[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 10
Robert de Beaumont, compagnon de Guillaume le Conquérant, avait combattu à la bataille d’Hastings. Conseiller de Guillaume, puis de son fils Henri, il était comte de Meulan par sa mère et comte de Leicester. Devenu un des plus puissants barons anglo-normands, il avait recueilli le fief de Saint-Gervais à la suite de son mariage. En 1109, le roi de France ayant ravagé ses terres de Meulan, il avait conduit une sanglante attaque sur l’île de la Cité à partir du Monceau-Saint-Gervais. Son fils Galéran avait été à la fois vassal du roi de France, du duc de Normandie et du roi d’Angleterre. On disait de lui qu’il était le seigneur le plus grand et le plus riche de
Normandie. Lors de la guerre civile{36} entre Mathilde et Étienne, pour la possession du royaume d’Angleterre, il avait pris le parti d’Étienne avant de changer de camp. Une volte-face qui lui avait permis de garder ses possessions. Mais, plus tard, Henri II Plantagenêt, le père de Richard Cœur de Lion, lui avait reproché d’être trop proche du roi de France qu’il avait accompagné à la croisade. Tombé en disgrâce, Galéran était entré en religion. Son fils, Robert de Meulan, avait alors prêté hommage à Philippe Auguste dont il était devenu l’un des premiers baillis. Désormais vassal et ami du roi de France, il lui avait cédé ses droits de haute justice sur le Monceau-Saint-Gervais, ainsi que la vieille forteresse du Pet au Diable.
La messe se terminait à l’église Saint-Gervais. Les paroissiens, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, sortaient lentement. Pourtant, en ce beau jour de printemps, personne ne s’éloignait du parvis, car le juge de dessous l’orme était assis sous l’arbre et chacun voulait savoir pourquoi.
Depuis des temps immémoriaux, comme dans bien des villages de France et d’Angleterre, la justice coutumière était rendue sous l’orme planté devant l’église. Aux temps anciens où Paris s’appelait Lutèce, sans doute y avait-il déjà là un Temple, avec un orme devant, car rendre la justice sous cet arbre remontait à la colonisation romaine.
Les fiefs et les censives du Monceau-Saint-Gervais étaient fort enchevêtrés et les comtes de Meulan n’en possédaient qu’une partie. Autour de l’église, le reste appartenait à l’abbaye Saint-Éloy qui avait l’évêque comme suzerain ; aussi, suivant les affaires jugées, le juge sous l’orme pouvait être le représentant de Robert de Meulan ou celui de Saint-Éloy. C’est aussi sous cet orme que les juges encaissaient les cens.
Le juge du comte de Meulan était son prévôt, plus rarement son intendant. Le juge de Saint-Éloy était un docteur en théologie nommé par l’abbé Isembard, le prieur de Saint-Éloy. Plus exceptionnellement, c’était Robert Hamelin, le prévôt de l’abbaye. Or, en ce dimanche 2 mai, c’était l’abbé Isembard lui-même qui était assis à la chaise curule du juge avec, debout à côté de lui, le prévôt
Robert Hamelin en aumusse noire{37}. Tous deux avaient assisté à la messe avec les gardes de l’abbaye Saint-Éloy et étaient sortis les premiers.
Pour que l’abbé, qui ne venait habituellement qu’à Noël et à Pâques, soit là, l’affaire à juger devait être d’importance. Voilà pourquoi tout le monde attendait en chuchotant avec une curiosité mêlée d’inquiétude.
Quand Robert Hamelin aperçut le maître tisserand Étienne Le Trébuchet qui sortait de l’église, il se dirigea vers lui accompagné de deux gardes du prieuré. Hamelin savait que Le Trébuchet était un honnête homme qui avait eu des ennuis avec son fils dans le passé. Il connaissait sa ferveur religieuse, aussi désapprouvait-il ce que le prieur lui demandait, surtout à la suite d’une dénonciation malveillante.
Comme souvent, Le Trébuchet était en compagnie de tisserands. Il y avait l’ancien syndic de la guilde, Enguerrand, avec sa fille Sanceline, Noël de Champeaux l’actuel syndic, le gros Bertaut, et enfin Jehan le Flamand. Geoffroi, le tavernier du Lièvre Cornu, et Aignan le libraire, dont la minuscule échoppe se dressait au coin de la rue du Coq, les accompagnaient.
— Étienne Le Trébuchet, l’interpella le prévôt d’une voix égale, le juge sous l’orme veut vous entendre.
— Moi ? Mais je n’ai aucune dette envers le comte ou l’abbaye.
L’étonnement du tisserand n’était pas feint, puisque la plupart des jugements sous l’orme portaient sur les contributions et les cens dus aux seigneurs du fief, quand ce n’était pas des conflits de voisinage.
— Ce n’est pas pour cela, venez ! ordonna rudement le prévôt.
Étienne Le Trébuchet regarda ses amis en haussant des sourcils interrogatifs avant de suivre Hamelin jusqu’à l’orme.
La foule avait grossi et les conversations allaient bon train, mais le silence se fit quand un garde de l’abbaye lança d’une voix rugueuse :
— Veuillez vous taire devant votre seigneur et juge !
L’abbé Isembard était un homme grassouillet, au visage lisse et avenant, mais ceux qui l’avaient approché savaient combien il pouvait être impitoyable.
— Maître Le Trébuchet, vous avez été dénoncé par un de vos voisins pour des paroles sacrilèges, dit-il d’une voix sévère.
— Moi, seigneur abbé ? C’est menterie ! Je ne jure jamais et chacun ici peut témoigner de ma foi envers Notre Seigneur.
Il y eut de longs murmures approbateurs.
— Vous ne mangez pas de viande et ne buvez pas de vin, pourquoi ? demanda Isembard, vaguement menaçant.
— J’ai peu d’appétit, seigneur abbé, et je préfère le poisson et l’eau de la rivière. Est-ce tout ce que l’on me reproche ?
Dans l’assistance, la curiosité avait fait place à l’inquiétude.
— Vous auriez dit que Jean est le seul apôtre qui n’a jamais abandonné Notre Seigneur le Christ.
— N’est-ce pas vrai, seigneur abbé ? N’est-il pas dit dans les Évangiles que seul Jean est resté devant la Croix avec la Vierge Marie ?
— C’est une interprétation que je ne partage pas avec vous, répliqua l’abbé, agacé par cette question.
Vous auriez dit aussi que le monde est gouverné par le Bien et le Mal.
— Peut-être, répondit prudemment le tisserand, cette fois mal à l’aise.
— Le monde est-il l’œuvre du Diable ou l’œuvre de Dieu ? s’emporta l’abbé en se signant, ce que fit presque toute l’assistance, car on n’invoquait pas le démon impunément.
Le tisserand déglutit, baissa les yeux et resta silencieux.
— Votre silence vous accuse, Étienne Le Trébuchet ! gronda l’abbé en le foudroyant du regard. Vous êtes bogomile !
— Non, seigneur abbé ! Sur mon âme, je ne le suis pas ! implora le tisserand, brusquement terrifié.
— Vous serez interrogé plus longuement par un tribunal ecclésiastique que je réunirai. Prévôt, enfermez-le dans notre prison de la Grange-Saint-Éloy, décida l’abbé Isembarb dans un mélange de dégoût et d’inquiétude.
Désemparé, Le Trébuchet ouvrit la bouche, peut-être pour se défendre, puis se ravisa.
Il y eut un long murmure d’approbation dans la foule. Seuls les amis d’Étienne Le Trébuchet restèrent silencieux.
Immédiatement le prévôt et ses gardes entourèrent l’accusé qui se laissa emmener sans une parole. Le groupe prit la direction de la vieille porte Baudoyer, toujours ouverte depuis que Philippe Auguste avait fait construire la nouvelle enceinte. Ils passèrent devant l’échelle infamante où Amaury Le Trébuchet avait été exposé un an plus tôt et prirent le chemin Saint-Antoine jusqu’à la chapelle Saint-Paul.
Aucun paroissien de Saint-Gervais ne les suivit.
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas mieux défendu, Étienne ? Je vous connais, vous allez à la messe, vous vous confessez. Vous n’êtes pas bogomile ! demanda le prévôt de Saint-Éloy, après s’être éclairci la gorge.
— Peut-être le temps des épreuves est-il venu pour moi, répondit énigmatiquement le tisserand.
— Je ne vous comprends pas ! Savez-vous ce que vous risquez ?
— Notre Seigneur et ses disciples sont morts pour leur foi. Si l’Église me condamne moi aussi, c’est qu’elle est l’œuvre du Malin, affirma le tisserand d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme.
Le prévôt blêmit et se signa.
— Les bogomiles rejettent l’Église de Notre Seigneur ! Vous êtes bogomile ! accusa-t-il à son tour.
— Non, prévôt ! Sur la sainte Croix et sur mon âme étemelle, je vous jure que je ne le suis pas, gémit Le Trébuchet.
La Grange-Saint-Éloy était un bâtiment utilisé comme entrepôt avec une salle voûtée en sous-sol qui servait de prison. Deux geôliers assuraient la tenue du livre d’écrou et la surveillance des prisonniers. C’était bien suffisant, car il y avait rarement plus de trois ou quatre détenus, en général des condamnés à une peine infamante qui attendaient leur exposition à l’échelle. Les cas les plus graves étaient transférés à la justice de l’official ou à celle du prévôt de l’évêché.
Hamelin laissa le tisserand et rentra à l’abbaye, préoccupé et mal à l’aise. Quelques années plus tôt, le prévôt de l’évêché avait arrêté des bogomiles qui avaient été brûlés et la contagion ne s’était pas étendue. Mais c’étaient des gens qui revenaient de Terre sainte où ils avaient adopté cette hérésie, ce n’étaient pas des habitants de Paris. Or, Le Trébuchet avait toujours vécu près de Saint-Gervais. Comment aurait-il pu être contaminé puisqu’il ne fréquentait que des tisserands ?
En même temps Hamelin songeait à cette autre hérésie qui s’étendait en Flandre et dont on lui avait parlé durant le mariage de son frère. Son aîné était prévôt de Paris depuis plus de dix ans et tenu en grand estime par le roi. Après la mort de sa première épouse, morte en couches, il s’était remarié l’année précédente avec la fille d’un drapier dont la boutique était rue de la Vieille-Draperie, juste en face de l’abbaye Saint-Éloy. C’est lors du repas de noces que des drapiers invités avaient parlé d’une secte qui se développait chez les tisserands.
Le comte de Flandre Philippe d’Alsace, qui avait été le tuteur de Philippe Auguste, en avait fait brûler des dizaines sans pour autant empêcher l’hérésie de progresser. Hamelin avait entendu dire que la secte était si puissante dans le comté de Toulouse que Sa Sainteté Innocent III envisageait même une croisade contre eux.
Ces hérétiques se nommaient cathares, ou encore Purs, mais en Flandre ils s’appelaient simplement tisserands. Philippe de Flandre les nommait quant à lui les très abjects tisserands ! Leur doctrine était manichéenne et proche de celle des bogomiles. Pour eux aussi le monde était l’œuvre de Satan.
En y songeant, Robert se signa machinalement. Se pourrait-il qu’il y ait des cathares parmi les tisserands du Monceau-Saint-Gervais ?
— Que Dieu nous protège du Malin, murmura-t-il, en se signant à nouveau.
Le lundi matin, Locksley avait décidé de se rendre à la Villeneuve du Temple. Il y avait là-bas quelques cabarets, lui avait rapporté son aubergiste. Avec un peu de chance, on y connaîtrait Malvoisin.
Laudes sonnait à Saint-Merry. Il terminait sa soupe dans la salle la plus haute de la Corne de Fer quand Amaury Le Trébuchet entra et se précipita vers lui.
— J’ai besoin de vous parler, souffla-t-il d’une voix inhabituelle, comme désespérée.
En dépit de l’obscurité, Robert de Locksley remarqua son regard affolé. Que se passait-il ?
Comme il y avait à sa table deux drapiers flamands, il jugea prudent de parler dans sa chambre.
— Viens ! fit-il en se levant.
En haut, Amaury éclata en sanglots :
— On a arrêté mon père !
— Ton père ? Pourquoi ?
— Il est accusé d’hérésie.
Robert de Locksley observa le jeune homme avec curiosité. C’était une incroyable coïncidence que le père soit accusé d’hérésie, comme l’avait été le fils.
— Qu’a-t-il fait ? demanda-t-il d’une voix égale.
— Un voisin l’a dénoncé. Il a dit qu’il était bogomile et mon père ne s’est pas défendu.
— Par des mercenaires byzantins, j’ai entendu parler des bogomiles en Palestine. Ils honorent Satan, non ? s’enquit Locksley, glacial.
— Pas du tout ! se défendit le jeune homme, ils sont bons chrétiens comme vous, mais ils trouvent que notre Église s’intéresse trop aux biens terrestres et qu’il y a trop de faste dans les cérémonies. Ils rejettent aussi le culte des reliques.
— Il n’y a pas que ça, dit sévèrement Locksley en tendant un index vers lui. Les bogomiles disent que le monde est l’œuvre de Satan !
Le garçon parut hésiter.
— Je ne sais pas, seigneur, fit-il seulement en baissant les yeux. Quoi qu’il en soit, mon père n’est pas bogomile.
Robert de Locksley l’observait. Amaury avait refusé de s’agenouiller devant l’ongle de saint Benoît. Lui aussi devait être bogomile, se dit-il, mais après tout, cela ne le regardait pas.
— Je croyais que tu étais fâché avec ton père ? demanda-t-il.
— Je l’étais, et je le suis toujours, seigneur, mais c’est mon père et je dois le sauver.
— Le sauver ? Tu viens de me dire qu’il est en prison.
— Je dois le sortir de là... J’espérais... un conseil, de votre part.
— Un conseil n’engage à rien, agréa Locksley en s’asseyant sur le coffre qui dissimulait l’endroit où il avait plâtré la statuette d’or.
— Il a été arrêté hier, par le prévôt de Saint-Éloy qui exerce la justice ecclésiastique à Saint-Gervais. On l’a conduit à la prison de la Grange-Saint-Éloy, c’est un endroit isolé près de la Seine. Ce matin, ou cet après-midi, il sera conduit à Saint-Éloy pour être interrogé plus longuement par l’abbé. Ensuite, il sera jugé et peut-être condamné.
— L’abbé a-t-il le droit de le condamner à mort ?
— S’il le faisait, la peine devrait être confirmée par le roi, mais c’est possible, d’autant que le frère du prévôt de Saint-Éloy est le prévôt de Paris.
— Qu’envisageais-tu de faire ?
— Le sortir de la Grange-Saint-Éloy, maintenant.
— Tu connais cette prison ?
— C’est là qu’on m’a enfermé avant que je ne sois exposé au pilori. Ce n’est qu’une grande cave. On y descend par une petite salle où se trouvent un geôlier et un teneur d’écrou. Les visites sont autorisées pour porter leur nourriture aux prisonniers. C’est ce que je vais faire. Une fois dedans, je tuerai les geôliers et je le sortirai de là.
— Les tuer ? Diable ! Et pour aller où ? Qui recevra un criminel ?
— Mon père a des amis, il saura où aller. Moi, j’irai en Flandre.
Locksley grimaça. Il n’avait aucune envie de se mêler de cette affaire mais il avait besoin d’Amaury. Or, si celui-ci réussissait l’évasion de son père, il partirait, et s’il échouait, il serait tué ou capturé. Dans les deux cas, il serait perdu.
— Je vais t’aider, soupira-t-il. Mais c’est uniquement parce que j’ai besoin de toi !
Il retira son baudrier ciselé qu’il posa sur son lit, puis ôta sa cotte de drap vert olive pour prendre dans son coffre son gambison de peau rembourré de filasse. Il l’enfila et en noua les aiguillettes. Puis il serra une ceinture à laquelle il attacha sa miséricorde, prit son arc dont la corde était décrochée, saisit une poignée de flèches de son carquois et enveloppa le tout dans son manteau de laine écarlate.
— Conduis-moi à la Grange-Saint-Éloy par un chemin qui ne passe pas par le Monceau-Saint-Gervais. Il est inutile qu’on nous remarque ensemble, car tu te doutes que si l’évasion réussit, tout le bourg sera en émoi et les prévôts remueront ciel et terre pour trouver les responsables.
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