FNA 0302 - Le soleil de glace
Chapitre II
Trois jeunes femmes moulées dans des combinaisons immaculées, à tel point qu’elles semblaient trois belles statues animées, ajustèrent trois casques à électrodes sur les crânes de trois hommes étendus.
Ces trois hommes portaient eux aussi des combinaisons blanches, jusqu’au cou seulement et ils étaient couchés sur des lits métalliques, tubulaires, soigneusement conditionnés pour les recevoir dans les meilleures conditions possibles de confort.
Ils ne devaient pas bouger, et cependant ils allaient plonger dans le micromonde, où les expédiait la science du professeur Walkinson, par personne interposée d’ailleurs, si l’on peut dire.
Cela se passait dans le grand labo de la faculté de Syrtis Major.
Dans la vaste salle, on avait installé une sorte de cage cristalline, amenée depuis Paris-sur-Terre avec de grandes précautions et spécialement convoyée par deux des aides du docteur Stewe.
L’hybride de Jean-Loup Varlin et de neige vivante stagnait toujours.
Ses réactions demeuraient à peu près nulles. On savait qu’il vivait, c’était tout.
Muscat, Coqdor, Stewe, très à l’aise, non encore branchés sur leurs truchements respectifs, devisaient entre eux, ou avec les laborantines, et le professeur.
Ils n’avaient trouvé d’autre solution qu’une incursion au sein même du mystère et c’est pour cela qu’ils avaient fait venir de la Terre leur prisonnier dont le derme avait été muté en cette étrange cristallisation blanche qui, bien qu’étant de la neige naturelle, semblait relever, de près ou de loin, du soleil de glace et de ses fantastiques et redoutables effets.
On fit le noir dans le labo.
Il y eut un sifflement douloureux. C’était Râx, provisoirement confié à une des jeunes filles, et qui se plaignait de ne plus apercevoir le chevalier Coqdor, pressentant instinctivement qu’il allait s’éloigner de lui pour un temps.
La jeune fille le flatta, mais il se plaignit encore.
— Un instant, Mademoiselle, vous permettez, dit la voix virile et douce à la fois de Bruno Coqdor.
Elle ne pouvait arriver à retenir le monstre ailé, qui prétendait se diriger vers son maître, ce qui eût gêné l’expérience.
Mais elle sentit soudain, entre ses doigts, le mufle puissant, les ailes étranges, qui se détendaient. L’animal se coucha, tout près d’elle, après avoir frotté son museau contre sa main avec un petit sifflement très tendre. Puis il se coucha en rond et ne bougea plus.
Coqdor venait de le mater, de le calmer psychiquement.
La laborantine expliqua ce qui venait de se passer, émerveillée du pouvoir psychique du chevalier.
Walkinson prononça, de cette voix neutre des savants qui ne distribuent ni compliments ni blâmes, mais se contentent de constater, du haut de leur sapience :
— Vous êtes l’idéal pour notre tentative, Chevalier. J’imagine que le vecteur, influencé par vous, fera du bon travail.
— Je l’espère, professeur. Mais mes amis ici présents sont également des hommes au cerveau très subtil et…
— Taisez-vous donc, démon fascinateur, coupa Muscat. Vous l’avez flatté, professeur, et son insupportable vanité reprend le dessus. Parce qu’il a quelques petits dons de tireur de cartes ou quelque chose d’approchant.
— Silence, policier à la manque, cria Coqdor en riant, sinon je vous hypnotise de telle façon que vous passez, non en pensée, mais tout entier, dans le corps du microbe, et que vous serez condamné à y finir vos jours.
Walkinson et ses laborantines admiraient la bonne humeur des deux aventuriers des étoiles, auxquels la fréquentation de mille périls divers d’un monde à l’autre n’avait jamais enlevé un esprit qui était bien de la Terre.
Cependant, sur l’écran, trois curieux bâtonnets munis de cils vibratiles apparaissaient, par le réglage du grossissement des images.
Pour l’incursion dans l’infiniment petit, Walkinson avait choisi ces créatures à la biologie primaire, parmi les flagellés, aptes à se déplacer rapidement, à se faufiler, voire à se défendre, le voyage n’étant sans doute pas exempt de périls.
Stewe, Muscat, Coqdor, firent donc ce qu’ils avaient vu effectuer sous leurs yeux par l’assistant de Walkinson. Neutralisés dans leur corps, par la transposition cérébrale en un neurone fictif, mais bel et bien vivant représenté par le flagellé, ils se retrouvèrent, tous trois, dans des corps auxquels ils étaient assez peu habitués.
Pourtant, il leur était loisible de communiquer entre eux.
Ils pouvaient parler et s’entendre, et s’adresser également à Walkinson et aux siens. Mais, provisoirement, leur véritable organisme agissant, c’était l’organisme ultra-réduit du microbe en lequel ils s’installaient psychiquement.
Entre-temps, sans perdre une seconde, deux des laborantines (Walkinson ayant un faible pour les jeunes femmes à formation scientifique, qu’il estimait fort douées pour le suivre) se penchaient, dans la cuve de verre, sur le monstre de neige et, avec des palettes d’un plastique extrêmement délicat, grattaient sur lui un peu de l’élément blanc et froid.
L’hybride se rendit-il compte de ce qu’on voulait tenter ? Pour la première fois depuis longtemps, il tenta de réagir. Ce qui correspondait à sa bouche émit un son bizarre, qui fit frissonner tous les présents dans le labo et les deux jeunes filles, tremblant un peu, mais résolues tout de même, se hâtèrent d’opérer le prélèvement.
Les aides de Stewe, eux, étaient prêts à toute éventualité, même, si besoin s’en faisait sentir, à ligoter le monstre dans un réseau de ces ondes dites bleues, à l’action si puissante qu’elles permettaient même d’immobiliser un char de combat, un train-mono-rail, un paquebot ou un astronef en plein espace.
Mais, comme il avait fallu tout prévoir, et que l’hybride était peut-être susceptible, à l’instar des essaims neigeux, de geler toute une planète, on pouvait aussi, en pressant un simple bouton, l’anéantir par désintégration pure et simple.
Pourtant on n’en vint pas à de telles extrémités. Les laborantines apportèrent promptement un peu de neige au professeur. Walkinson déposa le petit conglomérat neigeux dans un bac climatisé, où elle ne risquait pas de fondre.
Puis, il fit un signe. Une laborantine apporta un autre bac contenant plusieurs flacons minuscules. Le savant y préleva quelques gouttes avec une pipette spéciale, fonctionnant au laser ce qui permettait de capter l’élément liquide uniquement par la puissance atomique du rayon, sans contact offensant avec un minéral quelconque.
Le bac où les gouttes tombaient sur la neige qui conservait sa nature fut alors apporté devant le système de projection.
Et une fois encore, avec la pipette-laser, Walkinson fit un geste.
Il laissa tomber la goutte de plasma contenant les trois flagellés-vecteurs, animés respectivement des esprits de Coqdor, de Muscat et de Stewe, cette fois presque au hasard, dans la petite masse de neige déjà mélangée à un peu de plasma permettant l’évolution des éléments microbiens.
Un instant, les trois hommes, toujours inertes sur leur couchette, mais dont le cerveau était provisoirement transplanté en un point unique – le phénomène-pensée devenant absolu une fraction de seconde, c’est-à-dire sans aucune idée parasite et hors du potentiel-mémoire – se sentirent emportés dans un vertige sans nom.
Puis ils ne virent ni n’entendirent, mais ils eurent conscience du milieu nouveau où ils se trouvaient.
À l’intérieur d’une masse de neige, qui était provisoirement leur univers, se véhiculant dans le plasma incorporé qui leur permettait de subsister en tant que corps bactériologiques.
Dans le labo, cependant, leur conversation continuait.
— Comment est-ce ? demanda une des assistantes, curieuse comme toutes ses sœurs galactiques.
— Admirable, dit Coqdor, sincèrement, car il avait l’âme artiste.
— Très intéressant, fit la voix sèche de Stewe.
Quant à Muscat, il grogna qu’il en avait vu bien d’autres, certes, à travers le cosmos où l’avaient conduit ses enquêtes, mais que jamais il ne lui avait été donné de se trouver projeté dans un pareil dédale.
— Silence, homme vulgaire, dit Coqdor. Que ne vous émerveillez-vous devant pareil univers.
— Oh ! dites, fit encore la jeune fille, qui brûlait de savoir, comme toutes ses compagnes, d’ailleurs.
Coqdor commença à décrire l’univers des cristaux de neige puisque, au surplus, c’était bien là que, sous la forme des flagellés, ils se trouvaient engagés tous les trois.
Mlle Libella et ses compagnons en arrivaient à oublier qu’elles étaient des scientifiques pour retrouver l’éblouissement naïf des femmes jeunes qu’elles demeuraient malgré tout, tant Coqdor savait décrire poétiquement ce qu’il découvrait, plus instinctivement qu’autrement d’ailleurs, puisque privé des organes ordinaires des sens, il comprenait par contact du milieu ambiant, avant de transmettre aux neurones convenables de son cerveau d’homme.
Les trois flagellés progressaient ensemble.
Autour d’eux, tout était rigoureusement géométrique. Non plus le monde aux formes capricieuses, toujours en harmonie, mais variant à l’infini qu’offrent, non seulement l’univers minéral, végétal et animal, mais encore le micromonde des protozoaires, où les apparences sont incroyablement variables.
Rien que la rigueur d’un créateur qui s’est complu là à jouer au géomètre en demeurant le poète par excellence.
Les aiguilles miniatures d’eau mutées par le froid devenaient, devant les explorateurs du micromonde, des palais formidables, des galeries incroyables, des temples surprenants aux voûtes majestueuses, aux hypogées de rêve.
Mais l’architecte idéal qui avait construit cela l’avait fait selon un plan inouï qui excluait toute asymétrie. C’était la perfection des formes, l’équilibre total des éléments, l’ordre complet par la juxtaposition en nombres pairs des croix, des X, des étoiles, des festons, de toutes les combinaisons possibles des possibilités constellaires.
Ce qui était surtout impressionnant, c’est que l’impair était exclu.
Cela donnait une impression de sérénité, de calme de l’âme, car nulle part sans doute, dans toute la création, l’homme ne peut trouver pareille volonté d’organisation.
Le cosmos double rêvé par Pascal offre partout, bien que dans une harmonie idéale, le grain merveilleux de la fantaisie dont on a pu dire qu’elle était divine, et permettait à l’homme d’être autre chose qu’un robot bien réglé et sujet seulement à des ruptures de fréquence.
La neige, dans sa contexture intime, est sans doute le seul domaine où plus encore que dans la composition interne de la fleur ou de certains éléments minéraux, l’absolu a été visuellement réalisé, démontrant le non-hasard qui a présidé à la naissance de la matière.
Trois petits êtres invisibles à l’oeil humain, transportant dans leur cellule rudimentaire la pensée de trois créatures supérieures, évoluaient entre ces piliers idéaux, traversaient ces perspectives rigoristes, passaient sous ces constellations de sereine équité.
Coqdor parlait quelquefois, pour Walkinson et les savants, mais aussi pour Libella et les autres jeunes femmes.
Il leur faisait part de ses réflexions et assurait que, sans doute, on touchait là à un point particulier où s’est exprimée la volonté de communication à la raison humaine du maître du cosmos.
Alors que, partout ailleurs, l’athée peut ergoter et arguer de l’évolution considérée comme un élément moteur aveugle pour parvenir à l’univers galactique et extragalactique, dans la neige, la pensée humaine découvre soudain un domaine si parfait, si bien organisé qu’il ne saurait se modifier que par la destruction pure et simple, par le phénomène vulgaire de la fonte, c’est-à-dire de la transformation de l’élément aqueux.
Mais, et cela Coqdor le précisait, que la température redevienne plus basse, que la cristallisation se reproduise et, immédiatement, par le processus gaz-liquide-solide, on remonte vers l’univers géométrique, toujours égal à lui-même, constant, bien que parfois non existant dans le fluide trop surchauffé. Ses féeries rigoristes renaissent dans l’enchantement neigeux, en un monde spontané où toutes les données d’un problème divin semblent réunies de telle façon qu’elles ne posent plus d’autre énigme que le nom du merveilleux artisan.
La voix de Stewe s’éleva dans le labo :
— Je sais bien que vous êtes poète et philosophe, Chevalier, et que vous voulez faire plaisir à ces demoiselles. Dois-je vous rappeler que nous sommes ici pour chercher le secret de la neige vivante, et hostile à notre univers ?
Muscat ricana :
— Même sans ses yeux verts, Bruno voit de ces choses. Il ferait mieux de nous dire en effet où nous allons. Après tout, cette description enthousiaste et grandiose de la neige vue de l’intérieur peut être très prisée
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pour un calendrier des P.P. et T. , mais elle ne nous apprend rien de neuf,
sinon que nous sommes dans la neige et…
Il s’interrompit et Coqdor gronda :
— Attention ! limier du micromonde. Vous allez pouvoir, je crois, exercer vos talents sur une piste. Qu’est-ce qui bouge ? Qu’est-ce qui semble détruire, devant nous, l’harmonie absolue qui nous éblouit ?
Walkinson, Libella, et les autres, se penchaient sur les trois corps étendus.
Mais, subitement, après quelques exclamations exprimant à la fois la surprise et la terreur, c’était le silence.
Les trois hommes s’étaient tus.
Si leurs corps étaient encore là, leurs esprits demeuraient soudain captifs du labyrinthe inouï où les avait engagés la science du professeur martien.