète qui avait provoqué de rapides mutations chez les pionniers.
Il écouta avec une satisfaction évidente ce que les trois hommes étaient venus lui demander.
La suggestion parut même l’enthousiasmer :
— Vous voudriez, Messieurs, que je mette mon expérience à votre disposition. Envoyer, dans le monde de ces mystérieux cristaux de neige, des unicellulaires synchronisés avec l’esprit humain, c’est bien cela ?
— Vous nous avez parfaitement compris, professeur.
— Oui, mais est-ce possible ?
Walkinson sourit :
— En fait, je suis plus avancé qu’on ne le croit. Mais je me méfie des journalistes. Comment dit-on, sur Terre, de drôles de moineaux, c’est cela ? Aussi, je n’en dis jamais trop, ils arrangent tellement les choses.
Walkinson, par interphone, donnait des ordres à travers les locaux de l’université où il régnait :
— Expérience démonstrative 3. Dans cinq minutes.
Puis, avec un gracieux sourire :
— Si vous voulez me suivre, Messieurs…
Un instant après, Coqdor, Stewe et Muscat étaient installés dans des fauteuils relax, dans une vaste salle au fond de laquelle, auprès d’appareils compliqués et que Stewe lui-même ne connaissait pas, on avait aménagé un petit écran.
Des hommes et des jeunes femmes en combinaison d’un blanc laiteux, prenant jusqu’aux visages, allaient et venaient, souples et silencieux comme des ombres liliales. On sentait que Walkinson avait parfaitement discipliné son personnel pour un seul but : l’intérêt de la science.
Il commença à donner des ordres :
— Prêt, Libella ?
— Prêt, professeur, dit la voix musicale d’une laborantine martienne.
On fit le noir. Sur l’écran, les trois Terriens virent la projection incontestable d’une goutte de plasma.
Un système de grossissement incroyable fit chavirer les éléments photoniques et, petit à petit, apparut une sorte de point, qui devint une tache plus claire, faiblement agitée :
— Voilà notre vecteur, Messieurs, pour l’étude de l’infiniment petit.
L’image changea et on vit une partie du labo. Un des aides était étendu sur une table évoquant celles des salles de chirurgie. Il portait la combinaison blanche, mais jusqu’au cou seulement.
Deux aides – des femmes – en combinaison totale, ajustaient sur son crâne une sorte de casque à électrodes muni d’antennes bizarrement hérissées.
— Voici celui que j’ai choisi pour ses qualités psychiques, le jeune Vénusien Azzovk. Sa cérébralité seule subsiste, son corps étant totalement anesthésié sauf le larynx pour qu’il puisse parler. Mais le microbe-vecteur va subir l’influence de sa volonté et il le guidera à travers une goutte d’eau, dans un instant.
Changement de séquence. On revit le monde de plasma et le monocellulaire, que rien, jusqu’alors, ne semblait différencier de ses congénères.
Une voix sonna dans les micros :
— Professeur, je branche Azzovk ?
— Faites.
Aussitôt, la voix du Vénusien s’éleva :
— À vos ordres, maître.
— Contactez le vecteur.
Sur l’écran, on vit frémir le microbe.
— Par tous les bolides de la galaxie, comment faites-vous ? demanda Muscat, qui bouillait.
Stewe, sèchement, le pria de se taire. Coqdor souriait dans l’ombre, caressant les oreilles de Râx qui ne comprenait rien aux projections mais semblait prendre un plaisir évident au manège de son maître.
Devant eux, le microbe littéralement soumis à la volonté d’Azzovk, allait et venait, parmi une véritable colonie microbienne. La force humaine qui l’animait, le guidait, lui permettait d’échapper aux périls sans nombre qui l’entouraient et il se dérobait aux amibes qui cherchaient à le dévorer.
Et la voix du Vénusien, de l’homme annihilé, mais au cerveau lucide, décrivait, pour le professeur et ses hôtes, les découvertes stupéfiantes qu’à chaque seconde, lui apportait ce voyage dans l’infiniment petit…