[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 27
Le matin du lundi, un voisin de la maison verte de la rue des Rosiers découvrit la porte défoncée. Comprenant que des larrons s’étaient introduits dans la nuit, il prévint des amis. Armés de faux et de coutelas, ils découvrirent avec terreur le sol couvert d’une épaisse couche de sang à peine séché, puis la vieille femme, la tête en bouillie, et le jeune homme attaché sur le lit, la gorge tranchée.
L’un des voisins savait qui était Amaury. Il partit pour la rue de la Tisseranderie prévenir le syndic des tisserands. Certes, Amaury ne faisait pas partie de la guilde, mais son père en avait été membre.
Noël de Champeaux se rendit aussitôt rue des Rosiers d’où il fit transporter les corps chez lui. Il prévint ensuite les autres tisserands et décida, avec Enguerrand, que les obsèques auraient lieu le lendemain à Saint-Gervais. Après quoi les corps seraient ensevelis dans une fosse du nouveau cimetière des Innocents. Mais avant, la communauté cathare se réunirait dans la crypte pour prier, avec leur pasteur, pour l’âme d’Amaury.
Les femmes lavèrent les corps que les hommes descendirent sous la tour du Pet au Diable. Durant tout ce temps, Étienne Le Trébuchet ne quitta pas son fils. Ses cheveux avaient blanchi d’un seul coup quand il avait appris l’effroyable nouvelle.
C’est Sanceline qui prévint Guilhem, Anna Maria et Bartolomeo à la Corne de Fer. Craignant que ce ne soient des hommes de Mercadier qui aient tué Amaury, Guilhem partit aussitôt examiner le cadavre. S’ils l’avaient torturé et s’il avait parlé, ils n’étaient plus en sécurité. Il demanda donc à Bartolomeo de rester à la Corne de Fer avec sa sœur, armé et rembarré dans la chambre, car une attaque-surprise des routiers était possible.
Le corps d’Amaury était dans la crypte, veillé par son père. Guilhem l'étudia longuement avec une lanterne et constata qu’on lui avait seulement coupé la gorge. Il n’y avait aucune trace de torture sinon de nombreux hématomes sans doute dus à sa rencontre avec Thomas le Tondeur. Comme la logeuse avait aussi été massacrée, peut-être n’était-ce, finalement, que des maraudeurs, se rassura-t-il. Il demanda pourtant à Sanceline d’être prudente et de ne plus sortir seule avant d’aller raconter à Locksley ce qui s’était passé.
À cette occasion, il transmit à son ami une prière de Noël de Champeaux : les cathares souhaitaient qu’ils participent, tous les quatre, à la cérémonie pour la mort d’Amaury. Ce ne serait pas compromettant, lui avait assuré Noël, Enguerrand lirait seulement un texte de saint Jean et bénirait l’assemblée. Guilhem avait déjà donné son accord, pour être avec Sanceline. Locksley accepta aussi, en mémoire d’Amaury, et Anna Maria et Bartolomeo ne voulurent pas qu’ils y aillent seuls.
La nuit tombée, quand ils arrivèrent dans la crypte après être passés par la maison de Bertaut, la salle était déjà pleine d’une trentaine de cathares, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Toute la communauté de la rue de la Tisseranderie était là.
La grande cave était éclairée par des chandelles de suif et des torches de résine attachées aux murs par des crochets de fer. Le corps d’Amaury, enveloppé d’un linceul, était allongé sur des planches posées sur des tréteaux. Au milieu de la crypte avait été dressée une table couverte d’une nappe blanche avec l’Évangile de saint Jean posé dessus, ainsi qu’une croix à trois branches.
Dès que Sanceline les aperçut, elle se précipita pour les présenter à des amis que Locksley connaissait déjà : Jehan le Flamand, le tisserand aux cheveux flamboyants, et Aignan le libraire qui était avec ses deux grands garçons. Dame Bertaut et d’autres femmes avec enfants et nourrissons les rejoignirent.
Ensuite, Locksley et Guilhem vinrent se recueillir un moment devant le corps d’Amaury où priait déjà Enguerrand.
— Allez-vous pratiquer votre consolamentum ? lui demanda Locksley, un peu agressivement. Amaury mérite qu’on lui pardonne ses péchés.
— Je le ferais, si c’était possible, seigneur comte, mais le consolamentum ne peut être reçu que vivant. Soyez pourtant assuré que l’âme d’Amaury existe toujours. Simplement, comme elle n’a pas accompli sa pénitence dans le corps où elle se trouvait, elle est passée dans un nouveau corps.
— Nous changeons ainsi souvent de corps ? s’enquit Guilhem, intrigué.
— Sept fois, ou seize fois selon nos évêques. Il n’y a ni purgatoire ni résurrection dans notre foi, répondit Enguerrand en les considérant avec tristesse.
Il ajouta, sur un ton de reproche :
— Pourquoi êtes-vous venus en haubert et cervelière, avec dague et épée ? C’est le temps de la prière et non celui de la fureur. Ne croyez-vous pas qu’il y a déjà eu assez de violence ?
— Nous ne sommes pas cathares, maître Enguerrand, et encore moins Parfaits, lui répondit Locksley en plantant ses yeux dans les siens. Amaury était mon ami, il a été tué par les armes et je lui rendrai hommage armé. C’est aussi avec mes armes que je le vengerai.
Sans baisser les yeux, le Parfait prit doucement les mains de Locksley et les garda un instant dans les siennes avant de s’éloigner, sans une parole, vers Étienne Le Trébuchet qui sanglotait. Le Saxon resta immobile. Il avait ressenti une brusque colère quand Enguerrand lui avait reproché d’être armé, mais après que le Parfait lui eut pris les mains, toute animosité avait disparu et il éprouvait maintenant une troublante sérénité. Il vit Sanceline rejoindre son père et prendre le tisserand par l’épaule pour le consoler. Le pauvre homme chancelait, désemparé par la mort de son enfant et angoissé pour son avenir. Elle le conduisit jusqu’à l’escalier qui montait à la salle supérieure de la tour du Pet au Diable et le fit asseoir sur les marches.
— Curieux bonhomme ! laissa tomber Guilhem qui n’avait rien perdu de ce qui s’était passé.
— Curieuse religion ! ajouta le Saxon, méditatif.
Bartolomeo se dirigeait vers eux quand ils entendirent un épouvantable vacarme venant du dessus. Ce furent d’abord des coups assourdissants durant lesquels tout le monde leva les yeux, puis une masse de gravats s’écroula dans l’escalier. Sanceline chercha à protéger Le Trébuchet, tandis que tout le monde se débandait, croyant à un écroulement de la tour. Mais presque aussitôt un homme, puis d’autres, surgirent en haut des marches et sautèrent dans la crypte. L’un d’eux abattit sa masse sur la tête de Le Trébuchet qui éclata comme un fruit sanglant. Un autre leva son épée pour fendre celle de Sanceline.
Mais sa lame s’arrêta dans une gerbe d’étincelles. Elle avait heurté celle de Guilhem d’Ussel.
Une heure plus tôt, la nuit étant tombée, les quatre hommes de Mercadier brisèrent à coups de masse un des éléments de la herse de bois de la tour du Pet au Diable. Ils se glissèrent dans l’ouverture, montèrent l’escalier jusqu’au pont dormant qu’ils traversèrent.
La porte du donjon avait de solides pentures ferrées, mais ils savaient comment briser des portes et le bruit ne les inquiétait pas. Personne n’alerterait le guet, et, s’il venait, ils tueraient les gardes. Le Mulet avait même pris deux arbalètes en cas de nécessité. Les seuls qu’ils auraient pu redouter étaient les Templiers, mais qui les préviendrait dans la nuit ?
Chacun avec une masse, Thomas Le Tondeur et Simon Le Tripier alternèrent les coups sur la grosse serrure. Au bout d’une dizaine de frappes, elle se brisa et ils entrèrent.
Ils étaient dans une haute salle obscure avec quatre piliers soutenant des voûtes ogivales. Le Mulet avait sa lanterne et Robert l’Apôtre en alluma une autre. La pièce était remplie de ballots et de barriques. Dans l’épaisseur d’un mur, il y avait un escalier qu’ils descendirent jusqu’à une salle identique emplie de tonnelets. Ils ne découvrirent aucune autre ouverture.
— Le musard nous aurait menti ? gronda Le Mulet.
— Le sol est couvert de pierres taillées. Il doit y avoir une cave plus bas, remarqua l’Apôtre.
— Par où passer ?
— L’ouverture doit être cachée par une dalle.
Ils les examinèrent une à une. C’était de grandes plaques de pierres de deux pieds de côté. L’Apôtre découvrit vite que l’une d’elles était marquée d’un signe de maçon. Avec un couteau, il creusa le joint friable autour.
— Celle-là ! dit-il, satisfait.
Ils commencèrent à la briser avec les masses, frappant comme des fous furieux. En quelques coups, la pierre s’effondra, découvrant des marches et une salle éclairée. Déjà Thomas Le Tondeur s’était précipité, suivi du Mulet brandissant son épée.
La bataille fut brève, mais sanglante. Si les hommes de Mercadier croyaient bénéficier de la surprise, ils furent saisis d’étonnement en trouvant trois hommes en haubert et épée à la main qui se jetèrent sur eux. Après avoir écarté l’épée du Mulet, Guilhem se retourna vers Thomas Le Tondeur à qui il trancha le cou. Pendant ce temps Le Mulet s’était précipité sur Locksley qu’il avait reconnu. Tenant leur épée à deux mains, les deux hommes s’affrontèrent avec une violence décuplée par la haine qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre.
Guilhem avait engagé le combat contre Robert l’Apôtre qui tenait un fléau et un coutelas. Mais l’Apôtre frappait n’importe comment, à tout-va. Guilhem eut vite fait de lier son fléau avec son épée. Les armes emmêlées, le combat se poursuivit coutelas contre miséricorde jusqu’à ce que le chevalier troubadour donne un coup de tête à la face du routier. Le nez brisé, le Brabançon chancela un instant et la lame de Guilhem pénétra son haubert, juste sous la dernière côte.
Pendant ce temps, Bartolomeo reculait, trébuchant, parant comme il le pouvait la formidable masse de Simon Le Tripier. Mais il ne pouvait rompre éternellement. Il heurta enfin un mur et comprit que son heure était venue. Pourtant ; à l’instant où le Brabançon levait son marteau pour l’écraser, le mercenaire s’écroula, crachant une giclée de sang.
Par-derrière, Anna Maria lui avait planté un poinçon dans la nuque, Le Tripier n’ayant pas de cervelière. Sans chercher à comprendre, Bartolomeo lui enfonça son épée dans le corps, puis se précipita pour soutenir Locksley.
Mais le Saxon n’avait pas besoin d’aide. Épuisé, Le Mulet cria : « Merci ! » Locksley la lui refusa et, d’un coup de taille, lui trancha l’épaule.
— Anna Maria, où as-tu eu ce poinçon ? haleta alors Bartolomeo.
— Je l’ai pris à la ceinture de Geoffroi le tavemier. C’est celui qu’il utilise pour percer les fûts ! Ton adversaire ne m’a pas vu arriver dans son dos, dit-elle fièrement.
Guilhem examina chacun des hommes de Mercadier, achevant Le Mulet qui agonisait.
— Tu les connais ? demanda-t-il à Locksley.
— Oui. Celui-ci s’appelle Le Mulet. C’est le premier lieutenant de Mercadier. Ce sont eux qui étaient à mes trousses, et qui ont sans doute tué Amaury.
Déjà quelques cathares avaient surmonté leur terreur et leur répulsion devant le massacre. Marchant sur le sol couvert de sang, Enguerrand s’approcha avec Noël de Champeaux et le gros Bertaut.
— Vous les avez tués ! gémit le Parfait, le visage blafard et décomposé.
— Plutôt deux fois qu’une ! répondit Guilhem en vérifiant à son tour que leurs agresseurs étaient morts.
— Nous dénions aux hommes le droit de verser le sang, même pour se défendre contre les malfaiteurs ! s’indigna Noël de Champeaux.
— Nous voulions vous protéger ! répliqua sèchement Guilhem.
— Le Christ a dit que quiconque tue par l’épée doit périr par l’épée, émit Bertaut, mal à l’aise.
— Toute guerre, même juste, est criminelle. Celui qui défend sa vie après s’être armé est un assassin, au même titre que le plus vulgaire des malfaiteurs, insista Enguerrand d’un ton intraitable.
Robert de Locksley les considéra à tour de rôle, interloqué.
— Libre à vous de préférer être à la place de ces chiens ! fît-il. Vous devinez ce qu’ils vous auraient fait ? Vous avez vu ce qui est arrivé à Étienne alors même qu’il pleurait son fils ? Savez-vous ce qu’aurait subi vos femmes et vos filles ?
— Rien ne peut vous autoriser à verser le sang humain, déclara Noël de Champeaux, d’une voix moins assurée.
— Votre religion n’est décidément pas de ce monde ! grimaça Guilhem en secouant la tête.
— Laissez-nous, Guilhem ! intervint Sanceline qui venait de s’approcher. Elle avait les larmes aux yeux, mais Guilhem ne pouvait déterminer si c’était par peur ou par dégoût envers eux. Laissez-nous !
Locksley, Bartolomeo et Guilhem ne virent autour d’eux que des regards réprobateurs. Certains étaient même des regards d’horreur, ce qui était bien pire.
— Allons-nous-en ! décida Locksley, plein de ressentiment.
Guilhem le prit par l’épaule et ils se dirigèrent vers le souterrain qui conduisait aux caves. Anna Maria les rattrapa :
— Reviens dans un moment, Robert. Ils sont sous le choc de ce massacre. Tu dois les comprendre, mais je suis sûr qu’ils ne t’en veulent pas.
Dépités et fatigués, ils remontèrent par la cave de Bertaut jusque dans son atelier det tissage. Robert de Locksley savait où était le vin et en servit trois gobelets à ses compagnons. Ils s’assirent sur les bancs et les escabelles, épuisés par la violente bataille. Robert de Locksley essuya une estafilade qu’il avait à la joue et regarda sa main sanglante.
— Comment ont-ils connu l’entrée de la crypte ? demanda Bartolomeo.
— Amaury ! répliqua Guilhem en haussant les épaules. Il a parlé, parce qu’il a eu peur, mais il les a trompés. Il leur a fait croire qu’ils devaient passer par la tour du Pet au Diable où, en temps normal, ils n’auraient trouvé personne, sinon des Templiers dans les salles hautes.
— Il ne pouvait se douter qu’on célébrerait ses obsèques dans le sous-sol. C’était un garçon adroit et courageux, remarqua tristement Robert de Locksley. Que le seigneur et la Vierge Marie le reçoivent parmi eux. Je penserai souvent à lui.
— Un homme ne peut faire que de son mieux, et c’est ce qu’il a fait, conclut Bartolomeo en se signant.
Le silence s’installa un moment jusqu’à ce que Robert de Locksley le rompît.
— Répète ce que tu viens de dire, Bartolomeo.
— Un homme ne peut faire que de son mieux...
— Pourquoi as-tu dis ça ? l’interrompit Locksley.
— J’avais cette phrase dans la tête, répondit Bartolomeo en haussant les épaules d’évidence.
— Pourquoi ? Où l’as-tu entendue ?
— Lorsque nous avons joué au manoir du Temple.
— Répète ça ! s’exclama Robert de Locksley en se levant, empreint d’une subite agitation.
— Au manoir du Temple. Quand je fouillais les chambres, j’ai rencontré un homme avec qui j’ai parlé, au deuxième étage.
— Il a dit ces paroles ? Sais-tu son nom ? Qui était-il ?
— Oui, il a dit exactement ces mots. Cela m’a frappé, car j’ai trouvé que c’était très vrai. On ne peut faire que de son mieux, pas au-delà. C’était un Normand, il m’a dit que son père avait combattu à Hastings. Il n’avait pas eu le droit de venir au banquet et il s’ennuyait. C’est un garde-chasse appartenant à Malvoisin.
— Son nom ! rugit Robert de Locksley.
— Hubert... répondit Bartolomeo, effrayé par l’état du Saxon.
— Le meilleur archer d’Angleterre ! lâcha Locksley.
— Quoi ? fit Guilhem
— C’est lui qu’ils ont fait venir ! C’est lui qui doit tuer le roi ! Ce sont bien les Templiers qui ont tout préparé !
— Tu connais cet Hubert ? demanda Guilhem, incrédule.
— Oh oui, j’ai été opposé à lui dans un tournoi. Il est presque aussi fort que moi. Il faut l’empêcher d’agir, le retrouver !
— Je... Je l’ai revu, balbutia Bartolomeo, surpris par la tournure de la conversation.
— Revu ?
— Après la représentation que nous avons faite, souvenez-vous, seigneur comte : j’étais avec vous, dimanche... Nous avons vu deux Templiers et un serviteur avec un surcot vert. Ce serviteur, c’était lui !
— Je m’en souviens. Tu m’as dis qu’ils étaient allés à Notre-Dame...
— À Notre-Dame où le roi se rend pour l’Ascension, compléta Guilhem qui avait pâli.
— Je retourne prévenir Anna Maria, décida Locksley. Retrouvons-nous ici demain matin. J’ai besoin de réfléchir.
Il redescendit dans les sous-sols.
— Rentrons à l’auberge, Bartolomeo, dit Guilhem à son tour, moi aussi j’ai besoin des penser à tout cela. En chemin, raconte-moi exactement où ils sont allés.
À peu près au même moment, le prévôt de Paris descendait dans la cave du Lièvre Cornu.
Philippe Hamelin avait passé la journée avec son frère. Il voulait capturer Robin au Capuchon et son frère voulait saisir les cathares pour les interroger avant l’official. Ils savaient désormais où Robin se cachait, mais ils savaient aussi que c’était un homme redoutable. De plus, il serait peut-être aidé par ses amis, aussi décidèrent-ils d’entrer dans le souterrain durant la nuit, espérant le prendre dans son sommeil.
Cependant, ignorant ce qu’ils allaient découvrir dans les sous-sols du Monceau-Saint-Gervais, Philippe Hamelin ne voulait prendre aucun risque. Il avait donc rassemblé tous les gens dont il disposait pour le guet. Ce n’étaient pas des soldats, juste des hommes frustes, mais vigoureux et obéissants. Quand ils assuraient le guet, ils n’étaient munis que de lourds bâtons ferrés et pointus, des sortes d’épieux redoutables qu’ils utilisaient soit en donnant des coups de taille, pour assommer, briser un membre ou un dos, soit en coup de pointe, pour tuer comme on le fait avec les loups et les sangliers. Le prévôt les avait prévenus. Il voulait prendre ceux qu’ils découvriraient vivants. Donc ils pourraient assommer, mais rien de plus.
C’est en fin de matinée que Philippe Hamelin avait aussi appris que des larrons avaient tué une vieille femme et un jeune homme, rue des Rosiers. C’était si banal qu’il n’y avait prêté aucune attention, mais un peu plus tard un de ses clercs lui avait annoncé que le jeune homme avait été reconnu : c’était Amaury, le fils du tisserand que le mystérieux archer, Robin au Capuchon, avait fait évader.
Qu’est-ce que cela signifiait ? Qui étaient ceux qui avaient tué Amaury ? Les cathares ? C’était impossible ! Ils refusaient de donner la mort. Peut-être n’était-ce qu’un règlement de comptes entre truands,
Amaury était un petit voleur et il pouvait avoir trahi ses complices, s’était-il dit.
Par prudence, il avait quand même demandé à son frère des archers de Saint-Éloy et était allé au Louvre rencontrer Cadoc. Il lui avait fait part de ce qu’il savait et lui avait demandé de l’aide. Cadoc lui avait prêté une trentaine d’arbalétriers.
Philippe Hamelin était arrivé au Lièvre Cornu une heure après la tombée de la nuit. Il était avec son frère, deux gardes portant lanterne et deux arbalétriers. Il s’était fait ouvrir par la servante, terrorisée quand le policier s’était fait connaître.
Une fois dans le cabaret, le prévôt l’avait fouillé, mais l’endroit était vide. Il avait enfermé la servante dans un cagibi, puis l’un des porteurs de lanterne était allé faire des signaux afin de prévenir ceux qui attendaient au bout de la rue, soit une dizaine de gens du guet avec des arbalétriers de Lambert de Cadoc, ainsi que quatre gardes de la prévôté de Saint-Éloy.
Un peu plus tôt, d’autres arbalétriers avaient encerclé l’entrepôt de la guilde des tisserands, près de la place de Grève. D’autres encore avaient pris position devant la tour du Pet au Diable. Ceux-là n’avaient pas remarqué le morceau de herse brisée, pas plus que la porte du donjon, mais elle était dans l’obscurité et Le Mulet avait pris la précaution de la refermer.
Dans la cave du Lièvre Cornu, une dalle était soulevée, découvrant un vieil escalier étroit. Les deux frères Hamelin s’y engagèrent seuls, laissant leurs hommes dans la cave après, leur avoir ordonné d’être silencieux.
En arrivant en bas des marches, le prévôt de Paris aperçut une lumière. Il éteignit immédiatement la chandelle de sa lanterne, prévenant son frère de ne faire aucun bruit, tandis qu’il reculait pour se dissimuler dans un recoin. Ils virent passer à quelques pas d’eux un homme en haubert avec une épée à son baudrier. Était-ce Robin au Capuchon ?
Ils attendirent un moment. Le silence étant revenu, Philippe Hamelin ralluma sa chandelle et suivit l’inconnu d’assez loin, son frère derrière lui. À un carrefour, il choisit la direction d’où provenaient des éclats de voix, des prières et des lamentations. Quand les bruits furent bien distincts et qu’il perçut des lueurs, il éteignit à nouveau la lanterne.
La fade odeur qui arriva à ses narines le fit frissonner. C’était celle de la place des bouchers, devant le Châtelet, celle que l’on sentait quand l’exécuteur de la haute justice démembrait un condamné. C’était l’odeur du sang. On venait de tuer.
Le cœur battant le tambour, les deux frères avancèrent avec précaution dans le noir. Enfin le prévôt de Paris découvrit d’où venaient les paroles. Devant lui s’étendait une crypte éclairée par des chandelles et des flambeaux. Restant dans l’ombre contre son frère, il observa des hommes et des femmes qui transportaient des corps. D’autres installaient des bancs devant une table où s’asseyaient déjà femmes et enfants.
Ce ne pouvait être que des cathares, mais quels étaient ces corps ? Y avait-il sacrifice humain comme certains le rapportaient ?
Il chuchota à son frère d’aller chercher les gens du guet, et surtout qu’ils arrivent vites et silencieusement.
Son frère parti, Philippe Hamelin examina longuement la salle. Il aperçut l’homme en haubert qui parlait avec une femme. Le couple ne semblait pas s’intéresser à ce qui se passait autour de lui. Continuant d’observer, il remarqua que personne n’était armé, sinon celui en haubert, mais que sous un flambeau on avait empilé épées et masses d’armes. Ses hommes devraient empêcher que les cathares ne s’en saisissent, se dit-il.
Dans la crypte, quelqu’un commença à parler et le silence se fit. Le prévôt de Paris reconnut l’orateur, c’était Enguerrand, l’ancien syndic des tisserands. Il commença à lire un texte de saint Jean. Les cathares, assis sur des bancs, écoutaient avec recueillement, joignant les mains ou fléchissant les genoux en s’inclinant plusieurs fois. Ils répétèrent à plusieurs reprises :
— Bénissez-nous !
Et :
— Priez Dieu pour nous pécheurs, afin qu’il fasse de nous de bons chrétiens et qu’il nous conduise à une bonne fin.
— Que Dieu vous bénisse, dit Enguerrand en étendant les mains sur eux. Que Dieu veuille faire de vous de bons chrétiens et vous conduire à une bonne fin.
C’était une étrange cérémonie, ressemblant à une bénédiction catholique, mais pourtant si différente. Hamelin frissonna et se signa : c’était une cérémonie d’hérétiques et il risquait la damnation pour l’avoir écoutée.
Il était maintenant impatient. Il craignait que, la bénédiction finie, les cathares ne s’en aillent et ne le découvrent. Enfin il entendit son frère chuchoter quelques mots dans son dos. Les hommes d’armes arrivaient et Robert avait même fait chercher du renfort.
Le prévôt se retira dans le souterrain et, à voix basse, donna ses ordres. Il fallait capturer vivant l’homme au haubert. Pour y parvenir, les arbalétriers devraient l’entourer avec interdiction de tirer. Ensuite il fit entrer ses sergents chacun tenant épée, masse d’arme ou arbalète.
Quand une dizaine d’hommes se furent ainsi installés près de l’ouverture, il entra dans la crypte et lança un ordre :
— Je suis le prévôt de Paris, quiconque bouge perdra la vie. Mes hommes bouclent toutes les issues et les arbalétriers vous tiennent en joue.
Ce fut une débandade. Malgré les ordres du prévôt, quelques arbalétriers tirèrent sur les fuyards, tandis que les femmes et les plus peureux se rendaient en se jetant à genoux. L’homme au haubert, lui, avait dégainé, mais il fut vite entouré et contraint de jeter son épée.
Le prévôt s’avança vers lui :
— Vous êtes Robin au Capuchon ! lui dit-il.
Robert de Locksley ne répondit pas.
— Laissez-vous attacher, sinon, il y aura d’autres morts.
Déjà ses hommes avaient saisi Anna Maria.
— Ne la touchez pas ! hurla Locksley.
Il tenta de s’interposer, mais les gardes étaient trop nombreux et le rouèrent de coups avant de le garrotter.
Une heure plus tard, dans la rue de la Tisseranderie, une longue file d’hommes, de femmes et d’enfants, tous poignets liés, prirent la direction du Grand-Châtelet.
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