[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 29
Rue de la Tisseranderie, au coin de la rue des Deux-Portes, une traverse étroite séparait l’habitation de Bertaut de celle d’Enguerrand. Ces passages, laissés libres pour éviter la propagation des incendies, conduisaient à des lopins de terre et des jardins. L’obscurité s’étendait quand Guilhem et Bartolomeo l’empruntèrent.
L’arrière des maisons était en encorbellement. Le premier étage de celle de Bertaut était à un peu plus de deux toises du sol. À ce niveau, il n’y avait qu’une fenêtre avec un volet intérieur, fermé, car le prévôt avait fait rembarrer toutes les ouvertures des maisons fouillées.
Ils attachèrent les chevaux, laissant leurs harnachements et leurs armes en espérant qu’un rôdeur ne les volerait pas. Ensuite, debout sur le dos de sa monture, Bartolomeo attrapa une traverse en saillie et grimpa sur la corniche. À l’appui, il atteignit la fenêtre, déchira les peaux de porc servant de vitrage et força la fermeture en frappant dessus avec le manche de sa miséricorde.
— Je vais vous ouvrir la porte de la rue, seigneur, dit-il en rentrant.
Guilhem retourna rue de la Tisseranderie. Des voisins avaient dû les voir, ou plutôt les entendre, mais cela n’avait aucune importance. La nuit tombée, personne ne sortait. On ne préviendrait le prévôt que le lendemain, si on le prévenait.
— Trouve tout ce qui peut nous servir à creuser, dit Guilhem, quand Bartolomeo l’eut fait entrer.
Il leur aurait fallu un pic de maçon, des outils de carrier ou des brettes de tailleurs de pierre, mais personne ne leur aurait prêté des outils si précieux. Ils fouillèrent donc l’atelier où trônait le grand métier à tisser, découvrant un maillet de bois, un petit marteau de fer et un gros poinçon. Bartolomeo emporta aussi la navette du tisserand qui pourrait servir de levier. Pour le reste, ils utiliseraient leur miséricorde et les épées.
Guilhem alluma une chandelle avec son briquet à amadou avant de prendre la direction des caves. Au sous-sol, la dalle qui dissimulait le passage était toujours ouverte.
Ils descendirent dans la seconde cave, puis dans le passage qui conduisait à la salle, sous la tour du Pet au Diable.
Si les tréteaux et leurs planches étaient toujours dressés, il ne restait aucune trace de la bataille qui s’y était déroulée. Pourtant, dans une crevasse du sol, Bartolomeo aperçut un manche qui dépassait. Il s’en saisit. C’était une masse d’arme d’un des hommes de Mercadier, recouverte de sable par les piétinements.
Engagés dans le long corridor conduisant à l’entrepôt des tisserands, ils examinèrent attentivement le mur du côté du manoir du Temple. Par endroits, la paroi était couverte de mousses, car les plus hautes crues de la Seine avaient dû atteindre le souterrain. Ils s’arrêtèrent plusieurs fois, croyant distinguer des joints, mais en les grattant avec une lame ils découvrirent, chaque fois, que ce n’était que des traces naturelles.
C’est presque à l’extrémité de la galerie qu’ils devinèrent une sorte d’échiquier, vert olive et ocre foncé, mélange de mousses et de moisissures ayant l’apparence du velours. Après avoir gratté jusqu’à la pierre, ils firent enfin apparaître de larges joints de chaux. C’était indiscutablement un mur qui se situait, à peu près, dans la direction du manoir du Temple.
Guilhem ressentit un mélange d’espoir et de satisfaction, mais plus d’une heure s’était écoulée depuis qu’ils étaient entrés chez Bertaut. Le temps passait trop vite. Pendant que Bartolomeo allumait une seconde chandelle pour ne pas prendre le risque de se trouver dans le noir, il commença à donner de grands coups de masse dans le mur sans que celui-ci s’ébranle ou donne l’impression qu’il existait un vide de l’autre côté.
La force brute étant inutile, ils commencèrent à creuser dans les joints. Bartolomeo utilisait le poinçon et le maillet du tisserand, Guilhem sa miséricorde et le petit marteau. Mais, malgré leur âge et les moisissures, les joints étaient solides, car la chaux avait bien durci. Le travail avait été fait par des maçons consciencieux dont Guilhem maudit en silence l’efficacité.
Au bout d’une heure, les mains en sang, ils avaient chacun dégagé une pierre de la taille d’un tronc humain, mais sans parvenir de l’autre côté. Le poinçon étant trop court, Bartolomeo poursuivit avec sa miséricorde.
Une nouvelle heure de grattage s’était écoulée quand la lame de Guilhem rencontra enfin le vide. De nouveau pleins d’espoir, ils poursuivirent avec ardeur bien qu’ils soient exténués, travaillant à genoux, sans guère d’espace. C’est alors qu’une pierre bougea. À deux, et avec les épées comme levier, ils parvinrent à pousser le quartier de roc et à le faire tomber.
Bartolomeo introduisit la chandelle et distingua un passage identique à celui dans lequel ils se trouvaient. En revanche, il n’y avait aucun appel d’air. Donc l’extrémité de ce nouveau souterrain était sans doute fermée.
Ils ne pouvaient se glisser dans l’orifice trop étroit et durent dégager deux ou trois autres pierres. Pour y parvenir, il leur fallut encore une heure et ce fut à la masse qu’ils brisèrent les derniers quartiers. Immédiatement Bartolomeo pénétra dans le trou avec l’une des chandelles. Guilhem fit passer leurs outils et entra à son tour.
Le nouveau souterrain était identique à celui qu’ils connaissaient. Ils le suivirent sur quelque cinq cents pieds jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par un mur.
— On doit être au niveau des caves du manoir du Temple, dit Bartolomeo.
— Il faut recommencer à creuser, décida Guilhem avec un brin de découragement.
Il devait être minuit, peut-être plus. S’il leur fallait encore quatre heures pour percer ce mur, plus le temps de trouver Bracy, ils ne seraient jamais au Grand-Châtelet avant le départ d’Hamelin.
Le travail harassant reprit. Fatigués, ils travaillaient plus lentement. Ce n’est qu’après avoir creusé les joints de deux grosses pierres, et avoir frappé dessus plusieurs fois avec la masse, qu’ils entendirent le bruit. Ils se figèrent.
Le son venait de l’autre côté. Un bruit irrégulier, comme un choc contre la roche, assourdi, étouffé.
Aucun doute, il y avait quelqu’un !
— Qui cela peut-il être ? demanda Bartolomeo.
— Nous allons le savoir. ,
— Et s’il donne l’alerte ? s’inquiéta Bartolomeo.
— S’il voulait nous surprendre, il ne nous aurait pas signalé sa présence, décida Guijhem. Peut-être arrivons-nous à un cachot et est-ce un prisonnier. Peut-être même est-ce Bracy.
— Si ce n’est pas lui, nous ne serons pas plus avancés, grimaça Bartolomeo. Aboutir dans une prison, quelle malchance !
— Continuons !
Ils creusèrent encore et encore. Une nouvelle fois, ils purent passer la lame d’une épée. C’est alors qu’ils entendirent la voix :
— Qui êtes-vous ?
— Et vous ? répliqua Guilhem.
— Maurice de Bracy. Je suis prisonnier ici.
Guilhem jeta un regard satisfait à Bartolomeo.
Dès qu’ils auraient percé ce mur, ils pourraient l’emmener avec eux. Ils avaient encore le temps d’aller au Grand-Châtelet.
Bartolomeo se remit à creuser les joints pendant que Guilhem s’approchait de la fente pour demander :
— Pourquoi êtes-vous prisonnier ?
— Vous ne m’avez pas dit qui vous étiez, répondit la voix, méfiante.
— Des amis de Robert de Locksley qui empêcheront Beaumanoir d’agir.
— Vous connaissez Lucas de Beaumanoir ?
— Je l’ai rencontré.
Bien qu’assourdie, la voix qui parvenait de l’autre côté était empreinte d’un mélange de crainte et d’espoir.
— Vous savez ce qu’il veut faire ?
— Il a tué Richard Cœur de Lion et il s’apprête à tuer le roi de France.
— Qui êtes-vous ? répéta la voix.
— Je me nomme Guilhem d’Ussel, je suis chevalier et féal vassal de Raymond de Saint-Gilles.
Jugeant qu’il perdait du temps, Guilhem s’attaqua à agrandir la fente avec sa miséricorde.
— Que voulez-vous faire ? demanda Bracy, après un long silence, comme s’il avait dû digérer ce qu’il avait entendu.
— Je suis venu vous chercher.
— Pourquoi ?
— Je vais vous conduire au Grand-Châtelet où vous raconterez vos crimes au prévôt.
— Et si je refuse ?
— Croyez-vous que je vous laisse le choix ? Si c’est nécessaire, vous serez torturé.
— Je n’ai pas peur de la torture.
Guilhem ne répondit pas. Tout en frappant avec vigueur dans le joint avec le maillet que Bartolomeo lui avait laissé, il se demandait si Bracy pouvait être si courageux. Il était son seul témoin. S’il ne parlait pas, Robert de Locksley, Anna Maria et Sanceline étaient perdus.
— Pourquoi Robert de Locksley n’est-il pas avec vous ?
— Il a été arrêté. On l’accuse d’avoir voulu tuer Philippe Auguste.
— Je l’ignorais.
De nouveau il se tut et Guilhem continua à frapper la roche pendant que Bartolomeo déchaussait une autre pierre.
— Où est-il enfermé ?
— Au Louvre.
— Je pourrais le faire sortir, proposa la voix après un moment.
— Vous ? demanda Guilhem, tellement interloqué qu’il s’arrêta de creuser.
— Oui-da, je suis un proche du roi. Je connais les chevaliers et les sergents d’armes qui ont en charge la prison du donjon. Je parviendrai sans peine à les convaincre de me remette Locksley.
— Ensuite ?
— Malvoisin conduira Hubert à Notre-Dame avant le lever du soleil. À nous trois, nous pourrons les arrêter.
— Pourquoi vous ferais-je confiance ?
— Parce que j’ai rendu hommage au roi Philippe et que je n’ai qu’une foi.
— Si vous étiez un loyal chevalier, vous l’auriez prévenu, persifla Guilhem en arrachant des bouts de roche avec les mains. Vous n’êtes qu’un félon.
Bracy resta silencieux, tandis que Guilhem se remettait à frapper la pierre avec la masse. Enfin, elle se brisa en morceaux.
Bartolomeo l’aida à la dégager. Ils s’acharnèrent pendant un moment jusqu’à ce que Guilhem parvienne à faire basculer les plus gros restes de l’autre côté.
— Aidez-nous à dégager les débris de votre côté ! ordonna Guilhem
— Laissez-moi au moins vous raconter ce qui s’est passé avant de me juger, proposa alors Bracy d’une voix assurée.
— Je vous écoute, répondit Guilhem en agrandissant le trou avec sa miséricorde pendant que Bartolomeo creusait autour d’une autre pierre.
— Il y a un an, j’ai reçu la visite d’Étienne de Dinant, un chevalier normand proche du prince Jean. Dinant me rappela que j’avais non seulement été le féal de Jean, mais aussi son ami, et qu’il souhaitait que je revienne près de lui.
» J’ai été flatté jusqu’au moment où il m’a expliqué les conditions de cette proposition : le roi de France avait plusieurs fois manqué à sa parole envers le prince Jean et celui-ci voulait à bon droit se venger. Jean était prêt à richement récompenser celui qui exaucerait son vœu le plus cher. Ayant compris le sens de ses paroles, je lui répondis que j’avais rendu hommage à Philippe Auguste et que je ne le trahirais pas. Dinant parut accepter mes scrupules et m’indiqua seulement, avec indifférence, que si Richard venait aussi à disparaître, je pourrais devenir l’ami du roi de France et d’Angleterre, car Jean saisirait le trône des lys ; le fils de Philippe étant incapable de le défendre. J’ai objecté que Richard était toujours roi, mais Dinant me rappela que les fortunes de la guerre faisaient que le Cœur de Lion pouvait disparaître d’un jour à l’autre, tant il prenait des risques insensés dans les batailles. Il ajouta alors qu’il avait aussi beaucoup d’ennemis. Je compris qu’il me comptait parmi eux et qu’il me demandait non seulement de tuer le roi de France, mais aussi le roi d’Angleterre.
Après cette confession, Bracy resta silencieux, peut-être parce que Guilhem s’était remis à frapper de toutes ses forces sur une pierre presque déchaussée, peut-être aussi par honte pour avoir écouté une aussi infâme proposition.
— Je l’avoue, reprit-il quand les coups de masse s’arrêtèrent, l’idée d’être le favori du roi de France et d’Angleterre m’avait ébloui et troublé, mais n’est-ce pas ainsi que Satan agit ?
Que Satan agisse ainsi, Guilhem l’avait observé. Mais il savait surtout que le Diable s’adressait à ceux qui prêtaient une oreille favorable à ses propositions.
— Très vite, pourtant, je me ressaisis et l’horreur chassa l’avidité qui m’avait de prime abord guidé. Je répondis froidement à Dinant que je devais la vie à Richard et que jamais je ne porterais la main sur lui. Il parut m’approuver et me parla alors de Beaumanoir et de Malvoisin, mes amis, exilés comme moi, mais qui, eux, haïssaient mortellement Richard. Il souhaitait que je leur parle comme il venait de le faire et je devinai qu’il me le demandait pour ne pas se compromettre. J’aurais pu refuser et le chasser, mais je ne l’ai pas fait.
Bracy se tut un instant, car Bartolomeo frappait de vigoureux coups de masse sur une pierre qui lui résistait.
— J’ai beaucoup réfléchi dans ce cachot. Je sais que j’ai été tenté par cette infâme proposition. Dinant avait semé une graine dans mon cœur et dans ma foi. En l’écoutant, j’étais déjà entré dans les ignobles calculs de Jean.
La pierre sur laquelle s’acharnait Bartolomeo tomba dans un grand fracas qui les fit sursauter.
— Le trou est assez grand, me semble-t-il, essayez de passer, proposa Guilhem.
Bracy se glissa dans l’orifice. Il portait une robe longue avec un surcot à ses armes qu’il salit en rampant dans les gravats. Tiré par Bartolomeo, il parvint de l’autre côté où Guilhem lui mit sa miséricorde sous la gorge.
— Donnez-moi votre parole que vous m’accompagnerez au Grand-Châtelet sans tenter de fuir, seigneur de Bracy, sinon je vous attache.
— Vous avez ma parole, promit Bracy.
Ils ramassèrent les chandelles et reprirent le tunnel en sens inverse. En chemin, Bracy, qui suivait Bartolomeo, poursuivit son récit, comme désireux de convaincre Guilhem.
— Je me suis battu contre Richard. Il m’a vaincu et m’a laissé la vie sauve, même s’il m’a chassé d’Angleterre, aussi ai-je juré de ne plus jamais attenter à ses jours. Seulement que pouvais-je faire pour lui ? Lui apprendre que son frère voulait l’assassiner ? Il ne m’aurait pas cru ! La situation était la même avec le roi de France. Philippe m’a accueilli et je lui ai rendu hommage, bien qu’il m’ait toujours laissé à l’écart de ses fidèles. Lui dire que le prince Jean voulait attenter à ses jours ? Qu’on m’avait proposé d’être l’instrument de sa mort ? Je suis certain qu’il m’aurait cru, mais il m’aurait chassé de sa cour. D’ailleurs, Philippe prenait de telles mesures pour se protéger, craignant d’être assassiné par Saladin, que personne n’aurait réussi à le tuer.
» Je décidai donc d’entrer dans la conspiration pour y faire obstacle. Beaumanoir et Malvoisin avaient de bonnes raisons de se venger de Richard et ne devaient rien au roi de France, car c’était le Temple de Paris qui les avait accueillis. Ils écoutèrent donc avec intérêt les propositions de Dinant, mais me dirent qu’ils étaient incapables de les réaliser. Je croyais alors le projet abandonné jusqu’à un jour du mois de mars où Albert de Malvoisin m’interrogea sur Hubert.
— L’archer anglais ?
— Oui. Malvoisin avait reçu une lettre de son neveu, le fils de son frère Philippe exécuté par Richard. Ce neveu avait gardé à son service le garde-chasse de son oncle qui venait de remporter le tournoi annuel de tir à l’arc du Yorkshire. Albert, sachant que j’avais été un ami de son frère et ne connaissant pas Hubert, me demanda si ce garde-chasse était vraiment adroit.
» Je lui répondis qu’il l’était, cependant la dernière fois que je l’avais vu, il avait quand même été battu par Robert de Locksley qui avait coupé en deux sa flèche, fichée au centre de la cible.
Guilhem ne put s’empêcher de sourire à cette évocation, puisqu’il
avait vu Locksley faire de même avec Rostang de Castillon{60}.
— Nous avons échangé ensuite quelques souvenirs jusqu’à ce que Malvoisin me dise : « Nous ne pouvons approcher Richard Cœur de Lion ou Philippe Auguste, mais une flèche y parviendrait. Croyez-vous qu’Hubert en soit capable ? »
» Je ne m’attendais pas à une telle infamie. Stupéfait, j’objectais finalement qu’une flèche pourrait à peine percer un camail ou un haubert, si l’un des rois portait une cotte de mailles. Malvoisin le reconnut et ne m’en parla plus jusqu’au jour où Beaumanoir m’invita à dîner et me tint ce discours à la fin du repas : « Je viens d’apprendre qu’un trésor a été découvert à Châlus. Le roi Richard va s’y rendre avec Mercadier et son armée. En même temps, il lancera une offensive sur plusieurs châteaux de ses vassaux félons du Limousin. Nous avons là une chance de l’approcher.” “Une chance ?
Ê
Je ne vois pas laquelle” ai-je dit. “Êtes-vous prêt à nous accompagner à Châlus ?” m’avait seulement répondu Beaumanoir. “Pour y faire quoi ? Attendre que Richard prenne le château et nous trouve à l’intérieur ?” ai-je plaisanté. “Quand Richard s’attaquera à Châlus, les combats seront sans merci, car Mercadier ne fait jamais de quartier. Si nous arrivons avant eux, nous pourrons donner un peu d’espoir aux défenseurs”, me rétorqua Beaumanoir. “Comment ?” ai-je demandé. “À prix d’or, un apothicaire m’a fourni un flacon de liquide dans lequel il suffirait de tremper la pointe de quelques flèches”, a lâché Malvoisin.
» J’étais resté interloqué en entendant cette nouvelle vilenie. “Qu’un défenseur blesse Richard par un trait empoisonné... et ils seront sauvés, car Richard mort, Mercadier les abandonnera”, a ajouté Lucas de Beaumanoir. “Croyez-vous parvenir à les convaincre d’une telle félonie ?” ai-je objecté. “N’oubliez pas que les gens de Châlus seront désespérés. Je saurai les convaincre, car Dieu m’aidera”, a rétorqué Beaumanoir. “Nous partons aujourd’hui, il serait dommage d’arriver trop tard.” m’annonça alors Malvoisin. “Venez-vous avec nous ?” avait-il ajouté.
» J’étais persuadé qu’ils ne pourraient parvenir à leurs fins et rester avec eux était le seul moyen de garder leur confiance pour sauver Philippe Auguste quand ils s’en prendraient à lui. J’acceptai donc de les accompagner, tout en les prévenant que je resterais à Limoges, ayant juré de ne jamais rien entreprendre contre Richard Plantagenêt.
» Dix jours plus tard, nous étions à Limoges en même temps que le seigneur Achard de Châlus, venu demander de l’aide à son suzerain. La ville s’emplissait déjà de gens qui fuyaient les mercenaires de Mercadier. Beaumanoir et Malvoisin me quittèrent et partirent seuls à Châlus. J’aurais voulu prévenir Richard, mais comment faire ? Et quand bien même je serais parvenu près de lui, Mercadier m’aurait fait pendre !
En l’écoutant, Guilhem devinait que Bracy cherchait à le convaincre de son innocence, mais il était malgré tout ébranlé, tant le récit du chevalier sonnait juste.
— Beaumanoir et Malvoisin revinrent de Châlus deux jours plus tard. Nous restâmes à Limoges jusqu’au jour où nous apprîmes la mort du Cœur de Lion. Ainsi ils avaient réussi ! Honteux et désespéré, je parvins pourtant à leur cacher ma peine et mes pleurs. Je me suis alors juré de sauver Philippe Auguste.
— Ensuite ?
— Il y a quelques jours, Dinant est revenu à Paris. À cette occasion, il nous apprit que Robert de Locksley était à Châlus, lors de la mort de Richard, et qu’il avait volé une statuette d’or. Or, deux jours plus tard, Malvoisin l’apercevait dans la rue du Chevet-Saint-Gervais. Nous décidâmes de le capturer. Beaumanoir voulait l’emprisonner pour qu’il soit accusé d’avoir tiré sur le roi de France. Malvoisin était résolu à obtenir la statuette, et moi je désirais me venger, car il avait été la cause de ma ruine en aidant Richard à prendre le château où je me trouvais. Je confesse que la statuette d’or m’avait aussi tenté.
» La vengeance et l’appât de l’or n’étaient pourtant pas les seules raisons qui me guidaient. Beaumanoir et Malvoisin avaient fait venir Hubert d’Angleterre, mais ils me tenaient à l’écart de leur projet contre le roi. En saisissant Locksley, ils me feraient confiance et m’en apprendraient plus. J’en étais d’autant plus persuadé que Beaumanoir m’avait proposé de loger dans le manoir. Ce que j’avais pris comme une marque de confiance, alors que ce chien envisageait déjà de me jeter dans cette basse-fosse !
» Je préparai le guet-apens contre Locksley, mais il nous échappa. Malvoisin lança alors l’official sur ses traces, sans plus de succès. Or, dans les jours qui suivirent, le prévôt de Paris fit annoncer à son de trompe qu’on recherchait un archer anglais nommé Robin au Capuchon. Nous en restâmes stupéfaits et inquiets.
— Pourquoi ?
— Que le prévôt de Saint-Éloy et que l’official recherchent Robin au Capuchon, qui avait fait évader un hérétique, nous le comprenions, mais pourquoi la justice royale ? Beaumanoir me chargea de me renseigner au Palais. J’y rencontrai Cadoc qui me dit avoir surpris un complot du prince Jean, que ce Robin au Capuchon avait été envoyé pour tuer le roi de France. Bien sûr, je savais que c’était faux, mais Cadoc avait tout de même appris la venue à Paris d’un archer anglais. Comment ? Il ne voulut pas me le dire.
» Quand je rapportai cette conversation à Beaumanoir et à Malvoisin, j’aurais dû remarquer leur attitude. Ils me dirent de ne pas m’inquiéter et proposèrent de me montrer un prisonnier dans le cachot du manoir.
» Persuadé que c’était Locksley et qu’ils allaient, enfin, me dévoiler leur plan contre le roi de France, je les accompagnai. Malvoisin ouvrit le cachot où vous m’avez trouvé et, tandis que j’y pénétrais, il referma la porte dans mon dos. Sur le coup je ne compris pas, puis je frappai, j’appelai. J’étais au désespoir. Avaient-ils deviné que j’allais dévoiler leurs félonies ? Voulaient-ils me punir de ne pas les avoir accompagnés à Limoges ? Je leur avais pourtant toujours donné les apparences de la loyauté.
» C’est le lendemain que Beaumanoir est venu. En me passant un pain dur par un trou du mur, il me dit qu’il n’avait jamais eu confiance en moi, que j’étais un pleutre, et puisque la justice du roi s’imaginait qu’il y avait un complot anglais, il allait lui offrir un coupable. Faute de Robert de Locksley, ce serait moi qu’on accuserait de la mort de Philippe Auguste. Ma disparition serait la preuve de ma culpabilité. Dès la mort du roi, je serais noyé en Seine. On retrouverait mon corps sur la grève et on penserait à un accident lors de ma fuite.
En son for intérieur, Guilhem était satisfait d’être parvenu aux mêmes conclusions, tout en se morigénant de ne pas y avoir pensé plus tôt.
— Je lui affirmai alors qu’il ne parviendrait jamais à tuer le roi de France. Par vanité, il me rétorqua que le garde-chasse des Malvoisin, Hubert, tirerait une flèche empoisonnée du haut de Notre-Dame quand Philippe Auguste viendrait pour la fête de l’Ascension.
Ils étaient arrivés devant l’escalier conduisant à la cave de Bertaut quand, pour la première fois, Bracy parut s’intéresser au souterrain.
— Où sommes-nous ?
— Aucune importance ! Des chevaux sont dehors. Tentez de fuir et vous le regretterez !
— Je vous ai donné ma parole, mais si je viens de vous confier la complète vérité, soyez sûr que je n’en dirai pas un mot au prévôt de Paris,’ ni à personne d’autre. Je préfère souffrir mille maux que d’être déshonoré, car je n’ai jamais failli au roi de France.
— Vous sentez-vous vraiment capable de sortir Locksley du Louvre ?
— J’y laisserai ma vie si j’échoue.
— Je vais vous faire confiance, Bracy, mais soyez sûr que si vous me trahissez, vous êtes mort.
— Je vous jure que je ne vous trahirai pas. J’échange ma vie contre celle de Locksley. Mais que ferons-nous si je parviens à le faire sortir du Louvre ?
— Nous irons à Notre-Dame, comme vous me l’avez proposé, et cette fois, ce sera à Dieu de nous aider.
C’était la nouvelle lune, mais l’aube approchait. Leurs chevaux étaient toujours là. Bartolomeo et Guilhem enfilèrent leur gambison et leur haubert. Bracy était en robe. Il se brossa et ils lui confièrent une épée.
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