FNA 0302 - Le soleil de glace

Maurice Limat · Chapitre 6 sur 16

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FNA 0302 - Le soleil de glace

Chapitre IV

 

 

Jean-Loup pensait à Catherine.

Du moins y pensa-t-il longuement pendant le début du grand voyage.

Muscat, expert en choses de l’espace, savait que, petit à petit, le jeune homme serait fasciné, absorbé par les grands mystères du vide. Oh, certes, il n’oublierait pas totalement celle qu’il considérait maintenant comme sa fiancée, une fiancée idéale, un peu mythique, surtout avec la formidable distance qui les séparait et augmentait à une vitesse vertigineuse.

Mais, comme tous ceux qui se lancent à travers la Galaxie, il serait bientôt un autre, pensait Muscat.

De relais en escale, d’astrobus en astronef de ligne, de canot spatial en soucoupe, ils franchirent ainsi des dizaines et des dizaines d’années de lumière.

Les autorités du Martervénux ne pouvaient tout de même pas mettre un navire spécial à la disposition du représentant de l’Interplan et de l’étudiant en sciences expérimentales auquel il avait pris fantaisie de l’accompagner. On leur favorisait le voyage jusqu’au Fulgurant, c’était déjà énorme et ils l’appréciaient à sa juste valeur.

Robin Muscat, chargé de mission, avait vu ce qu’il pouvait tirer de la présence de Jean-Loup, dans l’étude à laquelle il allait se livrer. Il était persuadé que, pour percer le mystère de ce froid spontané, la présence d’un expert, si jeune soit-il, ne serait pas inutile.

C’est sur un tel rapport qu’il avait obtenu un passeport céleste pour Jean-Loup. Maintenant, il ne regrettait pas ce geste car il avait gagné un compagnon agréable qui travaillait à ses côtés, l’aidant à classer ses notes sur les rapports parvenus de divers coins du monde, et apportant de précieux renseignements sur la façon de les étudier.

À deux reprises, le phénomène s’était manifesté de nouveau.

Pluie de glaçons géants sur une planète de la Balance, envahissement de l’hiver subit sur le monde de Koar, délicieux ensemble de planétoïdes tournant autour d’un soleil situé dans la constellation d’Hercule, et où, pratiquement, le froid était inconnu.

Les plongées subspatiales rapprochaient sans cesse Muscat et Jean-Loup des parages où croisait le Fulgurant.

Quand il ne travaillait pas avec Muscat, Jean-Loup s’attardait à contempler une photo en reliefcolor, une photo de Catherine, bien entendu.

Il rêvait sur le beau visage bien en chair, il l’imaginait dans le ruissellement des blés et des coquelicots.

Et puis, il revoyait le drame, il songeait à l’énigmatique essaim de flocons vivants, que Muscat soupçonnait fortement d’être le deus ex machina du bouleversement thermique spontané.

Au fur et à mesure qu’il s’éloignait de la Terre, cependant, il subissait l’emprise de cette vie vertigineuse. Muscat ne fut pas surpris de constater qu’il parlait moins de sa bien-aimée et que, petit à petit, il laissait ses regards aller plus longuement dans le grand vide, et délaissait un peu la photo en reliefcolor.

— L’envoûtement se produit… Que d’amours sont mortes, lorsqu’un des deux s’élance à travers l’espace, presque hors du temps…Il ne faudrait pas qu’il restât trop longtemps loin de la Terre…

Le spectacle sans cesse renouvelé, de l’immensité noire où flambaient les soleils bouleversait Jean-Loup. Son premier voyage Terre-Vénus-Terre était bien simple, eu égard à une telle randonnée.

— Vous aviez pris un astronef de banlieue, disait Muscat, maintenant, c’est la grande ligne.

— Malheureusement, disait Jean-Loup en riant, que de changements.

— Et nous finirons par un vrai tortillard. À notre dernière escale, il nous faudra rejoindre le Fulgurant par nos propres moyens.

— Et comment cela, Monsieur Muscat ? Plongerons-nous dans le vide ?

— Ce sera plus simple. Après le Centaure, Orion, Bételgeuse, Bellatrix, Cassiopée, et les dernières plongées subspatiales qui nous font franchir, en quelques secondes, des distances dont le chiffre vous fait frémir, nous arriverons à la dernière planète visitée par le Fulgurant. Un monde situé dans la direction polarienne. Là, nous fréterons un canot spatial, engagerons un pilote, et nous tenterons de retrouver le croiseur terrien dans l’espace.

— Diable, dit Jean-Loup, après être resté bouche bée pendant une demi-minute, alors que Muscat allumait une cigarette en riant, il me semble que c’est risqué…

— Mon jeune ami, il ne fallait pas venir.

— Mais je ne regrette rien. Je dis seulement…

— Que c’est risqué. C’est le mot. Mais nous devons retrouver le chevalier Coqdor, confronter nos points de vue et découvrir, si c’est possible, l’origine, et le point central, du mystère qui désole l’Univers…

— Bon. Mais rien ne prouve qu’il se trouve justement par-là.

— Si. J’ai au moins une présomption. Jusqu’alors, les phénomènes se sont produits dans diverses planètes : Terre, Lune, Phocca, Neptune, etc. La seule rencontre spatiale a été celle de l’astronef d’Éridan. Jusqu’à nouvel avis, elle peut être accidentelle, tandis que les autres…

Jean-Loup écoutait attentivement :

— Les autres, ne sont-ce pas des accidents aussi ?

— Ce qui vous est arrivé ? Et ces bombardements de planètes par un groupe d’icebergs ? Non, Jean-Loup. JE CROIS QUE CELA EST VOULU.

Jean-Loup bondit :

— Vous penseriez qu’une volonté ?…

— Pourquoi pas ? Ce n’est pas le hasard, croyez-moi. Quelqu’un, une entité, un être, un dieu ou un démon, tente quelque chose. Son pouvoir semble illimité en raison des distances formidables séparant les lieux où il attaque. Mais la rencontre fortuite d’un cosmonef et d’une banquise, ça, c’est peut-être involontaire…

— Et dans ce cas, vous penseriez que le centre du problème se trouve justement dans les régions voisines – avec la relativité spatiale – du lieu de la catastrophe du navire Éridanais ?

Muscat frappa sur l’épaule de Jean-Loup et lui offrit une cigarette :

— J’ai eu raison de vous emmener, garçon.

Il alla regarder par la grande baie de dépolex de l’astronef, rêva un instant devant les étoiles lointaines.

— Quelle nouvelle menace sur le monde ? Quelle force inconnue se manifeste encore ? Depuis que les hommes vont d’un monde en l’autre, des puissances se déchaînent. Nos ancêtres, rivés à leur sol, étaient sans doute plus tranquilles.

— Ne regrettons rien, s’écria Jean-Loup, enthousiaste. Le rôle de l’homme n’est-il pas de régner sur le Cosmos, pour lequel il a été créé ?

Muscat sourit et ne répondit pas.

Il aimait ces élans juvéniles et s’attachait à son poulain au fur et à mesure qu’il découvrait cette âme vibrante et sans fausse pensée.

Cependant venait le moment de quitter le dernier astronef de ligne.

On était encore bien loin de la Polaire, mais déjà Muscat était attendu sur la petite planète Azoara.

Les autorités l’accueillirent dignement, ainsi que son jeune compagnon, comme représentants de la Terre. Jean-Loup n’en revenait pas. Il avait entrevu, brièvement, à chaque escale, des mondes bleus, verts, pourpre, arides ou fertiles, richissimes ou désolés. Il avait découvert des hommes monstrueux ou semblables à des Pygmées, des races incroyablement diverses, des animaux et des plantes défiant toute imagination. Certes, comme tous les étudiants de son siècle, il avait des lumières de tout cela, mais il se devait d’avouer que l’illustre Claude Bernard avait bel et bien eu raison de dire que rien ne valait la méthode expérimentale.

Il sut aussi que, partout, les hommes étaient les hommes en dépit de grandes différences morphologiques.

Azoara était habitée par un peuple d’Albinos, civilisé quelques siècles plus tôt par une race très évoluée originaire de Sirius, et qui avait apporté la sapience et la technique.

Jean-Loup fit donc connaissance avec le pilote mis à leur disposition, un jeune Albinos – du moins sut-on qu’il était jeune car ils paraissaient se ressembler tous.

Grand, incroyablement mince, avec sa peau blanche, ses yeux rouges, ses cheveux incolores, il n’était vraiment pas beau. Pourtant, c’était encore un homme. Il parlait le spalax, que Jean-Loup avait quelque peu étudié à l’université de Paris-sur-Terre.

Il avait un nom compliqué, quelque chose comme Oxxalivayam, mais Muscat, pratique, proposa de l’appeler Oxxa, ce que Jean-Loup adopta aussitôt.

Un canot spatial, d’un modèle inconnu de Muscat qui avait cependant beaucoup bourlingué dans le Cosmos, s’enleva d’Azoara. C’était une création des ingénieurs de Sirius, capable, en dépit de ses petites dimensions, d’un rayon d’action d’autant plus illimité qu’il pouvait plonger subspatialement.

Les duplex avaient été établis le plus souvent possible avec le Fulgurant, si bien que Muscat put dire à Jean-Loup qu’il le présenterait avant vingt-quatre heures de cadran (le temps n’existant pratiquement plus en dehors des mesures des aiguilles) au chevalier Coqdor.

Malheureusement, quelques tours de cadran plus tard, Oxxa éprouva quelques difficultés pour rétablir le contact.

Si le canot spatial se comportait admirablement et avait déjà parcouru quelques millions de kilomètres depuis l’envol d’Azoara, le Fulgurant ne répondait absolument plus aux appels.

Muscat suggéra à Jean-Loup de mettre son nez dans les appareils de sidérotélé :

— Je ne sais pas si c’est absolument votre partie, mais…

— Nous avons un peu étudié la question, au cours de ces dernières années scolaires.

Jean-Loup, d’ailleurs, y perdit son latin et, comme disait Muscat, son spalax.

Les cosmonautes en vinrent à supposer que, depuis un moment, l’astronef du commandant Martinbras naviguait en plongée subspatiale.

Dans ce cas, rien d’étonnant à ce que les ondes radio ne puissent lui parvenir. Ce n’était d’ailleurs qu’une question de patience, les manœuvres de ce genre ne pouvant s’éterniser sans grand danger pour le navire et son équipage.

Cependant, l’Albinos guidait ses deux compagnons dans une direction qui prenait la Polaire pour axe. Par la suite, on verrait à modifier la route mais, pour cela, les indications transmises par le Fulgurant seraient indispensables. Comme on était encore loin des régions spatiales où évoluait le navire qui emportait Coqdor, Muscat estimait qu’on ne risquait rien en poursuivant la route à une allure qui approchait celle de la lumière.

L’homme de l’Interplan, bientôt, donna des signes d’inquiétude.

Le silence du Fulgurant l’inquiétait.

Silence qui se prolongeait. Jean-Loup était totalement saisi de vertige. Jusque-là, il avait navigué sur de grands navires de l’espace qui, à peu de chose près, rappelaient les paquebots qui évoluaient sur les océans de tous les mondes connus et à bord desquels la vie des passagers était des plus agréables.

Sur le canot, c’était autre chose.

Non seulement, en raison de l’étroitesse des lieux, se trouvait-on dans une ambiance bien plus militaire que touristique, mais encore l’étudiant en sciences expérimentales de l’université de Paris-sur-Terre pouvait-il constater combien les trois hommes se trouvaient perdus dans l’immensité cosmique.

On ne sentait plus la chaleur humaine de plusieurs dizaines ou plusieurs centaines d’humanoïdes, fussent-ils originaires des constellations les plus éloignées. On était là, tous les trois, sur ce malheureux petit engin qui, en dépit de ses grandes qualités techniques et de son vaste rayon d’action, n’en était pas moins qu’un petit fragment de métal lancé dans les vides effrayants séparant les étoiles les unes des autres.

Muscat, pourtant, ne l’avait pas leurré.

Dès le départ, il lui avait représenté ce qui l’attendait et quelles terreurs peuvent naître parfois chez les cosmonautes ainsi perdus.

Jean-Loup, encore sous le coup de l’étrange aventure de la vallée enneigée en plein été, stimulé par sa passion naissante pour Catherine, avait déclaré tout braver.

Maintenant, sa jeunesse reprenait le dessus. Peu expérimenté sur la vie, il éprouvait souvent des frissons désagréables en contemplant ces étendues – si le terme avait encore un sens – ce vide impressionnant autour du malheureux petit canot.

Il tentait d’évoquer Catherine, comme un antidote, un exorcisme contre l’envoûtement des gouffres insensés dans lesquels il s’était jeté.

Et l’image de la fille fraîche et saine fuyait, lui échappait. Son imagination ne projetait plus aucune image sur ce fond plus que noir où luisaient les joyaux des soleils, qui paraissaient immobiles et fixes comme des fanaux.

Le vagabondage de la pensée était en quelque sorte annihilé. On ne voyait pas plus avant, on ne voyait que cela. Ce vide, c’est-à-dire rien.

Le fond noir n’était qu’apparent et fuyait sans cesse. Jean-Loup avait froid au coeur en pensant qu’il n’y avait plus de limites devant lui et que ces soleils, il pouvait les dépasser comme il en avait déjà dépassé un certain nombre de millions depuis son envol de la Terre.

La peur commençait à l’étreindre.

Il ne disait rien. Il n’osait se confier à Muscat, bien qu’il eût découvert, sous le flegme apparent, sous le masque froid et souvent caustique du policier, un sens humain généreux et profond. Quant à l’Albinos Oxxa, encore qu’il ne fût nullement antipathique, Jean-Loup ne se voyait pas en train de lui parler intimement.

Oxxa, d’ailleurs, était assez peu émotif, semblait-il. Il se contentait de mener le canot avec conscience, ne dormant que quelques heures au cours desquelles Robin Muscat, familiarisé avec les choses de l’espace, prenait la direction en main, sous l’œil intéressé de Jean-Loup.

Ensuite, reposé, restauré, très calme, l’homme à la peau blafarde se remettait aux commandes. Il ne tardait pas à dire qu’on ne pouvait toujours pas joindre le Fulgurant et qu’on fonçait, sans savoir où on allait.

La Polaire était loin, à des milliards de lieues, bien qu’elle servît de point de repère. Alentour, il n’y avait rien. Du moins rien de connu.

Petit à petit, tout cela s’infiltrait en Jean-Loup. Oublié, Paris-sur-Terre, la famille, les amis, le monde vivant…Oubliée Catherine !

Oui, il en était là. Le vertige augmentait sans cesse. Un vertige lucide. Un sens du rien, du néant, du vide, de l’abstrait, du non-être, qu’aucun métaphysicien rhéteur n’aurait jamais pu lui inculquer du haut de sa chaire, avec de pompeux discours.

Il était perdu, isolé. Car il sentait bien que ses deux compagnons, s’ils gardaient leurs réflexions pour eux, devaient éprouver quelque chose d’analogue.

Jean-Loup voyait ce fond de ciel qui n’était rien et qui fuyait devant lui alors qu’il s’y enfonçait à vitesse insensée.

L’absurde de la situation, la carence des mots à exprimer les pensées, le néant même de ces pensées, l’étreignaient horriblement.

— Quelque chose ! Qu’il se passe quelque chose !

Il fut exaucé. Oxxa annonça, sur l’écran radar, l’approche d’un monde inconnu.

Jean-Loup sentit son cœur bondir de joie. Une planète, un refuge. Un sol où poser ses pas, et plus cette lancée dans l’immensité annihilante.

À l’œil nu, ils virent, un peu plus tard, un point brillant. Ce n’était pas un soleil, mais une petite planète. L’astre dont elle dépendait n’avait pas encore été situé par les cosmonautes, quand ils en furent assez proches.

Mais cette brillance intriguait Robin Muscat.

Bientôt, ses observations portèrent leurs fruits. Et il put déclarer à Jean-Loup et à Oxxa :

— Une planète de type terrien, philohumaine. Mais totalement recouverte d’une couche de glace, d’un amoncellement de banquises. Tout est gelé, alors que les contrôles attestent un sol fécond, une végétation luxuriante, la présence de vie animale et probablement humaine. Attendons-nous au pire. Je pense que ce monde est victime, comme plusieurs autres, d’une attaque du froid, de ce froid mystérieux et agissant, dont vous avez été le premier, Jean-Loup, à constater les effets.