Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 3 sur 28

Pages du PDF

Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 419

[35] Paris 1872 (8e fascicule de la _Bibliothèque de l’École des

Hautes Études_, p. 89-100).

 

[36] Histoire critique des rois Childéric et Clovis. Paris 1879.

Mais déjà ce livre était en retard sur les progrès réalisés par la critique dans l’étude des origines de l’épopée: il avait de plus, ainsi que je l’ai montré, le défaut d’être purement négatif, et de ne pas entraîner la conviction du lecteur. J’étais au début de mes études historiques, lorsque je le lus pour la première fois, et il me souvient de l’avoir déposé avec une impression d’incrédulité dont mon ignorance n’était pas la seule cause. Aussi ne creusa-t-il pas un sillon plus profond en France qu’en Allemagne. Des deux côtés du Rhin, on continua de répéter comme des faits historiques les légendes qui remplissent les premières pages de nos chroniqueurs, et dont tout élève d’université ayant suivi un bon cours d’histoire littéraire eût pu démontrer l’inanité. Et, chose remarquable, ce ne sont pas les premiers venus qui se signalent par cette obstination dans l’erreur, ce sont les princes de la critique allemande et française. Je crois, en effet, que nul ne protestera contre ce qualificatif appliqué à Léopold von Ranke et à Fustel de Coulanges. Eh bien, le premier de ces deux savants écrit en 1883 une dissertation spéciale dans laquelle, se plaçant au niveau critique d’Henri Martin, il accepte en bloc toutes les données légendaires de Grégoire de Tours, de Frédégaire et de l’auteur du Liber Historiae[37], se bornant à marquer en termes explicites sa préférence pour les deux derniers, dont les récits ont à ses yeux le mérite d’être moins entachés de cléricalisme et plus conformes à la source. Cette œuvre d’un génie vieilli, que j’ai réfutée ailleurs[38], n’attestait pas seulement un étonnant oubli des règles élémentaires de la critique, mais aussi le désir d’enlever à l’histoire de la fondation du royaume Franc la couleur trop religieuse qu’il avait pour l’historien protestant[39]. Quant à M. Fustel de Coulanges, fidèle à sa règle du dédain transcendant vis à vis de toutes les découvertes qu’il n’avait pas faites, il ne prend pas même la peine de discuter, mais il daigne nous apprendre que l’opinion qu’il ne connaît que par la traduction française de Junghans est une pure hypothèse sans aucun fondement[40]. Un pareil jugement prouve que M. Fustel de Coulanges n’avait pas cru devoir se déranger pour s’enquérir par lui-même du véritable état d’une question placée en dehors de son champ d’observation ordinaire; il montre aussi que les résultats de la philologie continuaient de rester ignorés du monde des historiens.

 

[37] Ranke, Weltgeschichte, t. IV. Appendice.

 

[38] G. Kurth, L’histoire de Clovis d’après Frédégaire (_Rev. des

Quest. Hist._, janvier 1890). Le point de vue de Ranke est reproduit

par Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, Leipzig 1887, t. I, p.