FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 5 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre III

 

L’inspecteur Robin Muscat avait pour méthode de ne jamais brusquer ceux qu’il interrogeait.

Il savait les écouter en évitant, sauf cas bien précis, cet air dubitatif qui trouble le parleur et le fait s’égarer dans son discours. Et comme c’était le cas, quand il avait affaire à un garçon fortement commotionné, il lui prêtait une oreille complaisante, tout au moins en apparence.

À l’hôpital de Joigny, sur les bords riants de l’Yonne que Muscat pouvait apercevoir, coulant paisiblement entre des rives qu’on avait reboisées pour lutter contre l’envahissement urbain, il lui semblait cependant difficile d’ajouter foi au récit de Jean-Loup Verlin.

Et pourtant…

Le jeune homme se débattait dans son lit :

— Je vous jure, Monsieur l’Officier de police, de la neige, de la glace, partout ! Et cette chose, ce cylindre qui était aussi de la neige et qui remuait, qui tournait sur lui-même, qui vivait… On aurait dit un essaim. Oui, c’est ça, un essaim ! Fait de millions de petits flocons. Je les voyais briller, comme agités d’une vie propre. Je…

Il s’énervait et une infirmière, qui veillait, venait demander à Robin Muscat d’attendre un peu pour reprendre l’interrogatoire.

— Il délire, il a eu de la fièvre. Pourtant, les docteurs disent qu’il va beaucoup mieux. Mais, dès qu’on parle de ses hallucinations, ça le reprend…

Jean-Loup bondit en entendant ces mots :

— Non, Mademoiselle, pas des hallucinations. J’ai bien vu de la neige, et Catherine l’a vue comme moi…

Il s’interrompit et reprit, sur un ton anxieux :

— Catherine, comment va-t-elle ?

— Vous me le demandez trente fois par jour, soupira l’infirmière.

— Dites-le lui une trente et unième, doit doucement Muscat, cela lui fera tellement plaisir.

Jean-Loup le gratifia d’un regard de reconnaissante sympathie, pendant que l’infirmière reprenait :

— Eh bien, Mlle Catherine ne va pas mal. Certes, elle a toujours beaucoup de fièvre, et elle a encore des cauchemars. Mais les engelures vont de mieux en mieux, grâce à l’intracorol.

— Les engelures. Vous entendez, Monsieur. Des engelures, comme les miennes. Regardez mes mains et mes pieds. Est-ce qu’on contracte des engelures en Bourgogne, en plein mois de juillet ?

Il tendait ses mains meurtries que le pansement à l’intracorol, venu de la planète Vénus jusqu’à l’hôpital ultramoderne de Joigny, achevait de neutraliser.

— Tout doux, dit Muscat. Je sais que vous avez subi les atteintes du gel.

Il demanda encore quelques détails au jeune homme et le quitta, lui promettant de revenir le voir avant de regagner Paris-sur-Terre.

— Vous me croyez, au moins ? Vous me croyez, Monsieur l’Officier de police ? Parce qu’ici, on ne me croit pas. Ni ma famille ni les médecins. Personne… On dit que je suis fou.

Jean-Loup put dire ensuite qu’il avait été fortement impressionné par le mouvement de Muscat.

L’inspecteur de l’Interplan revenait sur ses pas, se campait devant le lit, prenait la main de Jean-Loup et le regardait bien en face, de ses yeux vifs, étonnants d’éclat sous le front haut que surmontaient les cheveux taillés en brosse :

— Je vous crois, Jean-Loup.

Pendant que le jeune homme s’étendait, un peu calmé, mais songeant encore et toujours à Catherine, Robin Muscat se rendait chez le commissaire central de Joigny.

Tout de suite, on lui montra les pièces à conviction.

Muscat caressa, rêveur, le plumage d’un passereau raidi, trouvé dans la vallée, non loin des corps inertes de Jean-Loup et de Catherine.

— Et voici, dit un secrétaire, les fleurs des champs, l’épi de blé, les cerises sauvages…

Muscat regarda tout cela.

Fruits et fleurs desséchés, noircis, meurtris.

D’après le rapport des experts, aucune erreur n’était cependant possible. Ces végétaux avaient subi les assauts d’une température extrêmement basse, brusquement, alors qu’ils étaient en pleine maturité.

— Puis-je entendre le témoignage, maintenant ?

Un magnétophone reproduisit, pour Muscat, la déposition d’un cultivateur, puis celle d’un braconnier qui avait trouvé les deux jeunes gens.

Le premier pensait avoir été victime d’un mirage. Il connaissait bien ceux de l’Afrique et pensait que, pour une raison inconnue, il avait eu la vision de quelque paysage lointain, polaire, ou tout au moins scandinave ou finnois. Mais, pendant quelques instants, il avait aperçu la vallée couverte de neige. De très loin. Mais il l’avait vue. Ou cru voir.

Quant au braconnier, bien qu’en état d’illégalité, il s’était racheté en donnant l’alerte. L’hélico de la gendarmerie était promptement venu au secours de Jean-Loup et de Catherine. Les gendarmes avouaient avoir remarqué une certaine humidité dans la vallée. Mais le soleil y régnait normalement et au premier abord rien ne semblait insolite, sinon que le couple était en mauvais état.

Ce n’est qu’ensuite, et tandis que les médecins constataient que Catherine et son compagnon semblaient avoir subi un commencement de congestion dû à une baisse de thermie, avec les troubles corollaires normaux, que les enquêteurs avaient glané, dans la mystérieuse vallée, les éléments réunis au commissariat que Muscat pouvait examiner à loisir.

Depuis, il y avait foule, dans le petit bois perdu.

Mais personne ne voyait plus rien. C’était un petit bois semblable à tous les petits bois du pays de France, au plus fort de l’été.

Muscat ne voulait pas quitter Joigny ce soir-là. Il dîna en solitaire sur les bords de l’Yonne, après s’être promené une heure durant dans les rues « bien pavées » et « mal pavées » que de prudents édiles avaient su conserver tel qu’au temps de la reine Jeanne alors que les Terriens étaient en train de voler aux plages de la Galaxie. Un représentant de la milice, cet organisme militaire et policier qui assurait la paix sur la planète-patrie, s’envola soudain de la rive opposée, soutenu par un réacteur individuel.

Il vola ainsi au-dessus du fleuve. Muscat le regardait distraitement mais le milicien vint atterrir près de lui, salua et lui tendit un pli.

— Inspecteur, un hélico arrive.

Muscat régla rapidement sa note. Entre-temps, l’hélico descendait sur la berge.

En moins de trois minutes, Muscat eut rejoint le commissariat et se fut rendu dans la salle des télécommunications.

On l’avait appelé. De très loin. Des parages de l’Etoile Polaire.

Il fallut deux bonnes heures pour qu’on pût rétablir un duplex convenable avec l’astronef Fulgurant. Muscat, intrigué, grillait cigarette sur cigarette, en bavardant avec le commissaire et le préposé, s’énervant parfois, puis retrouvant tout son calme.

Enfin, on toucha le Fulgurant, de relais en relais. Muscat et Coqdor, sur les petits écrans, se firent face à face.

Le chevalier, sans grands préambules, expliqua à Muscat ce qui venait de se passer dans l’espace lointain.

— Dieu du Cosmos, s’écria l’inspecteur. Savez-vous d’où je viens ?

— Oui. Je le sais déjà. Une histoire de neige spontanée, en plein été, dans les coteaux bourguignons.

À des millions de milliards de lieues, ils se regardaient, silencieux tout à coup.

Ils étaient conscients de se trouver devant quelque mystère cosmique d’un mode inédit.

Puis ils se reprirent, échangèrent quelques pensées.

Après le duplex, Muscat retourna à l’hôpital. Il bondit vers le lit de Jean-Loup.

— Jeune homme, lui dit-il, je vous fais confiance. Je vous le redis. Parlez-moi de ces cylindres, de ces cocons de neige vivante, comme vous dites vous-même. Ne négligez aucun détail…

Jean-Loup, les yeux brillant de joie, comprenant que quelqu’un voulait vraiment ajouter foi à son récit, décrivit le phénomène de son mieux.

Muscat fit, à l’Interplan, qui le transmit au Présidium central du Martervénux (confédération des planètes-sœurs Mars-Terre-Vénus et satellites) un rapport circonstancié.

Il fit des rapprochements avec les événements vécus par le Fulgurant et demanda l’ouverture d’une enquête à l’échelon mondial.

Il n’obtint satisfaction qu’après une semaine de retard.

L’administration mondiale n’était jamais qu’une administration et la lenteur continuait à la caractériser, comme aux siècles de la préhistoire spatiale.

Seulement, la radiotélé mondiale relata trois nouveaux faits.

La riante planète Phocca, dans la constellation de Cassiopée, avait été plongée, totalement, dans un hiver rigoureux qui avait fait des dégâts considérables, pendant deux rotations totales de ce petit monde.

En maints endroits, les Cassiopiens avaient signalé les étranges cocons vus par Jean-Loup Verlin. Là aussi, ils engendraient des zones réfrigérées.

Ensuite, cela se passa sur un satellite de Neptune. Une véritable pluie de blocs de glace, d’un poids formidable, atteignant, estimait-on, plusieurs tonnes. Un village de pionniers, en préfabriqué, avait été totalement détruit, et les victimes étaient nombreuses.

Le troisième phénomène eut, sur la Terre, un retentissement tout particulier.

Il ne se passait pas sur la planète-patrie mais sur sa voisine la plus proche de l’espace : la Lune.

Il y avait beau temps que le satellite avait été conquis en prélude aux grandes aventures cosmiques. Mais il n’en était pas moins vrai qu’on ne pouvait y vivre que dans des cités composées de maisons sphériques, à coupoles gonflables, ou dans le monde souterrain que les pionniers avaient organisé à partir d’un labyrinthe creusé par des mains inconnues, des millions d’années auparavant.

Or, sur ce monde à la surface désolée, privé de toute atmosphère, de toute hydrographie, neige et glace avaient brusquement fait leur apparition.

D’Archimède à la mer des Nuées et de Copernic à l’océan des Tempêtes, des masses glaciaires se formaient, des tourmentes de neige s’abattaient.

Les Luniens d’importation, qui ne circulaient qu’en véhicules spéciaux ou, de façon autonome, qu’avec des vêtements adéquats, avaient remarqué la présence de ces essaims de neige que Jean-Loup Verlin avait été le premier à décrire.

Le plus ahurissant fut la disparition de l’assaut glacial, qui ne laissa guère de traces et, cette fois au moins, ne fit pas de victimes.

La Terre se crut visée. Phocca et Neptune, c’était loin. Mais la Lune et la Terre, c’était trop.

Du coup, Jean-Loup et Catherine devinrent les héros du jour.

Muscat ne perdait pas de temps, lui. Il reprenait le contact avec le Fulgurant qui poursuivait sa croisière lointaine et les observations s’accumulaient, au siège de l’Interplan, où grossissaient les dossiers.

Muscat était naturellement retourné à Joigny. Malheureusement il n’avait encore pu interroger Catherine.

La jeune femme, après avoir frisé la congestion pulmonaire, avait été rapidement mise hors de danger. Mais son état mental ne s’améliorait guère et elle demeurait victime de cauchemars. Elle délirait fréquemment.

Robin Muscat put l’entendre pleurer, disant que la neige voulait la tuer.

Elle réclamait souvent Jean-Loup et lui, maintenant complètement guéri, venait à son chevet, et la prévenance de son compagnon apaisait la pauvre enfant.

Le policier de l’espace contemplait le jeune couple. Ils étaient charmants, tous les deux, et il admirait la beauté saine et franche de la jeune Bourguignonne, ce fruit bien en chair qu’un mystère angoissant était venu flétrir.

Les journalistes, les cinéastes, assiégeaient Jean-Loup. Mais lui était excédé par de tels assauts. La santé de Catherine le préoccupait tout particulièrement. Depuis leur aventure, qu’il avait pu prendre lui-même bien à la légère au départ, il se sentait irrésistiblement attaché à la jeune fille. D’une promenade au beau soleil d’été était née en lui une passion inconnue et il passait de longues heures au chevet de Catherine que sa seule présence tirait de ses phantasmes.

Pourtant, il avait d’autres idées en tête. Maintenant, il se sentait résolu à tout pour percer l’énigme qui sévissait sur le monde et dont il avait été le premier témoin, la première victime.

Lorsqu’il sut que Robin Muscat allait s’embarquer pour rejoindre l’astronef qui croisait dans les régions polariennes, il prit une décision subite, ayant heureusement constaté que Catherine se remettait, que son état mental ne donnait plus aucune inquiétude.

À Paris-sur-Terre, Muscat fut bien surpris de voir arriver le jeune étudiant.

Leur conversation fut brève, décisive, Muscat étant un homme qui n’aimait guère perdre son temps.

— Vous êtes mon témoin numéro un, vous faites les sciences ex. Je pars pour l’autre bout du monde, je vous préviens…

— Je suis déjà allé en vacances sur Vénus. L’espace ne me fait pas peur.

— Mais ce que nous allons affronter, mon gars, c’est autre chose. Enfin, vous êtes décidé ? Pas de regret pour Catherine ?

Une flamme brillait dans les yeux de Jean-Loup :

— Je sais maintenant, Monsieur Muscat, qu’elle m’attendra. Et moi, je n’aurai de cesse que je n’aie percé le mystère qui a fondu sur nous.

— C’est bon. Je vais vous aider pour les formalités nécessaires.

Vingt-quatre heures après, tous deux quittaient la Terre par astrobus subspatial.