Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 10
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Ce n’est pas tout. Il est un événement du règne de Dagobert I qui, tout en gardant une allure foncièrement historique dans Frédégaire, a certainement inspiré les chants nationaux, et a même fini par devenir le vrai noyau de l’épopée française: je veux parler de son expédition contre les Basques rebelles.
«La quatorzième année du règne de Dagobert, les Vascons se soulevaient violemment et faisaient de fréquents pillages dans le royaume franc qu’avait possédé Charibert. Le roi fit mettre en campagne toute l’armée du royaume des Burgondes, et en donna le commandement au référendaire Chadoindus, qui, du temps du roi Théodoric, avait fait preuve de sa valeur dans un grand nombre de combats. Celui-ci partit pour la Vasconie avec onze ducs[676] qui commandaient l’armée en sous-ordre, à savoir Arimbert, Amalgar, Leudebert, Wandalmar, Walderic, Ermeno, Barontus, Chairaard, tous de race franque, Chramnelen, de race romane, le patrice Willibald, de race burgonde, et Aigyna, de race saxonne, sans compter des comtes qui n’étaient pas sous l’autorité d’un duc. L’armée des Burgondes s’étant répandue par toute la Vasconie, les Vascons, descendant du haut de leurs rochers et de leurs montagnes, se hâtèrent à la guerre. La lutte ayant commencé, ils tournèrent le dos, selon leur usage, en voyant qu’ils allaient être vaincus, et se réfugièrent dans les gorges des Pyrénées où ils se tinrent cachés dans des endroits très sûrs au milieu des rochers. L’armée franque, les suivant à la trace sous le commandement de ses ducs, les vainquit, leur prit quantité de captifs, en tua un grand nombre, brûla leurs maisons, et s’empara de tous leurs biens. Enfin les Vascons, accablés et domptés, demandèrent leur pardon et la paix aux ducs ci-dessus nommés, promettant de se présenter par devant le glorieux roi Dagobert, de se livrer en son pouvoir et de faire tout ce qu’il leur ordonnerait. Cette armée serait retournée heureusement et sans dommage dans son pays, si le duc Arimbert n’eût été, par sa négligence, tué avec les seigneurs et les nobles de son armée par les Vascons dans la vallée de la Soule. L’armée des Francs, qui était allée de Burgondie en Vasconie, la victoire remportée, rentra chez elle[677].»
[676] Frédégaire ne parle que de dix ducs et il en nomme onze,
preuve évidente que son texte a été altéré, et qu’il faut lire _Quod
cum undecem docis_ et non quod cum decem.
[677] Fredeg. IV, 78.
Il n’est pas douteux, comme on l’a déjà fait observer à plusieurs reprises[678], que cet épisode dramatique, qui semble avoir très particulièrement intéressé Frédégaire, puisqu’il le raconte avec un détail inusité, n’ait été, peu de temps après lui, et peut-être de son vivant, le sujet d’un chant populaire. Et ce chant paraît avoir fourni un de ses éléments principaux au chant de Roncevaux, avec lequel il se sera fondu selon la loi du transfert épique dès que le désastre de 778 eut été connu. En effet, ni la Vie de Charlemagne par Eginhard, ni les Annales mises sous le nom du même auteur, ne nous parlent de douze chefs qui auraient commandé l’armée de Charlemagne[679], et pourtant, ces douze chefs font, si je puis ainsi parler, partie intégrante de la donnée traditionnelle qui sert de base au poème de Roland à Roncevaux. Pourquoi, si ce n’est pas parce qu’ils figuraient déjà dans une précédente histoire de désastre subi dans les Pyrénées, c’est-à-dire dans le chant qui célébrait la défaite glorieuse des douze pairs de l’armée mérovingienne? La preuve qu’il en est ainsi, c’est que les douze pairs n’apparaissent primitivement que dans la seule Chanson de Roland, à l’exclusion de tous les autres poèmes consacrés au règne de Charlemagne. Bien plus, si nous en croyons la Karlamagnussaga, qui certainement est ici l’écho de quelque voix plus ancienne, les douze pairs ont été choisis par Charlemagne au début de l’expédition, d’où il résulterait à l’évidence qu’ils n’ont pu figurer dans aucun autre épisode de l’histoire traditionnelle de ce grand roi, attendu qu’ils doivent périr à la fin de cette même expédition. Il est donc établi que les douze pairs forment, dans le cycle carolingien, un élément adventice qui y a été introduit par la poésie, et nullement fourni par l’histoire. Si, par la suite, ils trouvèrent encore une certaine place dans d’autres chansons de geste, d’ailleurs peu nombreuses, c’est parce que les auteurs de ces poèmes les ont empruntés à la Chanson de Roland, la seule où ils soient chez eux, si je puis ainsi parler[680].
[678] Il est difficile, écrivait déjà en 1852 Paulin Paris, de ne pas
reconnaître une grande analogie entre ce récit (l’histoire du
désastre de l’armée de Dagobert dans les Pyrénées) et les passages
d’Eginhard relatifs à la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne
dans les Pyrénées… Il y a donc peut-être lieu de conjecturer que
la mort d’Haribert a pu fournir le sujet d’une ancienne chanson
française ou tudesque, et que, le langage en ayant vieilli ou
s’étant perdu, les poètes du siècle suivant en auront cousu des
fragments à la trame d’une chanson nouvelle, de façon à réunir dans
le même récit la mort de Roland et celle des douze ducs de Dagobert.
Histoire littéraire de la France XXII, 731.
[679] V. Eginhard Vita Karoli c. 9; Annales Einhardi an. 778.
[680] V. G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 417.
Tout donc nous montre que, malgré le silence de nos sources, Dagobert a dû occuper une grande place dans les souvenirs épiques de son peuple. Il a été, si je puis ainsi parler, le Charlemagne de l’épopée mérovingienne. Après l’apparition du grand empereur carolingien, la légende du fils de Clotaire II semble être venue, obéissant à la loi du transfert, se confondre avec la sienne. Néanmoins, le nom de Dagobert survécut longtemps encore, sinon dans les chants populaires, du moins dans les traditions ecclésiastiques. Un grand nombre de monastères lui attribuaient leur fondation[681], et, s’il faut en croire un chroniqueur normand du XIIe siècle, les Francs de cette époque connaissaient parfaitement l’histoire de sa vie[682].
[681] V. Albers, _Koenig Dagobert in Geschichte Legende und Sage,
besonders des Elsasses und der Pfalz_. 2e édit. Kaiserslautern 1884.
Selon cet ouvrage qui promet plus qu’il ne tient, et qui n’est pas
exempt de graves erreurs, il y aurait, rien qu’en Austrasie,
vingt-et-un établissements qui se réclameraient de Dagobert comme
fondateur. Il est vrai qu’on l’aura confondu plus d’une fois avec
Dagobert II et Dagobert III.
[682] Order. Vital, Hist. eccles. VI, 7. Sic nimirum, omnibus
aemulis de medio ablatis, monarchiam Francorum solus obtinuit,
moriensque Dagoberto filio suo, cujus gesta Francis notissima sunt,
reliquit. On ne saurait dire si cet écrivain fait allusion au _Gesta
Dagoberti_ ou bien à quelque autre source écrite ou orale.
Il est un autre épisode de la chronique de Frédégaire où, dans un exposé rigoureusement historique d’ailleurs, apparaît mieux encore l’impression épique qui devait déterminer, peu de temps après, l’éclosion de véritables chants. Les événements dont je veux parler se sont passés en 642; ils étaient donc récents pour l’interpolateur qui, vers le milieu du VIIe siècle, a ajouté à la chronique de Frédégaire le chapitre où ils sont racontés[683]. Aussi n’avons-nous aucune raison de suspecter la véracité de la page suivante:
[683] V. Krusch, Script. Rer. Merov. II, p. 2 et Neues Archiv,
VII, p. 432.
«La huitième année du règne de Sigebert, Radulf, duc de Thuringe, s’étant révolté contre lui, Sigebert fit convoquer pour la guerre tous les leudes d’Austrasie. Ayant passé le Rhin avec une armée, il fut joint par tous les peuples de son royaume qui habitaient au-delà de ce fleuve. A la première rencontre, les troupes de Sigebert défirent et tuèrent un fils de Chrodoald nommé Faro, qui s’était uni avec Radulf; on réduisit en captivité tous les soldats de Faro qui échappèrent à la mort. Tous les grands et les soldats se jurèrent réciproquement que personne n’accorderait la vie à Radulf; mais cet engagement n’eut aucun effet. Sigebert, ayant passé avec son armée la forêt de Buchonie, s’avança promptement dans la Thuringe. De son côté, Radulf établit son camp sur une colline aux bords de l’Unstrut en Thuringe, et, ayant rassemblé de toutes parts autant de troupes qu’il put, il se retrancha dans ce camp pour s’y défendre avec les femmes et les enfants. Sigebert, arrivé avec son armée, fit entourer le camp de toutes parts. Radulf, en dedans, se prépara à résister avec vigueur, mais le combat s’engagea sans prudence. La jeunesse du roi Sigebert en fut la cause, les uns voulant combattre le même jour, les autres attendre le lendemain, et les avis demeurant ainsi fort divisés. Ce que voyant, les ducs Grimoald et Adalgise, qui pressentaient du danger pour Sigebert, le gardèrent avec grand soin. Bobon, duc d’Auvergne, avec une partie des troupes d’Adalgise, et Aenovale, comte du Sundgau, avec les gens de son pays, et beaucoup d’autres corps de l’armée, s’avancèrent aussitôt à la porte du camp pour attaquer Radulf. Mais Radulf, en intelligence avec quelques ducs de l’armée de Sigebert, sachant qu’ils ne voulaient pas se jeter sur lui avec leurs troupes, sortit par la porte du camp, et se précipitant avec ses guerriers sur l’armée de Sigebert, en fit un carnage extraordinaire. Les gens de Mayence trahirent dans ce combat: on rapporte qu’il périt un grand nombre de milliers d’hommes. Radulf, ayant remporté la victoire, rentra dans son camp. Sigebert, saisi, ainsi que ses fidèles, d’une douleur extrême, restait assis sur son cheval, pleurant abondamment et regrettant ceux qu’il avait perdus. Le duc Bobon, le comte Aenovale, d’autres nobles et braves guerriers, et la plus grande partie de l’armée qui les avait suivis à ce combat, avaient été tués à la vue de Sigebert. Frédulf, domestique qu’on disait ami de Radulf, périt également la nuit suivante. Sigebert demeura avec son armée sous ses tentes, non loin du camp ennemi. Le lendemain, voyant qu’il ne pouvait rien contre Radulf, il lui envoya des messagers, afin de pouvoir repasser le Rhin en paix. Sigebert, s’étant accordé avec Radulf, retourna dans son pays avec ses troupes[684].»
[684] Fredeg. IV, 87, trad. Guizot o. c. II, p. 225.
Est-il besoin de démontrer l’impression profondément épique que les événements ici racontés ont dû faire sur l’esprit des contemporains? Toutes les lignes de notre écrivain la trahissent: cette tristesse de l’accent, ces parenthèses toutes poétiques qui apprécient les faits et en prédisent les résultats (_sed haec promissio non sortitur effectum—sed hoc prilio sine consilio initum est—haec adoliscencia Sigyberti regis patravit_), ces images qui peignent la situation et qui semblent recueillies sur place: Bobon d’Auvergne combattant avec son peuple à la porte du camp ennemi, la plupart de ces braves périssant sous les yeux de Sigebert, ce jeune roi à cheval, pleurant sur la mort de ses fidèles, Adalgisile et Grimoald lui servant de gardes du corps pendant toute la bataille, voilà autant de traits pittoresques et frappants qui ont été vus par le peuple, et communiqués par lui au chroniqueur. Et surtout, le grand, l’éternel motif qui se rencontre dans l’histoire de toutes les défaites reparaît ici avec éclat: le jeune roi franc a été trahi! L’ennemi avait des intelligences avec plusieurs ducs de l’armée franque, et, tout spécialement, les gens de Mayence ont manqué à leur devoir: Macancinsis hoc prilio non fuerunt fedelis! Vraie ou fausse, cette accusation, qui a passé inaperçue des historiens, a ouvert aux poètes un domaine presque infini: c’est, en effet, la trahison des Mayençais qui, chantée et prodigieusement grossie par la voix populaire, est devenue le noyau de la geste de Mayence, c’est-à-dire de la geste des traîtres! Si, pendant des siècles, l’épopée carolingienne a flétri avec une patriotique indignation le nom des Mayençais, n’en cherchez pas la raison ailleurs que dans le fait obscur dont une ligne de Frédégaire nous a seule gardé le souvenir historique. Là est le germe épique d’où est sorti, avec une frondaison opulente et touffue, le vaste arbre généalogique d’une lignée de perfides et de rebelles, parmi lesquels apparaît Ganelon, le traître par excellence, le vrai Judas de son peuple!
Ainsi, ce sont deux batailles malheureuses, à peu près oubliées par l’histoire, mais dont le cuisant souvenir n’a cessé d’obséder l’imagination populaire, qui ont donné à l’épopée française, l’une sa figure la plus aimée, l’autre son type le plus odieux. Et ce sont deux événements arrivés dans le siècle du Charlemagne mérovingien qui, en se combinant, sous l’action de l’imagination poétique, avec l’histoire plus récente du désastre de Roncevaux, ont formé le vivant et fécond noyau de l’épopée carolingienne. Toute la figure prise par l’histoire qui est le sujet de la Chanson de Roland s’explique, en effet, par la combinaison légendaire de trois thèmes: la défaite de l’Unstrut, celle de la Soule et celle de Roncevaux. Si la poésie a gardé cette dernière localité pour théâtre de l’événement, c’est non seulement parce qu’elle avait été celui du plus récent de ces épisodes, mais encore parce que l’imagination française était plus familiarisée avec les vallées du midi de la Gaule qu’avec les rives lointaines du fleuve au nom barbare. Dès lors, la trahison des Mayençais a dû également être transportée dans les gorges des Pyrénées, et c’est sur eux, ou, pour mieux dire, sur l’un d’eux (l’épopée ne connaissant que des individus déterminés) qu’est venue retomber la responsabilité de la mort de Roland, le héros carolingien. Enfin, pour augmenter l’infamie de la trahison et l’intérêt du public pour la victime, l’épopée a de plus établi entre Ganelon et Roland le lien de parenté que nous savons. Tel est l’ensemble des opérations auxquelles s’est livré le génie épique pour aboutir finalement à mettre sur pied les héroïques figures de la Chanson de Roland. Long et fructueux labeur, dont les points de départ et d’arrivée sont d’un côté deux sèches notices écrites en un latin barbare au VIIe siècle, et, de l’autre, le poème le plus admirable que nous ait légué le moyen âge.
En continuant cette revue, je remarque dans Frédégaire un autre passage encore où est relaté un événement bien fait pour inspirer la poésie épique: je veux parler de son récit du combat livré sous les murs d’Autun entre Flaochat, maire du palais de Burgondie, et Willehad, patrice du même pays. Cette lutte sanglante, dont la description remplit le dernier chapitre de sa chronique, et dont les deux acteurs principaux semblent lui avoir inspiré aussi peu de sympathie l’un que l’autre, Frédégaire nous la décrit dans une de ses pages les plus dramatiques, avec la netteté de dessin et la vivacité de couleur qui attestent un témoin placé à un bon poste d’observation. J’y relève surtout un épisode curieux et presque homérique. Au cours de la bataille, le Franc Berthar, qui combattait dans les rangs de Flaochat, apercevant parmi les ennemis le Burgonde Manaulf, qui avait été son ami, et qui était sur le point de succomber avec les siens, lui cria: «Viens sous mon bouclier, et je te délivrerai de ce péril.» Mais, comme il élevait son bouclier pour en couvrir son ami, celui-ci lui donna un coup de son glaive dans la poitrine, et tous les compagnons de Manaulf fondirent à la fois sur le téméraire et généreux Berthar, qui s’était trop avancé et qui fut blessé grièvement. Alors Chaubedo, son fils, le voyant en danger de mort, accourut, renversa d’un coup d’épée Manaulf et tua les autres agresseurs, et c’est ainsi qu’en fils fidèle, avec l’aide de Dieu, il arracha Berthar à la mort. Il y avait là un bien beau sujet pour la poésie épique, et je serais bien étonné qu’elle n’en eût tiré aucun parti.
Nous pouvons donc conclure que Frédégaire écrit et achève son œuvre dans un milieu profondément remué par l’imagination épique, et qui devait l’être encore plusieurs siècles après lui. Les événements dont le récit occupe ses dernières pages ont été chantés par la voix populaire en même temps que racontés par la plume du chroniqueur. Si celui-ci n’a pas recouru aux productions du génie populaire, c’est qu’il disposait de moyens d’informations plus immédiats, et aussi parce qu’il avait une médiocre entente de la poésie barbare.
Les impressions épiques n’ont pas manqué non plus à l’auteur du Liber Historiae. Sans doute, nous ne les trouvons pas dans les parties de sa chronique où il raconte un passé éloigné, et qui ne sont que le résumé sec et décharné de documents écrits. Il ne faut pas les voir non plus dans certaines traditions qui lui sont propres, et qui ont pour objet l’histoire de son monastère de Saint-Denis. Ce qu’il raconte, par exemple, du crime et de la folie de Clovis II[685] n’appartient en aucune manière à l’épopée: c’est une historiette pieuse qui ne doit avoir guère franchi l’enceinte du monastère, et qui, si elle était arrivée à la popularité, n’aurait jamais inspiré la poésie épique. Et toutefois, bien que vivant au fond du cloître, et à l’écart du milieu où retentit la voix de l’épopée, notre auteur n’a pu se dérober entièrement à cette espèce particulière d’impression que les grands événements de l’histoire font sur les masses populaires. C’est, si l’on me permet de parler ainsi, avec des yeux épiques qu’il a vu les deux grandes figures de son temps, je veux dire ses compatriotes Ebroïn et saint Audoën. Ces deux hommes, remarquables à des points de vue divers, dépassaient de toute la tête la multitude des personnages secondaires qui gravitaient autour d’eux. Audoën était le patriarche de la Neustrie, le plus vénéré de ses pontifes, le plus populaire de ses chefs, et tout nous fait croire qu’il a occupé une grande place dans les affaires publiques de son temps, où il semble être intervenu moins comme le maître auquel on obéit que comme l’oracle auquel on défère. La chronique, muette sur toute chose à cette époque, ne parle guère de lui, mais la multitude des écrits où il est mentionné, et l’accent respectueux avec lequel son nom y est prononcé permettent de suppléer au silence de la chronique et de deviner ce qu’elle ne dit pas[686]. Quant à Ebroïn, il est en quelque sorte la contre-partie du type de saint Audoën. Autant la figure lumineuse de l’évêque est entourée d’hommages, autant les malédictions s’amassent sur celle du maire du palais. C’est un tyran odieux, c’est un scélérat capable de toutes les perfidies, c’est le meurtrier des saints. Il faut voir sous quelles sombres couleurs il est dépeint notamment dans la Vie de saint Léodegar, qui a fixé pour la postérité les traits de ce personnage historique. Et la plupart des hagiographes le traitent avec tout aussi peu de ménagements[687]. Ebroïn était-il réellement, comme ils le soutiennent, le despote inhumain qui ne connaissait ni la justice ni la pitié, et dans la carrière duquel l’histoire ne peut relever que des crimes? Ou bien cet homme énergique et résolu a-t-il été, comme Brunehaut, calomnié par une aristocratie qui ne pouvait supporter aucune autorité, et qui considérait à l’égal d’un crime toute tentative de mettre une borne à son ambition effrénée? Il est difficile, en l’absence de données historiques explicites, de se prononcer d’une manière certaine, mais ce n’est pas trop s’aventurer que d’admettre, ici encore, qu’il y a eu de notables exagérations. S’expliquerait-on les relations d’amitié que cet homme chargé de tant d’anathèmes entretint avec saint Audoën, s’il n’avait été autre chose qu’un monstre altéré de sang?
[685] Liber Historiae c. 44. Cf. Gesta Dagoberti c. 52.
[686] Saint Audoën est mentionné dans les écrits suivants: Fredeg. IV,
78; Liber Historiae c. 42, 45, 47; Fredeg. Contin. c. 4
(Krusch); Gesta Dagoberti c. 42 (cf. 44) et 51; Vita Agili c.
14-19; Vita Columbani c. 50; Vita Geremari c. 8, 10, 11, 17,
23-25; Vita Wandregisili c. 12 et 13; Vita Balthildis c. 5;
Vita Filiberti c. 1, 2, 23-27; Vita Amandi c. 16; _Vita Eligii
passim_; Vita Ansberti c. 9, 14; Vita Desiderii c.
Voir aussi dans le Neues Archiv XIV, 171, le poème acrostiche en
forme de croix, en l’honneur du même saint, publié par Wattenbach,
et qui est peut-être d’un contemporain.
[687] Cf. le Liber Historiae c. 45, 46, 47; le continuateur de
Frédégaire c. 2, 3, 4; le Vita Filiberti (Mabill. II, p. 789); le
Vita Ragneberti (Bouquet III, p. 619); le Vita Wilfridi (ib. p.
601); le Vita Anstrudis (ib. p. 615); l’appendice du Vita Amandi
par Milon (ib. p. 536).
Par contre, il est parlé de lui en termes plutôt favorables dans le
Vita Eligii, qui, soit dit entre parenthèses, n’est positivement
pas l’œuvre de saint Audoën (Bouquet III, 561), dans le _Vita
Drausii_ (ib. p. 610), dans le Vita Balthildis (ib. III, 572), et
enfin dans le Vita Praejecti (ib. III, 595) qui nous donne
peut-être la note la plus juste en l’appelant _alias strenuo viro,
sed in nece sacerdotum nimis feroce_.
Il est vrai que ces relations mêmes sont devenues, pour l’imagination populaire, le point de départ d’une de ses plus sombres légendes. Il faut écouter ici le Liber Historiae, dont nous allons avoir à noter la dernière effusion épique.
Après l’assassinat de Childéric II, en 675, les Neustriens, de concert avec saint Léodegar, avaient choisi pour maire du palais Leudesius, fils d’Erchinoald. Ebroïn crut le moment venu de tenter de nouveau la fortune. Sortant du couvent de Luxeuil où les partisans de Childéric II l’avaient enfermé, il reprit le chemin de la Neustrie avec une armée. C’est alors que, selon le Liber Historiae, il aurait envoyé demander conseil à saint Audoën et que le saint lui aurait répondu: «Qu’il te souvienne de Frédégonde.» Ebroïn aurait compris: après avoir mis en fuite l’armée de Leudesius, il lui aurait donné la chasse, se serait emparé des trésors royaux et de la personne du roi lui-même, puis, par de faux serments, il aurait attiré auprès de lui Leudesius et l’aurait fait périr; saint Léodegar et son frère Gérin auraient subi le même sort[688].
[688] Liber Historiae c. 45.
Dans cet exposé historique, le lecteur a déjà mis le doigt sur un épisode qui ne l’est pas: la consultation de saint Audoën. Écrivant à cinquante ans des faits, l’orateur du Liber Historiae ne les connaissait pas d’assez près pour être renseigné sur un détail en soi-même aussi imperceptible que cette consultation. Quel besoin, au surplus, Ebroïn avait-il d’un conseil de saint Audoën, et quelle apparence que, comme le prétend le Liber Historiae, il se fût préoccupé de la manière dont il devait user de sa victoire avant d’être sûr de celle-ci? Puis, à qui fera-t-on croire que saint Audoën, le personnage le plus vénérable de son temps, eût donné pareil conseil formulé en pareils termes? Mais qu’Ebroïn ait agi comme si le conseil lui avait été donné; que l’imagination populaire, révoltée de sa cruauté, n’ait trouvé à lui comparer que l’exécrable Frédégonde, et qu’elle ait, dans une fiction au tour satirique, imaginé de lui faire proposer cette reine comme un modèle à suivre, voilà ce qui se comprend à merveille. Cela étant, et les besoins de la légende exigeant qu’elle nommât le conseiller, où pouvait-elle en trouver un qui fût plus écouté d’Ebroïn que l’archevêque de Rouen? Il était donc naturel qu’elle amenât ici le nom de ce saint personnage. On ne s’étonnera pas qu’elle ait mis dans sa bouche un conseil aussi atroce: le niveau moral de l’imagination populaire, nous avons eu l’occasion de le constater plus d’une fois, est fort inférieur à celui des saints qui font alors l’éducation des masses, et souvent il est arrivé à l’épopée de leur faire du tort à son insu, en leur attribuant des actes dont l’immoralité lui échappait ou du moins ne la révoltait pas. A ceux qui se refuseraient à admettre cette explication, je suis tenté de dire en modifiant un peu le mot de saint Audoën: «Qu’il vous souvienne de Clotilde!»[689]
[689] V. ci-dessus p. 327.
Et si l’on m’accorde que le conseil de saint Audoën au maire du palais n’est autre chose qu’une légende, on ne sera pas embarrassé pour découvrir la catégorie de récits dans laquelle on peut faire rentrer l’épisode. L’histoire d’Ebroïn et d’Audoën, c’est celle de Denys de Syracuse, c’est celle de Tarquin le Superbe et de Sextus Tarquin au siège de Gabies, c’est encore, pour citer un exemple plus récent, celle de Charles d’Anjou et du pape Clément IV. Charles aurait fait demander au pape ce qu’il fallait faire de Conradin de Souabe, devenu son prisonnier, et le souverain pontife lui aurait répondu: Vita Conradini mors Caroli[690].
[690] Sur ce conte, répété par Giannone et qui paraît peu croyable à
Sismondi lui-même, v. César Cantu, Hist. univ. t. VI, p. 104 de la
trad. Aroux et Leopardi, Bruxelles 1846.
Je retranche donc tout simplement de l’histoire des Mérovingiens cette anecdote suspecte, qui est d’ailleurs la dernière trace de l’intervention du génie populaire dans ce sujet. A partir de ce moment, les annales du VIIe siècle vont expirer dans le Liber Historiae et dans la continuation de Frédégaire, sans qu’on y rencontre seulement une étincelle de poésie. Les rois mérovingiens ont cessé d’attirer l’attention de leurs peuples, ou, lorsqu’on leur accordera encore de temps en temps un regard, il sera chargé de raillerie et de mépris. La caricature des derniers descendants de Clovis, tracée par la plume d’Eginhard, tel sera l’épilogue de l’histoire poétique des Mérovingiens[691]. Ce n’est pas à dire que la faculté poétique du peuple franc se sera éteinte. Elle aura trouvé un sujet plus digne d’elle dans la dynastie qui grandit pleine de gloire et d’avenir, et qui refoulera les Mérovingiens non seulement du trône, mais encore de la place qu’ils avaient occupée dans l’épopée nationale.
[691] Eginhard, Vita Karoli c. 1. Tous les termes de ce tableau
satirique sont à peser, et même, par ci par là, à contrôler.
CHAPITRE V
Résumé et conclusions.
Notre dépouillement fait, nous pouvons conclure.
Il est établi que les sources que nous venons d’étudier nous ont conservé l’histoire des premiers siècles francs, non seulement d’après des documents écrits et d’après des souvenirs personnels, mais aussi, dans une certaine mesure, d’après des traditions populaires.
Nous avons déterminé la part qui revient à celles-ci dans l’historiographie mérovingienne, et nous avons montré que cette part est beaucoup plus considérable qu’on ne se le figure. Nous avons eu aussi l’occasion de démêler, dans ces traditions, plusieurs classes qui ne doivent pas être confondues entre elles, et qui représentent des phases distinctes de leur développement. Les unes reflètent simplement des impressions épiques, augmentant à la vérité la proportion des choses, mais conservant intacts leurs contours et aussi leurs rapports entre elles. Ce sont des données puisées à même la source populaire, au moment précis où l’image des faits vient s’y reproduire, et avant qu’elle ait pu être altérée. Les autres sont des récits populaires nés d’une impression épique, mais qui ont grandi et se sont développés au cours de leur voyage à travers les multitudes: on y trouve déjà tous les caractères de l’épopée, les confusions de personnages, les motivations arbitraires, les formes typiques des principales aventures, la tendance à expliquer tous les événements par l’intervention incessante d’une justice surnaturelle qui, dès ici-bas, récompense les bons et punit les méchants. Dans la dernière classe enfin de nos récits, nous rangeons tous ceux qui contiennent l’analyse ou, si l’on veut, le résumé de véritables chants épiques. On les reconnaît à ce qu’ils ont quelque chose de plus achevé et de plus complet, que l’action y naît, se noue et se dénoue selon des lois logiques, et que l’épisode s’enlève comme un tout indépendant sur la trame de la narration. Nous avons noté, au cours de nos recherches, plusieurs récits ayant ce caractère, tout en signalant la difficulté qu’il y a, plus d’une fois, de reconnaître les limites précises qui les séparent de ceux de la classe précédente.
Tels sont donc les divers matériaux dont se compose notre histoire légendaire des Mérovingiens. Il a fallu les recueillir tous, à quelque phase de la formation épique qu’ils correspondent, parce que c’est seulement en les étudiant dans leur ensemble qu’on arrive à une idée un peu claire du procédé épique, c’est-à-dire de l’évolution que l’imagination populaire fait subir, en partie à son insu, aux faits historiques qui l’ont frappée, et dont elle nous offre finalement le reflet idéalisé. Il l’a fallu encore pour dégager l’histoire proprement dite, et pour délimiter exactement son domaine du côté où il confine à celui de la légende. Ce travail, si je ne me trompe, est fait désormais. Réunies, toutes nos légendes constituent un tout poétique dont l’apport dans l’historiographie franque est maintenant visible. C’est quelque chose comme un nuage assez déchiré et à moitié transparent qui passerait devant un paysage, masquant telle partie ou ne laissant entrevoir telle autre qu’à travers le brouillard doré. Mais ce que nous avons conservé en fait de traditions épiques est loin de représenter tout ce qui en existait chez les Francs. Ce n’en est, au contraire, qu’un faible spécimen, servant à établir irréfragablement l’existence de l’épopée mérovingienne, nullement à en faire connaître l’étendue ou l’intensité. La prodigieuse popularité de certains types épiques remontant jusqu’à l’époque des premiers rois francs, la longue durée et la vaste diffusion de certains moules poétiques datant de cette même époque, et que l’on retrouve à tous les âges de l’épopée française, ne s’expliquent pas sinon par l’extraordinaire vitalité et la singulière puissance de propagation que doit avoir eues la poésie mérovingienne qui leur a donné naissance. Nombreux sont les motifs qui, depuis les premiers jours de cette poésie, se sont transmis de siècle en siècle à travers tout le moyen âge. Je cite au hasard l’étranger qui fait la conquête de son hôtesse, la princesse amoureuse qui offre crûment ses faveurs à celui dont elle est éprise, le jeune héros qui commet une desmesure et qui doit fuir sur la terre étrangère, l’ambassadeur qui s’acquitte de sa mission avec autant d’adresse que de courage, tantôt bravant en face l’ennemi qu’il intimide, tantôt le dupant avec un art consommé, la demande en mariage et les fiançailles ayant toujours lieu selon les mêmes circonstances typiques, sans compter des données poétiques comme la nappe coupée, le casque qui rend invisible, le bain qui rend invulnérable, l’épée prise pour mesure de la clémence, etc., etc.[692] Et que d’autres traits encore, propres à l’épopée française, et qui trouveraient leur origine incontestable dans les chants de l’époque mérovingienne, si nous connaissions mieux ceux-ci[693]!
[692] V. sur tout ceci le curieux chapitre de M. Rajna intitulé:
Moduli comuni all’epopea carolingia e alla merovingia (p. 245 à
273).
[693] Il y a même dans nos chansons de geste des traits qui remontent
bien plus haut que l’époque mérovingienne, et qui, par-delà le
christianisme, plongent en pleine antiquité germanique. Voir les
exemples cités par Heinzel dans le Sitzungsberichte de l’Académie
de Vienne, t. CXIX, p. 92 et suiv. Il y a lieu cependant de
n’accueillir qu’avec beaucoup de réserves les rapprochements qu’il
plaît à certains écrivains allemands d’établir sous ce rapport: à
les entendre, les figures les plus incontestablement historiques de
la légende carolingienne ne seraient que des personnifications de
l’éternel dieu solaire, et tout se ramènerait au mythe du combat de
l’été contre l’hiver. Nul n’a plus divagué sur ce sujet que
Osterhagen dans deux articles de la _Zeitschrift für romanische
Philologie_ t. X et XI.
Nous rencontrons, dans la poésie épique des Allemands, non seulement des traits, mais même des sujets entiers qui remontent à une origine mérovingienne. On a déjà vu que les poésies du moyen âge sur Hugdietrich et sur Wolfdietrich ne sont que la mise en œuvre de l’histoire légendaire des rois d’Austrasie Théodoric et Théodebert[694]. Quant au cycle des Nibelungen, ce sont également les Francs d’Austrasie qui lui ont fourni le plus sympathique et le plus brillant de ses héros, à savoir ce jeune Achille barbare, Sigfried, dont la tradition place la patrie à Xanten sur le Rhin, en plein pays ripuaire[695]! Voilà donc deux épopées franques dont les éléments constitutifs au moins devaient avoir déjà une existence propre à l’époque des Clotaire et des Théodoric, et dont nos sources écrites ne nous ont rien dit ni rien fait connaître! Et certes, les Saliens n’étaient pas moins riches que leurs frères orientaux en souvenirs poétiques. Nous ne pouvons douter que, comme les autres peuples barbares du VIe siècle dont les traditions nous sont mieux connues, ils n’aient possédé un florissant cycle de chansons tant nationales qu’étrangères. Comme les autres peuples, ils chantaient Théodoric, Attila et Sigfried; comme eux aussi, ils redisaient la gloire de leurs héros indigènes, dans une série de chants dont le nombre et l’importance devaient être considérables, puisqu’ils ont abouti, d’un côté, au poème des Nibelungen, de l’autre, à la Chanson de Roland, c’est-à-dire aux deux chefs-d’œuvre poétiques du moyen âge.
[694] Voir ci-dessus p. 377.
[695] Je sais bien qu’il est convenu que Sigfried n’est qu’un mythe
solaire; mais, sans vouloir discuter cette hypothèse assez difficile
à soutenir, je me bornerai à remarquer que de toute manière ce mythe
est localisé de temps immémorial parmi les Francs Ripuaires, et
c’est tout ce que je veux démontrer ici.
Qui donc disait que les Francs n’ont pas eu le génie épique? Et où des critiques distraits ont-ils trouvé le moyen d’affirmer que l’épopée franque est pauvre, et que le peuple des Saliens, moins que tout autre, a éprouvé le besoin d’idéaliser sa vie dans un monument poétique[696]? Non, l’épopée franque, prise dans tout l’ensemble du majestueux développement qui la conduit depuis le mythe de Sigfried et l’histoire de Clovis jusqu’au-delà de la Chanson de Roland et du poème des Nibelungen, et malgré les parties d’ombre que le caractère spécial de nos sources laisse sur les premières pages de ses annales, se présente à nous comme le tout le plus vaste et le plus grandiose que nous offre l’histoire de la poésie humaine. Jamais une pensée poétique n’est restée vivante pendant tant de siècles, ne s’est répandue sur tant de peuples, et n’a produit une si riche floraison. La race franque a occupé, dans l’histoire littéraire, la même place que dans l’histoire politique: et cette place est, depuis Clovis, incontestablement la première.
[696] Comme le soutient Giesebrecht, Geschichte des Kaiserzeit II,
p. 265: Obwohl die Salier sich weniger zu einer poetischen
Auffassung ihrer Lebensverhaeltnisse hinneigten, als die meisten
andern germanischen Staemme, und ebendeshalb die Sage bei ihnen auch
minde reichhaltig sich gestaltete.
M. Léon Gautier est bien mieux inspiré quand il écrit: «Il est
certain que la race franke, autant et plus que toutes les autres
nations germaines, avait un esprit et des tendances énergiquement
poétiques.» Les Épopées françaises, 2e édition, I, p. 33.
Ces affirmations, que j’ai le droit de présenter comme des vérités, n’étonneront, j’espère, aucun de ceux qui ont lu ce livre. S’il a fallu les démontrer si longuement, cela tient à ce que les quelques débris des souvenirs épiques qui nous ont été conservés par nos chroniqueurs formaient un ensemble trop maigre pour attirer l’attention. Avant que la critique des sources se familiarisât avec les recherches embryologiques, et ne fît, si je puis ainsi parler, usage du microscope dans l’étude des origines, il n’était guère possible de deviner, aux pâles reflets qu’elle jette dans les historiographes, l’éblouissante poésie de l’épopée mérovingienne. Et la parcimonie avec laquelle ils nous l’ont fait entrevoir s’explique, ainsi que je l’ai déjà montré, par leur indifférence de Gallo-Romains pour les produits de la poésie barbare[697]. Si le patrimoine poétique des Ostrogoths et des Lombards nous apparaît si riche dans les pages d’un Jordanès ou d’un Paul Diacre, c’est que ces écrivains avaient abordé avec des dispositions bien plus sympathiques le domaine mystérieux de l’épopée nationale. Cassiodore, à la vérité, était Romain, mais c’était un Romain de génie qui avait conçu un rêve sublime: celui de donner à la civilisation une base plus large en y faisant entrer les barbares, non pour les y assimiler absolument, mais pour les mettre à son service en leur conservant les qualités natives de leur race. Pour cela, il n’a pas suffi de faire apprécier et aimer par les barbares la civilisation romaine, il fallait encore apprendre aux Romains à respecter et à admirer dans les barbares un peuple qui les valait bien par l’ancienneté et par la gloire de son passé. De là ce livre d’histoire, unique dans son genre, où toutes les traditions de la race gothique, recueillies pieusement par le vieux Romain, sont rattachées par un effort hardi aux plus antiques souvenirs de la tradition gréco-latine. Les Goths, identifiés avec les Gètes, apparaissent désormais aux Romains comme de vieilles connaissances, et non comme les parvenus de l’histoire: c’était ce que voulait le ministre de Théodoric. Quant à Paul Diacre, il appartenait lui-même à ce peuple lombard dont il racontait les destinées; il connaissait à fond son passé légendaire, il avait, dans sa propre famille, des souvenirs qui s’y rattachaient d’une manière intime, et puis, fils d’une race vaincue, il devait trouver quelque douceur à se bercer du murmure de l’épopée nationale, au moment où le joug des Francs pesait si lourdement sur le pays! Nos deux chroniqueurs obéissaient donc chacun à une grande inspiration: raviver les traditions nationales était pour celui-ci un devoir de patriotisme, pour celui-là, un calcul de la politique.
[697] V. ci-dessus p. 78 et suiv.
Rien de pareil chez les chroniqueurs francs. Ils sont tous étrangers, par leur origine et par leur éducation, au cercle d’idées dans lequel se meut l’épopée germanique. Ils n’ont pour les chants barbares ni intelligence, ni sympathie véritable. Ils ne les connaissent que d’une manière imparfaite, ne les comprennent pas toujours, n’y recourent qu’à défaut d’autres sources plus sûres, et, alors encore, n’en admettent que ce qui est conforme à leurs goûts et à leurs vues. Les traits les plus caractéristiques leur échappent, et jamais chez eux, comme chez d’autres, la bouche ne parle de l’abondance du cœur[698]. Ceci s’applique principalement, on le pense bien, à Grégoire de Tours, qui a dans l’historiographie mérovingienne une importance supérieure à celle de tous les autres chroniqueurs réunis. Je crois d’autant plus nécessaire d’insister sur son attitude spéciale vis à vis des traditions franques, qu’elle me semble avoir été, en général, peu comprise ou peu remarquée. Bien qu’il soit sur la lisière des deux mondes, et que par son rôle social il appartienne surtout au nouveau, il doit toute sa culture intellectuelle à l’ancien. Toutes ses attaches de famille, tous ses souvenirs d’enfance, toutes ses réminiscences littéraires plongent en pleine civilisation romaine. Fils de cette terre d’Auvergne qui a lutté la dernière, et non sans honneur, pour la défense de l’Empire, il a grandi dans l’espèce de rayonnement qui entourait la figure de son illustre compatriote Sidoine Apollinaire, la dernière gloire littéraire du vieux monde. Son front garde comme un reflet du soleil des lettres classiques, qui vient de disparaître à l’horizon, sans laisser à ceux qui se tournent vers lui l’espoir d’un lendemain. Il n’en apprécie qu’avec d’autant plus de ferveur l’éblouissante supériorité des écrivains d’autrefois, que personne ne parviendra plus à égaler.
[698] I Franchi ebbero le loro prime storie redatte da scrittori
accessibili molto alle leggende religiose, poco alle poetiche.
Rajna, p. 50.
D’autre part, il n’a été mis que relativement tard en contact avec la barbarie franque, et, tout en lui rendant cette justice de reconnaître qu’il a observé vis à vis des maîtres de la Gaule une attitude exempte de préjugés et même pleine de sympathie, il faut convenir qu’il n’a jamais cherché à pénétrer leur génie, et que leur poésie est restée pour lui un livre fermé. Non seulement il devait en goûter très peu le charme, Sidoine et Virgile étant pour lui les uniques modèles, mais il ne devait pas davantage en apprécier la valeur historique. L’histoire, pour ce civilisé qui avait encore pu lire du Salluste, c’était un art qu’on apprenait à l’école, et une science qui s’enseignait dans les livres: il ne fallait pas la chercher dans les grossières chansons des barbares. Si toutefois, dans le silence des sources écrites, il lui arrivait parfois de prêter l’oreille aux récits populaires, il le faisait avec une prudence et une circonspection extrêmes. La raison en est facile à saisir. Ce je ne sais quoi de naïf et d’enfantin, qui est la marque distinctive des traditions populaires, devait être quelque chose de nouveau, je dirai même d’inquiétant pour un esprit nourri dans l’atmosphère des lettres classiques. L’_invraisemblance épique_ des traditions franques était bien faite pour mettre en défiance un homme qui, s’il était incapable d’écrire comme les historiens romains, avait cependant gardé l’idéal classique de l’histoire. Quand on lui présentait comme historiques des faits qui avaient un arôme légendaire si prononcé, il ne pouvait se défendre d’un certain malaise à se sentir transporté dans un monde si étrange; instinctivement il évitait d’y mettre le pied, ou n’y pénétrait que dans le cas d’absolue nécessité. Et même là où il reproduit, faute de mieux, les accents de la tradition populaire, c’est toujours, nous l’avons vu à satiété, avec une invincible répugnance. Jamais il ne s’y réfère comme à une source digne d’être citée, toujours il accompagne de quelque formule dubitative ou vague l’emprunt qu’il y fait. On dirait qu’il se réserve tacitement le droit de mutiler les témoignages de cette catégorie, chaque fois que leur invraisemblance dépasse la somme de sa crédulité. Et de fait, nous avons vu qu’il fait de ce droit un large usage. Si, par ci par là, un rayon d’épopée brille sur les pages de son récit, ce n’est pas qu’il l’ait cherché, c’est parce qu’il ne pouvait pas l’éviter[699].
[699] Je ne suis pas le premier à faire cette constatation. Déjà
Fauriel, parlant des traditions fabuleuses relatives à Childéric, a
émis l’avis que «Grégoire de Tours dut en avoir connaissance, car il
semble s’en être défié et avoir eu le dessein formel de les faire
disparaître de son récit. Mais, ajoute le même critique, ce n’est
pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie dans les
documents primitifs où elles ont été une fois confondues, et il
n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. Il n’a donné un
certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y laissant
tout également dans le vague et dans l’obscurité.» (_Hist. de la
Gaule mérid._ I, p. 273. Cf. ibid. II, p. 503.)
Loebell croit aussi qu’à part des cas isolés où les légendes se
seront développées postérieurement à Grégoire de Tours, elles ont
existé avant lui avec la plupart des ornements qu’on leur trouve
dans Frédégaire et dans le Liber Historiae, mais qu’il n’a pas
voulu les admettre, et qu’il s’est livré sur elles à un travail
d’épuration destiné à les faire paraître plus vraisemblables, plus
réelles, plus humaines. Selon lui, Grégoire montre une grande
répugnance à accueillir les légendes populaires (_eine grosse Scheu
Sagen aufzunehmen_) Gregor von Tours, 1re édit., p. 337 et 338.
Accentuant et développant ce point de vue, Giesebrecht écrit ces
paroles remarquables: «Und nicht allein hier bemerken wir dass
derselbe (Gregor von Tours) mit der sagenhaften Tradition der
Franken bekannt war. Aber nicht destoweniger ist deutlich erkennbar,
wie prüfend und zweifelnd er sich jener Volksüberlieferung gegenüber
verhaelt, was um so bemerkenswerther erscheint, als er sonst in der
Erzaehlung ihm naeher liegender Ereignisse gerade eine strengere
Kritik vielfach vermissen laesst. Man müsste die Natur der Sage
wenig kennen, wenn man annehmen wollte, dass die dürftigen Umrisse
derselben, wie sie sich bei Gregor finden, das Ursprüngliche seien,
was dann eine spaetere Zeit mannigfach ausgeschmückt habe. Vielmehr
sind wir berechtigt, Gregor als den Umbilder des sagenhaften Stoffes
anzusehen, der das phantastische auf das Maass des Alltaeglichen und
glaublichen zurückführte, und wo ihm dies nicht gelingen wollte,
lieber Stillschweigen beobachtete, als der Welt mittheilte wofür ihm
selbst der Glauben fehlte.» (Giesebrecht, _Zehn Bücher fraenkischer
Geschichte von Gregor von Tours_, 2e édition, II, p. 265, dans
Geschichtschreiber der deutchen Vorzeit.)
Enfin, écoutons encore Gloel: «Viele Sagen, die er (Gregor von
Tours) vorfand, benutzte er gar nicht, weil sie ihm zu
unwahrscheinlich vorkamen, oder er verkürzte sie, indem er das, was
dem menschlichen Verstande als allzu anstoessig erscheint,
weglaesst.» (Dans Forschungen zur deutsche Gesch. t. IV, p. 198.)
Je partage entièrement l’avis des maîtres dont je viens d’invoquer
le témoignage, et je crois en avoir mis la vérité dans une éclatante
lumière au cours des recherches qui font l’objet de ce livre. Je
rappellerai simplement ici les réticences de notre auteur sur la
filiation de Mérovée, sur les stratagèmes employés par Wiomad vis à
vis d’Aegidius, sur les principales circonstances des fiançailles et
du mariage de Clovis, sur les aventures de Chararic, sur la cause de
la mort d’Hermanfried, etc. Partout, dans ces récits, on voit
affleurer la légende; nulle part, il ne lui est donné de s’épanouir
comme dans Frédégaire ou dans le Liber Historiae. C’est qu’elle
est soumise chez Grégoire au contrôle sévère d’un esprit habitué aux
lettres classiques, et plein de défiance pour la tradition barbare.
Ses successeurs n’ont plus vis à vis des légendes populaires la pointe de défiance qui se trahit parfois chez lui. Plongés dans le milieu le plus barbare, ils en participent intellectuellement et le reconnaissent eux-mêmes. Leur crédulité est extrême, et, sauf les cas très rares où leurs scrupules religieux de chrétiens leur interdisent de rapporter les énormités de la tradition païenne, ils croient tout ce qu’on leur raconte, ils le racontent à leur tour sans jamais rien contrôler. De pareilles dispositions seraient donc infiniment propices à l’épopée, si malheureusement ces auteurs n’étaient pour ainsi dire réduits aux seuls documents écrits, et si leur paresse d’esprit ne les avait empêchés de s’aviser d’une source aussi étrangère à leurs livres. Les rares légendes de Frédégaire sont plutôt des variantes de celles de Grégoire de Tours que des compléments de son répertoire. Et pour le Liber Historiae, il ne possède en propre que trois récits qui paraissent empruntés à la poésie populaire, la légende de Frédégonde, celle de Brunehaut, et celle de la guerre de Clotaire II en Saxe. Pourquoi celles-ci? Apparemment parce qu’elles étaient conçues en langue romane, tandis que les autres, dans leur idiome germanique, lui étaient restés complètement inconnues. Voilà cependant les seuls intermédiaires par lesquels les débris de l’ancienne poésie nationale des Francs soient venus jusqu’à nous. Ne nous étonnons donc pas de connaître si peu de chose de l’épopée franque, mais félicitons-nous plutôt de ce que, malgré tant de causes qui ont agi pour en effacer totalement le souvenir, il en soit resté assez de traces pour nous permettre d’établir la vérité scientifique à laquelle est consacré ce livre.
Une autre fatalité a pesé sur l’épopée mérovingienne proprement dite, et a empêché qu’il en fût tenu compte, jusqu’ici, dans l’histoire du développement épique du peuple franc. Je veux parler des transformations organiques de ce genre de poésie pendant les premiers siècles du moyen âge. Celles-ci ont été déterminées elles-mêmes par les modifications profondes que la société franque a subies au cours de cette même époque. Du VIe au VIIIe siècle, le progrès social a été immense, et il s’est produit dans toutes les sphères, même dans celle de l’imagination. L’idéal poétique s’est épuré, le point de vue s’est élargi, le goût littéraire s’est porté sur des objets d’un ordre plus relevé. La naïve immoralité des héros de la chanson primitive a heurté plus d’une fois les consciences devenues chrétiennes; tels exploits, fort admirés des Francs païens, n’ont plus inspiré que répugnance ou mépris aux générations nouvelles. On se détourna donc d’un Childéric adultère, d’un Clovis sanguinaire et perfide, d’une Clotilde atrocement vindicative, et les chants qui les célébraient cessèrent bientôt de retentir. En petit, il semble être arrivé, vers l’époque de la Renaissance carolingienne, un phénomène semblable à celui dont la Renaissance du XVIe siècle nous a donné le spectacle: les héros en qui s’incarnait l’idéal démodé des ancêtres barbares ne trouvèrent plus d’admirateurs, et on leur en substitua d’autres qui répondaient mieux à l’esprit nouveau.
Ces changements du goût public étaient profonds. Ajoutez-y ceux que le cours naturel de l’histoire amène dans les souvenirs des peuples. Ici intervient le phénomène que j’ai signalé à plusieurs reprises sous le nom de transfert épique. Il consiste en ce que les données une fois en possession de charmer la multitude ne disparaissent plus du répertoire de ses poètes, qui se bornent à en changer le personnel au fur et à mesure que les événements font apparaître sur la scène des hommes nouveaux. Les noms de ceux-ci, mieux connus, rafraîchissaient la popularité des vieux chants, et on pouvait d’autant plus facilement les substituer aux héros d’autrefois, que tous les personnages héroïques étaient conçus d’après le même type et avaient dans l’imagination populaire la même physionomie, la même histoire. C’est ainsi que Clovis fit place un jour, dans les récits poétiques du peuple franc, à Dagobert I, lui-même remplacé plus tard par Charles Martel, qui, à son tour, confondit sa personnalité poétique avec celle de son glorieux petit-fils. Seulement, arrivée à celui-ci, l’épopée s’est arrêtée, éblouie par le rayonnement prodigieux d’une physionomie plus auguste et plus majestueuse que toutes les précédentes, et l’impression qu’elle en a reçue a été tellement profonde, qu’elle n’a plus jamais pu s’en déprendre. Devenu le centre d’un cycle, Charlemagne vit converger vers lui l’intérêt épique universel. Non seulement on lui attribua tous les exploits et toutes les aventures de ses prédécesseurs, mais on fit remonter jusqu’à lui ceux de ses successeurs, par une espèce de transfert épique à rebours. En lui donc se concentre l’épopée de son peuple, et toute la somme de puissance épique qui réside dans le génie français vient resplendir dans les traits glorieux de l’_empereor à la barbe florie_.
Je dis français et non plus franc. En effet, c’est le peuple français qui a créé la geste de Charlemagne et tout le cycle carolingien. Les Francs restés purement germaniques, les Francs Ripuaires si l’on veut, n’ont pas eu de part dans ce travail créateur. Ils avaient depuis longtemps leurs héros austrasiens; ils avaient leur Dietrich historique, ils avaient leur Sigfried légendaire, et ils leur gardèrent une fidélité exclusive. Dans les centres qui étaient comme les foyers de la poésie nationale, à Xanten et à Tolbiac, c’étaient ces héros-là qui absorbaient tout l’intérêt. L’épopée carolingienne n’y est arrivée que plus tard, et du dehors. Et cette épopée, je le répète, est essentiellement française. Elle est née sur le sol de la Neustrie et sur les lèvres de ses populations gallo-romaines. Comment? C’est là certainement une des questions les plus intéressantes que puisse se poser l’histoire. Il s’agit de savoir sous l’action de quels agents le génie national de la Gaule neustrienne, étranger à la poésie épique, a senti soudain pousser les ailes de son imagination, et s’est enrichi de la précieuse faculté qui a créé les chefs-d’œuvre de l’épopée moderne. Tel est le problème dont nous essayons de trouver la solution.
Certes, nul ne soutiendra que le chant épique soit un produit spontané de l’esprit neustrien, une plante indigène du sol de la Gaule. Ce pays avait vécu cinq siècles sous le régime romain, et l’atmosphère surchauffée d’une culture excessive y avait été peu favorable aux progrès de la poésie populaire. La prépondérance des classes lettrées, qui étaient sceptiques et railleuses, le mépris de l’aristocratie pour les choses du peuple, des Gallo-Romains pour le génie barbare, c’en était plus qu’il ne fallait pour rendre impossible toute diffusion de la vie épique dans la Gaule du Ve siècle. Les vrais poètes de l’époque ne s’appelaient plus même Claudien. Ils avaient nom Ausone et Sidoine Apollinaire, et le dernier de leurs héritiers, c’est Fortunat: tous gens dont l’idéal poétique se trouve du côté du passé, dans les lettres classiques d’autrefois. Mais Fortunat, comme son ami Grégoire, représente la dernière génération qui ait connu l’éducation classique, et qui ait appris à penser dans les livres: celles qui grandissent restent à l’abri de toute influence lettrée. Elles ne savent plus même ce que c’est que la littérature, et elles ne connaissent d’autre poésie que celle qui est l’expression naïve et spontanée de leurs sentiments. Or, elles vont se trouver seules désormais à traduire l’idée nationale. Leurs chansons populaires, leurs récits poétiques vingt fois embellis et remaniés par les divers narrateurs, seront la seule histoire de la nation, de même que leur idiome vulgaire, qui s’écarte si fort du latin grammatical, sera la seule langue nationale. Les lettrés eux-mêmes se verront obligés de parler cette langue rustique s’ils veulent être compris de la foule[700]: preuve que c’est pour longtemps le public illettré qui imposera et fera prévaloir sa manière à lui de concevoir et de traduire le beau.