[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 25
En bas de la rue du Chevet-Saint-Gervais, le manoir du Temple était une massive forteresse rectangulaire dans laquelle on pénétrait par un sombre passage voûté fermé par des herses et un portail à double battant aux larges pentures de fer. À l’intérieur, une étroite cour s’étendait sur toute la longueur et desservait, de part et d’autre du passage voûté, écurie, grange, échansonnerie et toutes sortes de celliers où étaient entreposés nourriture, vins et marchandises.
En face se déployait la grande salle, une longue pièce voûtée en arcs d’ogive qui se terminait par une chapelle. À droite, un escalier carré à claire-voie desservait l’étage où se situaient les appartements du grand maître Lucas de Beaumanoir, du commandeur Malvoisin et les chambres des chevaliers, servants et sergents du Temple. Le second étage était réservé aux serviteurs qui y avaient leurs galetas. Dans la cour se trouvaient aussi les fours où les queux, sauciers et panetiers faisaient cuire les rots, les potages et les pains.
Comme convenu, Guilhem vint le vendredi après-midi avec Bartolomeo pour examiner la grande salle afin d’y préparer leur spectacle. Une double table serait dressée sur toute la longueur de la pièce, expliqua le chambellan attaché au grand maître, et ils joueraient au milieu.
— Nous avons besoin de sortir et d’entrer souvent, pour nous changer, expliqua Guilhem.
— Ce sera aisé. Vous voyez la petite porte à l’autre bout de la salle ? Elle permet d’accéder à un escalier en colimaçon qui dessert les chambres. Vous n’aurez qu’à vous installer sur les marches.
Guilhem jeta un regard satisfait à Bartolomeo. Cette disposition leur convenait parfaitement puisqu’ils pourraient, à tour de rôle, monter dans les étages.
— Qui assistera au spectacle, noble chambellan ?
— Tout le monde ! Le Templier énuméra sur ses doigts : le commandeur des chevaliers, le gonfalonier et les écuyers, les chevaliers, le chapelain, les aumôniers et les clercs, le clerc procureur et enfin les serviteurs laïques, les valets et les vilains de l’ordre. Les seuls absents seront les gardes qui resteront dans les galeries et la cour.
— Nous essaierons de bien les distraire, assura Guilhem.
Ils parlèrent un instant de leurs gages, le chambellan promettant six deniers d’argent que Guilhem accepta sans barguigner.
Comme les jours précédents, Guilhem et Bartolomeo raccompagnèrent Anna Maria chez Geoffroi le tavemier où ils trouvèrent Amaury en compagnie de Locksley.
Le fils du tisserand se déplaçait difficilement, mais il avait tenu à venir comme il l’avait promis. En sayon court, avec des braies et des chaussures à courroies croisées, il portait un chaperon de pèlerin de couleur verte sous lequel il dissimulait son visage. Guilhem lui proposa qu’ils se rendent sans tarder dans la rue Putigneux. •
Il avait déjà repéré quelques fenêtres qui auraient convenu, mais à mesure qu’il les désignait à Amaury, celui-ci avouait ne pas en connaître les occupants. Par chance, le garçon avait fréquenté la bagasse qui vivait avec sa mère dans le galetas de la dernière fenêtre. Après une brève discussion, les deux femmes acceptèrent de laisser leur bouge jusqu’à la Saint-Jean contre un denier d’argent. Quand elles eurent quitté les lieux, Guilhem ouvrit la fenêtre pour évaluer l’angle de tir. La chambre était assez éloignée du manoir et celui-ci était en partie masqué par un encorbellement. Ce n’était pas le meilleur endroit. Si les Templiers et Bracy sortaient ensemble, Locksley ne pourrait les atteindre à coup sûr que s’ils remontaient vers l’église Saint-Gervais.
Avant d’aller chercher son ami pour qu’il prenne possession des lieux, Guilhem raccompagna Amaury rue des Rosiers en passant par la porte Baudoyer. Rassuré par sa présence, et comme il faisait chaud en cette après-midi, le fils du tisserand baissa son capuchon.
Un homme le reconnut et les suivit.
Le samedi, les trois jongleurs arrivèrent au manoir quelques heures avant le dîner avec leurs instruments de musique, leurs accessoires et toutes sortes de déguisements. Pendant qu’ils les rangeaient dans l’escalier, ils en profitèrent pour se rendre dans les étages sous divers prétextes. Au premier, une galerie à claire-voie tournait autour de la cour et desservait des chambres. Elle se terminait par les logements de Malvoisin et Beaumanoir. Au second niveau se trouvaient des logis et des dortoirs pour les simples frères et les domestiques laïques, ainsi qu’une chambre dont on leur dit qu’elle était occupée par un ami du grand maître, le sire de Bracy.
Quand vint l’heure du banquet, la grande salle se remplit rapidement tant les Templiers avaient hâte d’assister au spectacle des jongleurs, une distraction qu’ils n’avaient habituellement que pour Noël. Anna Maria avait fait poser une tenture devant la porte de l’escalier et, dissimulés derrière, ils pouvaient voir l’avancement du dîner, prêts à sortir à tour de rôle.
Chaque invité s’installa à la place convenant à son rang. Les serviteurs avaient placé les victuailles sur les tables et les échansons avaient disposé les vins. Les panetiers apportèrent les pains de froment tout chauds sortis des fours et en coupèrent de larges tranches qu’ils distribuèrent sur les écuelles de bois. Seuls le grand maître avait une écuelle en argent et les commandeurs des assiettes en faïence. Enfin Lucas de Beaumanoir entra, suivi de trois pauvres que les Templiers recevaient à leur table pour l’occasion. Le chapelain récita le bénédicité. Un page sonna du cor, et chacun s’assit tandis qu’on faisait sortir les domestiques et les serviteurs inutiles.
Comme les convives se servaient la soupe sur leur tranchoir de pain, Bartolomeo entra en marchant sur les mains, sifflant comme un merle. En cotte serrée, mi-partie violette et verte, avec un grand bonnet à clochettes qui tintinnabulaient en touchant le sol, il fit quelques pirouettes, puis sauta par-dessus une table, provoquant la surprise des convives.
Saisissant dextrement deux couteaux que des chevaliers avaient posés à côté de leur écuelle, il les lança en l’air et se mit à jongler adroitement. Puis il en attrapa un troisième quj rejoignit les autres, ensuite un quatrième, et enfin, un cinquième, provoquant des murmures de stupéfaction.
Plusieurs fois, il fit semblant de tituber, rattrapant une lame au dernier moment en la faisant ricocher sur une autre et suscitant à chaque fois les cris d’effroi du public.
Déjà Guilhem entrait avec sa vielle à roue. Tournant la manivelle, il commença une ballade :
Seigneurs, écoutez donc les exploits du pauvre chevalier infidèle...
Comme Bartolomeo s’éclipsait, on vit entrer un chevalier dans un costume de fantaisie, brandissant un grand sabre de bois recourbé peint en rouge. C’était Anna Maria qui mima la défaite des Sarrasins devant Jérusalem, mais d’une façon si drôle qu’elle provoqua les rires des chevaliers et des sergents, et même un sourire de la part de Lucas de Beaumanoir.
Les soupes étaient finies. Maintenant chacun se servait avec ses doigts des pâtés de porc et des rôtis de sanglier placés devant eux. Le vin coulait à flots. La joie et la bonne humeur régnaient.
Personne n’imaginait que, dans la première galerie, Bartolomeo fouillait sans vergogne les chambres dans lesquelles il avait pénétré,
évitant de se faire voir des gardes qui jouaient aux bibelots{57}.
N’ayant rien trouvé, il redescendit au bout d’un moment et rentra dans la salle du banquet en jonglant furieusement avec deux épées et deux balles multicolores. Aussitôt, Anna Maria abandonna Guilhem et personne n’entendit le frère murmurer à sa sœur :
— J’ai examiné les quatre premières chambres à gauche.
Les convives démembraient pigeons et faisans quand Bartolomeo commença des cabrioles assorties de simagrées burlesques, toujours en jonglant, tandis que Guilhem terminait son récit à grand renfort de musique.
En même temps, il examinait les Templiers assis aux places d’honneur. Le commandeur Malvoisin, qui les avait invités, était à la gauche d’un grand maître au visage maigre et ascétique. Sans doute Lucas de Beaumanoir. Les autres étaient tous des chevaliers porteurs de la croix rouge, donc Bracy n’était pas là. Pourquoi n’avait-il pas été invité ?
Subitement, Bartolomeo abandonna épées et balles pour se saisir d’un gobelet sur la table la plus proche. Il le vida d’un trait avant de le lancer en l’air. En même temps, il prenait un autre gobelet et faisait de même. Jonglant avec les deux récipients, il ajouta un troisième gobelet, puis un quatrième et un cinquième, chancelant un peu plus à chaque fois, sous l’effet de la boisson. Ses titubations étant ponctuées par des accords de vielle.
C’était un spectacle hallucinant et même Lucas de Beaumanoir s’arrêta de manger pour le regarder tant il était esbaubi. Cela dura jusqu’à ce qu’Anna Maria revienne avec son psaltérion.
Ne portant aucune coiffe, elle avait revêtu la robe ample et cramoisie des putains avec un corset lacé qui dégageait ses avantages. Tous les hommes restèrent stupéfaits par sa beauté et ses rondeurs laiteuses et généreuses. Les chevaliers les plus intransigeants sur leur vœu de chasteté se signèrent pour se faire pardonner du Seigneur les tentations qui leur venaient dans l’esprit.
— Il reste les quatre dernières chambres de droite, murmura-t-elle à son frère qui se retirait.
Le silence se fit quand elle commença à chanter d’une voix cristalline, accompagnée de son psaltérion et de la vielle de Guilhem :
La garde d’une fille est chose mal aisée,
Instruisez-la, vous la rendrez rusée.
Sans peine à vous tromper, elle réussira.
Rendez-la sotte, hélas ! Simple sans artifice,
Par ignorance, elle fera
Ce que fait l’autre par malice.
Elle dansa un moment au son de la vielle avant de poursuivre :
Une beauté jeune et novice
Vivait dans un château, seule avec ses ennuis.
Que dis-je ? Elle y passait et les jours et les nuits
Avec une vieille nourrice :
C’est être pis que seule. Amour y vint aussi...
Elle poursuivit l’histoire qui racontait les frasques d’une jeune fille faisant l’ignorante des désirs de l’amour et des hommes. Son récit était si envoûtant que plusieurs oublièrent de se servir du chevreuil et des lièvres en sauce.
Quand elle eut terminé, Bartolomeo revint faire le bouffon. Il fit quelques tours de prestidigitation, surprenant tout le monde en découvrant des œufs dans le manteau de Lucas de Beaumanoir, des pommes dans la robe du chapelain et un pigeon dans la coiffe d’un écuyer.
À nouveau, il fit quelques cabrioles quand Guilhem commença à chanter, rythmant la cadence avec sa vielle tandis qu’Anna Maria apparaissait, cette fois vêtue en pudique bourgeoise.
Aucunes gens m’ont demandé
Pourquoi me suis-je si empiré.
Ne me vient pas de maladie
Il me vient de mélancolie.
L’autre jour à Paris allé
Oncques mais n’y avais-je été
Avec moi ma femme menais
À la grand-messe à Saint-Gervais
Je la perdis à la sortie
Sur le parvis je m’en enquis
Je n’en oui nulles nouvelles
Or chacun sait quelle est très belle
Un homme qui portait deux seaux, me dit compaing si tu m’en
crois,
Tu la trouveras plus haut
Sur la grève devant la croix
Je demandais aux chambrières,
qui se trouvaient rue Lavandières,
On me dit qu’elle était partie,
Avec un bien meilleur ami,
J’étais alors plus blanc qu’albâtre,
Et me dis je devrai la battre
M’en vint plein de mélancolie
Devant la grande boucherie
M’en vint plus tard rue des Deux-Portes
Où trouvait une femme morte.
Entre chaque strophe, Anna Maria dansait en se faisant de plus en plus aguichante.
Bartolomeo, lui, avait quitté la salle. Il était cette fois monté au deuxième étage où il explorait les dortoirs des serviteurs. C’est dans le troisième que quelqu’un l’interpella :
— Dieu vous garde, l’ami !
Surpris, Bartolomeo se retourna. C’était un homme âgé et ridé mais d’une belle robustesse. Il se tenait bien droit et avait des muscles puissants visibles sous son surcot ajusté.
— Loué soit Jésus-Christ, compaing, répondit benoîtement Bartolomeo. Vous n’êtes pas au banquet ?
— Je ne suis pas invité, je ne suis qu’un garde-chasse, même si mon grand-père était à Hastings.
Il avait un accent normand presque incompréhensible.
— Vous êtes normand ?
— Mon grand-père l’était. Mon nom est Hubert, et je suis au seigneur de Malvoisin. Et vous ? ajouta-t-il. Vous êtes nouveau ici, je ne vous ai jamais vu !
— Je cherche les latrines ! s’excusa Bartolomeo sans répondre.
— C’est là-bas, je vais vous conduire. Vous avez une étrange vêture...
Bartolomeo portait sa cotte mi-partie.
— C’est moi qui l’ai coupée et cousue, répliqua fièrement Bartolomeo. Comment la trouvez-vous ? Je la voulais plus ample et plus longue, avec un col de martre, mais je n’y suis pas parvenu, car je ne suis pas couturier.
— Un homme ne peut faire que de son mieux, répliqua sentencieusement Hubert après avoir examiné le vêtement, sans paraître impressionné.
— C’est ce que j’ai fait : de mon mieux ! plaisanta Bartolomeo.
Le garde-chasse le laissa devant les latrines, un trou sur un socle de pierre dans une tourelle.
Après son départ, Bartolomeo poursuivit sa visite des autres pièces et, quand il redescendit, sans avoir rien trouvé de révélateur, Guilhem poursuivait sa chanson dans laquelle il racontait la recherche de son épouse disparue.
Et à chacun je demandais
J’enquis à clercs et à curé
De la quérir j’étais honteux
Mais les pleurs emplissaient mes yeux
Je crois bien que j’étais fourbu
Mais d’amour j’étais éperdu
Mon soulier était percé
Quand j’arrivais porte Baudoyer
Trop de vergogne l’on me dit
Pourtant allais rue de la Mortellerie
Bartolomeo entra dans la salle en lançant un bâton et une écuelle. Il rattrapa prestement le morceau de bois et saisit l’écuelle par une de ses extrémités, la faisant tourner comme une toupie. Puis, il plaça l’autre bout du bâton sur son front. Pendant ce temps, Anna Maria dansait en tirant des sons gais de son psaltérion.
À table, les convives avaient terminé les poissons et les valets portaient des pâtisseries sucrées et salées avec des confitures.
Fatigué un peu m’assis
Sur un pas rue de la Tisseranderie
Allait rue de la Poterie
Mais ma femme n’y était mie
Enfin au Grand pont la trouvait
Où depuis elle m’attendait
J’en suis resté bien trop honteux
Car les galants étaient nombreux
Je les chassais d’un coup de pied
Et je rentrai chez nous fatigué.
Guilhem lança un dernier son de sa vielle et les trois jongleurs saluèrent. La représentation était terminée.
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