FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 4 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre II

 

 

Le sauvetage avait été long, difficile, périlleux.

Coqdor n’avait pas perdu de temps.

Après quelques signes d’encouragement à l’Éridanais survivant, il avait rapidement rejoint le gros du commando.

Aller chercher le malheureux était impossible pour le moment. Ce dernier était isolé dans un des rares compartiments encore étanches du bord.

Enfoncer la porte au hublot équivalait à le tuer, la formidable masse d’eau d’origine inconnue envahissant aussitôt cette dernière oasis où régnait l’oxygène.

Force avait été de retourner au Fulgurant, de ramener un scaphandre pour le pauvre cosmonaute. Entre-temps, Coqdor plongeait de nouveau et, reparaissant au hublot, tentait de rasséréner le rescapé.

Pour ce faire, il utilisait ses rares facultés psychiques.

Fixant de ses yeux verts le visage bouleversé de l’Éridanais, il lui dépêchait des pensées rassurantes, en ce mode de transmission de la pensée qui ne correspond à aucun langage articulé ou écrit, et que les télépathes connaissent bien.

Ce sont des pensées à l’état d’idées pures, en fait infiniment plus aisées à transmettre que des mots appartenant à un vocabulaire qui suppose toujours une convention de base, soit un effort d’adaptation supplémentaire.

Encore, si on ignore la langue dans laquelle le message est transmis, n’obtient-on qu’un résultat nul.

Dans le cas de deux personnages (émetteur et récepteur) parlant le même idiome, la difficulté est moindre, mais il faut compter avec les interférences parasitaires, qui peuvent perturber, mutiler ou fausser le sens de l’émission.

Autre cas : le récepteur connaît la langue de l’émetteur mais, si elle n’est pas la sienne, il lui faut traduire spontanément, ce qui ralentit le rythme de la réceptivité.

Coqdor, lui, s’exprimait de façon abstraite. Il pensait, se libérant des mots. Ainsi, fluidiquement, son esprit arrivait à cet autre esprit humain, l’influençait heureusement, et le pauvre Éridanais, enfermé, solitaire dans la carène de l’astronef sinistré, incapable de se sortir de ce gouffre puisque la masse d’eau pesait sur la cloison étanche, apprenait que ces sauveteurs providentiels allaient tenter de l’arracher à ce tombeau spatial.

Quand deux des cosmonautes, envoyés par le lieutenant Dorr, revinrent avec un scaphandre, il fallut encore rejoindre le survivant.

Coqdor se concerta avec l’officier cosmonaute.

La situation était difficile. On n’avait pas le choix.

Il fallait, avec les pistolets désintégrateurs, détruire la porte au hublot pour pénétrer dans le dernier compartiment étanche.

Mais ce serait la ruée des eaux, l’engouffrement d’un tourbillon qui menaçait de culbuter, de suffoquer, de noyer l’Éridanais.

Coqdor, alors, le prévint psychiquement.

Le dernier matelot du navire d’Éridan sut qu’on allait venir à son secours, mais que l’eau pénétrerait en même temps.

Coqdor lisait dans son esprit qu’il acceptait le risque, les hommes venus du Soleil-des-Neuf-Planètes promettant de se hâter de lui passer un scaphandre protecteur, même dans l’eau.

Le chevalier lut dans son cerveau :

— Tout pour sortir d’ici. Si je m’évanouis, vous me ranimerez ; si je meurs, que le maître du cosmos ait pitié de mon âme…

Coqdor le rassura encore et l’Éridanais sut qu’il allait s’endormir, sombrer dans un sommeil lénifiant, pour peu qu’il se laissât aller, qu’il s’abandonnât à la puissance de l’homme aux yeux verts.

C’était en quelque sorte une anesthésie télépathique que Coqdor voulait pratiquer. Il capta tout de suite dans le cerveau de l’homme, très las, très éprouvé, mais plein d’espoir :

— Je me remets entre vos mains.

L’Éridanais demeurait au hublot. Il regardait, dans l’aquarium formé par ce qui avait été la salle de séjour des astronautes d’Éridan, les formes assez sombres des hommes du Soleil transformés en hommes-grenouilles. Deux d’entre eux portaient le scaphandre à lui destiné.

La lampe portative de chacun d’eux faisait une petite étoile mobile, flottant entre deux eaux, jetant ses rayons tremblotants.

Enseveli dans ce cercueil invraisemblable, l’Éridanais voyait tout cela, et surtout, tout contre le hublot, les yeux verts incroyablement ardents de Bruno Coqdor.

Il ne vit bientôt plus que ces yeux. Puis tout sombra pour lui dans les abîmes de l’inconscient.

Coqdor le vit disparaître du hublot et pensa qu’il s’était effondré, terrassé par ses effluves mentaux.

— Lieutenant, dit-il dans le walkie-talkie, quand vous voudrez…

Il s’écarta de la porte.

Deux des hommes-grenouilles s’approchèrent, braquant leurs armes à rayon inframauve.

Deux traits de feu jaillirent et entamèrent la porte. Ce ne fut pas long. Par les interstices, au fur et à mesure que la flamme découpait, l’eau giclait déjà.

On n’avait plus le droit de manquer l’opération, car l’Eridanais eût été infailliblement condamné, le dernier compartiment devant être envahi par les eaux avant deux ou trois minutes.

La formidable pression fit d’ailleurs le reste du travail.

La porte céda en partie et un véritable maelström se forma. L’eau croulait comme dans un énorme entonnoir et les hommes-grenouilles devaient lutter pour tenir dans les remous.

L’eau broya finalement ce dernier obstacle. Deux autres cosmonautes se risquèrent dans l’entonnoir, amenant le scaphandre disponible.

Ils rejoignirent l’Éridanais dont le corps inerte tournoyait dans les ondes tumultueuses. Il n’était pas mort, cependant il ne respirait plus, Coqdor l’ayant mis en un véritable état de sommeil hypnotique. On lui fit enfiler le scaphandre puis, luttant, s’aidant mutuellement, se faisant la chaîne, le lieutenant Dorr, le chevalier et les autres hommes du Fulgurant extirpèrent le malheureux et s’arrachèrent eux-mêmes, non sans peine, à ce gouffre mouvant.

Cela, d’ailleurs, tendait à se stabiliser, la masse aqueuse achevant d’envahir le suprême refuge.

— Nous n’avons plus rien à faire ici, dit le lieutenant Dorr.

Ils avaient regagné le Fulgurant.

L’Éridanais avait été plongé dans un bain d’ondes réchauffantes, tandis que Coqdor, penché sur lui, libérait son cerveau de l’emprise psychique.

Pendant plusieurs heures, on l’avait soigné, dorloté.

Maintenant, il pouvait parler. Martinbras, entouré de ses officiers, commençait à l’interroger, en présence du chevalier que Râx avait retrouvé en manifestant bruyamment sa joie, sifflant longuement et cabriolant en battant l’air de ses ailes immenses.

Mais, au fur et à mesure que l’Éridanais parlait, s’exprimant dans ce code Spalax répandu d’un monde en l’autre pour favoriser les rapports entre Galaxiens, une certaine incrédulité, voire de la méfiance, s’inscrivait sur les visages des Solariens.

Mentait-il ? Ou, plus vraisemblablement, avait-il eu le cerveau dérangé par la catastrophe ?

Ce qu’il disait ne correspondait à rien de connu, ce qui n’est pas tellement surprenant à travers le cosmos, mais à rien de logique, rien de plausible, ce qui justifiait le scepticisme de Martinbras et des siens.

— Nous venions de la planète Ahx, située dans notre monde d’Éridan, et nous nous dirigions vers Algénib. Notre navire avait pour mission de se rapprocher le plus possible du monde polarien pour des expériences concernant la structure générale du Cosmos. Nos savants se basent d’ailleurs partiellement sur des travaux récemment révélés chez nous et dont les vôtres sont les auteurs puisque c’est de la planète Terre qu’on situe la Polaire comme étant le centre visuel du ciel. Cela les a aidés considérablement.

Zoa, tel était le nom de l’Éridanais, avait vivement intéressé ses interlocuteurs par ce préambule.

Ce n’était pas un savant, mais un de ces matelots spatiaux qui, dans toutes les constellations, subissent un entraînement particulier avant de participer aux grandes expéditions cosmiques, en même temps qu’ils font des études assez poussées.

Où cela s’était gâté, c’est quand Zoa, après avoir donné quelques précisions sur le navire, son équipage, et sa mission, avait abordé le sujet de la catastrophe.

— Nos radars avaient décelé un objet inconnu. Un météore de belle taille ? sans doute. Ce qui était surprenant, c’est que, visuellement, on ne pouvait le détecter. Il fallut mettre les contrôles en action. Quelle ne fut pas la surprise des spécialistes ! Ce bolide, ce corps errant dans le ciel, ce n’était pas du minerai. Ce n’était pas non plus un engin construit par la main des humanoïdes. Ce n’était que de l’eau, oui, Messieurs, de l’eau !

— De l’eau ? En plein vide, s’écria l’aspirant Max Taylor, un Américano-Terrien, bouillant et juvénile.

Martinbras le rappela à l’ordre.

Zoa eut un faible sourire :

— Je comprends ce jeune officier. C’était fou, c’était impossible… mais vrai. Le radar attesta que l’objet céleste se rapprochait de nous. L’inquiétude commençait à régner à bord. Nos Éridanais sont souvent superstitieux.

— Comme tous les cosmonautes de la Galaxie, murmura Coqdor.

— …Ils parlaient déjà de météore-fantôme. Notre commandant, et nos savants se mirent en colère. Les fantômes n’existent pas…

— Pourtant, fit observer le navigateur Wolfram, on y croit dans tous les mondes connus.

— Parce que, partout, les humanoïdes ont conscience de l’au-delà, dit le chevalier.

Impatienté, Martinbras déclara qu’on n’était pas là pour parler métaphysique et Zoa continua son récit :

— …Quand nous entrevîmes la chose, c’était trop tard. Qu’était-ce ? C’était immense, quatre ou cinq fois comme notre navire, informe, avec des lignes brisées, des pans tranchés net, des aspérités et des anfractuosités. Du moins, pouvions-nous croire – cela ne dura que une ou deux minutes tant nous en étions près – qu’il s’agissait d’un prisme immense, errant dans l’espace, et invisible sinon à très courte distance tant qu’il n’accrochait pas la lumière.

— Vous étiez loin de toute étoile ?

— Dans un gouffre de vide immense. Vous pourriez le constater, chers amis de la Terre. Mais je crois que, depuis la catastrophe, nous avons longuement dérivé…

Martinbras se promit de demander d’autres précisions sur le point approximatif de la rencontre et pria Zoa de poursuivre.

— Dire ce que nous avons observé ? Un prisme, ai-je dit ? Ou bien quoi ? Un objet de nature encore inconnue ? En approchant, nous avons décelé des éclairs, des étincelles fugaces, sans doute des rayons lumineux émis par les hublots de notre astronef et que ce cristal formidable décomposait et déroutait.

— C’était donc brillant ? demanda Max Taylor, toujours avide de savoir.

— Oui, ami terrien. Non pas luisant de nature, semblait-il, seulement réagissant à la lumière. Je vous redis que ces observations, je les ai faites pour mon propre compte et ai eu à peine le temps de communiquer avec mes coplanétriotes. Quelques mots lancés m’ont fait comprendre que les uns et les autres voyaient et enregistraient les mêmes symptômes que moi. J’ai entendu la voix du commandant qui hurlait des ordres.

Martinbras allait dire un mot mais il se tut.

Coqdor, sans avoir la peine de lire dans sa pensée, sut que le vieux routier des étoiles désapprouvait à retardement son collègue Éridanais.

Lui, Martinbras, eût donné plus tôt l’ordre que devait lancer le commandant du vaisseau d’Éridan.

— Il fallait s’écarter de la chose, reprit Zoa. Trop tard, hélas !… nous voulions en connaître la nature. Nous la voyions, vaguement translucide, impressionnante dans le vide, effrayante par ses formes tourmentées et ses gigantesques proportions. Et puis…

L’Éridanais eut un frisson. Il fit effort pour continuer, la gorge sèche :

— Je ne vous expliquerai pas ce qui s’est passé. Nous n’avons pu éviter la collision. Vous imaginez aisément la suite, la carène qui est enfoncée, la panique à bord, l’air qui disparaît, des hommes qui tombent asphyxiés, d’autres qui tentent de fuir, la mort de presque tout l’état-major. On cherche refuge dans les compartiments encore étanches. Bref, la chose était en quelque sorte encastrée dans l’astronef. On ne gouvernait plus et le monstrueux cristal nous emportait maintenant dans sa course à travers l’espace ; nous faisions bloc avec lui.

— Que s’est-il passé, ensuite ? demanda Dorr.

— Après, Lieutenant ? On a tenté de survivre. Mais c’était bien pis. Parce que l’eau commençait à envahir le navire. Oui, l’eau… Cette eau dont vous avez pu retrouver une bonne partie.

— Mais alors, mais alors, s’écria Taylor qui voulait comprendre.

Martinbras fronça le sourcil et Dorr poussa légèrement son jeune collègue du coude pour le faire taire.

— Parce que la chose fondait, dit Zoa, d’une voix maintenant fatiguée. Il fondait, cet iceberg, cette banquise, c’était de la glace. Un bloc formidable de glace, errant dans le ciel. En contact avec notre navire, il se réchauffait et, tout naturellement, alors que sa nature intrinsèque avait été conservée pendant le trajet – Dieu sait d’où il venait ! – il se liquéfiait, et la masse d’eau dégoulinait dans notre navire, envahissant tout, pesant sur les cloisons étanches, jusqu’à en faire éclater plusieurs.

Il se tut et son visage se crispa.

— Petit à petit, nos camarades disparurent, noyés. Noyés en plein ciel. Les cloisons cédaient. L’eau, il y en avait de plus en plus au fur et à mesure que l’iceberg fondait, crevait les parois et les portes, et faisait de nouvelles victimes.

Il était à bout de forces, après ce terrible récit.

— Je suis resté le dernier. J’attendais la mort. Et puis j’ai vu, comme dans un rêve, un visage humain, contre un hublot. Je…

Il faiblit et faillit s’évanouir.

Coqdor, en souriant, fit signe qu’il allait s’occuper de lui.

— Vous allez encore l’hypnotiser, Chevalier ? demanda le jeune Taylor.

— Non, boy. Je n’hypnotise que mes ennemis, car l’hypnose est une arme. J’aide psychiquement mes amis, ce qui n’est pas la même chose. En la circonstance, je pense que ce malheureux Zoa a plutôt besoin d’un réconfortant. Et je garde, dans mes bagages, une bouteille de bourbon, de l’Old Crow de la cuvée 2081, un excellent millésime. Cela vaudra mieux pour lui.

Un peu plus tard, tandis que Zoa reposait à l’infirmerie du bord, le commandant Martinbras, le lieutenant Dorr, le navigateur Wolfram discutaient avec Coqdor, qui leur avait fait goûter de son bourbon.

— Un iceberg dans le ciel, impossible ?

— Mille comètes, jurait Martinbras, je navigue depuis des années terriennes. Jamais je n’ai rencontré la moindre banquise dans l’espace, pas le moindre petit glaçon.

— Il serait bon, dit Wolfram, de pouvoir contrôler la dérive possible du navire sinistré. D’après Zoa, cela a duré des semaines terriennes, enfin, approximativement, d’après ce que j’ai cru comprendre.

— Nous étudierons, dit Dorr, les contrôles de l’Eridanais. Il y a, certes, des indications impossibles à comprendre pour nous, mais Zoa nous les traduira et nous pourrons ainsi estimer vaguement en quel point le ciel est dangereux comme un océan glacial.

— Si Zoa est capable de ces traductions, dit Martinbras.

— Douteriez-vous de lui, Commandant ?

— Non de sa bonne foi, mais de sa lucidité. Cette histoire d’iceberg est invraisemblable.

— Pourtant, je vous affirme, dit le chevalier, qu’il est parfaitement sincère. J’ai lu dans sa pensée, il dit vrai, j’en suis sûr.

— Alors vous croyez qu’une banquise…

— À entamé la carène de l’astronef puis, fondant à ce contact, a noyé l’intérieur du navire ? Oui, Commandant.

Martinbras grogna quelque chose où il était question de « tonnerre de la Grande Ourse » ou quelque chose d’approchant, et termina son Old Crow d’un seul coup, de fort méchante humeur.

Coqdor réfléchissait.

Il demanda, un peu plus tard, à entrer en contact avec la Terre. Il voulait parler à son ami de toujours, l’inspecteur Robin Muscat, de l’Interplan, la police interplanétaire.

Martinbras obtempéra à son désir.

De relais galactique en relais galactique, les divers postes, à une vitesse foudroyante, établirent un duplex avec Paris-sur-Terre.

Mais Coqdor apprit que Muscat était absent.

Il était parti faire une enquête. Une enquête qui, jusqu’à nouvel avis, ne concernait que la planète-patrie.

En Bourgogne, alors que c’était le plein été, deux jeunes gens, retrouvés frigorifiés, et très malades, affirmaient qu’une petite vallée avait été brusquement envahie par de la neige.

Et le chevalier Coqdor, ayant su cela, demeura rêveur.