[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Jean d'Aillon · Chapitre 9 sur 35

Pages du PDF

[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Chapitre 8

 

 

Amaury vint chercher Robert de Locksley au moment où les

cloches de Saint-Merry sonnaient l’office de prime{27}. Le jeune homme, habillé comme la veille avec un sayon à capuchon, était à pied, car il avait vendu son cheval.

Locksley avait avalé une épaisse soupe et terminait de ronger la carcasse d’un pigeon quand il vit entrer son voleur. Il l’appela et lui proposa un verre de clairet de Montmartre que l’autre accepta volontiers.

— J’ai passé mon après-midi d’hier à me renseigner sur Gilles de Corbeil qu’on connaît surtout sous le nom d’Égidius Corboliensis, annonça Amaury à voix basse, car ils n’étaient pas seuls à leur table.

— Raconte-moi ce que tu as appris...

Durant le voyage, Locksley avait seulement dit à Amaury avoir été chargé par la duchesse d’Aquitaine de retrouver le chirurgien du roi Richard qui avait quitté le camp sans aucune explication. Cet homme, nommé Célestin, avait étudié la médecine à Paris avec un maître nommé Gilles de Corbeil. Ce dernier était donc sa seule piste pour retrouver le chirurgien.

— Égidius Corboliensis était bénédictin à Corbeil dans sa jeunesse et son couvent l’a envoyé étudier la médecine à Salerne.

Robert de Locksley hocha la tête. Il avait entendu parler de l’école de médecine de Salerne qui, avec ses maîtres grecs, lombards et arabes, était la plus réputée d’Europe.

— On m’a dit qu’il a étudié avec les plus savants, seigneur ! Ensuite, il serait parti pour la Grèce, toujours pour apprendre, puis il se serait rendu à Montpellier. Il paraît qu’il y a là-bas de fameux médecins. C’était le moment où notre roi revenait de croisade. Notre sire était au plus mal, il avait eu la suette en Palestine et ne guérissait pas, il avait perdu un œil. Ses proches ont alors entendu parler de la réputation de Gilles de Corbeil et l’ont fait venir. C’est lui qui a sauvé le roi. C’est un vrai magicien, à moins qu’il ne soit un sorcier !

Corbeil n’était ni l’un ni l’autre. Ce qu’Amaury ne savait pas, c’est que si l’école de Salerne avait une immense réputation en médecine et en chirurgie, elle professait surtout la propreté, l’hygiène et la saine alimentation. Les maîtres recommandaient aux médecins de se laver les mains avec de l’eau vinaigrée, de tenir les plaies propres et de garder les malades dans l’isolement. Ces soins et un régime adapté avaient fait merveille et guéri Philippe Auguste qui, en quelques mois, avait pu reprendre la tête de ses armées.

— Pour le récompenser, poursuivit Amaury, notre roi l’a fait nommer chanoine. Il habite une maison du Cloître, le quartier des chanoines près de Notre-Dame, mais on dit qu’il n’est guère aimé du

reste du chapitre{28}.

— Pourquoi ?

Amaury fit une moue pour marquer son ignorance.

— Je n’ai pas compris tout ce qu’on m’a raconté, seigneur, et peut-être m’a-t-on menti, mais Gilles de Corbeil aurait des convictions qui déplairaient à l’Église.

— Lesquelles ?

— Il a connu des médecins infidèles, seigneur, et il approuverait leurs enseignements. On dit qu’il appliquerait les prescriptions d’un

médecin de Marrakech nommé Ibn Rushd{29}, dont il aurait été l’élève.

Locksley écarquilla de grands yeux surpris. Corbeil aurait connu son ami Ibn Rushd et l’admirerait ? Si c’était vrai, il ne pouvait imaginer ce médecin comme l’un des empoisonneurs de Richard, ou alors c’est qu’il aurait trahi les valeurs de l’ancien cadi de Marrakech.

— Ce mahométan affirmerait qu’il y aurait une double vérité, seigneur, celle de la religion et celle de la science. Ces deux vérités seraient différentes, chacune dans leur domaine, alors que chacun sait qu’il n’y a qu’une unique vérité, celle de Dieu, poursuivit Amaury avec une ombre de raillerie, mais d’une voix encore plus basse.

— Je suppose que Corbeil est toujours protégé par le roi.

— Évidemment, sinon l’official{30} l’aurait mis en accusation. D’autant que les rapports entre l’évêque et le chapitre de Notre-Dame, qui a les droits de haute justice sur la cathédrale et le cloître, ne sont pas toujours bons.

— Pourquoi ?

— Comme l’évêque possède un nombre considérable de censives et de fiefs à Paris, c’est surtout lui qui y exerce la justice. Mais le chapitre de Notre-Dame a sa propre juridiction sur le territoire du Cloître et autour de la cathédrale, ce qui provoque des querelles incessantes.

— Que reste-t-il au roi de France ? s’étonna Locksley.

— Les rois se sont longtemps désintéressés de la justice dans les fiefs de Paris, tant l’évêque était riche et puissant. Pourtant, tout a changé avec Philippe Auguste. Jaloux de son autorité, il a décidé que, désormais, ce serait le prévôt de Paris qui jugerait en son nom les rapts et les meurtres sur tous les fiefs et les censives de sa capitale, qu’ils soient à l’évêché, au chapitre, aux abbayes ou à ses barons. Cette décision est devenue une source continuelle de conflit entre les religieux et le prévôt de Paris.

— Qu’en est-il ici, dans le Monceau-Saint-Gervais ?

— C’est compliqué, seigneur, les censives sont tellement enchevêtrées, répondit Amaury, embarrassé, car il n’en savait rien.

Sans s’en rendre compte, ils avaient parlé un peu plus fort et leur plus proche voisin, un clerc tonsuré, intervint :

— J’ai surpris votre conversation, noble seigneur, dit-il, et si je peux vous éclairer... Je viens justement à Paris pour un procès concernant mon abbaye.

— Volontiers, gentil moine.

— La justice du roi s’applique avant tout sur les marchands et c’est à lui qu’ils doivent payer les amendes en cas de fraude. Par le guet, il saisit aussi les larrons en flagrant délit. Comme l’a dit votre serviteur, le prévôt de Paris est l’unique juge pour les rapts et les meurtres, sauf dans quelques fiefs de cette rive où les meurtres restent du domaine de l’évêque. L’évêché garde bien sûr l’autorité judiciaire sur les délits religieux, comme l’hérésie, la sorcellerie ou le blasphème, ainsi que sur la basse et moyenne justice de ses fiefs et censives. Cette répartition convient à l’Église qui ainsi ne fait jamais couler le sang dans Paris, car, comme chacun sait, Ecclesia abhorret

a sanguine{31}, conclut-il en se signant.

— C’est un leurre ! intervint Amaury en haussant les épaules. Quand l’évêque fait couper des oreilles, il le fait faire par son bourreau hors de l’enceinte, c’est tout !

— C’est assez vrai, approuva le clerc en dissimulant un sourire.

— Votre roi n’a finalement que peu de pouvoir en face de votre évêque, remarqua Robert de Locksley.

— Ce serait une illusion de croire cela, seigneur. Si selon la coutume la justice dépend du délit, de la victime ou du coupable, répliqua le moine, elle résulte surtout de celui qui a arrêté le criminel. Si c’est le prévôt de Paris, le roi gardera l’affaire et recevra les amendes ou les biens du condamné. Or le prévôt de Paris, avec le guet, dispose de bien plus de gardes que le prévôt de l’évêché. De plus, tout homme arrêté par les archers de l’évêché peut demander le duel judiciaire dans la cour de l’évêché, et s’il est vaincu, c’est le roi qui reçoit ses biens. Ainsi, dans les censives du Monceau-Saint-Gervais, si la justice est souvent disputée entre l’évêché et le roi, et parfois avec le chapitre cathédral, le prévôt de Paris impose généralement sa volonté tout simplement parce qu’il est le plus fort.

— Je comprends mieux, sourit Locksley qui savait par expérience que la justice cherchait moins à punir les coupables qu’à s’approprier leurs biens et à encaisser des amendes.

— Un grand merci, honnête et savant clerc, ajouta-t-il. Viens, Amaury !

Ils sortirent et Locksley poursuivit dans la rue :

— Si j’ai bien compris, tant le chapitre que l’évêque aimerait s’en prendre à Gilles de Corbeil, mais, comme le roi le protège, ils n’osent rien faire pour ne pas provoquer de nouvelles querelles dont ils sortiraient affaiblis.

— C’est cela, mais Corbeil n’a pas que le soutien du roi, m’a-t-on dit. Des abbés renommés l’appuient aussi, car c’est un fin théologien qui a été reçu docteur de l’Église.

Décidément le portrait de cet homme ne correspondait guère à celui d’un infâme assassin qui aurait comploté la mort du roi Richard en faisant empoisonner sa plaie. Mais alors, au service de qui était le chirurgien ? s’interrogea Locksley.

— Et sur Célestin, tu n’as rien appris ? fit-il.

— Non, seigneur, personne ne le connaît autour de moi. Mais puisque vous m’avez dit qu’il avait été l’élève de Gilles de Corbeil, je sais que celui-ci enseigne la médecine deux fois par semaine à

l’abbaye de Saint-Victor à une petite dizaine de religieux{32}.

— Il ne me reste donc plus qu’à l’interroger. Conduis-moi au Cloître.

Composé de trente-sept maisons canoniales dévolues aux chanoines, chacune avec un jardin, le Cloître était une petite cité entièrement close, située près de Notre-Dame. Ses habitants y disposaient aussi d’un réfectoire, d’une bibliothèque et d’écuries. En contrepartie de ces avantages, les chanoines devaient chanter le matin à l’office puis se réunir dans la salle capitulaire de la cathédrale pour traiter des affaires courantes du chapitre et rendre la justice sur la population qui dépendait d’eux. Leur juridiction comprenait de nombreux fiefs dans l’île, des moulins sur la Seine, quelques rues sur la rive gauche, des maisons sur la rive droite et plusieurs des villages hors les murs.

Amaury en croupe, Robert de Locksley se dirigea vers le Grand-Châtelet. Ayant passé le Grand pont, le jeune garçon guida le Saxon dans un dédale de ruelles sombres et sales jusqu’à un portail à deux vantaux s’ouvrant dans un mur de maisons serrées les unes contre les autres. C’était la porte des Marmousets, l’une des quatre portes du Cloître.

Deux gardes du chapitre surveillaient l’entrée, car on ne pouvait pas pénétrer comme cela dans la censive du chapitre. Mais Robert de Locksley, avec son lourd baudrier ciselé d’où pendait un fourreau de cuivre gainé de cuir avec une épée à la garde tressée de tissu brodé, était visiblement un noble chevalier. De surcroît, comme son manteau de laine écarlate doublé de soie n’était attaché que par le cou, on distinguait sur sa cotte vert olive une tunique de croisé brodée d’une croix rouge.

— Je suis le comte de Huntington et je viens voir le père Gilles de Corbeil, laissa-t-il tomber.

L’un des gardes le considéra avec curiosité, étonné que ce chevalier porte simplement un bonnet vert à bord retroussé. Mais il y avait l’épée, les gants de cuir, les éperons et surtout la croix qui affirmait qu’il revenait de Terre sainte, aussi s’effaça-t-il pour les laisser entrer en indiquant même où logeait Gilles de Corbeil.

Comme toutes les maisons canoniales, celle du médecin du roi avait un étage. Amaury ayant tiré un cordon, un serviteur vint ouvrir et fit pénétrer Locksley dans une salle meublée très simplement de coffres et d’une table. Au fond, par une porte ouverte, on apercevait un jardin avec une cuisine où une vieille femme épluchant des légumes observa le visiteur. Dans un angle se trouvait un escalier de pierre en colimaçon. Locksley donna son nom au serviteur et lui dit qu’il devait rencontrer Gilles de Corbeil pour une affaire d’importance. Le domestique lui demanda d’attendre un instant, monta l’escalier et revint rapidement.

Le chanoine l’attendait.

Gilles de Corbeil était dans sa chambre à l’étage, une pièce qui lui servait aussi de salle de travail. Entièrement blanche, la salle était meublée très simplement d’un lit, d’une table avec escabelle, d’un coffre, d’une armoire, d’une statue de la Vierge et d’un grand crucifix. Par une ouverture, on apercevait une petite chapelle privée.

Il reçut Locksley debout. Sans doute était-il en train d’écrire, car il y avait encore sur sa table un parchemin déroulé ainsi que plusieurs encriers de corne avec des plumes et des grattoirs.

Le chanoine était un homme grand, brun, vigoureux, au visage carré à l’expression autoritaire, à peine tempérée par des lèvres fines légèrement ironiques. Il n’avait rien d’un clerc et tout d’un homme d’action, ce qui ne surprit pas Robert de Locksley, car s’il avait tant voyagé, c’était sans doute parce qu’il en avait la vigueur. Tonsuré comme un moine, il portait la robe blanche des bénédictins de Cîteaux avec le scapulaire noir à capuchon, bien qu’il n’appartienne plus à cet ordre religieux.

— J’ignore qui vous êtes, seigneur comte, fit-il courtoisement, mais sans aucune servilité. Revenez-vous de Terre sainte ?

Robert de Locksley opina.

— J’étais en Palestine l’année derrière.

— Que puis-je faire pour vous ?

— Je suis anglais, mon père. Voici ce qui m’amène. Je cherche un barbier chirurgien nommé Célestin qui aurait appris la chirurgie auprès de vous.

Une ombre voila le regard du médecin qui baissa les yeux pour ne pas croiser ceux de son visiteur.

— Je n’en ai pas souvenir, mais les élèves qui suivent mes cours à Saint-Victor changent chaque année.

Locksley posa son regard sur lui.

— Cet homme est peut-être coupable de la mort du roi Richard d’Angleterre, laissa-t-il tomber.

— Richard Plantagenêt ? Mais il a été tué d’un carreau d’arbalète, m’a-t-on assuré au Palais !

Il faisait ainsi comprendre qu’il avait des relations près du roi.

— En effet, mais Célestin l’a soigné, peut-être mal soigné. Ou pire...

— Je suis désolé, mais je ne peux vous aider, noble seigneur, décida le médecin d’un ton sec.

Toute couleur avait disparu de son visage qui ressemblait maintenant à celui d’un trépassé. Visiblement terrorisé, il ne voulait pas poursuivre l’entretien. Un comportement révélateur, se dit Locksley, car n’importe qui, ayant entendu ce qu’il venait de dire, aurait posé des questions sur Célestin et sur la mort de Richard Cœur de Lion.

— C’est regrettable, mon père. De vous, homme d’Église, j’attendais plus de secours. Mais il est vrai que vous êtes le médecin de Philippe Auguste et le maître de Célestin. Il n’empêche que si notre saint pontife, qui aimait beaucoup Richard Plantagenêt pour sa pieuse participation à la croisade, apprenait qu’il a été assassiné par un moine formé par le médecin du roi de France, un roi qui n’est resté que quelques semaines en Palestine, qui a répudié sa femme et

qui est bigame{33}, vous seriez dans une position délicate, tout comme votre roi.

Un silence hostile s’installa entre les deux hommes, tandis qu’ils s’affrontaient du regard.

— Vous accusez le roi de France ? Vous me menacez ? gronda enfin Gilles de Corbeil en s’appuyant sur la table, peut-être pour se donner une contenance, peut-être parce qu’il chancelait devant l’effroyable accusation.

— Nullement, je loge durant encore quelques jours à la Corne de Fer, près de Saint-Merry. Si vous vous souveniez de Célestin...

Sur ces mots, il le salua et se retira.

Dehors, Amaury l’attendait. Il monta en selle et s’éloigna. Hors de vue de la maison du chanoine, Robert de Locksley guida son cheval dans un cul-de-sac conduisant à un enclos où poussaient quatre rangées de vignes. Là, il expliqua à Amaury qu’il avait fait peur au chanoine et que celui-ci allait certainement sortir.

— Retourne devant sa maison : dès que tu le verras, viens me prévenir et nous le suivrons. Il nous conduira peut-être à Célestin.

Effectivement, quelques instants plus tard, Amaury vint le chercher. Le jeune homme repartit aussitôt à la poursuite du chanoine qui montait une mule. Locksley les suivit à bonne distance.

Corbeil s’achemina vers la cathédrale, passa la porte de Saint-Jean-le-Rond, puis se dirigea vers le Petit pont. Méfiant, le chanoine se retourna plusieurs fois, mais la rue était encombrée et s’il aperçut Amaury à deux cents pas de lui, il ne le remarqua pas puisqu’il ne le connaissait pas. Quant à Locksley, qui suivait le jeune homme, il était bien trop loin pour que Corbeil le distingue dans la foule.

Le pont passé, ils prirent à gauche et furent très vite dans des chemins bordés de jardins et de vignobles. Robert de Locksley resta prudemment très loin d’Amaury.

La mule passa une porte dans une clôture de bois construite sur un talus. Il n’y avait aucun garde et Locksley en déduisit que cette fortification était abandonnée. Comme on pouvait les découvrir sur ce chemin peu fréquenté, Amaury l’attendit à la porte où ils restèrent dissimulés, observant Corbeil qui poursuivait sa route. Au loin, on apercevait un autre portail qui coupait un talus surmonté d’une enceinte plus récente que la précédente. Là, il y avait quelques gardes et des chariots qui attendaient pour payer un octroi. Quand le chanoine eut franchi la porte, Robert de Locksley fit monter Amaury en croupe et ils reprirent la route, cette fois en se pressant.

— Où peut-il aller ?

— L’abbaye de Saint-Victor est là-bas, seigneur, répondit Amaury. Peut-être va-t-il donner une leçon.

Peut-être, se dit Locksley, qui pensait plutôt que Corbeil allait parler de sa visite à quelqu’un.

De l’autre côté de la clôture s’étendait en effet une vaste abbaye. Ils n’eurent que le temps de voir la mule du chanoine pénétrer par la grande porte.

— Que faisons-nous ? demanda Amaury.

— Attendons qu’il sorte, décida Robert de Locksley. Allons là-bas.

Il désigna un champ de luzerne non loin de l’abbaye, avec une ferme proche.

L’attente fut brève. Lorsque le portail de l’abbaye s’ouvrit à nouveau, Corbeil en sortit, toujours sur sa mule, mais accompagné d’un moine encapuchonné en robe de drap noir. Le chanoine regarda longuement à droite et à gauche, comme pour être sûr que la voie était libre. C’est alors qu’il les vit.

Il resta un instant pétrifié, puis la surprise fit place à la fureur. Les yeux fulminants d’une terrifiante colère, il se dirigea vers eux.

— Par le diable, Vous m’avez suivi ! gronda-t-il quand il fut à quelques pas de Robert de Locksley.

— Je l’avoue, mon père.

— Je vous ferai saisir par les gardes du roi ! Croyez-moi, vous allez regretter votre espionnage et vos menaces ! cria le médecin en tendant vers lui un index vengeur.

— De deux choses l’une, mon père, fit Robert de Locksley sévèrement. Ou le chirurgien Célestin n’a rien à se reprocher, car je suppose que c’est lui qui vous accompagne, et il pourra m’expliquer sa fuite. Ou il est coupable, et je doute que vous alliez vous plaindre au roi de France qui est son complice.

— Vous osez ! hurla Corbeil.

— Je n’ai pas tué le roi Richard, intervint le moine en noir en faisant un pas en avant et en baissant son capuchon. Au contraire, Dieu m’est témoin que j’ai tout fait pour le sauver.

Robert de Locksley reconnut le barbier chirurgien de Châlus et se tourna vers Amaury :

— Conduis mon cheval jusqu’à la ferme là-bas, fais-le boire et demande un picotin d’avoine.

Amaury comprit qu’il était de trop et s’exécuta. Quand il se fut éloigné, Locksley ajouta à l’attention de Célestin :

— Vous pouvez vous expliquer sans crainte, il n’y aura pas de témoin.

— J’ai fui, seigneur, c’est la vérité, car Mercadier m’aurait fait pendre en m’accusant d’être responsable de la mort du roi d’Angleterre. C’est lui qui a aggravé son état en arrachant la flèche sans prendre aucune précaution et j’étais le témoin de sa bêtise. Pourtant, en dépit de cela, le roi serait mort, car le trait était empoisonné.

— Le prieur de l’abbaye du Pin a remarqué des taches violettes anormales dans la plaie du roi, fit Locksley.

— Moi aussi. Le trait avait été empoisonné avec des fleurs de renoncule qui provoquent des brûlures dans les chairs.

— Vous en êtes certain ?

— Oui, seigneur ! Je me suis renseigné, depuis, sur les effets du casque de Jupiter.

Gilles de Corbeil opina du chef.

— Mercadier a fait lécher la plaie à un chien et je crois que l’animal en est mort, ajouta Célestin.

— Admettons, mais c’est peut-être vous qui avez répandu le poison sur la plaie à la demande de quelque ennemi de Richard...

— Je vous l’ai dit, seigneur, et je le jure sur les Évangiles, j’aurais donné ma vie pour sauver le roi... De plus, je sais qui a empoisonné le trait, se défendit Célestin.

— Je suppose que c’est l’archer qui a tiré. Celui qui s’appelait Pierre Basile et que Mercadier a fait écorcher, répliqua Locksley en haussant les épaules.

— Oui, mais qui lui avait donné le poison ?

Locksley attendit qu’il réponde à sa propre question, mais le chirurgien parut hésiter. Il regarda le chanoine, comme pour attendre son autorisation.

— Que ferez-vous de ce que Célestin pourrait vous confier ? demanda Corbeil.

— Je punirai l’assassin.

— L’affaire ne pourra aller en justice, seigneur comte, affirma Corbeil en secouant la tête.

— Qui a parlé de justice ? sourit durement Locksley.

— Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez.

— Peut-être que oui, répliqua énigmatiquement Locksley. Maintenant, parlez Célestin, où je vais croire que vous n’êtes qu’un menteur !

Ce fut Corbeil qui prit la parole.

— Célestin est venu me trouver, il y a trois jours, expliqua-t-il. Il avait besoin de me raconter ce qu’il avait découvert. C’était si effroyable que je lui ai dit de disparaître du monde. J’ai obtenu qu’il soit reçu à Saint-Victor où on ne l’aurait jamais retrouvé... sans vous.

Le chanoine fit signe au moine de continuer.

— Quand le château a été pris, Basile a été capturé. Il était blessé, mais pas gravement. Après l’avoir interrogé, Richard a décidé de le gracier, car il voulait se racheter tant il craignait le jugement de l’au-delà. Il a aussi décidé de libérer les prisonniers, mais Mercadier n’a pas obéi : il leur a fait trancher les mains et les a pendus. Quant à Basile, il a d’abord été battu. Seulement, il avait tellement été abîmé par les coups qu’il était sur le point de trépasser. Pour ne pas être frustré du plaisir de le voir souffrir en le faisant écorcher, Mercadier m’a demandé de le soigner pour le garder en vie quelques heures. C’est à ce moment que Basile m’a parlé du carreau empoisonné. En échange de sa confession, il m’a supplié de le faire mourir et je lui ai donné de la ciguë.

— C’est donc bien lui qui avait empoisonné le carreau ?

— Oui, mais le poison lui avait été remis par des voyageurs venant de Palestine. Ce sont eux qui lui ont suggéré de tirer sur le roi ou sur Mercadier avec des carreaux empoisonnés. C’était, d’après leur dire, le moyen le plus rapide de faire cesser le siège quand l’armée de Richard s’attaquerait à Châlus.

— Qui étaient ces voyageurs ? demanda Locksley en se doutant de la réponse.

— Des Templiers.

Locksley opina lentement. Voilà pourquoi Malvoisin était à Limoges et semblait tant se réjouir de la mort de Richard. Célestin ne pouvait avoir inventé pareille histoire, car il ne pouvait connaître la présence de Malvoisin. Mais si le Templier et celui qui l’accompagnait, ainsi que Maurice de Bracy, étaient les instigateurs de la mort du roi d’Angleterre, y avait-il quelqu’un derrière eux ? Certes, ce pouvait être le roi de France, puisque Bracy était à son service, mais ce pouvait être aussi bien le prince Jean dont Bracy et Malvoisin avaient été les amis. Or Jean avait autant intérêt à la mort de Richard que Philippe Auguste.

— Vous comprenez pourquoi je veux que personne ne sache que des Templiers sont responsables de la mort de Richard Plantagenêt, insista Corbeil. Je connais bien frère Haimard, le Templier clerc chargé des finances royales. Le Temple est tout puissant à Paris. S’attaquer à l’ordre, c’est courir à sa ruine.

— Ce ne sont pas les Templiers, fit durement Robert de Locksley en secouant la tête. Ce sont des Templiers, et je crois les connaître.

Corbeil écarquilla les yeux, interdit. Cette affaire le dépassait.

— Qu’allez-vous faire, seigneur comte ? demanda-t-il seulement.

— Trouver ces hommes, les faire parler et les punir. De là où il est, Richard me demande de le venger. Célestin, je vous crois. Retournez sans crainte à Saint-Victor, je ne vous importunerai plus. Quant à vous, Gilles de Corbeil, je vous remercie de m’avoir fait confiance.

Il héla Amaury qui arriva immédiatement.

Le chanoine resta un long moment à regarder cet étrange comte anglais et son valet s’éloigner vers Paris.

— Sais-tu où est la Villeneuve-du-Temple, Amaury ? demanda Locksley comme ils passaient la porte de la ville.

— Bien sûr, seigneur !

OceanofPDF.com