FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 15 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre V

 

L’électrauto filait, avec les autres, sur coussin d’air, à une vitesse fantastique, sur le sol rêche de Mars. La civilisation n’avait pas encore réussi à fertiliser ces étendues qui demeuraient égales à elles-mêmes, et impraticables ou presque pour d’autres engins.

À bord, Muscat, Stewe et Coqdor demeuraient silencieux.

Le premier cherchait la clé de l’énigme, le second par quel moyen on viendrait à bout de la neige vivante.

Le troisième pensait à Jean-Loup, et à toutes les vies humaines qui se trouvaient maintenant en péril, face à ce fléau qui désolait l’univers.

Les héliscooters, servant de guide, sans cesse en relations radio avec les électrautos de la milice, les dirigeaient à travers les plaines de Phison et, au loin, des collines apparaissaient, dont certaines avaient été boisées, dans l’air ténu de la planète rouge, grâce aux efforts acharnés des botanistes et des horticulteurs venus de la Terre.

Il faisait moins froid et, maintenant, on ne voyait pratiquement plus trace de neige ni de glace.

Il était donc à peu près certain que la plaque blanche signalée fût la preuve de la présence de ce qui avait été Jean-Loup Varlin, étudiant en sciences expérimentales à l’université de Paris-sur-Terre.

L’expédition était commandée par un capitaine de la milice, un Martien appelé Han-Gô. D’une des électrautos, il gardait le contact par télé, avec les divers engins du sol et de l’air et ne prenait aucune décision sans en référer à la fois au préfet et à Robin Muscat, que ses fonctions interplanétaires désignaient comme conseiller.

Le haut fonctionnaire et le policier des étoiles furent tout à fait d’accord avec le capitaine Han-Gô lorsque celui-ci exposa son plan.

L’escadre terrestre stoppa à quelques centaines de mètres du petit bois signalé tandis que les héliscooters faisaient du surplace dans le ciel de Mars.

La nuit tombait doucement et on pouvait voir l’étrange course de Phobos et de Deimos, qui s’amorçait, bizarrement, les deux lunes tournant en sens inverse arrivant parfois à se croiser, du moins sous l’angle optique.

Mais les trois amis venus de la Terre n’en étaient pas à admirer les sauvages beautés de Mars. Ils étaient sortis de leur électrauto et, auprès de Han-Gô, discutaient des modalités d’attaque.

Ils avaient si bien insisté qu’on leur avait envoyé, d’urgence, une plate-forme volante, qu’ils pouvaient voir à présent immobilisée, à quelques centaines de mètres, sous les feux des deux satellites.

C’était un engin portant une installation extrêmement coûteuse, et utilisée pour la fécondation des terres stériles de la planète rouge. Mais, sur demande des trois envoyés du Présidium du Martervénux, le préfet avait fait installer en un temps record à bord un formidable générateur d’ondes bleues, ces ondes à effet solide capables d’immobiliser un homme ou une troupe à distance. Ainsi, on pourrait, le cas échéant, enserrer le monstre homme-neige dans un réseau invisible, mais efficace, dont le commandant de la plate-forme pouvait étendre ou resserrer l’envergure à volonté.

Prendre Jean-Loup vivant, ils en avaient tous le désir.

On distinguait nettement, sur les arbres sombres poussant du sol dur et sec, sous le vent incessant, une zone entachée de neige. Le terrain et les arbres en étaient recouverts.

— Il est là. Cette glaciation n’est pas naturelle.

Il fallait, tout d’abord, le déloger, et les miliciens, sous la direction d’un de leurs sous-officiers, se dirigèrent vers le petit bois, l’arme à inframauve braquée.

Ils ne devaient tirer qu’en cas d’attaque. La mission consistait à le déloger, le pousser vers la plaine, où les ondes bleues auraient un rayon d’action bien plus aisé, surtout pour les pilotes-émetteurs.

En effet, ceux-ci, braquant leur réseau sur le bois, n’obtiendraient pas grand-chose, agissant à l’aveuglette.

En rase campagne, l’hybride serait infiniment plus vulnérable et on espérait engendrer ainsi, autour de lui, une cage invisible dont il lui serait impossible de sortir.

Ensuite, le resserrement du réseau permettrait d’arriver jusqu’à le ligoter véritablement. La suite, on aviserait.

La première partie du programme se déroula parfaitement.

Le capitaine Han-Gô, avec son micro personnel, dirigeait les opérations.

Près de lui, toujours n’échangeant que fort peu de propos, mornes et absorbés de pensées, Stewe, Muscat et Coqdor, que Râx suivait comme son ombre, se tenaient, suivant le déroulement de la mission.

Les héliscooters plafonnaient, observant d’en haut. Mais, jusqu’alors, on n’avait pas détecté l’hybride.

Les différents membres du commando avaient manœuvré de façon à envelopper la zone aisément délimitée par la neige, qui s’arrêtait de façon presque nette. Ils avaient, pour la plupart, disparu sous le couvert.

Han-Gô restait en conversation avec le sous-officier qui menait les hommes.

— Non, mon Capitaine, je ne vois rien. Aucun de mes hommes. Ici, il fait un froid épouvantable, moins quarante, pour le moins…

— Prenez garde, il doit être tout près.

Pendant un bon moment encore, on put entendre le rapport, très précis, du spécialiste. Le commando avançait, s’engageant dans la zone blanche. Ils y gelaient tous, mais ils progressaient, claquant des dents et battant la semelle par instant tant le monstre dégageait d’antithermie.

— Et dire, murmura Muscat, songeant à l’astre entrevu dans l’espace, qu’il est branché, à des années de lumière, sur le soleil de glace.

Stewe étouffa une sorte de gloussement.

Coqdor et Muscat le regardèrent :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je crois que… je cherchais, et votre réflexion me donne une idée. Il me semble que je voie une solution et…

Un cri, sortant du micro du capitaine Han-Gô, coupa la phrase.

Là-bas, sous le couvert, le sous-officier haletait :

— Capitaine, devant nous. Une chose blanche…

— L’hybride, encerclez-le.

— Capitaine, ce n’est pas un homme, pas une silhouette. C’est… Je ne peux pas dire…

— Expliquez-vous, mille comètes !

— Cela doit être cette chose signalée partout dans le cosmos, cette masse vibrante.

— Dieu des galaxies ! s’écria Coqdor. Un essaim de flocons. Capitaine, faites refluer vos hommes ! Il va se passer quelque chose. L’apparition de ce phénomène prélude toujours à une attaque dangereuse de la neige vivante.

Han-Gô s’égosilla dans le micro.

Vainement. Le sous-officier ne semblait plus entendre ses ordres et on avait perdu le contact avec le commando.

L’officier déclara qu’il allait, lui-même, se rendre sous le couvert, à la recherche de ses subordonnés.

— Je vous accompagne, firent trois voix égales, appartenant au chevalier, à l’inspecteur et au physicien.

Quant à Râx, on voyait à son attitude qu’il eût suivi son maître en enfer, si le brave pstôr avait pu avoir conscience de la Grande Réprobation Universelle.

Les quatre hommes, progressant avec prudence, mais sans reculer, se dirigèrent vers l’orée du bois de conifères.

Sans cesse, Han-Gô parlait, et ses paroles étaient entendues des électrautos, des héliscooters, de la plate-forme volante et aussi de chacun des miliciens égaillés dans la plaine, tout autour du petit bois.

Les quatre compagnons n’étaient plus qu’à une quinzaine de mètres des premiers arbres. Ils pouvaient voir s’étendre la grande flaque blanche qui était faite de cette neige vivante, semblable à toutes les neiges du cosmos et qui, pourtant, émanait, comme un tout formidable, du lointain soleil de glace.

Râx, soudain, qui marchait devant Coqdor, s’arrêta net et, tendant son mufle de bouledogue, siffla longuement tandis que frémissaient ses ailes membraneuses.

— Stop ! Messieurs, dit Coqdor. Râx flaire le péril.

Le capitaine Han-Gô crispa la main sur son pistolet à inframauve.

Mais, comme les autres, il s’était arrêté.

Et, devant eux, il y eut la chose effroyable, le plus invraisemblable des spectacles.

Des formes blanches apparaissaient entre les sombres troncs. Des silhouettes vaguement humaines qui avançaient, en gestes lents, mesurés, lourds, avec des allures automatiques, comme s’il s’agissait d’un groupe de robots.

Des robots blancs, pesants et grotesques, qui progressaient sans hâte venant à la rencontre des humains.

— Jean-Loup, s’écria Muscat, lorsque le premier monstre sortit du petit bois et s’engagea dans la plaine.

Un froid glacial sembla déferler vers eux. Ils se mirent instantanément à grelotter. Alentour, tout gelait, les maigres plantes que la science des Terriens avaient accrochées, auprès des autochtones, au sol de la planète rouge, et le sol se craquelait, se fendillait, sous l’effroyable antithermie.

— Pour l’amour du ciel, cria Coqdor, reculez, reculez tous. Nous allons périr de froid, et bien inutilement.

Mais un autre Jean-Loup apparaissait. Un autre. Un autre. D’autres encore.

Une douzaine de bonshommes ambulants, de monstres hybrides, faits de neige vibrante, qui jetait d’étranges éclairs, mais avec la forme esquissée d’un homme, une tête énorme sur un corps grossier, des membres épais et maladroits.

— Il les a, il les a tous mutés…, râla Stewe.

C’était vrai. On ne pouvait douter. L’hybride faisait des siennes et, non sans doute de son propre chef, mais sous l’impulsion de la force mauvaise qui utilisait le potentiel unique du soleil de glace, tous les membres du commando avaient subi le même sort que lui en approchant dangereusement de son aura.

On compta treize hybrides, ce qui donnait bien le compte. Jean-Loup, ou ce qu’il était devenu, se trouvant maintenant confondu, et méconnaissable, parmi les hommes envoyés à sa recherche.

— Mes hommes, hurla le capitaine Han-Gô.

Il était courageux, le capitaine Han-Gô. Mais il reculait, saisi d’une horreur, d’une épouvante sans nom.

— Il faut agir !

— Les détruire !

— Non ! ce sont des hommes, on doit encore pouvoir les sauver !…

Autour d’eux, les moindres détails du paysage martien attestaient que le froid faisait des ravages effrayants. Le sol se fendillait, éclatait de gel. Les arbres gémissaient sous le poids d’un givre inconnu et les électrautos, la plate-forme, les héliscooters, se couvraient d’une chape de glace spontanée.

— Il faut faire donner les armes thermiques, sinon tout Mars va geler.

— Un instant, cria Coqdor. Reculons. Ils viennent vers nous. Quand ils seront en plaine, les ondes bleues…

— Vous avez raison.

Les hommes refluèrent. Sans se presser, les treize démons de neige vivante progressaient. Bientôt ils furent à découvert.

Alors Han-Gô, à demi mort de froid, mais luttant encore, jeta un ordre dans le micro, un ordre destiné au commandant de la plate-forme volante, qui surplombait l’incroyable spectacle.

L’engin glissa doucement dans le ciel, vint se placer juste au-dessus du groupe des hommes de neige, lesquels continuaient à marcher lentement, tandis que toute la zone de Phison, depuis Syrtis Major et Orontes jusqu’à Photonilus, subissait les effets de la plus terrible température basse jamais connue depuis l’origine de la planète rouge.

Phobos et Deimos dominaient, dans le ciel, et leurs étranges reflets faisaient jaillir des étincelles inconnues des hybrides mouvants, qui emmenaient avec eux le froid souverain.

Mais, tout à coup, ils parurent gênés. Quelque chose d’invisible gênait leur marche. Ils se heurtaient à un obstacle qu’on ne pouvait voir. Ils tournèrent, se heurtèrent entre eux, parurent affolés parce que la route était coupée de toutes parts.

De la plate-forme, on venait de faire naître un formidable réseau d’ondes bleues, en forme de coupole, qui enserrait totalement les treize êtres fantastiques.

Immédiatement, autour de la coupole, le froid cessa.

La neige disparut. Le givre coula, la glace fondit et il y eut plus d’eau qu’il n’y en avait jamais eu dans ces contrées arides.

Les hommes respiraient, trouvaient qu’il faisait chaud, libérés brusquement de l’emprise glacée.

— Nous les tenons, nous les tenons…

— Et nous avons neutralisé l’attaque.

Les treize tournaient et se battaient presque, dans la prison invisible dont ils ne pouvaient plus s’échapper.

Sur l’ordre de Han-Gô, suggéré par Muscat, on resserra l’étreinte des ondes. La coupole se rétrécit et les monstres furent serrés, bloqués les uns contre les autres en un très petit espace.

— Ouf ! dit Muscat. Voilà une bonne chose de faite.

Stewe, lui, semblait en proie à une émotion délirante :

— On peut agir sur eux… Mais nous ferons mieux, nous vaincrons la neige vivante. J’ai trouvé !

— Et comment la détruirez-vous ? demanda le chevalier aux yeux verts.

Stewe eut un petit rire sec et, de sa voix sans timbre, il prononça :

— Nous allons contre-attaquer, de l’intérieur…