[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 7
Robert de Locksley reprit le même chemin, passa devant la maison où il avait obtenu le plâtre et descendit vers la Seine. Il déboucha dans une rue grouillante de monde qu’il suivit un moment. La plupart des échoppes étaient occupées par des tisserands que l’on voyait penchés sur leur métier à tisser. Dans les culs-de-sac entre les maisons, des draps écrus, déjà tondus et foulés, étaient tendus sur des cordes avec des poulies afin de leur donner une forme régulière.
Arrivé à un carrefour dominé par un donjon carré cerné d’une enceinte fermée par une herse en bois, il s’arrêta, intrigué par cette forteresse au milieu de ce quartier d’artisans. S’approchant de la herse, il regarda dans la cour. Les herbes folles, les ronces et les arbustes poussaient entre le donjon et la courtine. L’endroit ne paraissait pourtant pas abandonné, car un solide escalier montait à une plateforme desservant un pont dormant à dix pieds du sol qui protégeait la porte ferrée du donjon.
Il remarqua alors, sous le pont dormant, une grosse pierre sombre comme il y en avait tant autour de Huntington. Une de ces roches dressées que l’on voyait souvent dans les campagnes.
— Vous êtes nouveau, vous !
Il se retourna. C’était un porteur d’eau qui repartait à la Seine remplir ses seaux. Il avait posé la perche qui les soutenait et le regardait en souriant d’une bouche édentée.
— Je suis de passage, compaing.
— Vous voulez savoir qui habite le donjon ?
— C’est cette pierre qui a attiré mon attention.
— Le Pet au Diable{20}, ricana le porteur d’eau. C’est la pierre sacrée d’où part la procession du feu de la Saint-Jean.
— Et le donjon ? s’enquit Locksley en le désignant.
— La tour du Pet au Diable ? C’était la forteresse des comtes de Meulan qui possédaient le fief du Monceau-Saint-Gervais. En querelle avec le roi, ils l’ont perdue et elle a été donnée aux Templiers. Les comtes de Meulan n’exercent plus que la basse justice ici, et encore, seulement dans quelques censives.
— Le roi a cédé ce château aux Templiers ? demanda Locksley, brusquement intéressé.
— Ils s’en servent d’entrepôt, bien qu’ils possèdent déjà tout ici.
— Les Templiers possèdent tout ?
— Ils ont des maisons, des magasins, des comptoirs, des granges, le four de la porte Baudoyer, les moulins sur la rivière, et aussi le port, d’où ils débarquent le vin et le blé de leurs commanderies.
— Pourtant, jusqu’à présent, je n’ai pas rencontré de chevaliers du Temple.
— Ce sont des serviteurs qui vivent ici, ils s’occupent des moulins, des magasins et de leur banque. Les nobles chevaliers sont dans la nouvelle commanderie, la Villeneuve-du-Temple, là-bas, en dehors de l’enceinte (il montra le septentrion). Ici, il n’y a que le vieux manoir occupé par trois ou quatre chevaliers et quelques sergents.
— Par où y va-t-on ?
— C’est près de la Seine, en face des moulins flottants. Descendez la rue de la Levrette, là-bas, et à la rivière, tournez à gauche. Ou alors, continuez jusqu’à Saint-Gervais. (Il désigna la rue qui conduisait à une église entourée de tombes). Vous arriverez à
l’ancienne porte Baudoyer avec l’échelle{21} de Saint-Éloy devant. C’est là que se sont installés les vendeurs d’orviétan. Vous verrez une rue qui longe l’ancien talus de la fortification. On l’appelle même la rue des Moulins-du-Temple, mais son vrai nom c’est la rue du Chevet-Saint-Gervais. Elle conduit au port et aux moulins sur la rivière. Là, vous ne pouvez pas manquer le manoir.
Locksley lui donna une obole et prit la direction de l’église Saint-Gervais après avoir observé que la rue de la Levrette était défoncée d’ornières et emplie de boue, tandis que la rue conduisant à la porte Baudoyer était pavée de grosses pierres de grès.
Près du parvis de l’église, dans le petit cimetière des chanoines, quelques jongleurs vêtus de cottes bariolées faisaient des tours de gobelets pendant que des charlatans vantaient leurs drogues. Comme d’autres badauds, il s’arrêta un instant devant un homme au visage grave et sévère. Vêtu d’une robe noire et coiffé d’un bonnet assorti, il discourait sur un petit banc, faisant de grands gestes avec des flacons qu’il tenait dans chaque main.
— Très honorés seigneurs et gentes dames, vous avez devant vous le successeur d’Hippocrate et le fléau des Facultés, haranguait-il son auditoire. Vous voyez de vos propres yeux un médecin galénique, spagyrique et empirique. J’ai là des emplâtres, des opiats pour les coliques, des électuaires contre le mal de dents, des pommades pour les crevasses et des onctions contre la gale et la pierre. J’ai surtout de la graisse de phénix et d’oiseau de paradis venant de Bethléem qui guérit la surdité et fait disparaître toutes les douleurs.
— Vous arrachez les dents ? cria une voix.
— Non seulement je les arrache, mais je les fais repousser ! Je place aussi les yeux de cristal, je rends la vue, j’efface les rides et j’embellis les visages.
À cette affirmation, plusieurs femmes se bousculèrent pour acheter les flacons et petits pots d’onguent qu’il vendait une obole.
En riant, Locksley s’éloigna vers l’église Saint-Gervais, une construction massive aux contreforts puissants et aux gros piliers extérieurs soutenant une voûte ronde servant de porche. Sur le parvis poussait un grand orme dont il devina l’usage. Il y avait les mêmes dans les villages d’Angleterre. Après la messe, on se réunissait sous son ombre et les juges seigneuriaux y tenaient leur
audience ou percevaient le cens{22}.
Il traversa le cimetière à galerie couverte sur laquelle étaient adossées des boutiques et des échoppes, jeta un bref regard à l’échelle infamante dressée devant une ancienne porte encadrée de
deux tours fortifiées, puis descendit le chemin{23} bordé par un talus éventré d’où partaient des ruelles de masures. De l’autre côté se dressaient d’étroits logis à haut pignon serrés les uns contre les autres. Aucun n’avait de boutique, sans doute étaient-ce les maisons du chapitre de Saint-Gervais.
Il découvrit vite la rivière. Le long de deux pontons de bois, c’était un enchevêtrement de barques qui tentaient d’accoster. Plus en amont, trois moulins s’élevaient sur un long appontement occupant la moitié du bras du fleuve. Les roues à aubes qui tournaient sans cesse faisaient un clapotis assourdissant, à peine couvert parfois par les cris des bateliers. Sur ce quai à moulins, des portefaix transportaient de gros sacs de céréales depuis de larges barques.
Plus loin, une myriade de bateaux traversait le bras de la Seine pour se rendre dans l’île de la Cité dont il distingua un petit quai entre les murailles. Les pêcheurs étaient partout. Ceux en barque tiraient de longs filets attachés à de gros anneaux. Ânes, mules, bœuf et chevaux avançaient dans la rivière jusqu’à mi-cuisse, pendant que les porteurs d’eau emplissaient leurs seaux là même où s’abreuvaient les animaux.
Locksley s’approcha de la grève et se rinça les mains encore couvertes de plâtre, puis il jeta les débris contenus dans son sac et nettoya la bassine.
S’adressant ensuite à un batelier qui tirait sa barque sur la rive, il lui demanda où était la maison templière. Le batelier lui désigna une grosse maison forte qui faisait l’angle entre la rue du Chevet-Saint-Gervais, par où il était arrivé, et une autre, le long du fleuve, bordé de maisons construites sur des piliers de bois.
Locksley remonta vers la maison forte, un édifice rectangulaire, en grosses pierres de taille, n’ayant que des archères comme ouvertures basses et une porte à double battant toute cloutée. Au sommet d’une tour accolée flottait une bannière avec la croix du Temple. Du côté de la rue du Chevet-Saint-Gervais, les fenêtres du premier étage du manoir étaient étroites et protégées par d’épaisses grilles. Plus haut, les ouvertures étaient ogivales et gémellées avec des colonnettes. Il examina un moment les alentours sans apercevoir de chevaliers. Le porteur d’eau avait certainement raison, ici ne devaient vivre que ceux qui s’occupaient des marchandises et du commerce du Temple. C’est à la Villeneuve qu’il aurait à chercher Malvoisin.
Méditant sur la façon dont il pourrait le retrouver, il emprunta la rue aux maisons sur piliers qui longeaient le fleuve. Affamé, il acheta des pâtés chauds à un vendeur ambulant qui lui apprit qu’il était dans la rue de la Mortellerie.
Il la suivit jusqu’à une grande place qui s’étendait en pente douce jusqu’à la grève sablonneuse de la Seine. Là, il s’arrêta un moment devant une croix élevée sur un perron carré de quelques marches et mangea ses pâtés en regardant autour de lui.
Il se trouvait certainement devant le port le plus important de Paris tant l’activité y était considérable. La grève était couverte de barques de toutes tailles et d’innombrables pontons s’avançaient dans le lit du fleuve. Un large escalier descendait dans l’eau pour permettre le débarquement des petites cargaisons. Sur ses marches moussues, des enfants aux pieds nus dans l’eau glacée tenaient la proue des barques pendant que les mariniers en sortaient ballots, paquets ou tonneaux.
Sur les pontons et sur la grève, une cohue de crocheteurs s’affairait, débarquant bois, foin, barriques ou sacs de blés sous la surveillance d’officiers et de clercs en robe noire qui encaissaient les taxes. Passant entre les barques, les chariots qui attendaient et les débardeurs qui portaient des sacs, Locksley traversa la place, jetant un regard à la tour du Pet au Diable qui dépassait des toits. Il avait été attiré par les grandes cuves et les échafaudages le long desquels étaient suspendues des peaux d’animaux. À la puanteur irrespirable, il devina qu’il arrivait dans le quartier de la tannerie. Il ne devait donc pas se trouver loin de la place des boucheries.
Effectivement, après avoir suivi une rue puante où les peaux écorchées pendaient le long des façades, il déboucha devant le Grand-Châtelet. De là, il remonta une autre rue, puis, ayant aperçu l’église Saint-Jacques, il retrouva facilement Saint-Merry.
Ce même vendredi 30 avril, en fin d’après-midi, une petite troupe de cavaliers arrivait au château de Saint-Gilles.
Quand le grand-père du comte de Toulouse était devenu comte, il s’était inquiété de la position de sa capitale, aux marches du comté. Dans le passé, bien des invasions étaient arrivées par l’ouest, aussi avait-il décidé de construire un château fort à l’extrême limite de ses terres, à quatre lieues de Toulouse, sur un plateau longeant la rive orientale de l’Aussonnelle.
Il n’y avait là qu’une petite ferme fortifiée, une salvetat qui, sous l’autorité de l’Église, bénéficiait de l’immunité de la paix de Dieu et servait de refuge à ceux qui avaient tout perdu à condition qu’ils se consacrent au défrichement des sols. Le nouveau château avait tout naturellement été appelé Salvetat de Saint-Gilles.
C’était une forteresse rectangulaire avec deux tours carrées à chaque extrémité, un donjon et un pont-levis sur des douves.
L’écuyer du chevalier commandant la troupe de cavaliers cria aux guetteurs qu’ils étaient au service de la duchesse d’Aquitaine et qu’ils arrivaient de Fontevrault. Il ne pouvait y avoir de meilleure recommandation puisque le comte de Toulouse avait épousé la sœur de Richard, Jeanne d’Angleterre. Celle-ci était partie en mars conduire une expédition punitive dans le Lauragais et venait de quitter son armée pour aller à Rouen retrouver le prince Jean et sa mère Aliénor afin d’assister aux funérailles de son frère.
Le chevalier qui commandait la garde du château fit donc baisser le pont et laissa entrer le capitaine de la troupe ainsi que la femme qui l’accompagnait, tous deux en haubert de mailles. Par précaution, les autres attendraient dans la basse-cour extérieure où un bâtiment hébergeait les voyageurs.
Les visiteurs pénétrèrent dans une étroite cour entourée d’une galerie à laquelle on accédait par un grand escalier. Avant même qu’ils ne soient descendus de cheval, un jeune homme aux cheveux frisés et au teint olivâtre qui se trouvait sur cette galerie crut reconnaître le front haut et les mèches rousses qui sortaient du camail d’un des cavaliers. Intrigué, il s’approcha de la balustrade alors que le cavalier rabattait son capuchon de maille. N’en croyant pas ses yeux, le garçon resta figé quelques secondes en reconnaissant le nez fin, les longs cils et la petite bouche aux lèvres incarnates de sa sœur.
— Anna Maria ! cria-t-il en se précipitant vers l’escalier.
Le comte de Toulouse était revenu d’une chevauchée en Languedoc et en Provence où il avait rencontré ses vassaux au sujet des cathares. Ceux qui se nommaient Bons Hommes étaient apparus en Flandre et en Allemagne, une cinquantaine d’années plus tôt. En dépit des bûchers, la doctrine considérée d’abord comme impure, puis comme hérétique, s’était répandue et avait gagné le Languedoc et le pays de Toulouse. En 1165, les cathares étaient si nombreux que l’archevêque da Narbonne et les évêques de Nîmes, de Lodève, d’Albi et de Toulouse s’étaient réunis avec le vicomte Trencavel de Carcassonne pour entendre leur chef spirituel. Malgré une condamnation de la nouvelle doctrine par plusieurs prélats, un concile cathare s’était tenu, un peu plus tard, dans le Lauragais où un évêque bogomile venu de Constantinople avait ordonné quatre évêques.
Les bogomiles n’étaient pas des cathares, mais, comme eux, ils vénéraient saint Jean, ne mangeaient pas de viande ni ne buvaient de vin et considéraient que l’âme seule était l’œuvre de Dieu, le monde matériel étant une création du démon. L’Église byzantine les tolérait, car plusieurs de ses évêques étaient bogomiles.
Comme seuls des évêques pouvaient ordonner d’autres évêques, le soutien des bogomiles avait permis aux cathares de bâtir leur église. Ils ne se considéraient pas pour autant comme hérétiques ou schismatiques. Simplement ils rejetaient l’Église de Rome comme trop matérielle, donc appartenant au monde du Mal.
La simplicité de la doctrine cathare attirait facilement des adeptes. Là où l’Église catholique romaine s’empêtrait dans de confuses explications théologiques, là où la religion officielle ne pouvait expliquer pourquoi Dieu tolérait tant de misère et d’horreurs, les cathares proposaient une limpide explication du monde. Pour eux, il y avait deux créateurs. L’un était lumière et l’autre ténèbres. L’un était le bien et l’autre le mal. Chacun avait sa création et son domaine. Le Dieu bon avait créé les esprits et les êtres purs. Son monde était invisible et parfait. Le Dieu mauvais, c’est-à-dire le Diable, était celui des choses visibles et matérielles. C’était de lui que venaient tous les maux, la barbarie et la guerre. Ainsi la source des péchés était dans la matière et non dans l’esprit.
Chacun des dieux avait eu sa révélation, le Dieu bon dans le Nouveau Testament, car Jésus avait dit : « Mon règne n’est pas de ce monde », et le Dieu mauvais dans l’Ancien puisque c’est lui qui avait créé le ciel et la terre.
Dans le comté de Toulouse, cette doctrine s’était très vite répandue, non seulement chez les artisans, les drapiers et les tisserands, mais aussi chez les prêtres qui y retrouvaient le message de tolérance et de refus de la violence qu’avait porté le Christ. De plus, les cathares ne proposaient pas une lointaine résurrection des corps, mais une réincarnation, sauf pour les plus purs d’entre eux, les Parfaits, qui resteraient près du Seigneur.
Une grande partie de la noblesse défendait aussi la nouvelle religion, beaucoup par intérêt, parce qu’elle affaiblissait la puissance laïque de l’Église romaine, d’autres, comme le vicomte de Carcassonne et la comtesse de Foix, par réelle conviction. Pour ces raisons, le père de Raymond de Saint-Gilles avait été contraint d’accepter les cathares.
Son fils Raymond VI, d’un naturel tolérant, mais certainement aussi par calcul, car il avait souvent été en conflit avec l’Église romaine (il avait même été excommunié pour avoir pris des terres à l’abbé de Saint-Gilles), avait laissé se développer le nouveau culte. Seulement il venait d’être mis en demeure par Innocent III de chasser ceux qui étaient désormais considérés comme des hérétiques. Or c’était impossible : désormais les cathares étaient partout. C’est la raison pour laquelle, après avoir consulté ses vassaux, le comte de Toulouse réunissait, dans son château, les principaux prélats du comté.
Dans la grande salle, il y avait autour du comte : Fulcrand,
l’évêque de Toulouse ; Guilhem Peyre{24}, l’évêque d’Albi ; Guillaume de Roquezel, le nouvel évêque de Béziers, et Bérenger de Barcelone, l’archevêque de Narbonne.
Fulcrand était le plus farouchement opposé aux cathares, car ils refusaient de payer la dîme. Or, ils étaient si nombreux à Toulouse que les revenus de l’évêché avaient fondu. Guillaume de Pierre était plus souple et avait annoncé qu’il se rangerait à l’avis du comte. En revanche, le nouvel évêque de Béziers soutenait la pureté de la secte et ne la jugeait pas hérétique ; c’était aussi l’avis de Bérenger de Barcelone. Ce dernier, fils du comte de Barcelone, proposait tout simplement de laisser la situation en l’état.
Les plus considérables des chevaliers et des barons de Raymond assistaient aussi à cette conférence. Parmi eux, il y avait Guilhem d’Ussel.
Guilhem était bien différent de la vieille noblesse toulousaine. Fils d’ouvrier dans une tannerie marseillaise, il était parti sur les routes à treize ans, après la mort de ses parents. Dans le Limousin, il avait rejoint les grandes compagnies qui se louaient aux plus offrants et ravageaient les campagnes. Au fil des ans, il était devenu sergent d’armes chez Mercadier, le chef des routiers de Richard Cœur de Lion. Mais Guilhem n’était pas comme les autres soudards ; s’il était aussi rude combattant que n’importe quel homme de Mercadier, il savait un peu de latin et surtout il était habile stratège. Mercadier l’avait remarqué et l’avait accolé chevalier. Pourtant Guilhem l’avait quitté, ne supportant pas sa sauvagerie. Entré dans une autre compagnie franche, celle de Lambert de Cadoc, il avait finalement rejoint le comte de Toulouse qui recrutait des mercenaires pour se protéger de ses voisins.
Le comté était convoité par le comte de Catalogne – la puissante maison de Barcelone – et par le duché d’Aquitaine. Raymond de Saint-Gilles avait pourtant un allié, Philippe II le roi de France, mais celui-ci ne cachait pas qu’il souhaitait rattacher Toulouse à son petit royaume d’Île-de-France et prendre ainsi en tenailles le Poitou et le Périgord.
Quand Guilhem était arrivé à Toulouse, le vieux comte qui l’avait engagé était mort. Son fils lui avait succédé. À trente ans, le jeune Raymond de Saint-Gilles était un homme souple et calculateur. Préférant les alliances aux affrontements, il avait répudié sa femme pour épouser Jeanne, la sœur de Richard Cœur de Lion. Il était ainsi parvenu à être associé au traité de Gaillon entre Richard et Philippe, un traité dans lequel les deux princes s’engageaient à ne lui faire ni tort ni guerre. Pour ces raisons, il n’avait plus besoin des mercenaires de son père. Il avait pourtant gardé Guilhem près de lui, tant il avait été fasciné par l’expérience du jeune capitaine.
À la cour de Saint-Gilles, Guilhem avait découvert le monde des troubadours et de l’amour courtois. Il s’y était vite adapté, car il jouait de la viole et chantait avec une belle voix aussi bien les prouesses guerrières que les sentiments délicats. D’abord capitaine de la garde du comte de Toulouse, il en était devenu au fil des mois le conseiller militaire et le confident. C’est donc naturellement que, l’année précédente, Raymond de Saint-Gilles lui avait demandé de se renseigner sur les ambitions de Hugues des Baux qui souhaitait une alliance avec Toulouse contre le comté de Barcelone qui tenait la Provence.
Guilhem était parti en Provence où il avait déjoué une triple intrigue conduite par le seigneur des Baux, par un marchand
marseillais et par un chevalier du Saint-Esprit{25}. À son retour, Raymond avait donc appris comment il avait failli être joué par Hugues des Baux, aussi avait-il fait part à Guilhem de sa satisfaction sur la façon dont il avait conduit son enquête. Désormais, l’alliance avec les Baussenques était oubliée et le comte de Toulouse avait choisi de se rapprocher de la maison de Barcelone.
L’automne et l’hiver 1198 avaient été fort doux pour Guilhem. Son renom comme poète et troubadour chevalier n’avait fait que grandir. Il était devenu le plus réputé chanteur du Fin’Amor, cette règle de vie qui proposait aux chevaliers de rester au service des gentes dames qu’ils aimaient pour mieux pouvoir les conquérir. Il était loin le temps où il n’était qu’un capitaine de grande compagnie, massacrant, violant et tuant sans merci.
Pourtant, s’il était le plus fidèle homme lige de Raymond, il restait toujours un homme d’action. Le comte le savait et c’est la raison pour laquelle, au début de l’année, il lui avait fait une proposition.
Le comte Bernard d’Armagnac disputait un château à son beau-frère, l’archevêque d’Auch. Le conflit avait pris des proportions telles que le comte d’Armagnac avait incendié le château litigieux. Raymond de Saint-Gilles, suzerain d’Armagnac, avait été appelé pour juger la querelle. Sachant que s’il prenait parti pour l’un ou pour l’autre, il ferait un mécontent, il avait proposé que le château soit laissé en apanage à un de ses chevaliers. En échange, celui-ci paierait mille sous d’or à Armagnac et une dîme annuelle à l’archevêque d’Auch. Bien sûr, le château reviendrait à Armagnac à la mort de celui qui avait reçu l’apanage.
Cette proposition permettait au comte de Toulouse de disposer d’un poste encore plus avancé que la Salvetat de Saint-Gilles pour protéger Toulouse, car le château litigieux était situé à Lamaguère, à douze lieues de sa capitale.
Les beaux-frères ennemis avaient accepté et c’est à Guilhem que Raymond avait proposé cet apanage. L’ancien mercenaire possédait la somme que voulait Armagnac, il avait les moyens de reconstruire le château, et surtout, il était fidèle. C’est ainsi que, depuis quelques semaines, Guilhem était vassal, noble et fieffé.
Voila pourquoi il assistait à la conférence avec les évêques, écoutant les arguments de chacun avec attention. Les croyances des cathares ne l’indisposaient pas. Il avait connu tant d’horreurs qu’il n’imaginait plus, depuis longtemps, que ce monde terrestre ait pu être créé par un dieu bon. En revanche il désapprouvait les cathares dans leur rejet des rapports sexuels et du mariage ou dans leur refus de manger de la viande et de boire du vin. La vie était déjà si rude qu’il n’était pas nécessaire de la rendre encore plus intolérable, jugeait-il.
La conférence se terminait, car l’heure du souper approchait. Raymond pris la parole pour conclure :
— Innocent III juge selon son bon plaisir, mais il me plairait qu’il pourchasse seulement l’erreur avec de bonnes paroles, sans colère ni violence, car tout autre moyen ne ramènera pas l’errant dévoyé à la
foi{26}. Pour ma part, je ne chasserai pas les cathares de mon comté. Ce sera à vous, mes fidèles pasteurs, de les convaincre de leurs erreurs.
Devant la moue de scepticisme de l’évêque de Toulouse, il précisa un ton plus haut :
— Que peut faire notre pontife ? M’excommunier ? Je l’ai déjà été. Lancer une croisade contre le comté ? Qui s’y risquerait ?
Raymond ne soutenait pas l’hérésie, mais il savait les cathares nombreux et riches. Ils représentaient la force vive des marchands et des artisans de Toulouse. Les chasser, c’était ruiner son domaine. Donc il les supporterait et pour cela il avait besoin des prélats.
Pendant qu’il parlait ainsi, un serviteur se glissa dans la salle. C’était Bartolomeo, l’écuyer de Guilhem. Le comte ayant terminé son discours, Bartolomeo lui glissa respectueusement quelques mots à voix basse.
L’ayant écouté, Saint-Gilles se tourna vers Guilhem, l’air soucieux :
— Ussel, une amie à vous vient d’arriver. Rejoignez-la. Je vous retrouverai tout à l’heure.
Intrigué, Guilhem se leva et suivit son écuyer.
Dans la galerie, il découvrit Anna Maria en épaisse robe de voyage protégée par une broigne maclée et un camail dont elle avait baissé le capuchon. À sa taille pendait une miséricorde et elle tenait même un heaume à nasal.
Il resta stupéfait. Non seulement il la croyait en Angleterre, mais elle avait tant changé ! Si elle avait toujours sa charmante fossette au visage, ses cheveux roux paraissaient ternes, ses lèvres étaient décolorées, son visage tiré et fatigué et ses yeux embués de larmes.
— Que faites-vous là, gentille Anna Maria ? demanda-t-il en lui prenant les mains.
— Je viens vous chercher, cher et noble Guilhem. Robert est en fuite, il faut m’aider à le retrouver et à le sauver.
Elle le regardait, implorante.
Il y avait des gardes autour d’eux, des serviteurs, ainsi que quelques femmes et chevaliers qui attendaient la fin de la conférence. Ils les observaient, s’interrogeant sur cette femme armée comme un soldat arrivant avec une troupe aux ordres d’Aliénor d’Aquitaine et qui connaissait le troublant troubadour Guilhem d’Ussel.
Quoi que Anna Maria ait à lui dire, Guilhem jugea que cela ne les concernait pas. Il la prit par le bras, descendit dans la cour et, par un escalier en limaçon, gagna sa chambre en haut d’une des tours. Bartolomeo les accompagnait.
C’est donc à l’abri des oreilles indiscrètes qu’elle raconta pourquoi elle avait quitté l’Angleterre avec Robert, puis ce qu’elle savait de la mort de Richard.
— ... J’attendais à Fontevrault quand l’abbé du Pin et dame Aliénor sont revenus de Châlus. Ils m’ont raconté ce qui s’était passé. Apparemment Mercadier a lancé des gens à la poursuite de Robert, mais quand Aliénor a quitté Châlus, ils ne l’avaient pas retrouvé.
— Bien malin qui attraperait un renard comme Robert ! plaisanta Guilhem pour la rassurer.
Il poursuivit :
— Vous me donnerez plus de détails plus tard. Je vais vous trouver une chambre ici pour que vous puissiez vous reposer. Nous partirons demain matin avant le lever du soleil. Nous pouvons compter sur votre escorte ?
— Oui, mais ils rentreront à Fontevrault et nous ferons donc la fin du voyage sans eux. (Elle se tourna vers son frère) Bartolomeo, tu n’es pas obligé de venir.
— Je te laisserai seule avec lui ? s’esclaffa le jeune Italien. Tu oublies aussi que j’ai envie de connaître Paris.
— Si nous chevauchons tous les jours sans répit, nous pourrons être à Paris dans douze jours, affirma Guilhem.
— J’en suis capable ! Nous avons mis douze jours depuis Fontevrault et je ne suis pas fatiguée.
Mais son visage trahissait son mensonge, ce qui inquiéta Guilhem.
— Comment trouverons-nous Robert dans cette grande ville ? demanda Bartolomeo.
— L’abbé du Pin lui a conseillé de s’installer à la Corne de Fer, une auberge derrière l’Archet-Saint-Merry, mais j’ignore où c’est.
— Je connais l’endroit, dit Guilhem, rassemblant déjà ses affaires.
Bartolomeo fit de même. À son tour, il sortit vêtements, haubert et armes des coffres pour les ranger dans de grandes sacoches de selle.
— Tâche de trouver un psaltérion pour ta sœur, dit Guilhem en sortant sa vielle à roue d’un coffre, et emporte tes vêtements et tes instruments de jongleur. À Paris, nous en aurons besoin.
Assise sur le lit, Anna Maria les regarda faire.
Elle savait que son frère ferait tout pour elle. Quant à Guilhem, il lui avait prouvé aux Baux combien il était loyal, plein de ressources et capable de vaincre les plus incroyables dangers. L’aventurier n’avait pas changé depuis l’année précédente. Avec ses traits saillants, ses yeux noirs et perçants, son nez busqué, sa courte barbe, il avait tout d’un oiseau de proie dont il avait la hardiesse et la férocité, mais aussi, quand il le voulait, la douceur. En l’observant, si sûr de lui et si robuste, pour la première fois depuis qu’elle avait appris la fuite de son mari, elle se sentit rassurée.
Les sacs étaient pleins et bouclés quand le comte de Toulouse entra dans la chambre sans frapper. Vêtu d’une épaisse et longue robe rouge sur laquelle était brodée une croix évidée avec douze boules en cercle, les armes de Toulouse, un voile de contrariété passa sur son visage quand il aperçut les bagages.
— Vous partez ?
— Oui, seigneur comte, répondit Guilhem en s’inclinant à peine.
En quelques mots, il lui expliqua qui était Anna Maria et les raisons de sa venue. Il ajouta avec simplicité :
— Robert de Locksley est mon ami et je dois lui porter aide, comme je le ferais pour vous si c’était nécessaire. Mais c’est aussi mon devoir de partir à Paris, puisque vous êtes le beau-frère de Richard. Si le roi de France l’a assassiné, vous devez le savoir.
Raymond ne répondit pas tout de suite. Par tempérament, il essayait toujours d’évaluer les conséquences des décisions qu’il prenait. L’argument de Guilhem était recevable, et surtout, il n’avait aucun moyen de l’empêcher de partir. Son départ posait cependant un problème.
— Que dira le comte d’Armagnac ? Il vous attendait pour vous remettre Lamaguère.
— Dites-lui la vérité. C’est un homme d’honneur, il comprendra. Je serai certainement de retour d’ici deux ou trois mois. Envoyez un autre chevalier prendre possession du château. J’ai là les mille sous d’or pour le fief. Je vous les laisse, vous les lui remettrez.
Raymond fut touché par cette marque de confiance. Il pouvait effectivement envoyer quelqu’un d’autre prendre possession du fief.
— Partez donc, dit-il en se contraignant à sourire. Mais revenez vite me dire si le roi de France est un assassin.
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