[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 4
Locksley resta un moment dans la cour sans savoir que faire, ignorant les soldats en chapel et en broigne qui s’activaient autour de lui. Il était venu demander justice et, non seulement il n’obtenait rien, mais il devait aller prêter hommage à son pire ennemi. Il ne s’en sentait pas capable. Volontairement, il n’avait pas pris la statuette en sortant.
— Vous avez oublié ça, seigneur, fit une voix ironique dans son dos.
Il se retourna, c’était Mercadier qui tenait un sac de cuir. D’après la taille, il devait contenir le Mercure d’or.
— Il ne faudrait pas que ça se reproduise. À partir de maintenant, vous êtes le gardien de ce trésor et vous en répondez sur votre vie. Je vous donnerai demain quatre compagnons qui vous accompagneront à Rouen.
Il interpella un groupe d’hommes qui passait dans la cour.
— Le Mulet, ramène-toi !
Celui qui s’approcha était chevalier, car il portait des éperons de cuivre. De grande taille, large d’épaules, en haubert avec une épée à double tranchant à la ceinture, il avait les cheveux ras et tenait un chapel à nasal à la main. Un coup de lame lui avait fendu le visage et son œil droit n’était qu’une cicatrice boursouflée et violette.
— Le comte de Huntington part demain pour Rouen avec ça ! (Il brandit le sac.) Tu l’accompagnes avec Simon Le Tripier, Thomas Le Tondeur et Robert l’Apôtre.
— Vous avez entendu, compères ? On va se payer du bon temps avec les garcelettes ! lança le borgnat en se gobergeant.
Il avait une voix nasale, déplaisante. Ses trois compagnons s’esclaffèrent en s’approchant.
Locksley les considéra sans rien dire. L’un était petit, râblé, corpulent avec une épaisse moustache qui cachait de flasques bajoues. Sous ses épaisses arcades sourcilières brillaient de petits yeux de cochon rougis par le vin. Un couteau et un tranchoir pendaient à son baudrier. L’autre était grand, légèrement voûté comme s’il craignait perpétuellement de se cogner. En broigne maclée, il tenait une hache à pointe sur l’épaule. Le dernier, un fier-à-bras tout en muscle au visage de cuir bouilli avec une bouche édentée affichait une mine sombre et un regard féroce. Il serrait un fléau d’armes entre le pouce et l’index de sa main droite, seuls doigts qui lui restaient. Une courte épée pendait à sa taille. Pourquoi lui imposait-on ces quatre gredins ?
— Je n’ai besoin de personne pour aller à Rouen, dit Locksley en prenant le sac. J’ai mon écuyer, et mon escorte est à Fontevrault avec mon épouse.
Mercadier leva une main en guise d’avertissement.
— Dieu me damne ! Vous n’avez pas compris, Locksley ? Je suis le chef. Richard a donné des ordres et ils seront exécutés à la lettre.
— Vous n’appliquez que les ordres qui vous conviennent, semble-t-il. Ce Basile ne devait pas être écorché, m’a-t-on dit.
— Foutre de Dieu ! Vous obéirez, ou vous finirez comme lui, est-ce clair ?
Locksley lui jeta un regard glacial.
— Arrêtez de jurer, Mercadier, car le Seigneur finira par ne plus vous pardonner, et gardez-vous de trop m’échauffer la bile ! C’est vous qui n’avez pas compris qui je suis. Voulez-vous qu’on règle ce différend à l’épée maintenant, ou même à la hache ? Je ferai comme j’ai dit ! Maintenant, libre à vous de me laisser ces quatre maroufles. Je ne les refuse pas, car on n’est jamais assez nombreux dans ce pays en guerre, mais ils m’obéiront. Sinon, je les ferai pendre. Est-ce clair ?
Ils se mesurèrent un moment du regard. La bouche de Mercadier frémissait imperceptiblement et ses yeux fulminaient de colère. Soudain, il se tourna avec brusquerie vers le borgnat pour lui demander :
— Qu’as-tu fait du musard, Le Mulet ?
— Le nommé Amaury ? Il travaille au rempart, seigneur. Et si le maçon n’est pas content de lui, il sera branché ce soir et fera la giguedouille au bout de la hart pour nous délasser.
Il éclata de rire et Mercadier approuva de la tête. Il paraissait calmé quand il s’adressa à nouveau à Locksley :
— On vous fera de la place dans les maisons du village pour cette nuit. Le Mulet, occupe-t’en !
— Votre merci, seigneur Mercadier, mais c’est inutile, répondit courtoisement Locksley, comprenant que le capitaine routier avait cédé, mais qu’il ne voulait pas perdre la face. Nous avons des tentes sur nos mules. Il suffit de les faire monter. J’aurai seulement besoin d’un serviteur.
Le capitaine hocha la tête et retourna dans la pièce où se mourait le roi.
— Voulez-vous que je vous montre le village, seigneur comte ? demanda familièrement Le Mulet comme s’il s’adressait à un frère d’armes.
— Volontiers, noble chevalier, répondit Locksley qui jugea que si cet homme restait avec lui quelques semaines, il était inutile de se le mettre à dos.
L’autre l’accompagna jusqu’aux cuisines. C’était la fin de l’après-midi et les entrailles du Saxon criaient de malefaim. Il avala un lapin rôti en compagnie du Mulet, ce qui lui permit de se renseigner sur le siège, sur Richard et sur Mercadier. Il lui demanda aussi qui était ce musard.
— Amaury ? Un pendard qu’on a trouvé dans le camp. Il arrivait de Limoges, jurant qu’il voulait devenir soldat. Le seigneur voulait le pendre mais comme on manque de bras pour réparer le château, on l’a mis au travail.
— Mercadier va rester ici ?
— Il confiera le château à un chevalier qui mérite sa confiance.
— C’est votre cas, non ? Seulement, en m’accompagnant à Rouen, vous perdez tout espoir de l’obtenir, dit Robert de Locksley, pour mettre un peu de fiel dans le cœur du mercenaire.
Le Mulet secoua négativement la tête.
— Avant d’être fait chevalier, j’étais forgeron, seigneur. Voilà pourquoi je n’aurais jamais de château.
Contrarié d’avoir avoué sa roture, Le Mulet s’en alla tandis que Locksley alla vérifier que son écuyer était bien installé et son palefroi bien soigné. Après quoi, il essaya de revoir la reine, mais elle était toujours près de son fils et on ne le laissa pas entrer dans la salle où se mourait le roi. Il se retira donc dans sa tente. On y avait dressé un lit de sangles, une paillasse, et porté le coffre d’osier qui contenait ses affaires. Son écuyer vint l’aider à ôter son haubert et il s’habilla de sa cotte vert foncé et de ses chausses. Assis sur le lit, il se demandait s’il parviendrait à parler à la reine avant son départ quand Mercadier entra brusquement.
— Mon roi est mort, fit-il la voix brisée.
La tente était éclairée par un falot pendu en son milieu et, même s’il n’éclairait guère, Robert de Locksley vit des larmes briller sur le visage du mercenaire. Mercadier était l’ennemi du genre humain mais on ne pouvait l’accuser de n’aimer pas son roi.
Robert de Locksley se signa.
— Je vais le voir, décida-t-il.
— Je suis venu vous chercher, approuva Mercadier.
Toute rancœur avait disparu et Locksley lui en fut reconnaissant. Il boucla son baudrier et prit le sac avec le Mercure d’or avant de suivre le capitaine routier. La nuit tombait.
Richard reposait toujours dans son lit. Son visage affichait maintenant une grande sérénité. Plusieurs prêtres et seigneurs étaient près de lui ainsi qu’Aliénor. Robert de Locksley resta un moment à prier avant de les laisser. Il rentra à sa tente, le cœur serré et plongé dans ses souvenirs. Il s’était passé tant de choses depuis que sa route avait croisé celle de son roi, et pourtant il ne s’était écoulé que cinq ans. Comment aurait-il pu imaginer, lors de leur première rencontre, que le Cœur de Lion mourrait à quarante et un ans ?
— Seigneur, puis-je vous apporter une boisson chaude ? l’interpella une voix, comme il passait devant les cuisines. Un potage de poule, peut-être ?
Il se tourna vers un jeune homme dont les traits restaient dans l’ombre d’un bonnet violet aux bords relevés en pointe.
— Volontiers.
Il entra dans sa tente où l’on avait renouvelé la chandelle de suif de la lanterne. Le valet au bonnet revint peu de temps après avec un bol fumant.
Robert de Locksley l’avala en quelques gorgées, puis le serviteur l’aida à délacer ses heuses et il se coucha tout habillé. Il attacha le sac de cuir avec une lanière à son poignet et le garda serré près de lui. Il s’endormit presque aussitôt.
Dans la brume du sommeil, il entendit les cris et les menaces, puis il sentit qu’on le secouait violemment. À grand-peine, il parvint à ouvrir les yeux. Mercadier le tenait par les épaules. Il puait le vin.
L’odeur le réveilla. Il repoussa le routier et se redressa :
— Qu’est-ce qui vous prend ? ânonna-t-il d’une voix pâteuse qui n’était pas la sienne.
— Où est le sac ?
— Quel sac ? demanda-t-il en se passant la main sur les yeux.
C’est alors qu’il prit conscience que c’est lui qui puait le vin. Ses habits étaient humides.
— Vous avez bu ! Vous n’êtes qu’un ivrogne ! cria Mercadier, écarlate et fou de rage. Où est le sac ? Où est le Mercure ?
La vision encore trouble, Locksley regarda autour de lui. Il faisait jour, l’ouverture de la tente était écartée. Il aperçut Le Mulet qui le considérait avec mépris.
— Je n’ai pas bu, protesta Locksley d’une voix d’ivrogne. Le sac était attaché à ma main... Il a dû tomber par terre.
Il remarqua alors le lacet de cuir toujours à son poignet, mais on l’avait tranché.
— Vous allez payer cher votre ignominie ! Le Mulet, fais garder la tente. Qu’il n’en sorte pas !
Mercadier s’éloigna.
Locksley se leva. La tête lui tournait. Il fit rapidement le tour de la tente mais le sac n’était plus là. Pourquoi avait-il du mal à parler ? Pourquoi l’avait-on aspergé de vin ? Et qui ? En se concentrant, il se souvint d’avoir bu du bouillon et de s’être endormi aussitôt. Dans son esprit embrumé, l’explication vint peu à peu. On avait drogué le bouillon, sans doute avec du pavot.
Comment allait-il se tirer de ce mauvais pas ? Il s’assit sur le lit pour réfléchir. Qui l’avait volé ? Le valet au bonnet à bords relevés était peut-être complice, mais tout semblait avoir été bien organisé par Mercadier. Auquel cas, quoi qu’il dise, il ne pourrait se disculper.
Sa décision fut vite prise. Il devait fuir, retrouver Anna Maria. Mais après ? Rentrer en Angleterre ? Il y serait vite recherché et redeviendrait un hors-la-loi. C’est alors qu’il songea à Guilhem
d’Ussel{8}.
À cet instant, la portière de la tente s’ouvrit et Aliénor entra, altière et impavide. Derrière elle suivaient l’abbé du Pin et Mercadier. Le Mulet resta à l’extérieur.
Robert de Locksley s’agenouilla devant la reine et embrassa un pli de sa robe.
— Où est la statuette ? s’enquit-elle avec sévérité.
— Je l’ignore, ma reine. On est entré dans ma tente cette nuit, on a tranché le lien qui attachait le sac à ma main.
— Si vous n’aviez pas bu ! gronda Mercadier.
— Je n’ai pas bu ! On m’a fait boire un philtre, rétorqua Robert de Locksley.
— Bien sûr ! ironisa le capitaine routier. Inutile de l’interroger ainsi, dame Aliénor. Je vais le faire écorcher. Il sera plus bavard, les chairs à nu.
Locksley avait gardé ses armes et saisit son épée :
— Croyez-vous y parvenir facilement ? demanda-t-il agressivement.
— Assez ! ordonna dame Aliénor. Pourquoi dites-vous qu’on vous a drogué, noble comte ?
— On m’a porté un bouillon, hier soir. Un valet avec un bonnet violet. Je me suis endormi aussitôt. Je n’ai pas bu de vin et, habituellement, le moindre bruit me réveille. (Il désigna le bol de terre au sol.) Il devait contenir du pavot.
— Il ment, dame Aliénor ! Votre fils le roi m’a plusieurs fois parlé de Robert de Locksley. Avant d’être chevalier, c’était un fripon qu’on nommait Robin au Capuchon. Il s’est même attaqué à votre fils Jean. C’est toujours un coquin !
— C’est vrai, seigneur de Locksley ?
— C’est vrai, ma reine, mais ma cause était juste, car on avait volé les terres et les titres de mon père. Richard m’avait rendu justice.
— Voleur un jour, voleur toujours ! cria Mercadier.
— Balivernes ! Si j’étais un voleur, croyez-vous que je serais resté là à vous attendre ?
— Vous aviez bu ! Vos complices ont dû vous tromper. Laissez-le-moi, madame, je saurai le faire parler.
— Mercadier, renseignez-vous sur ce domestique au bonnet violet, décida-t-elle. Aujourd’hui, c’est jour de deuil. Que Locksley reste dans sa tente. Il sera jugé demain.
Ils se retirèrent. Il se fit porter un cruchon d’eau et un morceau de pain pour seul repas.
Il ne serait plus là pour le jugement, décida-t-il, car il ne doutait pas qu’il serait condamné. Les faits et son passé étaient contre lui. Mais il ne pouvait rien faire avant la nuit. Il avait son épée, son arc, un carquois plein de flèches, une miséricorde. Il percerait la tente du côté opposé de la porte. Dans l’obscurité, personne ne le remarquerait. Devait-il prendre son cheval ? S’il y parvenait, on le poursuivrait, donc il était préférable qu’il parte à pied, silencieusement. La forêt était proche, et la forêt était son domaine.
Ensuite, où aller ? Retourner à Fontevrault ? L’abbaye était fortifiée et bien gardée. On l’arrêterait trop facilement. Le seul qui pourrait l’aider était Guilhem. Il irait donc au sud, vers Toulouse.
Il se prépara, choisit des vêtements chauds. Il n’avait que peu d’argent, donc il volerait en route. Il devrait aussi abandonner son haubert, son écu et son équipement de chevalier, ainsi que son écuyer. Peut-être celui-ci pourrait-il ramener ses affaires à Fontevrault. Quel serait le comportement d’Aliénor envers lui ? Si elle le croyait coupable, elle détiendrait un otage précieux avec Anna Maria. Il devrait alors la sortir de là-bas, mais Guilhem l’aiderait.
Il dormit durant l’après-midi, jusqu’à ce que la nuit tombe. Le moment favorable serait au plus profond de l’obscurité, quand il n’y aurait plus de bruit dans le village.
Il venait de se réveiller quand la tenture s’écarta. L’abbé Pierre Milon entra, suivi de la mère de Richard en robe de moniale couverte d’un épais manteau brodé fermé par une broche d’or.
L’abbé le vit armé, puis son regard se posa sur ses affaires préparées et sur son arc.
— Vous envisagiez de fuir, seigneur comte ?
— Je ne me laisserai pas écorcher, répliqua sèchement Locksley.
Aliénor eu un sourire sans joie en s’asseyant sur le lit.
— Il y avait bien un valet avec un bonnet violet, dit-elle d’une voix éteinte. Plusieurs domestiques l’ont vu aux cuisines.
— L’a-t-on saisi ?
— Il a disparu. Il s’agissait d’un homme surpris dans le camp hier matin et qui travaillait à la muraille.
Le musard ? se demanda Locksley.
— Mais selon Mercadier, c’est votre complice, poursuivit l’abbé.
— Comment aurais-je pu connaître cet homme ? Je suis arrivé avec vous et je venais d’Angleterre !
— Ce n’est pas pour cela que nous sommes là, intervint Aliénor. Peu importe cette statuette. Dites-lui, mon père...
— Je ne suis ni médecin ni chirurgien, fit Pierre Milon, mais je me suis fait expliquer la blessure du roi et son évolution. J’ai trouvé les explications du chirurgien bien hésitantes et embarrassées, aussi ai-je examiné la plaie. La gangrène s’était répandue mais des taches violettes m’ont intrigué. J’ai alors voulu en parler au chirurgien, mais je ne l’ai plus trouvé. Je l’ai fait chercher et nous venons d’apprendre qu’il a quitté le village, il y a plusieurs heures, prétextant qu’il allait ramasser des herbes. Tout indique qu’il s’est enfui.
Robert de Locksley l’écouta sans mot dire. La fuite du chirurgien ne l’étonnait nullement. Connaissant Mercadier, le pauvre homme devait craindre pour sa vie.
— Mon fils a été empoisonné, intervint alors Aliénor. C’est ce chirurgien qui l’a tué.
— Peut-être a-t-il seulement eu peur...
— D’après Mercadier, l’évolution de la blessure n’était pas naturelle. Le lendemain du jour où il a reçu la flèche, mon fils a festoyé et n’avait plus mal. La pointe de fer avait été retirée, il aurait dû guérir.
— Pourquoi le chirurgien l’aurait-il tué ?
— Cet homme se nomme Célestin et aurait fait ses études avec Gilles de Corbeil, dit l’abbé du Pin. Or, Corbeil est le médecin de Philippe Auguste. Ce chirurgien est certainement aux ordres du roi de France. Il a dû retourner à Paris rendre compte de son crime à son maître.
Locksley resta silencieux un instant. Se pouvait-il que son roi ait été assassiné ?
— Êtes-vous sûr que le roi Richard a été empoisonné ?
— Certain ! Ces taches violettes sont caractéristiques d’une plante vénéneuse. Le casque de Jupiter.
— Je vous ai fait préparer un cheval, comte. Retrouvez ce chirurgien, dit Aliénor.
— Que dira Mercadier ?
— J’en fais mon affaire. Il a toujours obéi aux Plantagenêt. Il fera ce que je lui dirai.
Pour Locksley, cette proposition était une chance inespérée.
— Je prendrai donc la route de Paris. Si je retrouve ce Célestin, que dois-je faire ?
— Le ramener à Fontevrault pour que je l’interroge et le punisse.
— Je le ferai. Mais j’essaierai aussi de trouver mon voleur en chemin, car si je ne peux me disculper je redeviendrai un hors-la-loi en Angleterre. Je n’ai rien à attendre de votre fils Jean. Je dois retrouver cette statuette.
— Vous avez ma confiance. Père Milon, remettez-lui l’argent qui lui sera nécessaire pour son voyage.
L’abbé sortit de son manteau une bourse bien pansue qu’il tendit à Locksley.
— Elle contient cent pièces d’or, dit-il.
— Il y a encore mon épouse et mes gens, demanda Locksley.
— Ils vous attendront à Fontevrault.
— Si ce chirurgien est vraiment à Paris, j’aurai du mal à le trouver en étant seul.
— Je n’ai personne à vous proposer, répliqua Aliénor.
— J’ai pensé à un de mes amis, Guilhem d’Ussel. Il est au service du comte de Toulouse. Le frère d’Anna Maria est son écuyer. Envoyez mon épouse à Toulouse pour le prévenir. Ils me retrouveront à Paris.
Aliénor resta silencieuse. Si elle laissait partir son épouse, rien n’obligerait Locksley à retrouver le chirurgien et à le ramener. Mais elle savait aussi que ce qu’elle demandait au comte de Huntington était presque une mission impossible, car il allait devoir s’attaquer au roi de France. Après tout, son fils Richard lui avait toujours assuré que Huntington était un homme d’honneur.
— Comment ce Guilhem pourrait-il vous aider ?
En quelques mots hachés, Locksley lui expliqua qui étaient Guilhem, Anna Maria et Bartolomeo, et ce qu’ils avaient fait ensemble, aux Baux.
— ... Avec eux, vous me donnerez les moyens de réussir, conclut-il.
Elle eut un regard interrogatif à l’attention de l’abbé qui approuva de la tête.
— Je donnerai une escorte à votre épouse pour aller à Toulouse, décida-t-elle, mais ne me décevez pas, Robert de Locksley.
— Je ne connais pas Paris. Où pourrons-nous nous retrouver ? demanda-t-il à l’abbé Milon.
— Je connais l’aubergiste de la Corne de Fer, près de Saint-Merry. Allez-y de ma part.
— Je suis prêt à partir, dit Locksley en saisissant son manteau et ses armes.
L’abbé alla à la portière qui fermait la tente et la souleva. De l’autre côté attendaient des gardes d’Aliénor. Ils se rendirent à l’écurie où le cheval de Locksley était déjà harnaché. On avait même attaché à la selle un sac de provisions, une couverture et une hache.
— Bonne chance, lui dit Aliénor quand il monta sur le palefroi, mais faites attention à vous. Mercadier cherchera peut-être à vous rattraper.
— N’ayez crainte, ma reine, je vous ramènerai l’assassin de Richard. Je m’y engage, et je rendrai la statue d’or à Jean.
Au matin, Mercadier se rendit dans la tente d’Aliénor, maîtrisant à peine sa colère. Elle le reçut sans le faire attendre, sachant ce qu’il allait lui reprocher.
— Le Mulet vient de me dire que vos hommes l’ont saisi hier soir, ainsi que les gardes qui surveillaient Locksley. Vous les avez enfermés pour la nuit et le félon a fui. Qu’est-ce que cela signifie ? lança-t-il avec virulence.
— La duchesse d’Aquitaine n’a pas de comptes à vous rendre, Mercadier, répliqua-t-elle avec hauteur. Je vais pourtant vous dire ceci : mon fils Richard n’est pas mort naturellement. Son chirurgien était au service du roi de France et l’a empoisonné. Il a fui et Locksley va le rattraper. Il m’a aussi promis de retrouver la statue et de me la rendre. Maintenant, laissez-moi prier !
Mercadier inspira plusieurs fois pour tenter de se calmer et éviter de dire des mots irrémissibles qu’il regretterait. Il s’inclina finalement et sortit, le cœur gonflé de rage.
Dehors, Le Mulet attendait.
— Prend Simon, Thomas et Robert l’Apôtre, et retrouvez-moi Locksley. Mort ou vif ! cracha-t-il.
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