FNA 0302 - Le soleil de glace
Chapitre IV
Était-ce en raison de ses facultés psychiques exceptionnelles ?
Toujours est-il que, bien que muté provisoirement dans le corps (si l’on peut dire) d’un unicellulaire, Bruno Coqdor venait de ressentir avec une précision remarquable ce qui se passait dans le monde singulier du soleil de glace.
Car il était bien évident que les divers phénomènes de glaciation spontanée, de près ou de loin, étaient en rapport avec la lumière froide émanant de cet astre exceptionnel repéré par Robin Muscat.
Ce que le chevalier venait de ressentir était, en quelque sorte, une prodigieuse émission-radio, passant à travers ces cellules équilatérales et crucifères que sont les cristaux de neige.
Comme si chaque cristal, individuellement, recevait l’onde unique et vibrait à son contact.
Ou encore – et cela lui traversait l’esprit – comme s’il s’agissait des cellules d’un seul corps qui, avec un synchronisme parfait, réagissent à l’injonction du cerveau.
En tout cas, il avait pu prévenir les humains du danger menaçant la planète lointaine, Dissixuma 14.
Rassuré de ce côté, Coqdor était bien décidé à en savoir plus long.
Ce qui importait pour lui, ce n’était plus le salut du monde rigélien (il savait bien que ses amis allaient faire le nécessaire) mais il souhaitait percer, en son sein même, l’énigme de la neige vivante. Maintenant, il en était convaincu, comme Muscat lui-même, ces cristaux de neige n’étaient pas, en dépit de l’apparence, simplement un peu d’eau transmutée du gaz au solide en passant par le liquide, ce qui est la formation naturelle des flocons.
Il y avait autre chose et, sans nul doute, cette neige insolite formait un tout.
Depuis le soleil de glace que Coqdor soupçonnait d’être l’élément-moteur des attaques par glaciation, jusqu’à la moindre parcelle des diverses formations répandues à travers la galaxie, un courant passait. Un courant unique, souverain, impérieux. Tous les cristaux réagissaient à la fois à sa puissance et obéissaient à ses ordres.
C’est ainsi que la force inconnue disposant de cette lumière aux effets inversés réussissait, en un temps record, à geler une planète entière ou à bombarder une ville, ou un navire dans l’espace, avec des icebergs gros comme des montagnes.
Il était vraisemblable que l’aventure de Catherine et de Jean-Loup, premier phénomène observé, correspondait à une sorte d’essai dont la planète Terre avait fait les frais.
Coqdor, parfaitement conscient, continuait donc à évoluer à travers le monde géométrique.
La frénésie des cristaux continuait.
Le flagellé-Coqdor percevait nettement la teneur du message. Ce n’était évidemment exprimé ni par des mots ni par des sons quelconques. Rien que des vibrations, de ces vibrations qui règnent dans l’univers et que Hertz, Branly, Marconi, Ferrié et quelques autres, avaient su domestiquer sur la Terre, tandis que leurs homologues y réussissaient à la fois dans cent planètes différentes à travers la galaxie.
L’unicellulaire vibrait, lui aussi. Mais il ne recevait pas le message avec la passivité minérale des cristaux de neige. Cellule charnelle en son primitivisme, il transmettait aux neurones vrais du cerveau de Coqdor, où se déroulaient en réalité les pensées du chevalier, tandis que son minuscule envoyé poursuivait son aventure dans le micromonde.
Mais Coqdor estima bientôt qu’il en savait assez.
Les cristaux de neige vibraient. Et ensuite ? Rien ne se produirait de particulier, du moins dans la portion de neige vivante où le flagellé-Coqdor se trouvait engagé.
Ce qui semblait important, c’était la portion analogue de neige vivante chargée d’attaquer Dissixuma 14.
Et c’était si loin…
Coqdor, qui avait alerté les humains, pouvait estimer sa mission terminée, du moins pour l’instant.
Il songea donc à revenir, à regagner le monde des vivants.
Dans le labo, toujours étendu sur la couchette tubulaire, avec le casque à électrodes sur la tête, le chevalier Bruno Coqdor prononça :
— Mademoiselle Libella, voulez-vous demander au professeur Walkinson de me ramener sur Mars, parmi les vivants. Je n’ai plus rien à faire parmi les protozoaires, jusqu’à nouvel avis.
Il n’obtint pas de réponse, et s’en étonna beaucoup.
Il récidiva, sans résultat. Il faut se souvenir que les hommes transmutés pour l’exploration du micromonde étaient anesthésiés au préalable, que leur corps humain ne ressentait absolument rien, sinon par le cerveau mais sous forme de perception ondionique. Le véritable cerveau, la personnalité de Coqdor c’était, provisoirement, le microbe qui se promenait entre les architraves et les colonnades des cristaux de neige.
Aussi, comme il ne pouvait entendre aucun son et qu’aucune pensée ne se fixait vers la sienne pour lui répondre, demeura-t-il dans le silence, ce qui ne laissa pas de le surprendre, et de l’effrayer un peu.
Il fallait revenir. Coqdor se hâta, de toute la vitesse dont un minuscule flagellé peut être capable, à travers l’invraisemblable domaine où il s’était fourvoyé.
Les vibrations diminuaient, le message étant passé. Mais le pauvre petit microbe ne pouvait guère progresser, malgré ses efforts, et il se trouvait toujours captif de cet univers si particulier.
— Il faut que je revienne…
Il ne tergiversa pas longtemps. Un moyen s’offrait à lui. Cela ressemblait à un suicide, et c’en était un aussi. Coqdor, homme profondément croyant, féru de cette pensée chrétienne qui était la seule doctrine ayant survécu aux élucubrations pseudo-philosophiques qui avaient désolé la planète-patrie, répugnait à ce genre de mort.
Mais, gardant le sens de l’humour en son bizarre état, il se disait que la responsabilité morale de l’infusoire devait être bien minime, et que, d’ailleurs, il allait revivre en tant qu’homme.
Il s’échappa, après de grands efforts, du labyrinthe des cristaux, rejoignit le monde du plasma, où grouillaient les bactéries.
Pauvre flagellé-Coqdor. Un microbe un peu plus gros l’avala en une fraction de seconde, rompant ainsi le contact entre le neurone vagabond et les authentiques cellules du cerveau du chevalier.
Ce dernier ouvrit les yeux sur la couchette. Sa première impression fut l’étouffement. Il respira fortement et comprit que Râx était littéralement couché sur sa poitrine.
Le bouledogue-chauve-souris lui léchait le nez, selon son habitude, et il avait étendu ses grandes ailes membraneuses pour recouvrir Coqdor.
— Eh bien, Râx, tu es gentil. Oui, tout beau, tout beau. Mais tu me gênes, mon vieux.
Il se redressa, regarda autour de lui, encore ahuri de ce passage d’un monde en un autre, beaucoup plus familier mais où il se trouvait brusquement dépaysé.
— Il en fait un froid, ici. Où suis-je donc ?
Il comprit soudain que Râx, sentant l’effondrement subit de la température, s’était jeté sur son maître inerte pour le réchauffer. Tout en flattant le pstôr d’une main, le chevalier essaya de se rendre compte, mais le casque à électrodes le gênait.
— Ah ! Le chevalier revient à lui…
Libella se précipitait vers lui, le dégageait.
— Que s’est-il passé ?
La charmante Martienne en tremblait encore.
Elle narra la révolte du monstre, alors qu’on constatait que la neige de son enveloppe commençait à vibrer.
Puis il avait fait éclater la cage de verre, tandis que tous se mettaient à geler sur place. Les assistants de Stewe avaient voulu déclencher le dispositif de sécurité. Trop tard. Le monstre était hors de portée et les étincelles désintégrantes eussent été inutiles.
On avait reculé devant la ruée de l’énorme poussah, qui, maintenant qu’il sortait de sa prostration, paraissait effrayant, avec plus de deux mètres de haut dès qu’il se redressait, et évoquait quelque formidable yéti, quelque bonhomme de neige qui se fût mis en marche.
Muscat, naturellement, avait été le premier à réagir. Il s’était bravement élancé contre ce qui avait été Jean-Loup.
Mais, devant les assistants épouvantés, l’horrible chose avait saisi le policier des étoiles et l’avait lancé au loin, contre la paroi.
— Muscat, comment est-il ? s’effara Coqdor.
— Rassurez-vous, Chevalier, il va mieux. Rien de cassé. Assommé seulement, on le soigne.
— Et Jean-Loup, l’homme-neige ?
— Il s’est échappé. Il s’est jeté à travers une baie. Tenez, elle est fracassée et il s’est enfui…
— Où ? Le sait-on ?
— Vers les plaines. Il a été signalé à travers la cité, mais il a jeté la terreur, d’autant plus que tout gelait sur son passage. Maintenant, il a disparu.
Coqdor se relevait, tandis que Râx se serrait contre lui.
Il courut vers Muscat. Un peu de sang coulait de la tempe du policier, mais les laborantines le pansaient. Il sourit faiblement :
— Mon vieux Coqdor, quelle histoire. Vous, vous savez ?
— Mais oui. Et Dissixuma 14 ?
— Message transmis. Nous saurons bientôt si l’attaque a eu lieu et comment ils ont réagi.
Stewe s’approchait :
— Avant tout, nous devons nous emparer de l’homme-neige, dit-il. C’est primordial. Et le détruire au besoin.
Il y eut un instant de silence, dans le labo où la température était si basse que tous grelottaient.
— Nous ne savons quel est son pouvoir, reprit le physicien. Les hommes ont eu assez de mal à fertiliser Mars, où il ne fait déjà pas si chaud, où la nature est aride, hostile. Ce démon peut geler la planète entière en un instant, sait-on jamais ?
Muscat, soutenu par deux laborantines, demanda à être de nouveau porté devant l’interphone.
Il demanda le chef de l’Interplan martien. Priorité fut donnée en raison des circonstances.
Le policier des étoiles discuta un instant avec le préfet martien et des mesures furent immédiatement prises.
Cependant, on constatait, dans le labo et partout où le monstre était passé que la température remontait et que les méfaits du gel, parfaitement localisés, disparaissaient déjà.
Coqdor, lui, fort de ce qu’il avait appris dans le monde géométrique, demanda qu’on recueillît un peu de cette neige dans les bacs climatisés.
Ainsi on pourrait, en la conservant et en l’explorant, se tenir au courant des méfaits du soleil de glace, puisque, maintenant, on pouvait admettre que chaque cristal était frappé par l’onde majeure qui semblait commander à cette force redoutable.
Les trois explorateurs du micromonde commençaient à se trouver un peu mieux, Muscat, après le choc qu’il avait subi, étant le plus handicapé.
Ce qui ne lui interdisait pas de garder le contact avec l’Interplan (section de Mars) et de se tenir au courant des recherches concernant Jean-Loup, ce malheureux Jean-Loup muté par la neige vivante.
Bientôt, hors du laboratoire dévasté, Stewe, Coqdor et Muscat, revigorés à la fois par un énergique traitement et un de ces bourbons venus de la Terre et appréciés à travers la galaxie, se retrouvèrent à bord d’une électrauto qui partit à toute vitesse rejoindre les forces de la milice lancées par l’Interplan dans les plaines de Syrtis Major.
On avait pu aisément suivre le monstre à la trace. Il laissait un véritable sillage de neige et de glace. Mais, si cela avait été flagrant à travers la cité martienne où s’élevaient les installations scientifiques sur lesquelles régnait le professeur Walkinson, dans le paysage martien, c’était une autre affaire.
Sur ce sol stérile, où les colons avaient eu tant de peine à cultiver pendant des années avant d’obtenir des résultats possibles, il faisait toujours assez froid. Pour comble de malheur, il avait neigé, à quelques kilomètres de la cité.
Si bien que, dans ces étendues rougeâtres, il y avait tant et tant de plaques blanches balayées par l’éternel vent de Mars, qu’on ne pouvait évidemment distinguer la piste du monstre, la neige émanant du soleil de glace ne présentant, à l’examen, aucune différence notable avec la neige naturelle.
Plusieurs électrautos parcouraient les plaines. Dans le ciel, un certain nombre de miliciens, sur des héliscooters, fouillaient les horizons mais le sol était souvent bouleversé, ouvert de cratères, de longues crevasses. Enfin, des forêts de conifères, acclimatés là depuis plusieurs lustres, offraient encore des refuges possibles au mystérieux personnage.
Muscat soupira en regardant cela.
Il pensait aux conditions dans lesquelles se trouvait Jean-Loup au début de l’aventure. Dans l’aimable vallée de Bourgogne, en compagnie de l’appétissante Catherine, parmi le ruissellement des coquelicots…
Le pauvre garçon, muté par l’incroyable phénomène, était devenu un monstre contre nature, ennemi du genre humain. Force avait été de donner l’ordre aux miliciens de l’abattre à vue, avec les armes désintégrantes, les terribles pistolets à l’inframauve qui ne pardonnaient pas.
Où s’était-il enfui ? Au-delà des monts séparant Syrtis Major des vastes étendues d’Hellas ? Vers Nepenthes, région plus rapprochée ou, au contraire, en direction de Protolinus, assez lointain ?
On pensait communément qu’on le repérerait plus aisément si le temps était favorable. La neige naturelle fondant rapidement, depuis les engins aériens il serait loisible de constater si, en un endroit déterminé, des plaques neigeuses anormales apparaissaient.
Malheureusement, l’hiver martien faisait des siennes, ce qui ne facilitait pas la tâche des chercheurs.
À bord de l’électrauto mise à leur disposition, le chevalier, le représentant de l’Interplan et le docteur Stewe se mettaient en rapport constant avec le siège de la grande organisation policière interplanétaire.
Ils eurent ainsi la satisfaction d’apprendre que Rigel avait répondu.
À Dissixuma 14, les pouvoirs alertés juste à temps, avaient, du moins partiellement, contré l’assaut glaciaire par un réseau d’ondes thermiques employées généralement pour les cultures artificielles.
La glaciation avait été un échec, et une chute d’icebergs, fondus en plein vol au contact de la formidable voûte invisible qui couvrait les cités et les plaines, n’avait donné lieu qu’à un véritable déluge, la neige vivante, fondant instantanément, se transformant en eau. Les dégâts étaient considérables, mais peu comparables avec ce qui se serait passé si le monde de Dissixuma 14 avait reçu les banquises sur les villes et les cultures.
— En tout cas, constata Stewe, nous marquons un point. Reste à trouver, je n’ose dire Jean-Loup Varlin l’hybride, le monstre de neige. Je souhaite que nous le capturions avant la désintégration, malgré les ordres donnés. N’est-ce pas possible, Muscat ?
— C’est mon avis, grogna le policier. Avec les ondes bleues, on le pourrait. Je vais le dire au préfet.
— Expliquez que c’est utile pour la science, et pour l’accomplissement de notre mission.
— Et aussi parce que c’est un homme qu’il faut sauver, dit Coqdor en caressant Râx qui naturellement était du voyage.
Muscat se mit en rapport avec le préfet de l’Interplan martien, parlementa, finit par obtenir – puisque aucun phénomène défavorable ne se produisait – qu’on puisse neutraliser le monstre au lieu de le désintégrer.
C’est alors que l’alerte fut donnée par un héliscooter.
Aux confins de Syrtis Major, vers les plaines de Phison, la température était plus clémente. Il ne neigeait pas, mais les miliciens avaient décelé, près d’un bois, une curieuse flaque blanche, très visible.
Muscat donna un ordre, et les électrautos, toutes ensembles, prirent la direction des plaines de Phison.