[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Jean d'Aillon · Chapitre 7 sur 35

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[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Chapitre 6

 

Ils passèrent la porte Saint-Jacques le vendredi 30 avril peu

après none{16}. Le voyage avait été bien plus long qu’Amaury ne l’avait prévu, car ils avaient évité les grandes voies afin d’égarer les hommes de Mercadier. À Château Raoul, Simon Le Tripier et Gilles Le Mulet avaient certainement interrogé l’aubergiste et découvert que le voleur de la statuette et Robert de Locksley voyageaient ensemble, ce qui avait dû confirmer, à leurs yeux, qu’ils étaient complices. L’un d’eux était certainement parti chercher du renfort, tandis que l’autre les suivait.

Pourtant, comme Locksley n’avait aperçu personne d’inquiétant derrière eux, il s’était rassuré. Ils avaient évité les auberges et ne s’étaient arrêtés que dans les châteaux où un casque était accroché à la porte ou sur leur pont-levis, signe qu’on y acceptait les chevaliers errants. Chaque fois, Locksley s’était présenté comme comte de Huntington et avait été bien reçu. Il était sûr que leur suiveur n’avait pu faire de même et avait bon espoir qu’il ait perdu leur trace.

Près de Paris, ils avaient été hébergés par le seigneur de Fresnes, qui n’avait pas caché combien il se sentait honoré de recevoir un noble anglais, bien qu’il ait été surpris de découvrir qu’un comte voyageait si simplement. Robert de Locksley lui avait seulement dit que ses gens étaient restés à Fontevrault avec son épouse et qu’il venait à Paris pour une affaire personnelle. Les liens entre les familles anglaises, normandes et françaises étaient tels que personne ne s’en était étonné.

Après Fresnes, le chemin vers Paris n’était plus bordé que de champs cultivés, de maisons fortes, de moulins fortifiés ou de petits bourgs protégés par des clôtures de bois. Ils avaient même longé une grande enceinte, alors qu’ils apercevaient déjà les toits des églises de la capitale. Locksley avait interrogé son compagnon sur ce village fortifié d’où plusieurs clochers dépassaient des murailles.

— C’est le bourg Saint-Marcel, et les tours sont celles des églises

Saint-Marcel et Saint-Hippolyte. Saint-Marcel est une censive{17} de l’abbaye Sainte-Geneviève dont vous voyez le clocher là-bas, devant nous.

— Sainte Geneviève protège Paris, m’a-t-on dit, remarqua Robert de Locksley.

— Oui, c’est elle qui a sauvé les Parisiens des Huns.

Au détour du chemin sur lequel circulaient bon nombre de voyageurs à pied, à dos d’âne ou en chariot, ils débouchèrent sur un immense chantier. Partout se dressaient des échafaudages sur lesquels s’activait une armée de maçons et de carriers. Devant eux, des charrois aux larges roues pleines, chargés de pierres déjà taillées et tirés par des bœufs, encombraient le passage. Un large mur sortait du sol et s’étendait de chaque côté, paraissant devoir séparer la ville et la campagne. Tout au long, des charpentiers édifiaient de nouveaux échafaudages de poteaux et des cordiers assemblaient sur le sol les torons des câbles nécessaires pour les attacher.

— Votre roi construit une muraille ?

— Oui, seigneur. Elle est presque terminée, sur l’autre rive de la rivière. Depuis quelques semaines, les travaux ont commencé de ce côté-ci. Tout au long de la courtine, il y aura des portes fortifiées et des tours rondes comme celle-ci.

Il désigna une tour en construction qui n’avait encore que deux toises de haut.

— C’est un travail colossal, remarqua Robert de Locksley, surtout si votre ville de Paris est aussi grande qu’on le dit. À Londres, la seule muraille est l’ancien mur romain.

— Paris est la plus grande ville du monde, assura fièrement Amaury, et cette muraille, ce sont les bourgeois qui l’ont payée, dont mon père. Derrière, nous serons toujours en sécurité !

Sauf des voleurs et des truands comme toi qui vivent à l’intérieur ! songea ironiquement Locksley.

Comme ils attendaient pour passer qu’un gros charroi finisse de décharger ses pierres, le Saxon observa les ouvriers qui creusaient de profondes tranchées de part et d’autre de la voie. Au fond d’un de ces fossés, les maçons avaient déjà dressé deux murs de pierres claires soigneusement équarries, liés entre eux par des mœllons noyés dans de la chaux. L’épaisseur totale de la future muraille était d’une dizaine de pieds, ce qui en ferait une enceinte formidable, surtout si elle s’élevait de plusieurs toises.

Le passage fut enfin libre. Ils s’engagèrent dans un large chemin plat bordé d’enclos, de jardins, de vignobles et de maisons à pans de bois, aux toits couverts de chaume, devant lesquelles grimpaient de belles treilles.

— Nous sommes dans la rue Saint-Jacques, seigneur, expliqua Amaury.

Le nombre de charrettes et de charrois était tel qu’ils n’allaient que lentement et devaient s’arrêter chaque fois qu’un gros véhicule à ridelles, empli de pierre, de bois, de fourrage ou de barriques, en croisait un autre.

La rue était couverte d’une boue noire, épaisse, gluante et puante dans laquelle chiens et pourceaux, qu’on laissait divaguer, fouillaient pour y trouver quelque morceau de carcasse abandonné.

À mesure qu’ils avançaient, les maisons devinrent plus nombreuses et plus serrées. Locksley découvrit alors les premières boutiques : des échoppes d’artisans, de serruriers, d’enlumineurs et d’imagiers. Les églises et les oratoires s’intercalaient entre les maisons au soubassement de pierre blanche et aux bois de colombages sculptés et peints de couleurs vives.

Puis ce fut le chemin lui-même qui changea. Sous le crottin et la boue, le sol apparut couvert de pierres dures. Ce dallage permettait aux charrettes de rouler plus facilement. Bien sûr, les étroites voies transversales restaient sales, malodorantes et creusées d’ornières, mais la rue dallée donnait une impression de richesse et de solidité.

— Je n’avais jamais vu une rue ainsi recouverte de pierres, s’exclama Robert de Locksley.

— Mon père m’a dit qu’il y a dix ans, notre roi Philippe était à une fenêtre de son Palais tandis que passait un gros chariot. Il avait plu pendant des semaines et la rue était défoncée d’ornières pleines de crottes. Le chariot aurait provoqué une telle puanteur que notre roi a convoqué les bourgeois et le prévôt de Paris pour leur ordonner de faire paver toutes les rues et les places de la ville. Mais cela coûte si cher que quatre rues seulement on été couvertes depuis !

— Où est cette auberge de la Corne de Fer ? demanda Locksley.

— Encore loin, seigneur. Au bout de cette rue se trouve le Petit pont qui permet d’entrer dans l’île. Nous la traverserons jusqu’à un autre pont, bien plus grand. La rive de l’autre côté s’appelle d’ailleurs l’Outre-Grand-Pont. Il y a là plusieurs bourgs. Au couchant, c’est le Monceau Saint-Germain-l’Auxerrois, au nord, le bourg l’Abbé, et à l’orient, le bourg Thibourg et le Beau bourg. Mais le plus important est le Monceau-Saint-Gervais. C’est là qu’est Saint-Merry et la Corne de Fer, l’auberge où vous voulez aller.

Ils longèrent un moment une enceinte fortifiée avec tours et merlons sur laquelle s’appuyaient des boutiques aux tablettes multicolores. Derrière les hauts remparts Locksley aperçut le sommet d’une église entourée d’échafaudages.

— C’est Saint-Jean-de-Latran ! expliqua Amaury qui avait surpris son regard, l’église de la commanderie des hospitaliers de Saint-Jean, qui n’est pas encore terminée.

Un peu plus bas, un cimetière s’étendait sur leur gauche avec, en retrait, une petite église.

— Saint-Séverin, annonça seulement Amaury, en la désignant.

En face, une ruelle conduisait à un petit vignoble.

La rue Saint-Jacques se terminait sur une vieille enceinte ruinée bordée d’habitations, dont une grande apothicairerie. Au milieu de cette courtine, une large tour ronde s’avançait et protégeait un sombre passage voûté qui la traversait apparemment de part en part. Il devait y avoir un octroi, car une longue file de gens, de voitures et d’animaux attendaient.

— Cette tour est le Petit-Châtelet, c’est le seul passage pour entrer dans l’île sur cette rive, sauf si on traverse en barque, expliqua Amaury. Vous devrez payer une obole pour aller de l’autre côté.

— Il y a plus de maisons dans l’île que dans la rue que nous avons suivie ?

— L’île de la Cité est le cœur de la ville, répondit Amaury. C’est là que se trouve le Palais du roi, et aussi la nouvelle cathédrale en construction dont vous voyez les charpentes là-bas.

Il désigna à droite des échafaudages qui dépassaient des toits.

Ce fut enfin leur tour d’entrer dans le sombre passage. Ils en ressortirent sur un pont de pierre au tablier de bois, bordé d’étroites et hautes maisons à pans de bois. Leurs étages en encorbellement transformaient le pont en une sorte de tunnel d’où on n’apercevait qu’une minuscule portion de ciel.

— Le précédent pont était en bois, expliqua Amaury. Il a été emporté par une crue et monseigneur de Sully, notre évêque, a fait reconstruire les arches en pierre.

Sous les encorbellements des maisons à colombages, les échoppes vendaient surtout de la mercerie, des aiguilles, de la bonneterie et des chapeaux. Chacune avait un petit étal de bois de couleur vive devant lequel s’arrêtaient les badauds, ce qui gênait le croisement des véhicules. Locksley fut déçu de ne pas apercevoir la rivière alors que sur le grand pont de Londres, malgré les maisons innombrables, on pouvait par endroits voir couler les flots de la Tamise.

Ils débouchèrent dans une rue plus étroite et plus encombrée que la rue Saint-Jacques, et encore plus souillée de déjections. La plupart des gros chariots qui les précédaient tournèrent ;à droite dans une voie conduisant à un immense chantier dont Locksley aperçut les échafaudages et les grandes grues à roue. C’était certainement à ce chantier qu’étaient destinés les chargements de pierres et de bois. Amaury surprit le regard de son compagnon :

— C’est notre nouvelle cathédrale, Notre-Dame. C’est aussi monseigneur de Sully qui en a décidé la construction. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours vue en travaux, mais depuis quelques mois la charpente est enfin couverte et les messes peuvent y être célébrées.

Ils tournèrent à gauche dans la rue suivante qui n’était qu’un tunnel tant elle était étroite, avec des étages en saillie empêchant la lumière de pénétrer. Ils prirent ensuite, à main droite, une voie plus large qui longeait de hautes fortifications surmontées de merlons et bordées de tours rondes en poivrières.

— Voici le Palais de notre roi, expliqua Amaury, mais il n’y vient pas souvent. En ce moment, il est dans son manoir de Vincennes.

Une rampe avec un pont dormant permettait l’accès à une cour au fond de laquelle Robert de Locksley aperçut plusieurs édifices en pierre et un donjon sans aucune ouverture.

À l’extrémité de la rue, les tours étaient plus larges et plus hautes en bordure du fleuve. L’enceinte entourant la Cité était longée par des lices et percée d’une ouverture vers un nouveau pont.

— Combien de ponts y a-t-il à Paris ? demanda Locksley, qui ne comprenait pas le détour qu’ils avaient fait.

— Seulement deux, seigneur. Celui que l’on a pris depuis la rue Saint-Jacques et celui-là qu’on appelle le Grand pont. Il y avait un ancien pont romain de ce côté, dans le prolongement de celui qu’on a franchi au Petit-Châtelet, mais il a été incendié par les Normands quand ils ont assiégé la Cité. Depuis il ne reste qu’une passerelle de bois qui permet d’aller aux moulins construits entre les arches, mais on ne peut la traverser qu’à pied. À mi-bras du fleuve, la passerelle peut être enlevée pour laisser passer les barques, c’est pourquoi on l’appelle mi-brais.

Ils franchirent le Grand pont couvert de maisons serrées les unes contre les autres. La plupart étaient des boutiques de changeurs. Comme Locksley s’en étonnait, Amaury lui expliqua que c’était le père du roi qui avait décidé de regrouper sur ce pont les changeurs de Paris. Ils devaient lui verser vingt sous par an de redevance.

Le pont était en pierre et ils débouchèrent sur une placette fortifiée où se dressaient une petite chapelle et un châtelet aux tours rondes. Le passage se poursuivait sous la petite forteresse.

— Ce château a été construit pour empêcher les Normands d’entrer dans l’île, expliqua Amaury comme ils s’enfonçaient sous le porche sombre. Il est plus grand que celui de la rue Saint-Jacques, aussi l’appelle-t-on le Grand-Châtelet, mais avec la nouvelle enceinte de notre roi Philippe, il ne sert plus que de prison et de logis pour le prévôt de Paris et le guet.

De l’autre côté s’étendait une place grouillante de populace. D’une malpropreté repoussante, elle était bordée de boucheries et d’écorcheries aux façades en saillie sur lesquelles pendaient, à des crochets, des carcasses de moutons, de vaches et de cochons couvertes de mouches. Des chiens et des pourceaux erraient partout, rongeant os et chairs abandonnés. Dans de petits enclos, des moutons attendaient d’être égorgés en bêlant tristement. D’autres l’étaient déjà et leurs peaux sanguinolentes étaient suspendues à des piques. Dans de grandes marmites fumantes à l’odeur écœurante, des hommes et des femmes faisaient fondre la graisse pour en obtenir le suif.

— Ici, c’est l’Outre-Grand-Pont. Là-bas, c’est le Monceau-Saint-Gervais, fit Amaury en désignant une porte fortifiée à l’autre extrémité de la place.

Avant, les bouchers étaient dans l’île, mais le roi les a fait se déplacer ici où ils ont plus de place et sont plus près des pâturages de Saint-Denis (il désigna une rue par laquelle un troupeau de moutons arrivait).

Pendant qu’ils traversaient prudemment la place encombrée, il poursuivit :

— Quand j’étais enfant, mon grand-père m’a dit qu’il y a cinquante ou soixante ans, je ne sais plus, le roi et son fils étaient venus ici pour vérifier la solidité de l’enceinte, car, à cette époque, un talus avec une palissade et des tours encerclait le Monceau-Saint-Gervais, fief du comte de Meulan. Comme ils traversaient cette place, un porc errant s’est jeté dans les jambes de la monture du fils du roi. Effrayé, son cheval s’est cabré et le jeune garçon s’est tué en tombant. Depuis, il est interdit de laisser errer les porcs, sous peine de leur confiscation au profit du bourreau de Paris, mais la confrérie des bouchers est si puissante que le prévôt ne parvient pas à faire respecter la loi.

Ils passèrent une vieille porte fortifiée puis suivirent une étroite ruelle qui serpentait en grimpant légèrement. Elle était bordée de petites maisons à colombages dont les encorbellements étaient à moins d’une toise du sol, aussi devaient-ils faire avancer leur monture au milieu du chemin défoncé par des trous puants. Tout au long, des artisans écorchaient des peaux, et comme ils jetaient les déchets dans la rue, chiens et porcs en liberté se les disputaient.

— Le Monceau-Saint-Gervais, tout comme le Monceau Saint-Germain-l’Auxerrois, au couchant, sont construit sur des hauteurs qui ne sont pas noyées durant les crues, dit encore Amaury, mais la Seine monte parfois jusqu’ici, c’est pourquoi la ruelle est si ravinée.

Ils arrivèrent à un carrefour à peine plus large où le jeune garçon désigna la passerelle de planches franchissant la rivière, posée sur les vieilles piles du pont romain. Les piétons y étaient si nombreux qu’ils se bousculaient. Locksley remarqua que beaucoup étaient des pèlerins à la coquille qui se rendaient à Compostelle.

— Cette rue conduit à l’abbaye Saint-Martin hors les murs, dit encore Amaury, désignant la ruelle puante qui prolongeait la passerelle mi-brais. L’église Saint-Merry est un peu plus haut et votre auberge juste derrière, contre le talus de la vieille enceinte. Le Monceau-Saint-Gervais était fortifié par un talus et une palissade, mais depuis que le roi a construit la nouvelle enceinte, cette clôture est mise à bas et on construit des maisons à sa place.

La rue Saint-Martin était aussi encombrée que les chemins qu’ils avaient suivis. À un autre carrefour, Amaury désigna une petite chapelle entourée de quelques tombes.

— C’est l’église Saint-Jacques où se réunit la confrérie des bouchers.

Le jeune homme savait combien il était difficile de se repérer dans une grande ville et, en désignant ainsi les églises, il donnait à son compagnon le moyen de retrouver son chemin, quand il serait seul.

Une nouvelle église, beaucoup plus grande que Saint-Jacques dépassait du toit des maisons. Il la montra du doigt.

— Nous voici arrivés ! C’est Saint-Merry. L’ancienne porte de l’enceinte du Monceau, l’Archet-Saint-Merry, est juste derrière. Votre auberge se trouve dans la lice qui longe le vieux talus fortifié.

Ils passèrent l’église. Derrière s’étendait une ancienne fortification sur laquelle s’adossaient quelques maisons éparses. Amaury désigna la plus grande qui avait une corne de fer pendue à deux chaînes sous l’encorbellement de la façade. La porte basse était cloutée avec, de part et d’autre, deux petites fenêtres aux carreaux en losange, en verre épais vert et rouge.

— C’est votre auberge, seigneur. Voulez-vous que je reste avec vous ?

— Non, reviens demain matin. Renseigne-toi sur Gilles de Corbeil, je dois aller chez lui. Tu habites chez ton père ?

— Non, seigneur, je vous l’ai dit, il m’a chassé... Je dors chez la tante de mon père. Elle est veuve et habite une petite maison dans la rue des Rosiers. En échange, je l’aide au jardin et je porte les pétales des fleurs qu’elle cultive aux fabricants d’eau de rose. Si vous voulez me trouver, il faut passer l’Archet-Saint-Merry (il désigna la vieille porte fortifiée) et prendre à droite. On ne peut pas se tromper, car la rue des Rosiers est bordée de jardins où l’on cultive des roses. La maison de ma logeuse est peinte en vert.

— Et ton père, où vit-il ?

— Comme la plupart des tisserands, il habite rue de la Tisseranderie, c’est par là (il désigna la droite), mais si vous lui parlez de moi, il refusera de vous entendre.

Locksley perçut une ombre de tristesse chez le jeune homme et le laissa s’éloigner. Avisant alors une écurie proche de la Corne de Fer, il y conduisit son cheval, demanda qu’on s’en occupe et qu’un serviteur le suive avec ses bagages. Il garda seulement avec lui son arc, son carquois et le sac contenant le Mercure d’or.

La salle de l’hôtellerie était étroite et divisée en deux parties dont la seconde était plus basse de quelques marches. Des merciers en robe pastel et en grègues étaient installés à l’une des longues tables. Il n’y avait ni servante ni valet. Le sol de terre était couvert d’une épaisse couche de paille fraîche. Avisant une porte ouverte sur une cour, Locksley la franchit et découvrit une femme qui faisait cuire un ragoût dans une cheminée ouverte aux vents. Il demanda l’aubergiste et elle lui indiqua l’ouverture d’un cellier. Justement, un homme en sortait avec plusieurs pots de vin qu’il tenait par leurs anses.

— Je veux une chambre, fit Robert de Locksley.

— Je n’en ai pas, répliqua l’homme, gros et bedonnant avec d’épais sourcils, de grosses lèvres boudeuses et un triple menton.

— L’abbé du Pin m’a assuré que vous me logeriez.

— L’abbé... Vous le connaissez ?

— Il m’envoie, ainsi que dame Aliénor, duchesse de Normandie.

L’homme se dandina un instant d’un pied sur l’autre.

— Je peux vous laisser une pièce en bas du pignon. Elle était réservée pour un ami, mais je m’arrangerai. Venez avec moi.

Il revint dans la salle, laissa ses pots aux marchands et prit un escalier jusqu’au deuxième étage. La chambre était petite, mais propre avec un coffre et un lit à rideaux. Sur le coffre, un bougeoir, une bassine et un broc d’eau. Il n’y avait pas de cheminée.

— Ça m’ira, dit Locksley. Vous avez la clef ?

— Vous restez longtemps ?

— Plusieurs jours, un mois peut-être.

— Vous venez d’où ?

— D’Angleterre.

— Dans ce cas je le dirai au prévôt qui passera vous faire payer le droit d’aubain. Comment vous vous appelez ? Il me demandera votre nom.

Dans la société féodale, les aubains étaient des étrangers, des voyageurs. Le terme venait d’Albion, car les Anglais voyageaient beaucoup. Si un aubain décédait durant son voyage, ses biens

À

revenaient au seigneur du fief où il était mort. À Paris, on leur faisait payer une taxe, sauf s’ils y possédaient une maison.

— Je me nomme Robin, Robin au Capuchon.

— Quand vous descendrez, je vous donnerai la clef de la chambre.

Il partit avec le serviteur de l’écurie qui avait porté les bagages et Locksley resta seul.

La première chose qu’il fit fut d’aller pousser le gros verrou de la porte, puis il examina la pièce. Les traverses de bois des colombages étaient peintes en vert. Entre ces pans, les murs étaient constitués d’un mélange de plâtre et de paille d’une couleur grise, comme dans la plupart des maisons de ville. Le sol était couvert de gros carreaux de terre émaillés et la seule fenêtre était tendue d’une peau de porc huilée. Il ne découvrit aucune cachette apparente, même après avoir tiré le lit et le gros coffre.

Le mur derrière le coffre lui parut un bon endroit pour ce qu’il voulait faire. Il sortit le Mercure d’or du sac, puis sa miséricorde et il entreprit de creuser le plâtre et la paille jusqu’à ce que l’orifice soit suffisant pour loger la statuette tout en prenant garde à ne pas percer la paroi guère épaisse. Il plaça à l’intérieur le Mercure et la bourse contenant une partie des pièces d’or que lui avait données Aliénor, puis reboucha sommairement avec les débris, repoussa le coffre devant et sortit en emportant le sac vide de la statue. En bas, il aperçut l’aubergiste qui lui donna la clef.

Dans la rue{18}, il poursuivit son chemin le long de la lice de la vieille muraille du Monceau-Saint-Gervais. Le talus, surmonté d’une palissade de pièces de bois de dix pieds de haut liées par des barres de fer, était éventré à plusieurs endroits où l’on construisait des maisons. Il s’arrêta devant l’une d’elles qui n’était encore qu’une charpente de colombages dressée sur un soubassement de pierres. Les charpentiers venaient juste de terminer l’assemblage des poteaux et des sommiers avec des tenons et des mortaises, et des compagnons plâtriers gâchaient déjà du plâtre mélangé à de la paille pour emplir les interstices entre les colombes.

Robert de Locksley les regarda faire un moment avant de demander au maître plâtrier.

— J’ai un trou dans un mur, chez moi, vous me vendriez un peu de plâtre ?

— Vous en voulez beaucoup ?

— Un demi boisseau{19}.

— Servez-vous ! fit-il en montrant une charrette à bras surmontée d’une caisse pleine de poudre blanche.

Locksley emplit son sac et paya d’une pièce de cuivre. Ensuite il revint à son auberge où il ramassa un peu de paille dans la salle avant de monter dans sa chambre.

Après avoir tiré le verrou et poussé à nouveau le coffre, il vida le plâtre dans la bassine, le mélangea à l’eau du broc, ajouta un peu de paille et étendit le mortier sur le trou en égalisant soigneusement avec les mains. Quand tout fut bouché, il lissa avec de la paille. Par chance, les murs n’étaient pas peints. Il jugea qu’une fois sec le résultat serait à peu près indécelable. Il ramassa alors les déchets dans le sac, y mit la bassine, nettoya sommairement la chambre et sortit.

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