[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 9
À la demande de l’abbé de Clairvaux, Louis VI, le grand-père de Philippe Auguste, avait offert une maison et une chapelle à deux chevaliers du Temple qui cherchaient à s’établir à Paris en revenant de Palestine.
Cette maison était voisine de l’église Saint-Gervais, dans un fief dépendant du roi et non du comte de Meulan. Les deux chevaliers avaient rapidement été rejoints par d’autres membres de l’ordre des Pauvres chevaliers du Christ, comme se nommaient les Templiers.
Si les Templiers étaient pieux, ils étaient aussi d’habiles commerçants. Riches, ils avaient acheté, ou reçu en donation, des maisons, des celliers, des granges et des moulins autour de Saint-Gervais. Quand le comte de Meulan, longtemps vassal du roi d’Angleterre, avait fait allégeance à la couronne de France, il avait abandonné au roi la haute justice du fief de Saint-Gervais et la tour du Pet au Diable. Le roi avait alors offert aux Templiers le grand donjon pour qu’ils en fassent un entrepôt. Comme ceux-ci possédaient leur propre port sur la Seine, devant leurs moulins, la rue du Chevet-Saint-Gervais était devenue la rue des Moulins du Temple pour ses habitants, car c’étaient principalement des chariots de l’ordre qui l’empruntaient pour se rendre du port à la tour du Pet au Diable et à la nouvelle commanderie de la Villeneuve.
Car le roi avait aussi offert à l’ordre des Pauvres chevaliers du Christ un immense domaine au nord de Saint-Merry, un endroit marécageux le long d’un ancien bras de la Seine qu’on appela très vite les marais du Temple. En lisière du bourg Thibourg, ce fief englobait une partie du Beau bourg, appelé ainsi à cause des femmes qui s’y prostituaient. Les Templiers y avaient entrepris des travaux d’assainissement et construit une chapelle en rotonde ayant la forme de celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem, ainsi qu’une imposante tour carrée à trois étages renforcée à chacun de ses angles par
d’imposants contre-forts{34}. Ces constructions avaient été entourées d’un rempart avec une porte unique protégée par un pont-levis. Dans l’enceinte, on avait construit de nouveaux entrepôts, une cuisine, un réfectoire, un colombier, des maisons pour les frères et les chevaliers et une écurie.
C’était devenu une petite ville, aussi l’avait-on nommée la
Villeneuve du Temple{35}. En cette année 1199, la confiance du roi de France envers les Templiers n’avait pas décliné puisque c’est dans la tour carrée de la Villeneuve que le roi laissait le trésor royal. D’ailleurs, c’était un Templier, frère Haimard, qui était chargé des finances royales.
Albert de Malvoisin, commandeur du Temple de Londres, et Lucas de Beaumanoir, grand maître de l’ordre en Angleterre, avaient comploté avec Maurice de Bracy et Philippe de Malvoisin, compagnons du prince Jean, pour écarter Richard Cœur de Lion du trône. Mais ils avaient sous-estimé le roi d’Angleterre et le prince Jean, qui n’avait pas pour habitude de défendre ses amis, les avait abandonnés. Comme Richard ne voulait pas punir son frère, qu’il savait faible et influençable, il avait préféré « battre le chien devant le lion », comme on disait alors, c’est-à-dire châtier les amis et les conseillers de Jean, jugeant que cela lui servirait de leçon.
Philippe de Malvoisin avait été condamné à mort et exécuté et Maurice de Bracy avait été exilé en France, où il avait fait allégeance à Philippe Auguste. Tous les Templiers ayant participé au complot avaient été arrêtés. Si la plupart avaient été exécutés, Lucas de Beaumanoir et Albert de Malvoisin avaient sauvé leur tête, car Richard Cœur de Lion avait cédé aux pressions de l’Église. Ils avaient cependant été exilés d’Angleterre et rejoint Bracy en France.
À Paris, Albert de Malvoisin et Lucas de Beaumanoir avaient demandé l’hospitalité au précepteur de France qui dirigeait l’ordre des Pauvres chevaliers du Christ. C’était une situation délicate pour les Templiers français qui ne voulaient pas se mêler de la querelle entre les frères Plantagenêt. Néanmoins, les deux exilés étaient des membres éminents de l’ordre et avaient droit à des égards. C’est frère Haimard, le Templier chargé des finances royales, qui avait suggéré à Gilbert Hérail, Grand précepteur de France et depuis peu grand maître du Temple, de confier à Lucas de Beaumanoir l’administration de la censive du Temple à Saint-Gervais.
La censive délimitait l’étendue des terres d’un fief seigneurial. Dans l’espace de la censive, le seigneur possédait un droit de justice, percevait un cens des tenanciers qui détenaient la terre ou les édifices, et recevait un droit lors de la vente des biens. La censive du Temple était une mosaïque de parcelles allant de la Seine jusqu’à la Villeneuve, et celles autour de Saint-Gervais constituaient un apanage honorable qui permettait aussi de justifier que les nouveaux venus ne logent pas dans la Villeneuve et ne participent pas aux chapitres de la commanderie de Paris.
Dans cet apanage, Lucas de Beaumanoir avait reçu le manoir du Temple, une vieille forteresse féodale située près du port, à l’angle de la rue de la Mortellerie et du Monceau-Saint-Gervais. Quant à Malvoisin, comme commandeur, il avait été nommé receveur des moulins du Temple, une charge importante, car l’un des principaux revenus de l’ordre à Paris provenait des cinq moulins autour de Saint-Gervais : trois flottant sur un ponton devant la place de Grève, l’un sous le Grand pont et un dernier vers le Palais.
Un an avant le début de notre histoire, Maurice de Bracy, qui logeait dans une maison de la rue de la Vieille-Draperie, non loin du Palais, avait reçu la visite d’Étienne de Dinant, un chevalier normand proche du prince Jean. Si proche même qu’on disait qu’il en était l’âme damnée.
Dinant était un jeune homme blond aux yeux clairs, très affecté dans son comportement et sa façon de s’habiller. Il s’était présenté chez Bracy avec une fine cotte de mailles recouverte d’une de ces chasubles qu’on appelait des dalmatiques. La sienne, sans manches, était en fine soie brodée d’un décor d’animaux sauvages et doublée de fourrure précieuse. Serrée à la taille par un baudrier d’argent où pendait une courte épée à la poignée dorée, elle descendait jusqu’à ses genoux.
Le comte de Mortain voulait renouer avec lui, avait-il dit à Maurice de Bracy. Le chevalier en exil avait été flatté jusqu’à ce
É
qu’Étienne de Dinant lui fasse comprendre que le prince exigeait d’abord une faveur.
— Vous êtes un proche de Philippe Auguste, avait-il dit.
— En effet, je rencontre le roi souvent quand il est à Paris, avait remarqué Bracy avec suffisance.
Il n’avait pas ajouté que le roi ne lui demandait jamais de l’accompagner chasser à Vincennes et qu’il se morfondait généralement dans la capitale.
— Philippe a été l’allié de notre prince, vous le savez, mais il ne l’est plus, car il s’est comporté avec une incroyable fourberie.
Bracy avait opiné, bien que la réalité fût fort différente : le fourbe ayant été le prince Jean !
— Notre prince n’a qu’un désir : que le Diable emporte le roi de France. Mais Philippe a une robuste santé, et ne s’engage jamais imprudemment dans les batailles. De surcroît, on m’a dit qu’il est toujours bien protégé par une troupe d’hommes portant massues.
— En effet, c’est un lieutenant du seigneur de Cadoc qui assure sa garde quand il est au Palais.
— Un homme aussi adroit que vous pourrait surmonter ces difficultés.
À ces paroles ambiguës, l’ancien favori avait deviné ce que lui demandait le prince Jean.
— C’est impossible... J’ai prêté hommage, avait-il bredouillé.
Un sourire flottant sur ses lèvres, Étienne de Dinant avait ostensiblement examiné la tenue de son interlocuteur : un manteau dont les riches fourrures étaient mitées, une ceinture brodée dont quelques ornements d’or manquaient, des gants percés, des chausses de soie ternies et reprisées.
— Le prince Jean me disait que lorsque vous étiez à sa cour, vous étiez un de ses plus élégants chevaliers, avait-il fait avec un brin d’étonnement. Les plus belles femmes se jetaient à vos pieds, tant elles adoraient vos cheveux bouclés et votre noble maintien.
Bracy avait passé la main dans ses cheveux ternes et dégarnis qu’il n’avait plus les moyens de faire boucler.
— Si Philippe venait à disparaître, vous retrouveriez votre fortune auprès du prince Jean.
— Le roi Richard s’y opposerait... J’ai été chassé... avait juste lâché Bracy dans un souffle.
— Richard ne se ménage pas dans les batailles. Imaginez qu’il soit blessé, ou pire... Philippe ayant disparu, notre bien aimé prince pourrait bien devenir roi de France et d’Angleterre. Je n’ose concevoir la puissance et la richesse d’un homme tel que vous près de lui... Évidemment, le roi Richard reste un obstacle... reconnut Dinant avec une moue de perplexité. Il a cependant tellement d’ennemis...
Maurice de Bracy avait alors compris ce qu’on attendait de lui. Ce n’était pas seulement le roi de France que Jean lui proposait d’occire, mais aussi son frère Richard ! Il avait répondu plus sèchement :
— Le Cœur de Lion m’a vaincu et m’a laissé la vie, noble sire de Dinant. Il est vrai qu’il m’a éloigné de sa présence, qu’il a refusé mon hommage et que je ne lui dois donc ni amitié ni allégeance, mais je ne lèverai jamais la main sur lui.
— Qui parle de cela ? s’était offusqué Étienne de Dinant en haussant le ton. Je ne vous demande rien, et un seigneur normand comme vous n’a pas besoin de justifier sa conduite.
L’âme damnée du prince Jean était restée un instant silencieux en examinant les ongles de sa main gauche dont il avait retiré un gant.,
— Je crois pourtant savoir que Lucas de Beaumanoir et Albert de Malvoisin n’éprouvent pas les mêmes tourments que vous au sujet de Richard. Ce sont vos amis. Et si vous leur en parliez ? Si Richard venait à nous quitter, ce que je ne souhaite nullement, ils retrouveraient bien sûr leurs charges et leurs honneurs en Angleterre, songez-y... et qu’ils y songent. Je loge dans la même rue que vous, à l’auberge des Trois Canettes. S’ils le désirent, nous poumons en discuter.
Après le départ d’Étienne de Dinant, Maurice de Bracy était resté longuement à méditer, submergé par une vague de sentiments contradictoires, mélange de scrupules, de loyauté, d’ambition et de cupidité. Finalement, jugeant qu’une discussion n’engageait à rien, il s’était rendu au manoir du Temple.
Il avait trouvé Malvoisin et Beaumanoir en train d’examiner les comptes des moulins et leur avait fait part, sans pudeur ni détour, de l’infâme proposition de Dinant.
Les trois hommes étaient de caractères fort différents et ne s’appréciaient guère quand ils étaient en Angleterre, mais l’exil avec resserré leurs relations. Albert de Malvoisin avait écouté le sire de Bracy sans cacher son intérêt. Si le commandeur parvenait à dissimuler ses mœurs dissolues aux autres Templiers, il n’en était pas moins un homme dépravé qui souffrait de ne pouvoir satisfaire ses besoins de luxure par manque d’argent. Les gages que lui versait le Temple étaient certes importants, mais insuffisants à ses yeux. S’il l’avait pu, il aurait détourné une partie des revenus des moulins, mais c’était impossible tant les contrôles du receveur général de la Villeneuve étaient minutieux, et aussi parce que Beaumanoir, qui connaissait ses vices, le surveillait.
— C’est notre chance, et il faut la saisir, avait-il décidé sans hésiter.
Maurice de Bracy s’était tourné vers le grand maître dont il voulait surtout connaître la réponse.
Maigre et ascétique, possédé par un orgueil démesuré, Lucas de Beaumanoir avait l’absolue certitude d’avoir été choisi par Dieu pour imposer la foi. Croisé, il avait été un guerrier valeureux, bien que fanatique, et l’accession à la charge de grand maître de l’ordre en Angleterre avait comblé son besoin de puissance. Pourtant, désormais, son cœur était plein d’aigreur, car s’il méprisait la richesse, il souffrait de ne pas être traité selon son rang par le précepteur de France qui ne le conviait jamais aux réunions de l’ordre.
Ayant écouté Bracy, Beaumanoir était resté un moment indécis. Il méprisait le débauché Malvoisin et il lui répugnait de se compromettre avec lui. Quant à Bracy, il l’avait toujours trouvé pusillanime et superficiel. Depuis qu’il était en France, Bracy avait été incapable d’obtenir la confiance de Philippe Auguste ni de se tailler un fief par une action d’éclat. Mais Beaumanoir haïssait encore plus Richard Plantagenêt, cause de sa ruine. Pour se venger, il était prêt à surmonter bien des réticences.
— Dites à Dinant que je vais y réfléchir, bien que je ne voie aucun moyen d’y parvenir. Pensez-vous être capable de vous attaquer à Philippe, Bracy ?
— Le roi est mon suzerain, avait prudemment répondu l’Anglais.
— Pour l’instant, cette discussion est donc oiseuse, avait conclu Beaumanoir.
Bracy parti, Malvoisin était retourné dans sa chambre pour s’installer devant une des fenêtres ouvertes sur la rue du Chevet-Saint-Gervais. Appuyé contre le dormant, bercé par le brouhaha incessant de cette rue qui irriguait la circulation entre le port du Temple et les celliers de l’ordre, Albert de Malvoisin avait laissé son esprit vagabonder.
Dinant avait raison, la disparition de Richard et de Philippe provoquerait sans doute l’arrivée du prince Jean sur les trônes de France et d’Angleterre, puisque le fils de Philippe n’avait que douze ans. Si cela arrivait, il pourrait retrouver sa fortune. Il aurait à nouveau des serviteurs, des esclaves et des châteaux. Les femmes tomberaient dans ses bras et il n’aurait plus besoin de ces bordelières qu’il faisait chercher sur le port.
Une idée lui avait même traversé l’esprit : le prince Jean était un faible. Bracy et son malheureux frère Maurice l’avaient dominé dans le passé, alors pourquoi pas lui ? S’il faisait disparaître Philippe et Richard, les deux obstacles qui se dressaient devant le prince Jean pour qu’il accède au trône, pourquoi ne deviendrait-il pas son favori ? Et si Jean tombait à son tour, pourquoi ne serait-il pas le nouveau roi ? Cette perspective fabuleuse, éblouissante, l’avait fait chanceler un instant avant qu’il ne revienne à la réalité.
Comment faire disparaître Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste ?
Au moment où Robert de Locksley suivait Gilles de Corbeil à Saint-Victor, Lucas de Beaumanoir recevait Étienne de Dinant dans le manoir du Temple, en présence d’Albert de Malvoisin et de Maurice de Bracy.
Debout, en grand manteau blanc avec la croix rouge à huit branches sur l’épaule, affichant un visage noble et sévère, l’ancien grand maître d’Angleterre forçait si bien le respect que même l’âme damnée du prince Jean s’inclina devant lui, impressionné par sa prestance.
— J’arrive d’Angleterre, noble grand maître, et j’amène avec moi celui que le commandeur de Malvoisin m’a demandé d’aller chercher.
Malvoisin, vêtu d’un pourpoint doublé de peau d’agneau, eut un sourire satisfait, bien qu’un peu hagard, car, depuis qu’il était rentré de Limoges, il fêtait la mort de Richard et son visage sanguin n’avait jamais été aussi cramoisi. Près de lui, Maurice de Bracy, fraîchement rasé, en robe de velours vert serrée par une large ceinture soutenant sa lourde épée à la poignée tissée, était coiffé d’une toque de drap garnie d’une épingle d’or représentant saint Michel foulant aux pieds le prince du mal.
Un serviteur entra, portant un cruchon de vin de Montmartre, des coupes, de petits gâteaux et des confitures. Il servit les quatre hommes avant de se retirer.
— Votre homme est dans la cour, reprit Dinant. Vous savez que vous aurez moins à faire, mes amis, puisque le roi Richard est mort d’un carreau d’arbalète...
— Nous le savons d’autant plus que nous arrivons tous trois de Limoges. La veille de la venue du roi d’Angleterre, j’étais à Châlus où j’ai donné un flacon au chevalier qui défendait le château. Plus tard, c’est lui qui a tiré sur Richard Cœur de Lion une flèche empoisonnée, annonça dédaigneusement Beaumanoir.
— Seriez-vous pour quelque chose dans ... balbutia Dinant, stupéfait.
— J’ai fait ce à quoi je m’étais engagé. Si le roi Jean souhaite en savoir plus, je lui donnerai tous les détails qu’il souhaite.
— Nous espérons qu’il n’oubliera pas sa promesse, ajouta Malvoisin, le regard vitreux après avoir vidé une coupe de vin.
— Vous connaissez tous la loyauté de Jean, les rassura Dinant sans sourire (car chacun dans la pièce savait à quel point le nouveau roi était lâche et fourbe). Je retourne sur l’heure à Rouen annoncer vos exploits à mon roi et je ne doute pas qu’il vous fasse parvenir une récompense royale. Mais, en ce qui concerne Philippe...
— Nous nous en occupons aussi, promit Malvoisin en levant la main droite. Pour l’instant, c’est tout ce que vous avez besoin de savoir.
— En effet... J’ai appris autre chose à Rouen. Un seigneur anglais qui accompagnait la reine Aliénor, et qui était présent à Châlus lors de la mort de Richard, a volé là-bas une statuette d’or. Le prince Jean offre cinq cents sous d’or pour qui le retrouvera.
— C’est la besogne d’un prévôt ! laissa tomber Beaumanoir avec un regard méprisant.
— Peut-être, mais l’homme serait à Paris et je crois que vous le connaissez. Si vous croisiez sa route, ce serait une récompense vite gagnée.
— Qui est-ce ? demanda Malvoisin, intrigué.
— Robert de Locksley, comte de Huntington. Il avait été déclaré hors-la-loi par Jean, mais Richard lui avait pardonné. Ce félon a fait preuve de reconnaissance en dépouillant son roi après sa mort !
— Par Saint Georges, je le connais en effet ! C’est un frelon ! s’exclama Bracy.
— Un frelon ?
— Un démon incarné, si vous préférez ! Le pendard courait les bois de Sherwood avec une bande de drôles plus redoutables que des bourdons ! Leurs dards faisaient mouche à tous les coups. Quand Richard est rentré en Angleterre, Locksley lui a rendu hommage. C’est lui et sa bande qui ont pris et brûlé le château où je me trouvais ! C’est pour récompense de ses services que Richard lui a rendu ses titres, et c’est à cause de lui que Richard m’a chassé !
— C’est intéressant ! dit Beaumanoir après un instant de réflexion. Le connaissez-vous aussi, Malvoisin ?
— Je l’ai rencontré une fois à Sherwood, répondit le Templier qui avait encore un souvenir cuisant de la façon dont le voleur et sa bande l’avaient dépouillé.
— Vous avez donc quelques comptes personnels à régler avec lui, remarqua Dinant dans un sourire perfide.
N’ayant rien d’autre à dire, il termina son gobelet et prit congé. Les trois hommes restèrent ensemble.
— Récupérer la statue d’or serait bien utile à mes finances, suggéra Malvoisin en voyant le grand maître silencieux après le départ de Dinant.
— Ce n’est pas à cela que je pensais, mais à notre entreprise, laissa tomber Beaumanoir avec condescendance. Dinant vient de nous amener le meilleur archer d’Angleterre, mais pour éviter toute enquête après qu’il ait tiré sur le roi de France, il serait souhaitable que le prévôt de Paris découvre rapidement le coupable.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Bracy, brusquement livide.
— Il suffirait de livrer nous-mêmes le coupable, expliqua Beaumanoir avec un sourire méprisant devant la crainte du chevalier. Un félon, voleur et fin tireur à l’arc ferait l’affaire...
— Robert de Locksley ! s’exclama Malvoisin.
— Exactement.
— Mais pour ça, il faudrait savoir où il est.
— Vous le connaissez tous les deux, visitez les hostelleries et renseignez-vous ! C’est bien le diable si vous ne le trouvez pas.
— Je commencerai demain, approuva Bracy. Mais pourriez-vous m’en dire plus sur la façon dont votre archer va s’y prendre ? Quel sera mon rôle ? Le roi est à Vincennes, votre archer va-t-il lui tirer dessus durant une chasse ?
— À dire vrai, je n’ai encore songé à rien, Bracy, répondit Lucas de Beaumanoir, embarrassé. Nous avons le temps d’y penser et j’aurai besoin de vos conseils. Je voulais d’ailleurs vous proposer de vous installer au manoir. Nous pourrions ainsi préparer plus facilement notre entreprise.
— Ce serait avec reconnaissance, noble grand maître ! répondit Malvoisin qui voyait tout l’intérêt d’être ainsi logé et nourri aux frais des Templiers.
— Faites donc venir vos affaires, il y a un logis libre au deuxième étage.
Quand il fut parti, Beaumanoir proposa à Malvoisin :
— Maintenant que nous sommes seuls, parlons à Hubert.
Ils firent monter le garde-chasse. C’était un homme vigoureux, bien découplé, d’une cinquantaine d’années, mais aux cheveux courts encore bien noirs. Il avait un visage carré aux lèvres légèrement dédaigneuses, un front haut et des yeux vifs. Il tenait un arc d’if de sept pieds et portait un carquois sur l’épaule.
Il salua respectueusement Malvoisin, puis s’agenouilla devant l’ancien grand maître du Temple.
— C’est donc toi, Hubert, dit Beaumanoir. On m’a dit qu’il n’y a pas meilleur archer en Angleterre.
— Un homme ne peut faire que de son mieux, seigneur, répliqua Hubert.
— En effet. Je t’ai fait venir, car je t’ai choisi pour sauver la couronne de notre roi.
— Moi ? s’étonna le garde-chasse.
— Toi ! Le roi de France bafoue depuis des années les droits du léopard d’Angleterre. Maintenant que Richard n’est plus, Philippe Auguste va s’attaquer à notre bon roi Jean et cherchera à le vaincre par une de ses félonies que seul le Diable peut lui souffler. Que Dieu nous en garde, car nous deviendrions alors ses sujets.
— Dieu nous en garde ! répéta Hubert en se signant.
— Dieu et toi ! laissa tomber Beaumanoir. Nous te dirons dans quelques jours comment tu peux sauver le royaume. Maintenant, va te reposer. Le sire de Malvoisin te montrera ta chambre, au deuxième étage.
Dans l’après-midi de ce même jour, quatre cavaliers franchirent le Petit pont. Si l’un portait haubert, les autres étaient en broigne maclée. Tous avaient un casque conique à nasal. Celui en haubert avait des éperons de chevalier et portait une grande épée de taille. Les trois autres présentaient un aspect tout autant redoutable. Le plus petit, avec une épaisse moustache, avait une courte épée et un tranchoir ainsi qu’une fine lame à écorcher pendue en travers de la poitrine. Le plus grand, s’il n’avait qu’une miséricorde à la taille, transportait une hache et une longue masse à pointe attachée à sa selle. La peau du visage du dernier, une véritable brute, ressemblait à du cuir bouilli. Celui-là portait un fléau d’armes et une masse était attachée à sa selle. Tous avaient aussi des rondaches ferrées.
Dans l’île, ne sachant où aller, ils prirent la nouvelle rue Notre-Dame et s’adressèrent à un mendiant devant l’église Sainte-Geneviève-la-Petite.
— On cherche une auberge tranquille, compaing, pas chère, mais où le vin n’est pas de la lavasse.
Le miséreux les dévisagea avec inquiétude. Celui qui lui avait parlé n’avait plus qu’un œil. Il n’avait pas l’air commode, pas plus d’ailleurs que ses compagnons. L’un d’eux, édenté, n’avait que deux doigts à une main. L’autre avait un grand tranchoir à la lame ébréchée. C’étaient des soldats de fortune, des soudards capables de lui fendre la tête pour s’amuser, s’il ne leur donnait pas satisfaction.
— Je peux vous conduire à la meilleure, seigneur, répondit-il.
Ils le suivirent par un dédale de rues jusqu’à une maison en encorbellement avec trois cannes blanches peintes sur la façade. La rue était sombre, étroite et tranquille, même si elle puait la crotte.
— C’est la taverne des Trois Canettes, seigneur. La meilleure table de Paris et les chambres sont propres.
Le borgnat considéra un instant la façade. Une treille grimpait jusqu’à l’étage et une bonne odeur de volaille rôtie couvrait presque celle des excréments.
— Simon, va voir ! lança-t-il.
L’un des hommes sauta au sol, entra et revint rapidement.
— On peut avoir la grande chambre de l’étage, et il y a une écurie derrière.
L’homme à l’épée jeta une obole de cuivre à leur guide. Elle tomba dans la boue où le miséreux la ramassa.
C’est autour d’une oie rôtie que les quatre hommes discutèrent de ce qu’ils allaient faire. Aucun d’eux n’avait connu une ville si grande, mais ils n’osaient l’avouer. Comment retrouver ceux qu’ils cherchaient ?
— Demain dimanche, après la messe, chacun partira de son côté, décida le borgne. Nous visiterons toutes les rues de cette île et c’est bien le diable si l’un de nous ne croise pas Locksley ou le musard.
— Et s’ils sont dans une auberge sur l’autre rive que nous avons traversée ?
— L’aubergiste m’a dit qu’il y avait aussi des maisons sur la rive droite. Il y aurait deux gros bourgs : Saint-Germain-l’Auxerrois et Saint-Gervais, ainsi que de petits villages.
— Pourquoi Locksley serait-il allé là-bas ? répliqua le chef en haussant les épaules pour cacher son inquiétude.
OceanofPDF.com