[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Jean d'Aillon · Chapitre 23 sur 35

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[Guilhem d’Ussel 2] Paris 1199

Chapitre 22

 

 

À la Corne de Fer, ils trouvèrent l’aubergiste dans la cour. L’hôtelier parlait à la cuisinière et à un marmiton qui tranchait les pattes d’un canard sur un billot. Quand il vit les deux hommes, il se décomposa, n’arrivant pas à articuler, tant il était saisi de stupéfaction et de peur.

— Vous avez l’air surpris de nous voir, persifla Guilhem.

— Non... oui... C’est inattendu...

— Notre amie est revenue ?

— N... non... Je n’ai vu personne.

— Où est votre servante ? Celle qui s’est enfuie quand le prévôt de l’évêché nous a arrêtés.

— Je ne sais pas, gracieux seigneur, elle... elle n’est pas revenue.

— Trêve de mensonge, mon drôle. Comment s’appelle-t-elle ? Où puis-je la trouver ?

— Je... je l’ignore... seigneur, balbutia l’homme. Elle était nouvelle, elle venait d’arriver... Elle s’appelle Maria, elle vendait des légumes au marché des Champeaux.

Guilhem attrapa l’homme par le col.

— Tu te moques de moi, faquin, et je déteste ça !

— Non, seigneur, c’est vrai !

— Écoute-moi bien, gargotier de malheur, elle est partie avec notre amie et je veux savoir où elle est.

Vous deux, dit-il aux domestiques, videz les lieux ! Ce que je vais faire ne sera pas beau à voir.

Il bouscula l’aubergiste et saisit le tranchoir laissé sur le billot par le marmiton.

— Tu auras du mal à servir tes clients sans mains, fit-il.

— Non ! glapit l’hôtelier. Elle va à la messe à Saint-Gervais... Vous la verrez certainement demain ou dimanche. Sur ma vie, je n’en sais pas plus !

Guilhem hésita. Lui couper une main serait une source d’ennuis avec le prévôt, encore plus si ce gargotier mourait. Après tout, peut-être disait-il la vérité.

Il le lâcha, gardant le hachoir à la main.

— Je te laisse jusqu’à dimanche, mon drôle. Si elle n’est pas à la messe, tu peux dire adieu à tes mains. Maintenant sers-nous à manger. Autre chose, tu as logé Robin au Capuchon. Ne nie pas, c’est le seigneur de Gaillon qui me l’a dit.

— O...oui... oui, sanglota le tavemier.

— Que reste-t-il de ses affaires ?

— Elles étaient... dans sa chambre... Mais le seigneur de Gaillon est venu les prendre... ainsi que son cheval.

— La chambre est occupée ?

— Non, seigneur, il a payé pour un mois.

— Tu vas nous la donner.

— Mais, s’il revient, seigneur ?

— Je m’arrangerai avec lui, conduis-nous !

Il leva à nouveau le tranchoir, menaçant.

Terrorisé, l’aubergiste obéit et fit porter leurs affaires du grenier dans la chambre de Locksley que Guilhem fouilla entièrement sans rien découvrir, sinon des chausses trouées que Cadoc n’avait pas volées.

Ils changèrent de vêtements, puis dînèrent et sortirent, allant jusqu’à l’église Saint-Gervais et aux moulins du Temple. Guilhem était déjà venu à Paris, cinq ans plus tôt, mais il était resté dans la Cité et ne connaissait pas la rive droite. Bartolomeo regardait attentivement toutes les femmes qu’il voyait, espérant reconnaître sa sœur ou la servante disparue.

Avisant la boutique d’un apothicaire, rue des Deux-Portes, Guilhem lui demanda s’il connaissait Gilles de Corbeil.

L’apothicaire lui répondit que Corbeil était chanoine et qu’il habitait le Cloître. Ils s’y rendirent, mais un domestique leur dit que son maître était parti à Vincennes où le roi l’avait mandé.

Ils ne pouvaient rien faire d’autre, sinon attendre. Le lendemain, ils se rendirent aux messes du matin à Saint-Gervais mais ne virent pas la jeune fille. Ils retournèrent ensuite au Cloître, mais Corbeil n’était pas revenu.

Sur le parvis de Notre-Dame, le pilori était toujours vide. En dînant dans un cabaret, ils apprirent qu’une ribaude avait été emprisonnée à tort par l’évêché et que l’archidiacre se l’était fait remettre. Elle était maintenant dans la prison du chapitre et serait libérée sous peu. Au moins leur intervention avait-elle été utile, se dit Guilhem.

C’est ce même samedi que le prévôt de Paris apprit par son frère que les deux hommes arrêtés par l’official avaient été libérés. Il n’en savait pas plus. Philippe Hamelin n’en fut pas vraiment surpris. Ces jongleurs n’étaient pas ordinaires. Ils connaissaient Lambert de Cadoc et apparemment le mystérieux archer. Étaient-ils aussi venus dans le dessein d’assassiner le roi ?

Une pensée le fit frémir : et si Cadoc était complice ? C’était un mercenaire à la fidélité incertaine.

Cependant c’était lui qui avait prévenu le roi du projet de Jean, cela parlait en sa faveur.

Sauf si tout cela n’était qu’un leurre.

Philippe Hamelin demanda à son frère de se renseigner sur les raisons de la remise en liberté des jongleurs. Le soir, Robert revint pour lui dire que Cadoc était intervenu auprès de l’official.

À quel douteux manège jouait Lambert de Cadoc ? se demanda le prévôt de Paris. Il décida de retourner à la Corne de Fer.

Le même jour, l’official Raymond Baudet se rendit au manoir du Temple pour raconter à Lucas de Beaumanoir ce qui s’était passé.

— J’avais envoyé un moine à la Corne de Fer pour écouter les conversations. Il a surpris des jongleurs qui posaient des questions sur un archer. Le prévôt de l’évêché a été prévenu et est venu les saisir, mais quand je les ai interrogés, j’ai appris que l’un était fils de cardinal et l’autre chevalier et ami de Lambert de Cadoc. Il m’a affirmé qu’il s’était renseigné sur un archer à la demande du seigneur de Gaillon, ce que celui-ci m’a confirmé. Je les ai donc libérés. Mais si je viens vous voir, c’est que je me pose maintenant des questions sur le seigneur de Gaillon. Pourquoi a-t-il demandé à ce jongleur de se renseigner sur Robin au Capuchon, car je suis persuadé que c’est lui l’archer recherché. Pourquoi le prévôt de Paris fait-il aussi chercher cet homme à son de trompe ? La justice du roi ne s’intéresse certainement pas à l’évasion d’un tisserand. Est-ce pour le meurtre de votre sergent, ou y a-t-il d’autres crimes que j’ignore ?

Lucas de Beaumanoir ne l’interrompit pas, mais un frisson glacial le parcourut quand il entendit que Lambert de Cadoc recherchait un archer. Cadoc était au plus près du roi. Se pouvait-il que Philippe Auguste ait eu vent de leur projet ?

— Que savez-vous d’autre sur ces jongleurs ? demanda-t-il d’une voix égale, sans répondre aux questions de l’official.

— Pas grand-chose, sinon que le chevalier se nomme Guilhem d’Ussel et l’autre Bartolomeo... Ah oui, à leur auberge, ils ont demandé après un comte de Huntington. C’est un nom anglais...

— Quoi ! ne put s’empêcher de s’exclamer Beaumanoir.

— Vous connaissez ce comte ?

— Non... non... mais en effet Huntington est en Angleterre...

— Je crois ne pas avoir l’esprit gauche, noble grand maître. L’abbé Isembard m’a dit que l’archer qui avait délivré ce tisserand était peut-être anglais, et maintenant j’entends parler de Huntington. Je me demande si le nouveau roi d’Angleterre ne serait pas derrière ce brouillamini...

Cet homme est trop perspicace et trop curieux, s’inquiéta Beaumanoir, j’ai eu tort de le mêler à notre affaire.

— Je ne peux imaginer que le prince Jean, bon catholique craignant Dieu, traite avec des hérétiques. Quant à vos autres questions, j’avoue ne pas en connaître les réponses, mais continuez ainsi et soyez assuré que Sa Sainteté appréciera votre zèle, dit-il pourtant, avec une feinte amabilité.

Pendant que l’official se retirait, plutôt rasséréné par les derniers propos du grand maître, Beaumanoir se plongea dans ses pensées. Quelques jours plus tôt, depuis Rouen, le prince Jean lui avait fait parvenir une charte qui lui rendait tous ses biens et propriétés en Angleterre, ainsi qu’un sac de nobles à la rose. Il pouvait d’ores et déjà rentrer chez lui, étant assuré de retrouver rapidement sa charge de grand maître du Temple de Londres.

Mais Dinant, en lui remettant l’or et le document, lui avait aussi assuré que Jean lui donnerait dix marcs d’or et la charge de chancelier d’Angleterre s’il parvenait à ses fins avec Philippe Auguste.

Beaumanoir était donc en plein dilemme. Qui étaient ces jongleurs qui connaissaient Lambert de Cadoc ? Que savait Cadoc ? Le suspectait-il ? Ne ferait-il pas mieux de rentrer dès aujourd’hui en Angleterre ? Mais fuir, c’était perdre dix marcs d’or et la charge de chancelier ! Tout cela peut-être pour de fausses appréhensions.

Ne sachant que décider, il appela Malvoisin qui, lui aussi, avait reçu une charte de Jean et retrouvé sa fortune.

— Restons ! décida le commandeur. Je connais Cadoc. Qu’il ait des doutes, qu’il ait entendu des rumeurs, c’est possible. Mais ce n’est qu’un mercenaire à l’esprit étroit et stérile. Il est incapable de nous démasquer, surtout si nous lui donnons Locksley comme coupable.

Beaumanoir soupira.

— Je me range à vos arguments, mais il faut trouver Locksley au plus vite, ou mettre en œuvre notre autre plan. En attendant, je veux en savoir plus sur ces jongleurs. Si ce sont des espions, il faudra les écarter définitivement.

— Ce ne seraient pas de véritables jongleurs ? dit pensivement Malvoisin. C’est quelque chose de facile à vérifier...

Le dimanche matin, Guilhem et Bartolomeo se rendirent à la messe à Saint-Gervais et, cette fois, ils ne furent pas déçus. Ils s’étaient installés au fond de l’église quand ils reconnurent la jeune servante en compagnie d’un homme plus âgé, sans doute son père. Ils virent aussi, au premier rang plusieurs Templiers en manteau blanc et aperçurent l’aimable drapier qui logeait à la Corne de Fer.

Sortis les premiers, ils attendirent la jeune femme qui ne cacha pas sa surprise en les apercevant. Guilhem craignait qu’elle ne s’enfuie mais, au contraire, elle se précipita vers eux avec un grand sourire épanoui et il en fut soulagé.

— Vous êtes libres, seigneurs ! Quel bonheur ! s’exclama-t-elle.

— Nous étions accusés à tort, répondit évasivement Guilhem. Où est Anna Maria ?

— Ne parlons pas ici, on peut nous observer, répliqua-t-elle en coulant un regard vers les Templiers qui n’étaient pas très loin. Soyez sur la place de Grève quand none sonnera. Je vous retrouverai.

Elle leur tourna le dos et s’éloigna avec l’homme qui l’accompagnait, resté à l’écart.

— Elle va encore disparaître ! protesta Bartolomeo.

— Tu as raison, approuva Guilhem, après une hésitation. Suis-les et retrouve-moi à la Corne de Fer.

Bartolomeo le rejoignit alors qu’il était à table avec le drapier. À cause de la présence du marchand, le jeune Italien ne dit rien mais arbora seulement un grand sourire.

— Nous parlions de votre arrestation, lui dit le drapier. Je ne doutais pas qu’on vous libérerait, mais si vous étiez restés emprisonnés, j’étais résolu à intervenir auprès du prévôt de Paris !

— Ce n’était qu’une erreur, fit Bartolomeo. D’ailleurs, qui s’intéresse à des troubadours ? Il a suffit à mon maître de chanter devant l’official pour qu’il nous demande de nous en aller.

— Ce devait être un chant convaincant, risqua le drapier.

— Ça l’était, répliqua Guilhem avec ironie.

— Et vous-même, avez-vous acheté beaucoup de drap ? demanda poliment Bartolomeo.

— Suffisamment, je repars dans la semaine.

Voyant que son seigneur avait terminé son dîner, Bartolomeo avala rapidement sa soupe et vida le pichet de vin.

— À vous revoir, maître drapier, dit l’italien en se levant en même temps que Guilhem.

Ils sortirent.

— Ce drapier est un peu trop souvent près de nous, lâcha Bartolomeo, une fois dehors.

— Je l’ai remarqué. Il s’est installé à côté de moi à peine étais-je arrivé et a tout tenté pour savoir ce que nous voulait l’official et pourquoi il nous avait libérés. Allons à Saint-Merry. En chemin tu me diras ce que tu as appris.

L’église était à quelques pas, ils la traversèrent et sortirent par le cloître. Là, ils attendirent quelques instants, et, constatant qu’ils n’étaient pas suivis, ils prirent la direction de la place de Grève. Entretemps Bartolomeo avait raconté qu’il avait suivi le couple jusqu’à une échoppe de tisserand. Il s’était renseigné. L’homme s’appelait Enguerrand, c’était l’ancien syndic de la guilde. La fille était son enfant et se nommait Sanceline.

En ce dimanche, les rues étaient presque désertes et les boutiques closes mais la place n’était pas vide, car si la bourdonnante activité du port était en sommeil, les familles se rendaient au bord de la rivière pour jouer à la balle ou pêcher.

Ce fut Sanceline qui les aborda en passant près d’eux pour leur glisser un discret : « Suivez-moi. »

Sans se retourner, elle descendit jusqu’à la grève qu’elle longea jusqu’à une bâtisse de pierre à deux tourelles d’angle sans ouverture sinon d’étroites archères ; une ancienne fortification jugea Guilhem. Sanceline emprunta une rampe de bois menant à une profonde voûte fermée par des grilles. Elle en ouvrit une avec une clef, poussa une porte intérieure et entra. Ils la suivirent avec prudence, craignant un traquenard, mais elle les attendait au milieu d’une salle obscure, vide de toute présence humaine.

C’était un entrepôt, car des ballots étaient empilés le long des murs et contre les piliers. Guilhem aperçut un escalier qui devait conduire à une salle supérieure. Était-ce là que Robert se cachait ?

— Vous m’avez suivie ce matin, dit la jeune femme à Bartolomeo, donc vous savez qui je suis. Je me nomme Sanceline, mon père est tisserand et vous êtes dans l’entrepôt de la guilde.

— C’est ici que se trouve ma sœur ? demanda agressivement Bartolomeo.

— Non, elle n’est pas ici, nous allons passer par la cave pour la rejoindre.

Elle alla à la porte, referma la grille à clef, puis la porte de bois. La salle n’était plus éclairée que par deux archères. Elle prit une lanterne dans une niche et un briquet de fer à amadou qu’elle battit pour en allumer la chandelle.

Un autre escalier descendait vers une salle identique à celle où étaient entreposés les ballots. Celle-là était vide et humide. Sanceline se dirigea vers une extrémité et passa entre deux gros piliers. Ils découvrirent une seconde salle à quatre arcs d’ogive avec une grille de fer. Elle l’ouvrit avec une autre clef et leur dit :

— Nous allons suivre un long passage souterrain, faites attention à vos têtes.

— Pour aller où ? s’enquit Guilhem avec méfiance.

— Là où se trouvent vos amis.

Le souterrain était étroit et grimpait légèrement. Guilhem sentait un sol sablonneux sous ses pieds, puis ce fut de la roche. Il regardait attentivement autour de lui, se doutant que le prévôt de Paris ignorait l’existence de ce passage utilisé certainement pour de la contrebande. Comment Robert s’était-il trouvé mêlé à une telle histoire ? Plusieurs fois, Guilhem heurta douloureusement la voûte et, finalement, il avança tête rentrée dans les épaules.

Au bout d’un moment, ils débouchèrent dans une salle basse aux voûtes soutenues par des piliers droits, sans chapiteaux. Ils la traversèrent et distinguèrent un lit de planches avec une paillasse et des couvertures.

— C’est là que se cachait le seigneur de Locksley ? demanda Guilhem.

— Durant quelques jours, oui. Il y avait aussi un de nos amis qui est recherché.

— Un cathare ?

— Qui vous l’a dit ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

— Je le sais, répondit Guilhem évasivement.

Elle s’était arrêtée. À nouveau, il perçut l’odeur du romarin et pensa à Constance. Cette fois il chassa facilement son image et sourit à la jeune fille dont il ne voyait que le visage éclairé par la lanterne.

— Vous êtes des cathares, n’est-ce pas ? affirma-t-il avec bienveillance.

— Comment le savez-vous ? demanda-t-elle avec agressivité.

— Parce qu’on accuse Robert de Locksley d’avoir aidé un tisserand cathare.

— Que savez-vous des cathares ?

— Je viens de Toulouse. Anna Maria vous l’a peut-être dit, les cathares y sont nombreux.

— On dit qu’ils n’ont pas à se cacher, là-bas, fit-elle, un peu rassérénée.

— Non, ils ont même des évêques. Où sommes-nous ici ? questionna-t-il, désignant la salle d’un geste vague.

— Sous la tour du Pet au Diable. Nous allons continuer par là, sous la rue de la Tisseranderie.

Sur la grève, le drapier qui suivait Bartolomeo et Guilhem, de très loin, les vit entrer dans l’ancien corps de garde du comte de Meulan servant d’entrepôt aux tisserands. Comment avaient-ils fait ? s’interrogea-t-il. Le magasin était fermé le dimanche. Il attendit un moment et ne vit personne sortir, aussi il s’approcha. La porte et la grille étaient bien fermées.

C’est donc là qu’ils se cachaient, se dit-il avec satisfaction.

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