[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Jean d'Aillon · Chapitre 33 sur 35

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[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Chapitre 32

 

 

— ire, intervint Guilhem, je vous supplie d’entendre ma S

prière. Mon ami Robert a été blessé par les gens du prévôt. Il serait injuste qu’il se batte avec un bras en moins. Je demande à être son champion.

C’est au VIe siècle que les rois de Bourgogne avaient admis le duel judiciaire comme preuve d’un procès. Peu à peu la procédure avait été codifiée et l’usage d’un champion accepté, car les faibles, les femmes ou les enfants auraient été désavantagés dans des duels où ils auraient dû combattre eux-mêmes. Il existait donc des champions professionnels, sortes d’avocats qui se battaient pour leur client, prenant vraiment des risques, car, vaincu, le bourreau leur tranchait un pied ou une main.

— Vous ne m’avez pas dit qui vous étiez, fit le roi en le désignant.

— Mon nom est Guilhem d’Ussel et je viens de Toulouse.

— Êtes-vous chevalier ?

Tout chevalier de naissance noble pouvait soutenir la cause d’un autre chevalier.

— Oui, sire, le seigneur de Gaillon pourra en témoigner.

Le roi s’adressa à Lambert de Cadoc.

— Que sais-tu de lui ?

— Guilhem d’Ussel a été accolé par Mercadier (il y eut quelques murmures) qu’il a quitté pour me rejoindre. C’est un preux qui a toujours été loyal envers moi, c’est dire si j’ai été étonné quand j’ai découvert son rôle ici. Il y a quatre ou cinq ans, le père du comte de Toulouse a cherché à recruter des mercenaires. Vous devez vous en souvenir, sire, j’ai demandé à Ussel d’y aller, car il était judicieux d’avoir des hommes fidèles là-bas. Mais quand Guilhem est arrivé, le comte était mort et avait laissé le comté à son fils. Guilhem est resté avec lui et je ne l’ai plus revu.

— Quelle part prenez-vous dans cette affaire ? demanda le roi à Guilhem.

— Mon ami Robert de Locksley m’a demandé son aide et j’ai accouru.

— De Toulouse ? Raymond de Saint-Gilles vous a laissé partir ? demanda le roi d’un ton incrédule.

— Oui, sire, mon suzerain sait que l’amitié est plus forte que tous autres liens.

Philippe Auguste resta silencieux un moment, comme s’il méditait cette réponse.

— Avez-vous un fief ? demanda-t-il enfin.

— Oui, sire.

— Robert de Locksley, acceptez-vous Guilhem d’Ussel comme champion ?

— Je l’accepte, sire, et peut-être lui devrais-je la vie une nouvelle fois.

— Il vous a déjà sauvé la vie ?

— Oui, sire.

— Ussel, vous connaissez les risques que vous prenez ? Le champion vaincu a le poing coupé, et lorsqu’il défend une personne accusée d’un crime méritant la mort, il est pendu et traîné ensuite sur une claie comme un chien.

— Je ne crains pas la mort, sire, et je suis sûr de ma cause.

— Albert de Malvoisin, commandeur du Temple, voulez-vous toujours ce duel ?

Malvoisin réprima une grimace, mais il n’avait plus le choix et il ne connaissait pas de champion pour le remplacer.

— Oui, sire.

— Noble prévôt Hamelin, vous serez héraut d’armes. Vous autres, preux chevaliers, allez écouter la messe à Saint-Jean-le-Rond pendant que sera préparée la lice.

Accompagnés de gardes du roi porteurs de masses, Guilbem et Malvoisin quittèrent rapidement la grande salle, suivis par l’official qui, en tant que grand vicaire, devait s’occuper des préparatifs du duel judiciaire. Ensuite, le prévôt Hamelin fit sortir Locksley et Bartolomeo et tracer le champ clos, dans la cour, pendant qu’on allait chercher les armes des combattants. Ce ne seraient pas des épées de fer et des boucliers, mais de lourds bâtons et des harasses, sortes de grosses plaques de bois servant à parer les coups. Le combat cesserait quand l’un des combattants, harassé, s’écroulerait ou sortirait du champ clos.

Quand Guilhem et Malvoisin revinrent de la courte messe, célébrée par un religieux de l’évêché, une immense foule de curieux se pressait devant la cour, contenue à distance par des gardes. À l’extrémité, une tribune avait hâtivement été dressée pour Philippe Auguste, son fils et l’évêque. Les familiers du roi, les prélats importants de l’évêché et les chanoines étaient installés à proximité, debout et protégés par une barrière. La pluie avait complètement cessé et un chaud soleil perçait au milieu de quelques gros nuages noirs.

Les deux hommes entrèrent dans le champ clos, limité par des cordes attachées à des pieux, et le silence se fit lorsque deux trompettes sonnèrent.

Hamelin vint alors se placer au milieu de la lice pour proclamer à haute voix :

— Vaillant roi de France, révérend évêque, barons et chanoines, peuple de Paris, le chevalier Albert de Malvoisin, commandeur de l’ordre du Temple, a été accusé par le noble comte de Huntington d’avoir voulu attenter à la vie de notre grand et noble roi.

Des interjections, murmures et commentaires montèrent de la foule. Ce n’est que lorsque le silence revint que le prévôt de Paris poursuivit.

— Pour prouver son bon droit, le chevalier Albert de Malvoisin a défié en duel judicaire son accusateur qui sera remplacé par un champion, le noble chevalier Guilhem d’Ussel. Tous deux se sont engagés à faire leur devoir et à combattre honorablement. En choisissant le vainqueur, Notre Seigneur Dieu fera connaître sa sainte et divine volonté.

— Faites apporter le crucifix et le missel pour qu’ils prêtent serment, déclara l’évêque.

L’official avait tout préparé. Pieds nus, les deux combattants qui ne portaient qu’une simple tunique, ayant abandonné leur cotte de mailles, s’approchèrent d’une table couverte d’un tapis écarlate frangé d’or sur laquelle étaient posés un missel et un crucifix d’or serti de rubis.

— Êtes-vous prêt à jurer de votre bon droit sur la croix et les Évangiles ? demanda l’évêque en s’adressant à Malvoisin.

— Oui, je le jure, dit-il en s’agenouillant et étendant la main droite sur l’Évangile. Avec l’aide de Dieu, de tous les saints et de mon bon droit, je le prouverai par mon corps et par mes armes contre quiconque voudra soutenir le contraire.

Guilhem vint à son tour, s’agenouilla et jura qu’avec l’aide de Dieu, des saints et de son bon droit, il prouverait que Malvoisin était un parjure.

On leur donna à chacun un bouclier de bois rond couvert de cuir rouge et un lourd bâton de trois pieds.

Simon de Montfort et Lambert de Cadoc vinrent s’assurer que les armes étaient parfaitement égales, après quoi les deux combattants durent jurer à nouveau sur l’Évangile qu’ils n’avaient pas d’arme cachée et qu’ils n’emploieraient ni fraude, ni sorcellerie, ni maléfice pour s’assurer de la victoire.

Les trompettes sonnèrent une nouvelle fois et le prévôt annonça à haute voix :

— Oyez, oyez, oyez ! Voici le brave chevalier Albert de Malvoisin, commandeur de l’ordre du Temple, qui combattra aujourd’hui honorablement le champion du noble comte de Huntington.

Un silence solennel régna pendant quelques instants, le temps que Simon de Montfort et Lambert de Cadoc examinent la conformité de la lice, puis le prévôt Hamelin menaça de peine sévère ceux qui chercheraient à favoriser l’un ou l’autre des combattants par gestes ou paroles, donnant ordre à chacun de rester immobile et silencieux hors du champ clos.

— Tout est-il régulier et conforme à la loi du combat ? demanda le roi quand tous ces préparatifs furent terminés. Les combattants ont-ils quelque chose à ajouter ?

— Je maintiens mon innocence, et je demande à Dieu, dont la bonté suprême vient souvent à notre secours au dernier moment, de me protéger ! lança Malvoisin.

— Parjure ! Prépare-toi à la mort ! répliqua Guilhem. Seigneur Dieu, je me confie à ta bonne garde.

— Faites votre devoir, preux chevaliers ! lança Hamelin en se retirant sur un des côtés de la lice d’où il proclama, de nouveau, que personne, sous peine de mort, ne tente par des paroles, des cris ou des gestes, d’interrompre ou de déranger le combat.

Philippe Auguste, qui tenait en main un gant, le jeta dans l’arène, et prononça ces mots :

— Laissez aller !

Immédiatement, Malvoisin se rua sur Guilhem.

L’ancien commandeur du Temple de Londres était un homme corpulent et sanguin. Bien plus large d’épaules que Guilhem, doté d’un cou de taureau et d’un physique de lutteur, il était pourtant plus ventru et empâté que musclé. Il manquait surtout d’entraînement, n’ayant plus combattu depuis qu’il était en France. Malgré cela, il abattit son bâton sur Guilhem avec une force inouïe. Mais Ussel avait prévu le coup qu’il para avec sa harasse, comme il para facilement les autres coups qui se succédèrent avec une incroyable rapidité.

Cette violence donnait l’impression qu’une force surnaturelle guidait le Templier. À voix basse, plusieurs spectateurs échangèrent leur opinion : le Seigneur avait choisi Malvoisin.

Guilhem parait, évitait, reculait, mais sans pour autant se rapprocher trop des cordes. Il avait souvent combattu en champ clos, généralement dans des joutes amicales, et il savait à quel point le poids de la harasse de bois fatiguait vite.

En effet, après quelques minutes, Malvoisin s’arrêta de frapper pour reprendre son souffle et ce fut lui qui attendit les coups de son adversaire.

D’un geste rapide, Guilhem tenta de frapper ses jambes, mais Malvoisin para aisément de son bâton et de son bouclier, laissant son ventre sans protection. C’était ce que Guilhem avait espéré. D’un coup d’estoc, il enfonça son bâton dans la bedaine de son adversaire.

Ce ne fut pas très violent, mais extrêmement douloureux. Comme Malvoisin se pliait en deux, Guilhem le frappa à la tête. Bien que le Templier eût levé sa harasse pour se protéger, il ne le fit pas suffisamment vite et le choc l’étourdit. Aussitôt Guilhem lui infligea un violent coup dans les côtes, qui étaient à découvert, et les spectateurs près de la lice entendirent les os craquer.

Chancelant, le colosse s’abrita sous son bouclier, mais Guilhem le frappa en bas de la jambe, rompant l’os. Malvoisin mit un genou en terre et Guilhem lui donna un nouveau coup d’estoc à l’abdomen, puis, tournant autour de lui, il abattit de toutes ses forces sa hampe sur le dos du Templier, lui éclatant les reins. la justice de l’Église. Tout au plus pourrais-je gracier les moins coupables après le jugement. Quant à votre épouse, comte, l’évêque l’entendra tout à l’heure. Si elle a été prise par erreur, il la libérera.

Le commandeur s’écroula. Guilhem leva une dernière fois son bâton pour lui casser la tête.

— Ne le tuez pas sans confession, sire chevalier ! cria le roi. Ne faites pas périr à la fois son corps et son âme ! Nous le déclarons vaincu !

Guilhem arrêta son geste et salua Philippe Auguste en s’inclinant.

— Tu t’es conduit avec vaillance et loyauté, Ussel, lui dit le roi. Je déclare Robert de Locksley libre et innocent.

— Sire, demanda le Templier frère Haimard, puis-je emmener le commandeur Malvoisin pour qu’il reçoive chez nous les derniers sacrements et que nous l’aidions à prier ?

— Non ! répliqua le roi avec une pointe d’agacement. S’il vit encore, Malvoisin recevra le châtiment des régicides demain matin sur le parvis. Hamelin, emmène-le !

Il eut alors un véritable regard aimable envers Guilhem d’Ussel et Robert de Locksley.

— Je sais désormais ce que je vous dois, nobles chevaliers, je vous recevrai cet après-midi au Palais.

— Sire, puis-je vous demander une grâce ? lança Guilhem.

Le chancelier Guérin fronça les sourcils, car il n’était pas habituel d’interpeller le roi après qu’il eut parlé.

— Pourquoi pas ? fit cependant Philippe avec bienveillance.

— Sire, sans l’aide désintéressée des tisserands que votre prévôt a arrêtés et livrés à l’official, mon ami Robert de Locksley serait tombé entre les mains de Beaumanoir, et à cette heure, le félon serait parvenu à ses fins...

— Ce sont des hérétiques ! intervint violemment Simon de Montfort.

— Non ! dit Guilhem. Ce sont de bons chrétiens qui se sont égarés, et parmi eux se trouvent aussi des innocents comme la comtesse de Huntington.

Le roi lança un regard interrogateur à Robert de Locksley.

— C’est vrai, sire, j’allais vous supplier de la libérer, ainsi que mes amis les tisserands.

— Ce sont des hérétiques ! Ils doivent être brûlés ! protesta l’official dans un cri de rage.

— Je ne peux rien faire, déclara Philippe Auguste après avoir consulté frère Guérin et Eudes de Sully du regard. Ils appartiennent à

É

— Je demande à fausser la cour ! lança Guilhem d’une voix de stentor. Je serai le champion des cathares.

L’assistance resta interloquée. Les prélats et les proches du roi se regardèrent les uns les autres, stupéfaits.

Dans le jugement de Dieu, l’accusé appelait au combat sa partie adverse, mais il pouvait aussi défier les juges et se battre avec eux, ou avec leur champion. C’était ce qu’on appelait fausser la cour. S’il

perdait, il était pendu sur-le-champ{64}.

L’official dit quelques mots à l’évêque qui hocha la tête avant de le laisser prendre la parole.

— Sire. J’accepte le jugement de Dieu et je vais faire chercher mon champion.

Philippe jeta un regard interrogateur à Guilhem, comme pour savoir s’il confirmait sa décision.

— Je maintiens ma demande, mais si je vaincs le champion de l’official, j’exige de me battre ensuite avec Raymond Baudet, car le juge n’est pas en état de faiblesse.

Des murmures se firent entendre. Les requêtes pour fausser la cour étaient rares et l’exigence de Guilhem ne s’était jamais produite.

— Pourquoi ? demanda le roi. Si vous gagnez, les cathares seront libérés.

— Je prétends que l’accusation de l’official est fausse et mensongère. Raymond Baudet la maintient, soit ! Mais il devra la défendre les armes à la main et, si je le vaincs, je lui trancherai moi-même le poing, car c’est la coutume.

— Je ne suis pas un combattant, sire ! protesta l’official, le visage décomposé par la peur.

Le roi se tourna vers son chancelier, frère Guérin.

— La demande de Guilhem d’Ussel est-elle recevable ?

— Elle l’est, sire, bien qu’inhabituelle. La loi exige seulement que l’appeleur doit fausser toute la cour, et pour avoir gain de cause doit vaincre tous les juges dans une même journée, sinon être pendu. Mais comme l’official a décidé d’être seul juge, il sera seul à se battre. Le seigneur Guilhem devra cependant auparavant avoir vaincu le champion de l’évêché.

— Je veux être ce champion, sire, intervint alors Simon de Montfort.

— Toi, Simon ? dit le roi, étonné. Mais pourquoi ?

— Les hérétiques cathares offensent notre Seigneur et tout bon chrétien doit les combattre, gronda le chevalier.

Indécis, le roi considéra Guilhem, Montfort, puis l’évêque en se frottant le menton de la main gauche. Ce Guilhem était bien capable de tuer Simon, un de ses fidèles. Si cela arrivait, ses sujets auraient l’impression que c’est le roi de France qui avait été vaincu. Ce n’était même pas envisageable.

— Cette affaire concerne l’Église, Simon. Je t’interdis de t’en mêler.

Eudes de Sully intervint alors :

— Sire, je souhaite parler un instant à l’official.

Le roi opina et l’évêque s’éloigna avec Raymond Baudet.

— Je refuse ce jugement de Dieu, Raymond, dit Eudes de Sully. Ce Guilhem va battre notre champion, puis te couper une main. Ensuite, l’Église épiscopale aura perdu toute autorité. Ce n’est pas possible !

— Je me fie à votre clairvoyance, monseigneur, déglutit l’official, soulagé.

— Laissez-moi parler, décida l’évêque en revenant vers le roi.

» Sire, peut-être y a-t-il en effet des innocents parmi ceux qui ont été saisis par le prévôt de Paris, et je suis favorable à leur remise en liberté. Quant aux autres, voici ce que je propose : je les interrogerai et s’ils jurent être bons chrétiens, je les laisserai libre, mais ceux qui refuseront devront être jugés.

Eudes savait parfaitement que les cathares refusaient le serment. Sa proposition indulgente en apparence, était en fait un moyen déguisé de condamner les hérétiques. Le roi parut l’approuver. Il interrogea des yeux frère Guérin, qui acquiesça, puis Guilhem.

— Seul notre Seigneur Dieu peut dire s’ils méritent leur liberté, sire, fit Guilhem. Je demande son jugement, et uniquement son jugement comme m’y autorise la loi des Francs.

Eudes de Sully se mordilla les lèvres de colère.

— Songez, sire, que si les tisserands retournent à leur atelier, ils propageront l’hérésie dans votre ville, supplia-t-il. Votre parent, Philippe d’Alsace, a lutté toute sa vie contre eux.

Ce n’était pas le meilleur argument. Philippe d’Alsace, son tuteur, s’était opposé à lui.

— Voici donc ma décision, dit le roi en joignant les mains. Vous interrogerez les prisonniers, Eudes. Ceux qui jureront seront libres. Les autres seront bannis du royaume.

— Il serait plus prudent de les bannir tous, et même de bannir tous les tisserands, remarqua Simon de Montfort.

— Tu dis cela parce que tu n’as pas la charge du royaume de France, lui reprocha Philippe qui se souvenait d’avoir chassé les juifs quand il était monté sur le trône, et de l’avoir payé cher quand il s’était rendu compte qu’ils finançaient le commerce et l’artisanat.

» Guilhem d’Ussel, allez-vous retourner à Toulouse ?

— Oui, sire, si vous m’y autorisez.

— On dit les cathares nombreux, là-bas.

— On le dit, sire, mais je n’ai rien remarqué.

— Vous emmènerez avec vous ceux qui seront bannis. Mon cousin Raymond de Saint-Gilles fera avec eux ce que lui dictera sa conscience.

Son regard balaya l’assistance.

— La justice est rendue et je ne veux plus de contestation. Comte de Huntington, et vous, Guilhem, je vous verrai après dîner. Mon cher Eudes, je vous attendrai ensuite pour connaître votre verdict.

Le roi se retira du champ clos, emmenant avec lui sa cour. Déjà sa garde l’entourait et préparait les chevaux. Sur un signe du prévôt de Paris, un de ses hommes rendit leurs épées à Bracy, Guilhem, Locksley et Bartolomeo. Guilhem s’approcha alors de Hamelin et lui dit quelques mots. L’autre approuva de la tête. Pendant ce temps, Locksley, qui avait récupéré son arc, s’adressa à Cadoc.

— Seigneur de Gaillon, vous avez un cheval qui m’appartient.

— Je l’ai et je le garde, le défia Lambert de Cadoc.

— Vous serez donc en dette avec moi, je ne l’oublierai pas.

Il lui tourna le dos et revint vers Guilhem qui lui parla un instant avant de se diriger vers l’évêque :

— Monseigneur, je souhaite assister à l’interrogatoire des prisonniers, fit-il courtoisement.

Eudes retint une grimace. Il aurait pu refuser, mais il n’avait plus qu’un désir, c’est que toute cette affaire se termine vite. Après tout, si les cathares quittaient le royaume, le saint pontife n’aurait rien à lui reprocher. Il approuva d’un bref hochement.

— Père Raymond, dit-il ensuite à l’official, faites conduire les prisonniers dans la salle de l’évêché où ils jureront sur la croix qu’ils sont bons chrétiens.

— Et ceux qui refuseront ? demanda l’official.

— Ils resteront en prison pour l’instant.

— Non ! intervint Guilhem. Le roi me les a confiés. Je quitterai Paris avec eux avant la nuit. Je m’y engage.

Excédé, l’évêque soupira et acquiesça, avant de rentrer dans l’évêché entouré des prélats qui l’avaient rejoint. Le juge ecclésiastique Raymond Baudet partit de son côté avec le prévôt de l’évêché, vers la tour carrée.

Guilhem, Locksley, Bracy et Bartolomeo restèrent seuls, sous les regards curieux d’une petite foule qui espérait assister à un autre combat.

Maurice de Bracy était silencieux. Il attendait que Guilhem décide de son sort.

— Nous nous retrouverons au Palais, lui dit Guilhem. (Il se tourna vers Locksley.) Robert, es-tu prêt à oublier ton différend avec le seigneur de Bracy ?

— S’il y est prêt, répliqua Locksley, sans un sourire.

Les deux anciens ennemis restèrent face à face un long moment, puis Locksley fit le premier pas et ils s’accolèrent, mais sans grande chaleur. Après quoi Bracy salua Guilhem et Bartolomeo, et s’en alla.

— Entrons dans la salle, les prisonniers ne vont pas tarder, proposa Locksley.

Effectivement, ils étaient depuis peu de temps à l’intérieur quand l’évêque fit son entrée et s’assit sur son siège. Une vingtaine de prélats et de chanoines entrèrent à leur tour et prirent place sur les bancs, puis l’official posa le crucifix d’or ayant déjà servi pour le duel judiciaire sur la même table recouverte du tapis rouge à franges d’or. Il resta debout à côté et dit quelques mots à voix basse au greffier de l’official, puis au prévôt de l’évêché. Celui-ci sortit et, quelques instants plus tard, fit entrer une trentaine de malheureux épuisés par deux jours de cachot. Les hommes paraissaient apeurés et perdus, sauf Enguerrand qui se tenait droit, considérant ses juges avec beaucoup de dignité. Les femmes, derrière eux, tenaient leurs enfants par la main. Leurs visages gardaient les traces des larmes versées. La grosse Bertaut aidait une vieille femme. Anna Maria était la dernière avec Sanceline. Quand elles aperçurent Guilhem, Robert et Bartolomeo libres et armés, leur regard s’éclaira et Anna Maria fondit en pleurs.

Elles n’eurent pas le temps de leur faire des signes, car, sur ordre du prévôt de l’évêché, les cathares furent rassemblés en quatre lignes et s’agenouillèrent.

— À tour de rôle, vous allez jurer sur le crucifix de Notre Seigneur être bons chrétiens, honorant notre Église et notre Saint-Père, dit l’évêque d’un ton profondément ennuyé. Aussitôt après, vous pourrez rentrer chez vous.

Il se tut et Enguerrand prit la parole :

— Saint Jacques a demandé aux croyants de ne pas mentir et de ne pas jurer, révérend seigneur évêque.

— Le refus du serment sera un aveu d’hérésie, déclara Eudes de Sully, ignorant l’intervention. Néanmoins, vous pouvez remercier votre roi de sa mansuétude : ceux qui ne jureront pas seront seulement bannis du royaume. Le chevalier Guilhem d’Ussel, ici présent, s’est engagé à les conduire jusqu’au comté de Toulouse. Ils devront avoir quitté la ville avant le coucher du soleil, sinon ils seront à nouveau emprisonnés. Père Raymond, présentez-leur le crucifix.

Quelques-uns jurèrent. Enguerrand et Sanceline refusèrent, arguant l’interdiction de saint Jacques. Le gros Bertaut et sa femme, Geoffroi le tavemier, Jehan le Flamand et Aignan le libraire firent de même. Ceux-là, Guilhem ne doutait pas de leur décision. Il y eut aussi Estienne, un tisserand gendre de Bertaut, ainsi que sa femme qui avait deux jeunes enfants, un nommé Thomas le cordonnier et sa sœur, quelques servantes et enfin Noël de Champeaux, le syndic des tisserands.

Anna Maria jura bien sûr, étant très bonne chrétienne et fille d’un cardinal.

À mesure qu’ils avaient prêté serment, les prisonniers pouvaient partir. Les autres durent attendre que Guilhem vienne jurer devant l’évêque de leur faire quitter la ville avant la fermeture des portes.

Ils purent enfin sortir et Anna Maria se jeta dans les bras de son époux. Tous avaient faim et soif, mais le temps leur était compté et les prisonniers étaient tellement en détresse qu’ils restaient muets et inertes.

Sur le parvis, la foule s’était enfin dispersée. Ils se rendirent jusqu’à l’écurie où Guilhem s’adressa aux cathares :

— Compagnons, vous n’avez que quelques heures pour rassembler ce à quoi vous tenez le plus et trouver charrettes, ânes ou mulets. Mon écuyer Bartolomeo va vous conduire au Grand-Châtelet. Le prévôt m’a promis de vous rendre vos clefs. Avant vêpres, soyez tous devant la Corne de Fer. Nous partirons ensemble.

— Où dormirons-nous ? Où mangerons-nous ? demanda avec inquiétude Geoffroi le tavemier.

— Nous achèterons de la nourriture. Emportez aussi ce que vous avez. Nous dormirons dehors si nous ne trouvons rien, mais ce sera mieux qu’au fond d’un cachot.

Noël de Champeaux sourit en approuvant. Son premier sourire depuis son arrestation.

— Nous aurons ensuite un long voyage jusqu’à Albi ou Toulouse. Mais vous pourrez pratiquer librement votre religion là-bas. Je m’y engage.

Pendant ce temps, Robert de Locksley racontait à sa femme ce qui s’était passé depuis l’arrestation. Il lui dit qu’ils allaient être reçus par le roi avant de pouvoir revenir à la Corne de Fer. En les attendant, elle devrait rester dans leur chambre, veiller à ce que personne n’y entre, car il avait encore le Mercure d’or à l’intérieur.

Bartolomeo devait acheter une charrette et une mule pour ceux qui n’en auraient pas, ainsi que des provisions : de l’avoine, du blé ou de l’épeautre, du fromage et du vin.

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