FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 9 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre VII

 

Le Fulgurant fonçait dans le grand vide. Martinbras était soucieux et Coqdor ne l’était pas moins. Impossible, depuis des tours et des tours de cadran, de prendre le moindre message en sidéroradio et de savoir si ceux qu’on envoyait arrivaient à destination.

Aucun duplex n’avait été réalisé. Des sons vagues étaient encore parvenus pendant un moment, terriblement parasités, puis tout s’était tu.

Les cosmonautes avaient l’impression de naviguer comme naviguaient, au début du monde, les humanoïdes sur les océans de leurs planètes, chétifs, abandonnés, perdus.

Zoa allait mieux. Mais l’Eridanais, s’il manifestait une reconnaissance à la fois fervente et discrète à ses sauveteurs, redoutait, lui aussi, les suites du voyage.

Il ne semblait pas avoir tort. Les techniciens, qui, les uns et les autres, n’en étaient pas à leur première randonnée interstellaire, déclaraient n’avoir jamais constaté ce qu’on découvrait à présent.

Pourquoi l’astronef isolé semblait-il foncer, non plus dans les gouffres du rien, mais dans quelque chose qui ressemblait à de la brume, une brume légère, ténue, qui estompait les lointaines étoiles, qui plongeait les hommes et les machines, à l’intérieur du Fulgurant, dans des zones d’imprécis, des stagnances de vague.

On s’entendait mal, on se comprenait difficilement, les sons ne portant plus guère. Si bien que les caractères s’en ressentaient. Les humains s’irritaient, se disputaient, jusqu’à en venir aux mains, ou presque.

Coqdor dut ainsi intervenir entre Dorr et Taylor, qui se chamaillaient pour une question ridicule.

L’autorité de l’homme aux yeux verts calma les antagonistes. Ils reconnurent, mais avec lassitude, qu’ils avaient tort tous deux. Déjà, ils ne se souvenaient plus de la nature de leur dissension.

— J’ai mal entendu ce que Taylor me disait, je deviens sourd.

— Nous devenons tous sourds, il me semble.

— Et myopes, en attendant d’être aveugles !

— En attendant surtout, gronda le bouillant et juvénile Taylor, de devenir tous fous.

Coqdor, qui n’était pourtant pas porté sur l’alcool, les réconcilia devant un verre de bourbon 2081. Mais il eut un soupir. L’Old Crow était épuisé, cette fois.

— Si nous avons encore un coup dur, Chevalier, ce n’est pas comme cela que vous nous réconforterez, dit Taylor en riant.

— Le chevalier Coqdor a d’autres forces en lui, heureusement, fit remarquer le lieutenant Dorr.

— Je crois, ami, que nous en aurons besoin. Ne trouvez-vous pas qu’il fait froid ?

C’était vrai. Même dans le navire, parfaitement climatisé, le froid pénétrait.

Devant l’échec de tout sondage au radar et aux instruments assimilés Martinbras fit appel aux facultés exceptionnelles du chevalier de la Terre. L’homme aux yeux verts se détendit, se concentra et, fermant les paupières, laissa son esprit vagabonder dans les abîmes au fond desquels évoluait maintenant le navire du commandant Martinbras.

Comme tous les voyants, il ne distinguait pas avec précision. Seulement par éclairs, des visions fugaces et souvent mutilées.

Martinbras et les officiers, et aussi l’Eridanais, qui l’entouraient, le voyaient souffrir et Râx, le monstre familier, qui semblait toujours ressentir douloureusement les moindres affections de son maître, lui léchait les mains en le regardant tristement de ses yeux jaune d’or.

— … un gouffre de brume… le froid… Il fait froid, plus que le froid. Des banquises errantes… Un soleil… mais la lumière de ce soleil est froide.

Cette première expérience ne leur apprit évidemment pas grand-chose et Coqdor pensa s’être fatigué pour rien.

Aucun repère précis. Rien que ce soleil de pourpre dont les rayons engendraient le contraire de la chaleur, bien que normalement lumineux.

Le chevalier, de surcroît, s’étonnait et s’inquiétait de ne plus avoir de nouvelles de Muscat. La carence radio en était naturellement la cause. Où était l’inspecteur de l’Interplan ? Normalement, depuis son départ de Paris-sur-Terre, en tenant compte des divers relais à emprunter et des plongées subspatiales entrecoupées de randonnées à bord de navires non équipés pour de tels exploits, il aurait dû déjà se trouver dans la direction de la Polaire, comme le Fulgurant.

Cela tourmentait si bien Coqdor que, deux tours de cadran plus tard, alors qu’à bord tous grelottaient, y voyaient de plus en plus mal, et se plaignaient de ne plus s’entendre, ce qui créait une dangereuse psychose collective, Coqdor résolut de chercher de nouveau psychiquement ce qui se passait.

Martinbras, qui avait vu tant de choses à travers les étoiles, estimait quant à lui qu’on subissait un mirage spatial. Une sorte d’attaque d’ordre mental occasionnée par une force inconnue, peut-être semblable à celle qui jetait le froid sur les planètes. Pour lui, ce n’était pas réel mais uniquement phantasme créé dans le cerveau de chacun.

Coqdor, lui, s’isola un bon moment dans sa cabine, ne supportant près de lui que le seul et fidèle Râx. Mais le pstôr, avec sa petite âme de chien, fût-il un chien fantastique, ne le gênait guère et, au contraire, le réconfortait de l’amour brut qu’il lui portait.

Coqdor, étendu sur sa couchette, nu pour être dégagé de toute servitude, fit l’obscurité.

Longuement, il demeura ainsi. Puis il fixa sa pensée sur un seul personnage, son ami Robin Muscat.

Le chevalier avait, au cours des minutes précédentes, oublié volontairement où il était, tout ce qui se passait. Et l’astronef, et l’équipage, et le vide effrayant où ils évoluaient, et le monde. Tout. Rien qu’un seul être ne l’intéressait.

Jeté hors de lui-même, issant du Cosmos, il cherchait à entrer en contact avec une autre âme, en se dégageant du continuum espace-temps, d’ailleurs parfaitement arbitraire, que les humanoïdes croient les dominer alors qu’il n’existe que dans leur imagination, le monde étant, une fois pour toutes, si la création est évolutive.

Il fut, et se trouva bien d’être. Mais il ne se plongeait pas avec délices dans une solitude divine, il cherchait quelqu’un.

Et comme il avait la connaissance de ce quelqu’un, auquel l’attachait une amitié solide, il le trouva.

La pensée de Coqdor pénétra la pensée de Muscat.

Et Coqdor sut.

Ce qu’il apprit était effarant, mais correspondait à tout ce qui s’était passé depuis quelque temps à travers le monde.

Coqdor interrogea Muscat. Muscat ne pouvait lui répondre directement, ne possédant pas d’aussi prestigieuses facultés. Du moins était-il entraîné de longue date à laisser leur duplex mental s’établir. Il faisait, au maximum, le silence en lui. On sait qu’un cerveau au repos, en sommeil ou non, est encore un bouillonnement prodigieux de pensées, puisque toute la connaissance, fixée par l’entité-mémoire, demeure en lui. Du moins, Muscat se neutralisant au maximum laissait à Coqdor le soin de trouver dans les arcanes de lui-même ce qu’il avait besoin de savoir.

Quand ce fut fini, Coqdor, s’éveillant dans sa cabine, poussa un hurlement qui fit bondir Râx, lequel siffla furieusement en battant de ses ailes membraneuses.

Mais Coqdor ne perdait pas une seconde, ne prenait pas le temps de s’habiller. Il se ruait hors de la cabine, suivi du monstre ailé en plein désarroi, mais qui se refusait toujours à le quitter.

Martinbras était bien soucieux. Comme les autres, il y voyait mal et il n’entendait guère. De plus, il subissait, même dans sa combinaison de bord, le froid qui dominait de plus en plus.

Pourtant, lui et Dorr, avec lequel il conversait, furent ahuris de voir l’homme nu qui se précipitait vers eux. D’autres hommes du bord, mornes, désolés, effectuant leur service dans des conditions déplorables, furent eux aussi un peu sortis de leur torpeur en voyant le chevalier courir en semblable appareil !

Taylor courait après lui, criant d’une voix désespérée :

— Il est fou ! ça y est, nous le serons tous !

Mais Coqdor ignorait tout cela, il criait, et sa voix pourtant bien timbrée demeurait ténue :

— Commandant ! Je sais où est Muscat. Il faut le sauver, lui et ses compagnons…Mais attention ! l’ennemi nous guette, le soleil de glace…

— Chevalier, je vous en prie, calmez-vous.

Taylor arrivait en courant et jetait, sur les épaules de Coqdor, une cape de tenue de débarquement. Le chevalier le remercia à peine et s’en enveloppa, non sans poursuivre :

— J’ai pu le contacter : il est sur une banquise, avec ses compagnons. Ils dérivent dans l’espace…

Un demi-tour de cadran plus tard, le Fulgurant avait modifié sa route.

Coqdor avait réussi à se faire entendre et on admettait qu’il n’était pas dément.

Son intervention avait un peu secoué la morne désespérance qui régnait. Coqdor avait relaté ce qu’il avait lu dans le cerveau de Muscat, renseignements évidemment d’une très grande importance.

Tant bien que mal, on avait repéré, parmi les étoiles très pâles perdues dans cet espace de brume, celle qui correspondait au soleil de glace. Mais aussi, Coqdor se remettait au travail et, psychiquement, il allait guider les pilotes du bord en gardant un contact quasi permanent, et parfaitement épuisant, avec Muscat.

Un peu de chaleur passait dans le coeur des hommes, bien qu’ils fussent physiquement frigorifiés. Mais, disait Taylor, j’aime mieux cela, on verra l’ennemi, et on se battra, ça servira à quelque chose.

Le Fulgurant avait donc modifié sa direction. On avançait à peu près à l’aveuglette. Mais Martinbras faisait confiance à Coqdor.

Le chevalier aux yeux verts conduisit donc ainsi l’astronef pendant plusieurs millions de lieues. Enfin, les écrans de radars indiquèrent des objets vagues. On distingua une forme immense, de nature imprécise, mais sur laquelle il y avait trois petits points.

Coqdor n’hésita pas :

— C’est une banquise spatiale. Avec trois hommes dessus…

Les contrôles attestèrent. Zoa assura qu’à bord du vaisseau d’Éridan, c’était bien un tel phénomène qui s’était produit à l’approche du mystérieux glaçon qui avait causé la perte de l’expédition. Martinbras, en conséquence, redoubla de précautions.

Enfin, ils furent à portée. Martinbras refusa de risquer son navire et demanda des volontaires. Encore une fois, Dorr et le chevalier en furent. Taylor les accompagna et aussi l’Eridanais qui brûlait de se rendre utile.

Le petit commando, jeté en plein vide, souffrit beaucoup. La climatisation des scaphandres était impuissante à pallier le froid ambiant. Cependant, ils se rapprochaient de l’énorme iceberg.

Isolé, celui-ci dérivait mais ne semblait pas animé d’une force autonome. Ce n’était maintenant qu’un glaçon.

Cramponnés à lui, ou plutôt plaqués dessus par la force gravitationnelle ; trois hommes en scaphandre y gisaient, ne remuant guère, visiblement épuisés.

On les releva et, à travers les masques de dépolex, Coqdor eut la douce satisfaction d’apercevoir le visage de Muscat. Le policier de l’espace n’en pouvait plus, pas plus d’ailleurs que le Terrien et l’Albinos d’Azoara qui l’accompagnaient.

On les ramena à bord et, prudent, Martinbras fit désintégrer, à l’inframauve, la banquise spatiale. Il n’y eut aucune réaction, ce que Coqdor et le commandant purent craindre jusqu’au dernier moment.

Cependant, à l’infirmerie, on réconfortait, on soignait les trois rescapés. Muscat, reprenant un peu de forces, étreignit son ami Coqdor. Oxxa, toujours calme, remerciait posément les sauveurs et Jean-Loup éclatait une seconde fois en larmes.

Muscat lui promit une nouvelle paire de gifles, ce qui le calma. Puis, l’inspecteur interplanétaire raconta ce qui leur était arrivé.

Après l’écrasement de la soucoupe, ils avaient réussi à s’en sortir en se lançant dans le vide, du moins dans l’espace qui demeurait autour de l’engin enveloppé de toutes parts par les icebergs animés.

Ils avaient pris contact avec la surface d’un des grands glaçons. Là, épouvantés, ils avaient vu, systématiquement, les banquises écraser ce qui restait du petit astronef en resserrant leur étreinte, avec tant de précision qu’il était hors de doute que cela était voulu.

Ils avaient pu craindre le pire en voyant ensuite qu’on avait dû les repérer, car la banquise qui les portait se mettait à évoluer et se dirigeait vers une autre, de façon à les prendre, comme disait Jean-Loup malgré sa terreur, en sandwich.

Ils avaient voulu se lancer de nouveau dans le vide. Mais la route leur était coupée partout. Ils évoluaient comme des poissons affolés dans un aquarium d’horreur dont les parois se resserraient autour d’eux.

C’est alors qu’ils avaient revu le mystérieux essaim de neige, le cocon blanc vivant, lequel devait diriger les opérations.

Cette fois, ils n’avaient réfléchi ni les uns ni les autres. Instinctivement, tous trois avaient eu le réflexe d’Oxxa sur la petite planète gelée.

Ils braquaient les pistolets désintégrateurs.

Trois traits de feu détruisaient instantanément la chose mystérieuse.

Immédiatement, l’ordre inconnu qui menait les icebergs cessa de se manifester. La désagrégation de cette escadre d’un nouveau genre se produisit autour d’eux. Plus de mouvements autonomes, mais la dispersion de ces bolides de glace, qui s’en allaient, à la dérive, dans des azimuts variés.

— Si nous avions pu commencer par-là, regretta alors Muscat.

Mais il conseilla, par les walkies talkies, à ses compagnons, de ne pas demeurer perdus dans le vide. Mieux valait s’accrocher à une des banquises qui leur servirait au moins de support, plutôt que de se perdre dans le grand vide. Il lui semblait à présent, et il n’avait pas tort, que les glaces formidables, après la mort de l’essaim, n’étaient plus dangereuses.

Longuement, ils errèrent ainsi dans le vide, voyant s’éloigner les autres icebergs, et ce qui restait de leur soucoupe, un pauvre fragment de métal broyé.

Puis, Muscat avait senti, en son esprit, la visite de Coqdor. À partir de ce moment, bien qu’il fût très las, il avait espéré.

Le bolide de glace avait emporté trois corps de moins en moins vitaux jusqu’à la rencontre du Fulgurant.

On savait maintenant beaucoup de choses sur le mystère du soleil de glace. Mais comment le vaincre ? Il eût fallu détruire tous les essaims et ils semblaient légion dans la galaxie.

Martinbras, lui, n’avait d’autre souci que de sortir son navire de ces contrées périlleuses, où le son et la lumière s’estompaient si désagréablement. Il donnait des ordres en conséquence lorsque, par l’interphone du bord, Taylor, qui était officier de quart, hurla :

— Commandant, Commandant ! Chevalier ! Venez vite, l’ennemi est à bord !

Y voyant mal, entendant plus mal encore ; grelottants, engourdis, mais décidés à la lutte, tous s’apprêtèrent à faire face, sans comprendre exactement ce qui se passait…