[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199
Chapitre 21
Vendredi 14 mai
L’official Raymond Baudet était rentré de Vincennes la veille dans la soirée. Bien avant le lever du soleil, il recevait le prévôt pour entendre le récit de l’arrestation des jongleurs qui s’étaient renseignés sur l’archer, à la Corne de Fer.
On s’en souvient, l’official avait envoyé un moine à l’auberge pour découvrir si l’archer hérétique y était revenu, ou si quelqu’un s’intéressait à lui. Le religieux avait entendu des jongleurs demander à l’aubergiste s’il connaissait un comte de Huntington, homme brun qui portait souvent un arc. Ce comte ne pouvait-il pas être celui qui avait délivré le tisserand cathare ?
Il avait donc prévenu le prévôt.
— Les jongleurs sortaient quand je suis arrivé avec mes gardes, révérend juge, et la fille est parvenue à s’enfuir. Mais cette fuite prouve bien qu’ils ont quelque diablerie à se reprocher. D’ailleurs l’un des jongleurs a agressé mes arbalétriers.
— Qu’ont-il dit ? demanda Inofficial.
— Le plus âgé m’a seulement menacé. Ils sont enfermés dans la prison, mis au carcan.
— Je vais les entendre tout de suite. Y a-t-il d’autres affaires ce matin ?
— Rien de pressé ni d’important, répondit le prévôt en haussant les épaules. La plus embrouillée est le conflit entre un orfèvre demeurant sur le Grand pont et le chapitre qui amarre là ses bateaux de sel. Les latrines de l’orfèvre se vident sur les barques du chapitre.
— En quoi cette dispute concerne-elle l’évêché ? s’irrita l’official.
— La maison de l’orfèvre est dans notre censive. Le chapitre lui a demandé de construire une saillie pour enfermer le siège des latrines et l’éloigner des bateaux, mais le prévôt du Grand pont s’y est opposé.
Raymond Baudet retint difficilement sa fureur. C’était ce genre de querelle absurde et inextricable qui épuisait son temps et son énergie. Deviendrait-il un jour évêque en réglant les conflits sur les latrines du Grand pont ?
— Faites venir les deux prisonniers, fit-il, excédé. Pour l’orfèvre, je vous laisse juger cette querelle ridicule. Je ne peux m’occuper de tout !
Le prévôt partit donner des ordres pendant que Raymond Baudet faisait quelques pas vers la fenêtre ogivale afin de se calmer. En même temps, il réfléchissait sur les moyens de faire parler rapidement les deux prisonniers pour qu’ils lui disent où se cachaient les hérétiques. Il éprouvait un tel sentiment d’excitation qu’il avait du mal à ordonner ses pensées.
Dans les heures à venir, il connaîtrait les noms des cathares, les aurait saisis et aurait prévenu Eudes de Sully et le roi. Demain, il serait à Vincennes et complimenté. Ensuite, un courrier partirait pour Rome. Désormais, il pouvait tout espérer... évêque... cardinal... plus peut-être.
Il fut tiré de sa glorieuse rêverie par l’entrée des jongleurs. Les mains liées dans le dos, ils ne paraissaient ni craintifs ni exténués. Il en fut contrarié.
C’était pourtant ce qui arrivait avec ceux qui subissaient le carcan quelques heures. Ces deux-là devaient être des coriaces. À lui d’en tenir compte, se dit-il.
— Vous êtes des hérétiques, affirma-t-il abruptement pour les terroriser, et je vous ferai brûler si vous ne vous repentez pas.
— Non, noble juge, nous sommes bons chrétiens, répliqua calmement le plus âgé.
— Il y a un missel sur ce lutrin, jurez que vous croyez dans notre Sainte Église et notre Seigneur.
Guilhem s’approcha du lutrin et demanda :
— Puis-je jurer les mains liées ?
— Oui.
— Par Dieu grand et miséricordieux, créateur des cieux et de la terre, et par ce saint Évangile, je jure être dans la foi des chrétiens.
L’official se retint de grimacer. Ce n’était pas ce qu’il attendait.
— Quel est ton nom, hérétique ?
— Guilhem d’Ussel, noble juge, je ne suis pas hérétique, et mon compagnon s’appelle Bartolomeo. Son père était le cardinal Ubaldi.
L’official fronça le front. Un picotement désagréable lui parcourut la nuque. Un fils de cardinal ? Impossible !
— Bartolomeo, tu viendrais de Rome ?
— Oui, révérend juge, où j’y ai rencontré le Saint Pontife.
— Tu connais notre pape ? s’étonna Baudet.
— Oui, noble juge. J’ai joué pour lui et il m’a parfois confié des missions.
Tout cela était bien déroutant ! Inquiétant, même.
— Que venez-vous faire à Paris ?
— Nous sommes jongleurs et troubadours, nous venons jongler et chanter la gloire et l’amour, affirma Guilhem en haussant les épaules.
— Vous jonglez avec des épées ? Chantez-moi plutôt quelque chose ! intervint le prévôt en ricanant.
Guilhem s’inclina et commença de sa plus belle voix :
Seigneurs oiez le nouveau conte
Que mon fabliau dit et raconte
Que jadis était un baron
Qui moult était de grand renom
Une fille avait merveilleuse
Étant pourtant fort dédaigneuse
Qui ne pouvait ouir parler...
— Assez ! cria l’official.
Il connaissait cette infâme chanson racontant comment une pucelle, fausse niaise, affirmait ne pouvoir supporter d’entendre les mots crus et demandait à son futur mari de les remplacer par
d’autres, bien plus impudiques{55}.
— Vous ne voulez pas entendre la suite, gracieux juge ?
— Le prévôt de l’évêché vous a pris avec des épées, pourquoi étiez-vous armés ?
— Je l’ai dit au prévôt, je suis chevalier et mon compagnon est mon écuyer.
L’official était de plus en contrarié. Les réponses de cet homme ne lui convenaient pas. Il était temps de le presser plus.
— Où est votre amie ? Pourquoi a-t-elle fui ?
— Je l’ignore, sans doute a-t-elle eu peur du prévôt et de ses gens armés, répondit Guilhem, comprenant que l’official croyait que la servante était Anna Maria.
— Qui est le comte Huntington ? demanda-t-il.
— Un ami que j’ai connu quand il revenait de la croisade en Palestine, répondit Guilhem sans hésiter.
— Pourquoi a-t-il un arc ?
— Il n’a pas d’arc, seigneur, mais une épée, une hache, une masse et une miséricorde. Il était compagnon d’armes de Richard Cœur de Lion.
— Vous avez parlé d’arc ! rugit le prévôt en tendant un index accusateur vers lui. Je le sais !
— Peut-être, fit Guilhem avec une moue qui pouvait donner l’impression qu’il fouillait dans sa mémoire. Ah ! En effet, je me souviens, j’ai parlé d’un archer, mais c’était à la demande du seigneur de Cadoc.
Guilhem avait décidé de tout mélanger. Si un espion l’accusait de mentir, ce serait sa parole contre la sienne, ou celle de l’hôtelier. Si on interrogeait Cadoc, il confirmerait lui avoir demandé de se renseigner sur un archer anglais, même si c’était après qu’il eut posé des questions sur le compte de Huntington ! Il serait difficile à l’official de rendre cohérents tous ces témoignages !
— Vous connaissez le noble seigneur Lambert de Cadoc ? s’enquit l’official en fronçant à nouveau les sourcils.
— J’étais avec lui au Louvre, hier. Il me demandait de me renseigner sur un archer.
— Pourquoi ?
— Posez-lui la question ! Mais comme il s’agit d’une mission secrète pour le roi, soyez prudent quand vous l’interrogerez. Le seigneur de Cadoc n’est pas réputé pour sa patience.
— Tu prétends être en mission pour le roi ? intervint le prévôt, brusquement inquiet.
— Allez donc au Louvre, vous dis-je, et demandez au seigneur de Cadoc s’il ne m’a pas ordonné de rechercher un archer. J’ajoute que le roi sera très contrarié contre vous quand il apprendra que vous m’avez ainsi traité.
L’official avait suivi ce dernier dialogue sans intervenir, envahi par une pénible sensation d’étouffement. Pouvait-il s’être trompé à ce point ?
— Ramenez-les dans la salle des geôliers, dit-il au prévôt, et faites préparer ma mule. Je vous accompagne au Louvre.
On les fit redescendre dans le premier sous-sol de la tour où ils restèrent durant deux heures, assis par terre sous la surveillance des gardes et des deux geôliers. Ils avaient faim et soif mais ils n’obtinrent même pas un gobelet d’eau. On les avait cependant détachés.
Enfin le prévôt revint, seul, le visage contrarié.
Ils se levèrent.
— Nous avons rencontré le noble Cadoc et il a confirmé vos dires...
— Nous sommes libres ?
— Oui, lâcha le prévôt à regret.
— Nos armes, notre argent ! ordonna Guilhem sèchement.
— Venez avec moi.
Ils prirent l’escalier de la tour pour gagner l’étage au-dessus de la chapelle. Là, ils empruntèrent un passage et quelques marches qui les conduisirent dans un corridor. Au bout de celui-ci, le prévôt gratta en donnant son nom et un valet ouvrit. Ils entrèrent dans une salle rectangulaire au toit en charpente lambrissée contenant un lit et quelques meubles. Par la fenêtre ouverte, Guilhem vit la Seine. Ils devaient se trouver à l’extrémité du premier étage de l’évêché.
— Attendez là ! ordonna le prévôt.
Le valet était armé et un second domestique attendait devant une autre porte. Le prévôt se rendit au fond de la salle, tira une tenture, dévoilant un petit escalier. Il descendit et revint rapidement avec un sac de toile.
— Votre argent ! Vous pouvez compter. Vos armes sont dans ce coffre.
Il désigna le meuble sans bouger, aussi Guilhem s’en approcha-t-il et l’ouvrit. Son baudrier et ses armes, ainsi que celles de Bartolomeo étaient dessus. Il les prit, donna sa ceinture à Bartolomeo, attacha la sienne, puis alla prendre le sac sans en vérifier le contenu et partit, son écuyer sur les talons.
Aussitôt dehors, soulagés mais affamés, Guilhem et Bartolomeo achetèrent des pâtés à un marchand, sur le parvis, et vidèrent plusieurs pots de cidre dans une taverne proche. Le pilori était vide, libéré pour recevoir la garce qui subirait la torche ardente le lendemain.
Midi était passé et Bartolomeo avait hâte de rentrer à la Corne de Fer pour rechercher sa sœur.
— Laisse-moi encore une heure ou deux, demanda Guilhem. Après ce que nous avons subi, il est bon que l’official ait à son tour quelques contrariétés.
— Que voulez-vous faire, seigneur ?
— Après la messe, les chapitres jugent les litiges que leur portent les habitants de leurs tenures. Avec un peu de chance, nous trouverons celui de Notre-Dame réuni.
Il se renseigna. Le tribunal du chapitre, qu’on appelait la Barre, se réunissait dans le chœur de l’église les après-midi. Ils s’y rendirent au moment où, justement, les chanoines arrivaient. En attendant qu’ils s’installent, ils brossèrent leurs vêtements encore maculés du séjour dans la prison épiscopale.
Guilhem savait que les relations entre les chanoines et l’évêque pouvaient être difficiles. Nommés par l’évêque, les chanoines choisissaient leur doyen et leurs archidiacres, dont l’archidiacre de Paris qui rendait la justice avec leur bailli. De facto, le chapitre canonial aurait dû être sous la dépendance juridictionnelle de l’évêché. Pourtant, les chanoines assuraient qu’il n’en était rien et que leur chapitre relevait uniquement du pape. En dépit de ces querelles, l’évêque était souvent choisi parmi les archidiacres, et Eudes de Sully était un parent de l’archidiacre de Paris qui le remplaçait parfois en son absence.
Quand les chanoines se furent installés sur leurs bancs et que l’archidiacre eut pris place sur sa haute chaise, le bailli laissa s’exprimer à tour de rôle ceux qui venaient se plaindre. Comme ils étaient peu nombreux, le tour de Guilhem vint rapidement.
— Gracieux chanoines, commença-t-il, je me nomme Guilhem d’Ussel. Je suis chevalier et vassal du seigneur comte de Toulouse.
Il se tut un instant pour les considérer à tour de rôle avec un air grave. Les chanoines parurent surpris par cette intervention inhabituelle et quelques murmures se firent entendre.
— Accusés à tort à la suite d’une dénonciation, moi et mon écuyer avons été enfermés cette nuit dans la prison de l’évêché, mais mon innocence a été reconnue et nous avons été libérés ce matin.
Nouveaux murmures. Les chanoines se demandaient où voulait en venir cet homme si sûr de lui.
— Dans notre cachot se trouvait une de ces femmes qui vendent leur corps autour de Notre-Dame. Arrêtée dans les travées de cette église par le prévôt de l’évêché, elle a été jugée par l’official qui l’a condamnée au supplice de la torche ardente demain, sur le parvis.
À ces dernières paroles, ce ne furent plus des murmures mais des interjections de surprise, puis de colère.
« De quel droit ! C’est intolérable ! Une honte ! Une ingérence ! Nous ne laisserons pas faire », entendit Bartolomeo parmi les exclamations les plus virulentes.
Blême, l’archidiacre de Paris se leva pour imposer le silence. Fort jeune et cadet d’une noble famille, c’était un prêtre d’un tempérament modéré, aux traits fins et à la voix habituellement suave et chaleureuse. Gradué en théologie et ami d’Eudes de Sully dont il était un cousin éloigné, il cherchait généralement à résoudre les querelles avec l’évêché par la négociation. Mais, sans doute à cause de cette proximité familiale, il ne tolérait jamais d’empiètement sur les attributions du chapitre. Accepter que le prévôt et l’official interviennent dans la cathédrale, c’était reconnaître leur tutelle. Chacun entendit à quel point son ressentiment était fort quand il s’exprima d’une voix inhabituellement sévère.
— Si ce que tu dis est vrai, Guilhem d’Ussel, l’official s’est attribué une prérogative hors de ses compétences, puisqu’il ne peut intervenir que dans le chœur. Le prévôt n’a aucune autorité pour arrêter quelqu’un dans les travées de l’église. Je te remercie de nous avoir prévenus.
Il s’adressa ensuite au chapitre :
— Mes frères. Je lève cette audience pour me rendre chez l’official afin d’entendre cette femme, ainsi que le prévôt. Si celui-ci a agi hors de sa juridiction, je m’engage à me faire remettre la prisonnière.
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