[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Jean d'Aillon · Chapitre 15 sur 35

Pages du PDF

[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Chapitre 14

 

 

Au port de la Grève, les barques poursuivaient leur incessant manège d’appontage, de chargement ou de débarquement de leur cargaison. Comme la veille, les débardeurs transportaient des ballots depuis un ponton jusqu’à l’entrepôt de pierre où Amaury avait laissé son père.

L’entrée voûtée n’était accessible que par une rampe de bois. C’était un passage plus récent que le reste de la construction qui n’avait que d’étroites archères comme ouverture. Le toit pentu était protégé par des merlons et deux tourelles d’angle. De part et d’autre de cette vieille fortification, les maisons de la rue de la Mortellerie se dressaient sur de gros pilotis.

Suivant les portefaix sur la rampe en bois, Robert de Locksley et Amaury pénétrèrent dans une salle basse au sol dallé de pierres plates, de formes irrégulières. Deux piliers massifs soutenaient une double voûte en arcs d’ogive. Une porte communiquait avec la rue de la Mortellerie et tout un mur était occupé par une cheminée sans manteau.

Les ballots que portaient les portefaix étaient soigneusement empilés après que deux hommes en robe en avaient examiné le contenu. Comme quelques-uns étaient ouverts, Locksley vit que certains contenaient des bobines de laine filée à la quenouille ou de la laine juste cardée et d’autres des rouleaux de drap écru foulé et tondu.

À

À une extrémité de la pièce, un escalier de pierre en colimaçon grimpait dans la tourelle vers une salle supérieure, sans doute l’ancien logis. Au-dessous, un étroit passage conduisait à une cave ou aux fondations de la construction.

Amaury salua respectueusement les deux hommes qu’il connaissait et leur dit quelques paroles à voix basse.

Le moins corpulent des deux regarda un moment Robert de Locksley en plissant le front. La quarantaine, comme son compagnon, il avait un visage grave et imberbe avec des paupières lourdes. Robert de Locksley le salua d’une inclinaison de tête quand il s’approcha de lui.

— Vous êtes anglais, m’a dit Amaury, fit l’artisan à voix basse.

— Saxon. Je suis le comte de Huntington.

— Nous sommes en guerre avec l’Angleterre...

— Je ne suis pas en guerre avec vous. Je viens punir un crime commis par d’autres Anglais à Paris. J’ai besoin d’un abri pour quelques jours.

L’homme se frotta longuement le menton.

— Je sais. Je crois pouvoir vous faire confiance, puisque vous avez sauvé mon ami Le Trébuchet, j’espère simplement que je n’aurai pas à le regretter. Vous nous avez d’ailleurs peut-être aussi sauvés, car Dieu sait ce qu’Étienne aurait avoué sous la torture. Puis-je avoir votre parole que vous ne rapporterez rien de ce que vous verrez ?

— Même si vous ne me l’aviez pas demandé, j’aurais observé le silence vous concernant.

— Amaury va vous conduire.

Il se détourna et revint vers Amaury auquel il donna une clef en lui glissant quelques mots que Locksley n’entendit pas. Puis il reprit l’examen des ballots avec son compagnon, comme s’ils étaient seuls.

Le fils du tisserand proposa à Locksley de le suivre. Il se dirigea vers le passage sous l’escalier qui s’évanouissait dans l’ombre du sous-sol. Ayant pris une lanterne de suif allumée posée dans une niche, il descendit le premier.

En bas, Locksley découvrit une autre salle voûtée, avec les mêmes gros piliers supportant les voûtes. L’endroit était vide et humide, avec quelques flaques d’eau.

— Ce bâtiment est l’un des corps de gardes érigés de part et d’autre du port de Grève par le comte de Meulan, expliqua Amaury. Il y a une dizaine d’années, la guilde des tisserands l’a acheté quand cette fortification est devenue inutile. C’est, depuis, un entrepôt très pratique, juste sur la grève. Tout était en ruine, aussi la guilde a elle fait de gros travaux pour transformer la salle en magasin. À cette occasion, on a dégagé dans ce cellier un passage qui conduit à l’ancien donjon des comtes de Meulan. En cas de siège, les défenseurs pouvaient arriver jusqu’ici et fuir par la rivière.

— Tu veux dire qu’il y a un souterrain ?

— Le Monceau-Saint-Gervais est une butte de pierre tendre creusée en plusieurs endroits pour en extraire les matériaux des maisons et des églises. Il y a un nombre incroyable de passages et de tunnels sous les rues ou entre les maisons.

Il leva la lanterne et s’avança vers deux gros piliers à l’extrémité de la cave. Locksley le suivit. Passant entre les colonnes, ils pénétrèrent dans une minuscule salle à quatre arcs d’ogive avec une grille de fer fermant un étroit passage voûté en berceau.

Avec la clef que lui avait donnée le marchand dans l’entrepôt, Amaury ouvrit la grille et entra, Locksley derrière lui. Le couloir ne permettait la circulation que d’une seule personne à la fois et grimpait légèrement. Le sol fut d’abord sablonneux, puis rocheux. La hauteur sous la voûte était si faible que Locksley devait continuellement baisser la tête pour éviter de heurter les pierres. La marche fût donc assez pénible et il sentit un appel d’air avec soulagement.

À la lumière de la lanterne d’Amaury, Locksley découvrit qu’ils venaient d’arriver dans une salle basse formée de trois nefs en berceau, chacune reposant sur des piliers droits sans chapiteau. Comme dans le souterrain, le sol était fait d’une roche friable. Il faisait froid et humide.

— Qui êtes-vous ? demanda une voix d’outre-tombe qui le fit sursauter.

— C’est moi, père, répondit Amaury.

Ils traversèrent la nef jusqu’à son extrémité. On avait dressé là un lit de planches avec une paillasse, des couvertures de laine et un édredon de plumes.

Amaury leva la lanterne et Robert de Locksley reconnut le tisserand qu’il avait fait évader.

— Combien de temps vais-je encore rester dans ce tombeau ? demanda le tisserand.

— Ce soir nous souperons avec Enguerrand et Sanceline. Peut-être sauront-ils quelque chose pour ton départ. Pour l’instant, je t’ai amené un compagnon. Le comte de Huntington est celui qui t’a tiré de la Grange-Saint-Éloy. Il a lui aussi quelques ennuis.

Il se tourna vers Locksley.

— Vous devrez partager le lit avec mon père, seigneur, mais il est assez large pour deux, s’excusa-t-il. Je vais vous montrer une partie des souterrains et, ensuite, j’irai me procurer des chandelles. Vous pouvez aller où vous voulez, mais faites très attention si vous sortez par l’entrepôt. Il y a rarement des Templiers sur cette partie de la grève, mais ils ne sont pas loin de leur port, de leurs moulins et ils fréquentent les cabarets de la rue de la Mortellerie.

— Je me contenterai de cette chambre, répliqua Locksley, mais va reprendre quelques-uns de mes bagages à la Corne de Fer, j’ai surtout besoin de mon arc et de vêtements. Aide-moi maintenant à enlever mon haubert.

Pendant qu’Amaury détachait les aiguillettes de la cotte de mailles, Locksley poursuivit :

— Que l’aubergiste garde ma chambre, je l’ai payée pour un mois et je ne veux pas qu’il y loge quelqu’un d’autre.

— L’hôtelier ne me laissera rien emporter, seigneur, il ne me connaît pas, objecta le jeune homme.

— C’est vrai, mais il sera facile à convaincre : je lui ai dit que mon nom était Robin au Capuchon, et que c’est l’abbé du Pin qui m’a envoyé chez lui. En lui répétant cela, il te croira.

Son haubert enlevé, Locksley resta en gambison et suivit Amaury dans un autre passage, face à celui par lequel ils étaient arrivés.

— Nous sommes ici dans le sous-sol le plus profond de la tour du Pet au Diable. Comme elle est construite à l’endroit le plus élevé du Monceau, cette salle est rarement inondée, expliqua Amaury.

Il désigna des marches qui grimpaient dans le noir.

— Au-dessus, il y a une autre cave. Le passage qui fait communiquer les deux niveaux est fermé, mais on a descellé une dalle. On pourrait un jour avoir besoin de sortir par là.

— On m’a dit que la tour était utilisée comme entrepôt. Elle est bien rembarrée. Comment sortiriez-vous ?

— Quelqu’un a une clef, répondit Amaury avant de désigner le couloir qu’ils allaient prendre.

» Par ici, nous passerons sous la rue de la Tisseranderie et nous arriverons à une galerie qui fait communiquer plusieurs caves des maisons. Les tisserands l’utilisent pour transporter la laine depuis l’entrepôt et les draps qu’ils ont tissés.

Locksley écoutait avec attention, mais il devinait que tous ces aménagements souterrains n’avaient pas été faits uniquement pour transporter du drap. Ils permettaient plutôt à une discrète confrérie de se protéger et de se réunir. Des bogomiles ? Il frissonna à la fois parce que l’endroit était froid et parce qu’il prenait conscience de s’être engagé dans une entreprise n’ayant pas que des avantages pour lui.

Ils longèrent un moment le couloir. À intervalles irréguliers, des marches étroites grimpaient dans l’obscurité. Amaury s’arrêta devant l’un de ces escaliers.

— Par là on va à la maison de mon père. Il y a une trappe en haut. Je vous laisse la lanterne, seigneur. Je vous porterai des chandelles un peu plus tard et je reviendrai vous chercher pour le souper. Ce sera chez le gros Bertaut. C’est le tisserand qui était avec Noël de Champeaux, celui auquel vous avez parlé. Champeaux est le syndic de la guilde.

Resté seul, Robert de Locksley explora les souterrains jusqu’à ce que la chandelle soit réduite à presque rien. Ce n’était pas seulement par curiosité : si d’aventure Bracy et ses amis le retrouvaient ici, il voulait être certain de pouvoir s’échapper.

Il revint ensuite à la salle souterraine où était le père d’Amaury et lui raconta que des Templiers, d’anciens ennemis en Angleterre, le recherchaient pour le tuer. Bien sûr, il ne parla ni de la mort de Richard ni de la statuette d’or. Quant au tisserand, il ne fit pas allusion aux raisons pour lesquelles on l’avait emprisonné.

Amaury vint les chercher bien plus lard. N’ayant pas voulu s’y rendre lui-même, il avait envoyé un ami à la Corne de Fer. Celui-ci avait obtenu de l’hôtelier qu’il lui remette l’arc de Robin au Capuchon, ses flèches et quelques vêtements. La mauvaise nouvelle était que deux hommes étaient venus, un chevalier et un Templier, qu’ils avaient brisé la porte de sa chambre et avaient tout fouillé.

— Que sais-tu d’autre, Amaury ? s’inquiéta Locksley.

— Mon ami est presque aussi adroit que moi pour inspirer confiance, seigneur. Il a interrogé votre aubergiste qui lui a dit que le Templier et le chevalier ont cassé votre lit et vidé votre coffre. Ils cherchaient un paquet et ont menacé le cabaretier de le jeter par la fenêtre s’il ne le leur donnait pas. Finalement, ils sont repartis bredouilles.

Comme Locksley restait silencieux, réfléchissant à ce que cette fouille impliquait, Amaury risqua :

— Ils cherchaient la statuette, seigneur ?

— Tu as deviné, garçon, mais elle n’était pas là, le rabroua sèchement Locksley. L’aubergiste a-t-il dit autre chose ?

— Le Templier lui a ordonné de le prévenir au manoir du Temple si vous revenez. Il se nomme Malvoisin.

Locksley resta figé. Bien sûr, au récit d’Amaury, il avait deviné que les deux hommes étaient sans doute Bracy et Malvoisin, mais la fouille de sa chambre apportait un nouvel éclairage au guet-apens dont il venait d’être victime. On ne voulait pas le tuer, seulement le capturer pour lui faire avouer où était le Mercure d’or. D’ailleurs, n’avait-on pas crié : Ne tirez pas, imbéciles, je le veux vivant !

— Maître Bertaut nous attend, seigneur, intervint alors timidement le jeune homme.

Le Saxon opina et ils s’engagèrent dans le couloir souterrain.

La recherche de la statuette par les deux hommes désignait de façon indiscutable celui qui avait fait assassiner Richard, songeait Locksley, en suivant le père et le fils. Car comment Bracy et Malvoisin avaient-ils pu savoir qu’il possédait le Mercure d’or ? Ils ne pouvaient le tenir que du prince Jean, qui lui-même l’avait appris de Mercadier.

Cela signifiait qu’ils étaient secrètement à son service. Donc Albert de Malvoisin et Lucas de Beaumanoir, en donnant le flacon de poison à Pierre Basile à Châlus, n’avaient agi que pour le compte du prince. Philippe Auguste n’était pour rien dans la mort de Richard, contrairement à ce que croyait la duchesse Aliénor.

En mettant sa chambre à sac, les assassins de Richard s’étaient découverts aussi sûrement que s’ils avaient avoué leur crime, se dit Locksley, tandis qu’il montait quelques marches vers la cave de Bertaut.

En haut, une dalle de pierre plate servant de trappe avait été déplacée. Ils débouchèrent dans une cave voûtée et, après avoir grimpé un nouvel escalier, ils pénétrèrent derrière l’ouvroir de la boutique où se trouvait le métier à tisser.

Une bonne odeur de pain chaud et de poisson chatouilla les narines du Saxon dont les entrailles criaient famine. Ils empruntèrent un autre escalier, celui-là en bois, pour accéder à la chambre de Bertaut, longue pièce sobrement meublée d’un lit à piliers aux rideaux couleur feuille morte, de coffres et d’une grande table à tréteaux couverte d’un drap blanc à franges. Plusieurs personnes attendaient debout, avec déférence, ayant visiblement revêtu leurs plus beaux habits. Leurs visages trahissaient un mélange d’inquiétude et de fierté.

Noël de Champeaux, celui qui avait pris la décision de le cacher dans les souterrains, s’avança vers lui avec respect. Se tournant ensuite vers les autres personnes, il le présenta comme le comte de Huntington venu régler à Paris une querelle avec des Templiers de son pays. Il ne dit pas qu’il avait délivré Étienne Le Trébuchet, c’était inutile, car tout le monde le savait.

Champeaux lui présenta ensuite les convives. Les premiers furent leurs hôtes, le gros Bertaut et sa femme, toute boudinée dans un bliaut vert pomme. Ils paraissaient tous deux extrêmement embarrassés de recevoir un chevalier, comte de surcroît. Puis ce fut un petit homme au visage plissé et parcheminé : Geoffroi, le tavemier du Lièvre Cornu. Le suivant fut Jehan le Flamand, un tisserand roux aux épaules de lutteur, au cou de taureau et à la face couperosée. Enfin ce fut Aignan, un libraire.

Durant ces présentations très formelles, Locksley observait qu’Amaury, près de lui, ne quittait pas des yeux une jeune femme à l’écart, en compagnie d’un autre homme placé dans l’ombre de la custode du lit à piliers.

Champeaux ayant terminé, il fit un pas en direction du couple, comme pour marquer qu’il y avait une profonde différence entre eux et les autres. Locksley avança à son tour et découvrit un peu mieux la jeune fille. De petite taille, elle était brune aux yeux verts avec un visage vif et des traits fins.

— Sanceline est la fille d’Enguerrand, dit alors Noël de Champeaux en désignant l’homme.

Celui-ci émergea de la pénombre. De taille moyenne, d’une maigreur effrayante, il affichait le visage sévère et humble des mystiques. Locksley avait déjà connu ce genre d’homme parmi ceux qui prêchaient les croisades.

Champeaux parut alors chercher ses mots, comme s’il se justifiait :

— Seigneur anglais, vous avez deviné que nous cherchons à nous protéger des méchants... Mais soyez assurés que nous formons une confrérie de bons chrétiens... Nous croyons seulement que l’Église de Rome se trompe, que le mal est partout sur terre, et que c’est uniquement en rejetant les biens terrestres que nous serons sauvés.

Locksley hocha lentement de la tête, sans marquer pour autant son approbation.

— Enguerrand, tisserand comme moi, est aussi notre ministre. C’est lui qui nous guide vers le salut.

Le nommé Enguerrand planta ses yeux dans ceux de Locksley qui se sentit fouillé au plus profond de lui-même. Robert prit alors conscience qu’il l’avait mal jugé. Le regard d’Enguerrand n’était pas celui d’un fanatique, mais au contraire celui d’un homme qui se souciait du salut de ses frères.

Un silence embarrassant s’installa un moment, car les tisserands n’osaient en dire plus. Ce mutisme fut interrompu par Étienne Le Trébuchet, resté en haut de l’escalier.

— Nous feignons d’être catholiques, seigneur Locksley, dit-il d’une voix craintive. Nous fréquentons les églises, nous assistons aux messes, nous nous confessons et nous payons les dîmes ; car nous n’osons pas nous montrer au grand jour. Cette feinte et ce mensonge étaient devenus trop lourds à supporter pour moi, car c’est péché de mentir. Voilà pourquoi j’ai choisi de perdre la vie plutôt que de trahir ce que je sais être la vérité...

Chacun l’écoutait avec émotion. Brusquement, il fondit en larmes.

— ... Mais une fois en prison, sachant ce qui m’attendait, j’ai eu peur et j’ai supplié le Seigneur de me libérer.

— La peur est normale, Étienne, intervint Enguerrand d’une voix grave. Il est long et difficile de s’affranchir de la puissance de la matière et du démon.

Il plongea à nouveau son regard dans celui de Locksley pour ajouter d’une voix grave :

— Ne vous trompez pas sur nous, noble. seigneur, nous ne sommes pas des hérétiques, nous sommes des bons chrétiens.,

— J’avais compris que vous étiez bogomiles, grimaça Locksley. J’en ai connu en Palestine.

— Non, les bogomiles nous sont proches, c’est vrai, mais nous seuls détenons la vérité. Nous sommes des cathares.

Il sourit en désignant la table :

— Mais vous devez avoir faim, noble comte.

Le Saxon approuva pour cacher son inquiétude. Il allait à la messe, priait et communiait. Ne mettait-il pas son âme en danger en côtoyant ces gens ? D’autant qu’il ne pourrait se confesser puisqu’il avait promis de ne jamais parler d’eux.

— Je suis en effet affamé, dit-il prudemment, mais je suis aussi curieux d’en savoir plus sur vous.

Dame Bertaut montra les places de chacun. Pour des raisons de préséance, Locksley fut mis à la droite d’Enguerrand qui eut sa fille à sa gauche. Quant à Noël de Champeaux, il s’assit à côté du Saxon.

Chacun avait une écuelle de bois, mais le gros pain n’était pas déjà tranché, comme c’était l’usage. Il était posé devant Enguerrand qui le prit et le brisa en deux en disant ces mots :

— Que la grâce de Notre Seigneur soit toujours avec nous.

Les convives se signèrent tandis qu’il détachait un morceau pour chacun. L’ayant reçu, ils le mastiquèrent lentement dans un silencieux recueillement. Ensuite Enguerrand déclara :

— Que le Seigneur vous bénisse !

Ces paroles devaient marquer le début du souper, car, immédiatement, Noël de Champeaux découpa d’épaisses tranches d’un autre pain et les distribua. Les convives les posèrent dans leurs écuelles de bois, tandis qu’une servante versait du vin dans leur coupe. Une autre servante arriva avec une grosse soupière et versa une copieuse ration d’une épaisse soupe sur les tranches, sauf dans l’écuelle d’Enguerrand.

Pendant ce temps, la première domestique était allée chercher un grand plat garni de tanches, de brochets et d’anguilles.

À peine servi, chacun commença à détacher des morceaux de poisson avec ses doigts et à les manger avec le pain imprégné de soupe. Locksley observa que son voisin Enguerrand ne prenait que du pain par petites bouchées et ne buvait que de l’eau.

— Dieu a créé le ciel et la terre, dit Locksley en séparant délicatement un filet de brochet avant de le porter à sa bouche. Il n’est dit nulle part que Satan a créé notre monde.

— C’est pourtant évident, expliqua Enguerrand. Si le Seigneur vrai Dieu avait créé les ténèbres et le mal, il serait à n’en pas douter la cause et le principe de tout mal, ce qu’il est vain et funeste de

penser{48}.

— Pourquoi vous nommez-vous cathares ?

— Ce mot signifie Pur dans l’ancienne langue grecque. Mais entre nous, nous ne nous appelons jamais ainsi, nous sommes seulement des croyants, expliqua Champeaux à Locksley. Nos règles de vie sont simples : nous rejetons ce qui est matériel, nous refusons la chair des animaux, nous n’avons pas le droit de mentir, nous réprouvons la violence et le péché de chair. Mais ces lois naturelles sont presque impossibles à respecter, puisque nous vivons dans un monde que Satan a créé. Seuls les plus forts d’entre nous y parviennent et Enguerrand en fait partie. Il a reçu le baptême du Saint-Esprit, que nous appelons le consolamentum. C’est un Parfait.

— Parfait ?

— C’est le nom que nous donnons aux pasteurs qui nous guident, intervint Amaury, la bouche pleine.

Locksley se faisait la remarque que le jeune voleur paraissait facilement accepter de vivre dans un monde créé par Satan. Durant leur voyage, il l’avait vu manger de la viande avec appétit, mentir était son seul talent et il lançait des œillades égrillardes à la jeune Sanceline qui gardait une expression réservée.

Enguerrand compléta ce que venait de dire le jeune homme.

— Le consolamentum est l’union du corps et de l’esprit, l’unique moyen du salut, du pardon des péchés et de la rémission de la peine. Celui qui le reçoit de son vivant devient un consolé. Nous devons tous le recevoir avant le passage dans le monde de l’esprit, pour éviter que notre âme n’aille dans un autre corps.

— Je ne suis pas des vôtres, maître Enguerrand, dit Locksley, j’aime la viande, je possède des biens terrestres et je suis un homme de guerre, pourquoi me faites-vous confiance ?

— Vous avez sauvé l’un de nous, et nous sommes indulgents, sourit Enguerrand. Satan a créé un monde trop dur pour les hommes. Voilà pourquoi la plupart d’entre nous ne parvenons pas à respecter nos lois.

— Je vous remercie de me cacher, mais des Templiers me recherchent. Je ne veux pas vous causer du tort, aussi sachez que je ne resterai pas longtemps parmi vous.

— Les Templiers ne sont pas nos amis, répondit Enguerrand. Nous rejetons bien des pratiques de l’Église, mais le Temple incarne tout ce que nous réprouvons. Le monde est simple et dualiste : il y a le mal et il y a le bien. Le mal, c’est la guerre et l’appât de l’or, c’est-à-dire ce que recherchent les Templiers. Vous êtes leur ennemi, donc vous êtes du côté du bien.

Robert de Locksley n’était pas convaincu que le monde soit si simple, mais la croyance d’Enguerrand faisait son affaire.

— J’attends des amis qui viennent de Toulouse. À dire vrai, ce sont plus que des amis puisque ma femme est avec eux ! Ils devaient me retrouver à la Corne de Fer, mais je ne peux plus prévenir l’aubergiste puisque les Templiers l’ont menacé s’il ne me dénonçait pas. Pouvez-vous m’aider ?

— Je pourrais m’y rendre tous les jours pour me renseigner, proposa Aignan le libraire. Vos amis sont-ils faciles à reconnaître ?

— Sans doute : mon épouse est la plus belle des femmes ! (Il se mit à rire et obtint un sourire de plusieurs des hommes, mais pas d’Enguerrand.) Quant à mon ami, il est chevalier et jamais vous ne verrez un homme plus hardi. Son écuyer, s’il l’accompagne, est le frère de mon épouse. Il est très drôle et ferait rire des pierres. Vous ne pouvez les manquer !

— Nous essaierons de trouver une solution, proposa Champeaux.

— Quand pourrai-je quitter la cave ? demanda alors Étienne Le Trébuchet.

— Le prévôt de Saint-Éloy te recherche, dit Jehan le Flamand. Il est venu m’interroger, comme les autres tisserands.

— Il est aussi venu chez moi, confirma Noël de Champeaux. Tu dois encore rester caché. Si l’official de l’évêché n’est pas saisi, l’affaire sera oubliée et tu pourras quitter Paris. Nous t’aiderons à t’installer ailleurs.

Les servantes servirent des fruits et le souper se termina comme les cloches sonnaient vêpres.

De retour dans la crypte sous la tour du Pet au Diable, Étienne Le Trébuchet parla plus longuement de son fils.

— J’ai cru l’avoir perdu, mais il n’en était rien. Je voulais qu’il soit tisserand comme moi, qu’il soit un bon croyant, car je visais à devenir Parfait. Mais je sais désormais que ce n’étaient que des chimères. J’ai peur de la mort, et mon fils est un voleur. Je déplore la fin de l’existence que je menais et je crains l’avenir. Je ne suis pas un bon chrétien. Pourquoi Satan est-il si dur avec nous, pauvres hommes ?

— Ce n’est pas dans ce monde que nous connaîtrons la félicité, maître Le Trébuchet. Mais sachez que j’ai aussi été voleur et que vous avez un bon fils.

— Merci... Votre ami arrive de Toulouse, avez-vous dit ?

— Oui.

— Quand il y retournera, croyez-vous que je pourrai l’accompagner ? Les cathares peuvent vivre leur foi en paix là-bas, m’a-t-on dit. Je m’installerai à Albi ou à Carcassonne, là où les tisserands sont nombreux. Mon fils veut m’accompagner, mais partir à deux me fait peur.

— Amaury veut finalement devenir tisserand ?

— Oui, il me l’a dit hier. Vous savez, quand il était plus jeune et qu’Enguerrand était encore le maître de notre corporation, j’avais proposé à ce dernier qu’Amaury épouse Sanceline.

— Je suppose que c’est toujours possible.

— Il n’y a plus qu’Amaury pour y croire. Sanceline n’est ni pour lui ni pour aucun homme.

— Pourquoi ?

— Saint Luc a dit : ceux qui seront jugés dignes d’avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts, ne se marieront point. Sanceline ne veut pas connaître d’homme.

Dans l’obscurité, le tisserand ne vit point Locksley sourire.

OceanofPDF.com