Histoire poétique des Mérovingiens
Introduction
L’épopée est, chez toutes les nations, la forme primitive de l’histoire. C’est l’histoire avant les historiens, telle que le peuple tout entier la raconte de vive voix, et la transmet de bouche en bouche à la postérité. Elle ne retient que ce qui a frappé l’imagination ou fait battre le cœur, et elle ne laisse à ses auditeurs que des images et des impressions. Les faits réels ne valent à ses yeux que dans la mesure où ils lui servent à l’élaboration d’un certain idéal qu’elle en a conçu, et auquel elle les plie et les ramène tous. Sous l’influence de cet idéal, la narration se détache graduellement des réalités auxquelles elle doit l’existence; elle devient son but à elle-même, et tire de ses propres nécessités organiques tout son développement ultérieur. Bientôt, elle ne garde plus d’autre élément historique que le grand nom auquel se rattache le souvenir des faits qu’elle raconte; tout le reste est remanié ou ajouté par le génie populaire. Ainsi, en peu de temps, le sujet est stylisé, pour emprunter aux archéologues le terme par lequel ils désignent un travail semblable, bien que moins approfondi, dans le domaine des arts du dessin. Le résultat de ce travail inconscient de l’âme populaire sur les données qui lui sont fournies par la vie, c’est ce que nous appelons la poésie épique. Celle-ci consiste donc essentiellement dans des récits légendaires tenus pour historiques. Si l’auditeur pouvait se persuader que les histoires qu’on lui raconte sont des fictions, il se détournerait avec indignation de ce qu’il considèrerait comme autant de mensonges odieux. Mais une pareille persuasion est bien loin de lui. Dans la jeunesse des sociétés, comme dans celle des individus, il n’y a pas de place pour les facultés critiques, réservées à un âge plus mûr; l’imagination créatrice refoule dans l’ombre toutes les autres formes de l’activité intellectuelle, et l’histoire n’est et ne peut être que de la poésie épique.
Et cette poésie—est-il besoin de le dire?—ne peut pas se passer longtemps d’une forme matérielle. De très bonne heure, elle dégage son rythme, qui est en quelque sorte le vêtement qu’elle se tisse elle-même. De son côté, le rythme est inséparable de la mélodie, dont il ne sera détaché que beaucoup plus tard, lorsque la croissance continuelle des œuvres du génie humain obligera de les séparer, pour leur permettre à chacune de se développer en toute liberté. Et ainsi stylisée, c’est-à-dire transfigurée par l’imagination populaire, et soulevée sur les deux ailes du rythme et de la mélodie, l’histoire prend son vol à travers les multitudes sous la forme de chansons épiques. C’est le dernier terme de ses métamorphoses progressives[1]. Ainsi sera parcouru tout le cycle du développement organique des souvenirs nationaux; ainsi les peuples se verront mis en possession d’un riche et précieux répertoire de souvenirs poétiques, qui constituera tout l’ensemble de leurs annales: unum apud illos memoriæ et annalium genus, comme Tacite le dit avec une justesse et une concision admirables[2].
[1] Si l’on me demandait pourquoi je ne parle pas ici de l’éclosion
des grands poèmes épiques, je répondrais qu’au point de vue de
l’histoire, ils ne marquent pas une phase nouvelle, tandis qu’ils en
marquent une très considérable, au contraire, au point de vue
littéraire, dont je n’ai pas à m’occuper ici.
[2] Tacite, Germania, c. 2.
L’épopée et l’histoire resteront confondues tant que la nation ne sera pas arrivée à la conscience de l’écart qu’il y a entre les réalités historiques et les images qu’elle en garde dans son esprit. Dès qu’elle commencera à s’en apercevoir, l’heure de l’histoire aura sonné. Mais aussi cette heure sera celle du déclin de l’épopée. On peut dire, sans exagération, que celle-ci cessera d’exister virtuellement le jour où elle cessera d’être prise pour de l’histoire.
Il faut du temps, à la vérité, pour que la notion de la différence en question se dessine d’une manière claire et nette dans l’esprit humain. L’historiographie est née depuis longtemps, et, depuis longtemps, on emploie des procédés mnémoniques destinés, par l’exactitude même avec laquelle ils fixent les notions acquises, à contrarier l’efflorescence épique, sans que l’incompatibilité entre les deux manières de se souvenir éclate à tous les yeux. L’annaliste qui, le premier, consigne les faits historiques par écrit, ne s’aperçoit pas lui-même qu’il inaugure un procédé différent de celui de l’épopée. S’il marque avec une exactitude relative le contour des événements qui se déroulent à partir de lui, il continue, pour tous les faits qui ont précédé son temps, de rester tributaire de la tradition poétique. Il la reproduit sans se douter de sa vraie nature, et soude avec la plus grande naïveté l’histoire légendaire à l’histoire réelle, comme si ce n’étaient pas deux éléments hétérogènes, entre lesquels aucune fusion n’est possible.
Voilà comment, même après la naissance de l’historiographie, l’épopée continue d’occuper une large place dans les annales des peuples. Ses développements ultérieurs sont arrêtés, dans une mesure importante, par la solide barrière que le procédé historique établit entre elle et les faits, mais elle reste en possession de tout le domaine conquis par elle pendant les siècles antérieurs. Elle ouvre les annales de toutes les nations, et elle s’épanouit avec une liberté illimitée sur les premières pages de tous les chroniqueurs et de tous les historiens. Pendant tout le moyen âge, et longtemps encore après la Renaissance, on a raconté comme de l’histoire véritable les exploits du roi Arthur, de Roland et d’Ogier le Danois, ainsi que les pathétiques aventures du Cid ou de Guillaume Tell. Malheur à qui eût contesté ces héroïques souvenirs, auxquels les nations tenaient comme à un patrimoine sacré, et qui avaient pour elles presque autant de valeur que leurs croyances religieuses! Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle (1760) qu’on faisait brûler par la main du bourreau le livre du téméraire qui, le premier, osa élever quelques doutes sur l’historicité de Guillaume Tell[3]. Et qui me dit qu’aujourd’hui encore, parmi les enfants de la verte Erin, il ne s’élèverait pas un tolle général d’indignation contre le profane qui se permettrait de révoquer en doute que Partholon soit venu coloniser leur île l’an 2520 de la création, ou que les Tuatha Dé Dannan aient enlevé l’Irlande aux Fir-Bolgs et aux Fomoriens dans les deux sanglantes batailles de Moytura[4]?
[3] C’est la dissertation du pasteur Freudenberger intitulée:
Guillaume Tell, fable danoise. Berne, 1760. V. J. J. Hisely,
Recherches critiques sur l’histoire de Guillaume Tell dans les
_Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la
Suisse romande_, t. III, p. 438-450.
[4] Tous ces faits, empruntés aux souvenirs épiques de l’Irlande, sont
présentés comme historiques dans la plupart des histoires de ce
pays.
Les historiens n’étaient pas en état d’arriver par eux-mêmes à découvrir la vraie nature des matériaux qu’ils mettaient en œuvre dans leurs premières pages. Ils s’aperçurent bien du manque de vraisemblance de certaines traditions, mais ce fut une constatation stérile, et que pouvait faire comme eux le premier venu. Ils remarquèrent aussi, par l’étude critique des sources, que certaines autres, pour n’être pas invraisemblables, n’étaient cependant pas établies, ou qu’elles manquaient de garantie, mais ce fut tout. Or, ce n’était pas assez. Il ne suffisait pas de classer dans la catégorie du faux tout ce qui s’écartait de la réalité objective; il fallait rendre compte de l’origine de l’altération qu’avaient subie les récits, voir dans quelle mesure elle avait eu lieu, et quelles influences l’avaient produite: tout cela importait, sinon pour l’histoire des faits eux-mêmes, du moins pour celle des idées. Mais pour une pareille tâche, les historiens n’étaient pas armés; leur cercle était trop étroit et leur procédé trop technique. Ils n’étudiaient que des documents et non des esprits. Une fois que les faits ne rendaient pas le son de l’authenticité, ils les éliminaient impitoyablement, sans leur accorder aucune valeur quelconque. Mensonge ou fable! tel était leur jugement sommaire, et ils croyaient avoir rempli toute leur mission quand ils avaient expulsé de l’histoire, non sans mépris et parfois avec colère, tout ce qui n’était pas rigoureusement historique. Ils ne se rendaient pas compte que l’esprit épique est un élément qui ne peut être confondu, à proprement parler, avec l’erreur, moins encore avec le mensonge, et ils en jetaient les produits comme des matériaux de rebut, à peu près comme, dans les usines du siècle passé, on jetait des scories riches encore d’une quantité de minerai que des procédés d’extraction imparfaits n’avaient pas permis d’utiliser.
Il était réservé à une science mieux outillée de retourner à ces déchets dont l’historiographie n’avait rien su faire, et d’en tirer, par une analyse minutieuse, de précieux matériaux. Pénétrant par l’étude du mot dans celle de la pensée, les philologues ont approché les premiers de ce grand foyer de poésie qui est l’imagination populaire. Les premiers, ils ont reconnu et noté les caractères distinctifs de la poésie qui s’y est développée, dans cette espèce de demi-sommeil pendant lequel l’imagination revoit en rêve les figures de la réalité, avec des proportions et dans des combinaisons qu’elle prend naïvement pour celles de la réalité elle-même. Ces caractères, une fois notés, devinrent pour les critiques la pierre de touche de tous les récits dans lesquels on les voyait apparaître. On put alors discerner ceux qui étaient historiques de ceux qui appartenaient plutôt au domaine de la poésie, et dans lesquels tout au plus se retrouvait un petit résidu d’histoire. Ce fut une importante conquête scientifique, car elle permit de distinguer désormais la narration épique, non seulement des faits historiques proprement dits, mais aussi des mensonges conscients ou des erreurs individuelles des chroniqueurs. Il y eut dès lors, dans l’histoire, entre le domaine du vrai et celui du faux, une région intermédiaire qui était, si je puis ainsi parler, celle du rêve, et la science disposa d’une série de matériaux ayant tout au moins une vérité subjective, puisqu’ils étaient le reflet des événements dans l’imagination nationale.
Je n’ai pas à raconter ici toutes les phases par lesquelles passa la laborieuse enquête qui aboutit à ces importantes constatations: cela m’entraînerait trop loin de mon sujet, et je me bornerai à quelques indications indispensables. Soulevée pour la première fois à la fin du siècle dernier par F. A. Wolff[5], la question de l’origine de l’épopée ne fut pas résolue d’une manière définitive par ce savant, mais il eut au moins le mérite de l’avoir posée avec une telle netteté, et d’en avoir si bien fait comprendre l’importance, que depuis lors elle n’a plus disparu du programme des travaux de notre siècle. Elle n’aurait peut-être jamais trouvé de solution tant qu’on l’aurait étudiée sur le seul terrain de l’antiquité grecque, dont les origines épiques disparaissent pour nous dans une ombre épaisse et à jamais impénétrable. Mais il vint un moment où l’on fut en état de poursuivre les mêmes recherches dans le domaine de la philologie germanique. Plus rapprochée de nous, l’antiquité germanique s’offre à nos regards dans le demi-jour d’un crépuscule qui permet de discerner, au moins en grande partie, les phases du développement de son épopée. On vit alors de quelle manière les personnages historiques passent du monde de la réalité dans celui de la fiction; on constata la série des transformations subies par les types d’Attila ou de Théodoric pour devenir l’Etzel ou le Dietrich von Bern de la légende, et l’on commença à se rendre compte du caractère naturel et organique de ces métamorphoses.
[5] Dans ses Prolegomena ad Homerum, Halle, 1795.
Ces conclusions gagnèrent en netteté et en certitude à partir du jour où la France, rentrée en possession de son épopée à elle[6], put appliquer à la chanson de Roland la même méthode d’investigation. Le milieu historique dans lequel était éclos ce chef-d’œuvre était en effet plus abordable encore, le sujet placé dans une lumière plus vive que partout ailleurs; on pouvait ici observer de très près la gestation de l’épopée, et surprendre jour par jour les phases les plus variées de sa formation. Cette nouvelle expérience ayant donné des résultats identiques à la première, la démonstration était faite, et la science se trouvait désormais à même de formuler la loi générale de la naissance et du développement de l’épopée. Toutes les recherches ultérieures ne firent que confirmer et préciser ces résultats. On peut dire que la physiologie ne suit pas avec plus d’exactitude le développement de l’embryon dans le sein maternel, que la philologie ne voit grandir et se former l’épopée dans les fécondes profondeurs de l’imagination populaire.
[6] C’est en 1839 que Francisque Michel publia l’édition princeps de
la chanson de Roland.
Mais, si la loi est désormais découverte et formulée, il s’en faut qu’on en ait vérifié toutes les applications. C’est cette vérification que j’ai entreprise en ce qui concerne les origines de l’histoire des Francs. Par quelles sources connaissons-nous les premières pages de cette histoire? N’ont-elles point été écrites sous la dictée de l’imagination épique, et les premiers annalistes de ce peuple n’ont-ils pas, eux aussi, consigné, comme des faits réels, des traditions relevant plutôt de la poésie que de l’histoire? S’il en est ainsi, dans quelle mesure a eu lieu cette confusion, et la science ne peut-elle pas, au moins d’une manière approximative, déterminer ce qui, dans ces annales, appartient à la réalité et ce qui relève de la légende?
On ne se doutait guère, avant notre siècle, qu’une telle question pût seulement être posée. Ou bien, on admettait en bloc toute l’histoire des Mérovingiens, ou bien, si l’on y trouvait par ci par là un épisode plus particulièrement choquant ou invraisemblable, on le taxait de mensonge grossier, de fable ridicule, et on passait outre. Il n’y avait pas de milieu entre ces deux extrêmes. S’agissait-il, par exemple, d’une histoire aussi hautement épique que celle du mariage de Childéric avec Basine, on entendait l’honnête Velly protester avec une vertueuse indignation contre cette union adultère, contractée, s’il faut l’entendre, au grand scandale de tous les gens de bien[7]. Le bonhomme Lecointe, lui, soucieux de mettre la reine des Francs en règle avec son confesseur, et de donner à Clovis un état civil avouable, insinuait charitablement que, sans doute, Basine avait fui Basin parce qu’il la maltraitait, et qu’elle n’avait épousé Childéric qu’après avoir reçu la nouvelle certaine de la mort de son mari[8]. Était-il question de faits matériellement impossibles, et qui portent leur caractère épique sur le front, comme la tradition de l’origine de Mérovée, nos historiens n’y voyaient pas plus clair: pour Eckhart, c’était une allégorie signifiant que la femme de Clodion avait eu Mérovée d’un précédent mariage[9], tandis que, d’après Mezeray, la légende aurait été mise en vogue par Mérovée lui-même, ou pour couvrir la faute de sa mère, s’il est vray qu’il fust bastard comme quelques l’assurent, ou pour imprimer dans l’esprit des siens une plus respectueuse obéissance[10]. Si nous entendons le P. Daniel traiter de roman l’histoire des amours de Childéric[11], ne nous y trompons point: ce n’est pas encore la critique, c’est le patriotisme français qui parle. En effet, les érudits belges du XVIIe siècle, avec une animosité qu’explique l’état de guerre presque permanent entre leur pays et la France, revendiquaient pour la Belgique l’honneur d’avoir été le berceau de la monarchie franque[12], et d’avoir donné au royaume salien ses deux premières capitales, Dispargum et Tournai. Le savant jésuite était indigné de ces prétentions des Belges à confisquer les origines du royaume de France, et, pour les réfuter, il se voyait amené à infirmer le plus possible les témoignages établissant qu’en effet les fondateurs du royaume des Francs étaient venus de Belgique. Voilà pourquoi l’histoire traditionnelle de Childéric, si favorable aux prétentions de ses adversaires, devait être un roman pour le P. Daniel. Et l’on voit par cet exemple combien l’historien était encore loin de la vraie méthode d’investigation, puisqu’il ne savait pas la trouver alors même que l’intérêt de sa thèse lui en suggérait l’emploi.
[7] «Basine était belle, elle avait de l’esprit; Childéric, trop
sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand
scandale de tous les gens de bien, qui réclamèrent en vain les
droits sacrés de l’hyménée et les lois inviolables de l’amitié.»
Velly, Histoire de France, Paris 1766, t. I, p. 49.
[8] Stamus igitur a plerisque neotericis, qui Basinam quod a viro male
haberetur in Franciam profugisse contendunt, et Childerico nupsisse
postquam de Bisini morte constitit. Lecointe, _Annales Eccles.
Franc._, t. I, p. 94.
[9] Fredegarius itaque sub hoc figmento etiam indicat, Meroveum
conjugis quidem Clodionis filium, sed non ex Clodione, verum ex
Meroveo fuisse. Ut haec concilientur statuendum omnino est,
Clodionis uxorem antequam ei jungeretur maritum habuisse Meroveum,
ex quo peperit alium Meroveum Clodionis privignum, etc. J.-G. ab.
Eckhart, Commentarii de rebus Franciæ Orientalis, Wuerzburg, 1729,
t. I, p. 29.
[10] Mezeray, Histoire de France, 1643, t. I, p. 13.
[11] Histoire de France, Paris, 1713, t. I, p. XIII.
[12] Voir notamment Godefroid Wendelinus, Leges Salicae Illustratae,
Anvers 1649, et J. Chifflet, Anastasis regis Childerici, Anvers