Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 53
[431] V. sur cet usage Ducange, _Dissertations sur l’hist. de saint
Louis_ XXII (dans son Glossaire éd. Didot, t, VII, p. 87), et J.
Grimm, Deutsche Rechtsalterthümer, p. 147.
Tel est le type idéal de la composition. A-t-elle été payée sous cette forme dans les temps préhistoriques, et les formules où elle est rappelée sont-elles le dernier souvenir qu’en a conservé le langage? Ou bien ne faut-il pas voir ici qu’une simple fiction juridique destinée à exprimer, sous une figure saisissante, le but et la nature de la composition? Je ne sais, bien que je sois assez tenté de m’en tenir à la première hypothèse[432]. J. Grimm, dont je partage ici l’avis, n’a pu trouver l’usage que dans un texte mythologique de l’Edda, et dans quelques records germaniques, mais il ne s’agit là que d’animaux tués, et le texte de Frédégaire est relatif à la composition humaine. Par contre, un passage du poème de Waltharius me fournit une allusion manifeste à l’usage attesté par Frédégaire.
[432] J. Grimm, Deutsche Rechtsalterthümer 2e édit. Goettingue 1854,
p. 680-674. Aux exemples cités par Grimm, on peut ajouter celui que
cite Lünig dans son édition de l’Edda, Zurich 1859, p. 359, note,
d’après Mone, Anzeiger 1836, p. 42: il s’agit là du droit appelé
Katzenrecht, et pratiqué à Erlebach sur le lac de Zurich: «Quand
quelqu’un avait tué le chat de l’autre, on écorchait l’animal, on
étendait sa peau à terre au moyen de quatre pieux, et le meurtrier
devait jeter du grain dessus jusqu’à ce que la peau fût entièrement
cachée; le grain restait au propriétaire de l’animal.»
Attila, furieux de la fuite de Walther et de Hildegonde, fait les plus superbes promesses à qui lui ramènera les deux jeunes gens:
Hunc ego mox auro vestirem saepe recocto
Et tellure quidem stantem hinc inde onerarem
Atque viam penitus clausissem vivo talentis.
Le vivo, qui ne le voit? est ici la preuve que l’usage visé n’était pratiqué d’ordinaire que sur les morts, et en guise de composition, tandis que la générosité d’Attila devait consister à donner la même énorme somme à un vivant, et à titre de récompense. Nul ne doutera toutefois que l’idée primitive qui se traduit par ce mode de paiement ait été celle du wergeld. Ce dont il s’agit, c’est de donner à l’homme sa propre valeur en or. Sous ce rapport, la forme la plus pure et la plus ancienne de cette pratique nous est révélée dans le trait suivant: Au XIIIe siècle, Otton IV de Brandebourg, fait prisonnier par l’évêque de Magdebourg, est relâché moyennant une rançon de 4,000 marcs. A peine mis en liberté, il s’écrie: «Ce n’est pas là la rançon d’un margrave. Sachez que j’aurais dû monter à cheval, tenant ma lance dressée dans ma main, et qu’on aurait dû me couvrir d’or et d’argent jusqu’à la pointe de la lance: c’est là le taux de la rançon d’un Margrave. Mais vous ne le saviez pas[433]».
[433] Geyder dans Haupt, Zeitschr. für deutsches Alterthum IX
(1853), p. 157.
Enfin, nous trouvons dans la Hervararsaga un exemple qui se rapproche singulièrement de celui de Frédégaire. Lorsque Hlaudr vient réclamer la moitié de la succession de son père, Angantyr, le frère aîné, refuse, mais lui fait des offres: «Assieds-toi sur ton siège élevé, et je te couvrirai complètement d’argent et d’or, et de tous côtés autour de toi rouleront les anneaux rouges[434]».
[434]
Doch dich auf deinem Hochsitz mit Silber umhaüf ich;
Gehst du hinein umschütt ich dich so mit Schaetzen Goldes
Dass um dich rothe Ringe von allen Seiten rollen.
(Trad. Freitag dans Herrig, _Archiv. f. das Studium der neueren
Sprachen_, t. LXIX, p. 151.)
On voit par là le caractère incontestablement germanique de la légende racontée par Frédégaire: c’est tout ce qu’il s’agissait de prouver ici[435]. C’est donc bien chez les Francs qu’est née la tradition qu’il raconte, c’est de chez eux qu’elle est arrivée à cet écrivain, romain de nationalité. Je ne fais d’ailleurs aucun état de la présence de Paternus dans l’épisode: il ne prouve nullement, comme le croit M. Rajna, que le récit ait passé par des bouches romaines, non plus que les histoires où figurent les noms d’Aurélien et d’Aridius. Il est facile de comprendre qu’à partir du jour où ils ont été en contact avec des Romains, et où ceux-ci ont été employés d’une manière toute spéciale par les souverains en qualité de ministres et d’ambassadeurs, la chanson épique, qui en définitive part toujours de la réalité historique, a dû garder trace de cette situation. On peut donc fort bien admettre qu’il y a eu un personnage nommé Paternus, qui a servi d’ambassadeur à Clovis auprès des Visigoths, et autour duquel s’est formée la légende que nous venons d’étudier.
[435] Remarquez que ces compositions légendaires étaient impossibles à
payer en or, et que nos sources le disent elles-mêmes, mais cela
n’empêche pas qu’elles aient pu être exigées et même acquittées,
dans le temps où le métal n’avait pas encore pris, comme par la
suite, la place du blé, qui, plus anciennement, servait à couvrir le
corps du délit, et qui reparaît en effet dans les records de droit
rural cités plus haut.
D’ailleurs, sans compter ce personnage, le récit de Frédégaire contient plus d’un élément historique. On a révoqué en doute les nombreux combats entre Francs et Visigoths qui auraient précédé la bataille décisive de Vouillé: je ne vois rien de plus vraisemblable. Tout mettait les deux nations aux prises: non seulement leur opposition confessionnelle, qui était fort vive, mais aussi leur ambition respective. Les Francs rêvaient de s’étendre au sud de la Loire, où ils avaient un parti, où plus d’un les attendait, où l’on opprimait les catholiques, où se réfugiaient leurs ennemis. Alaric, il est vrai, avait livré à Clovis victorieux le vaincu Syagrius; mais ce trait de lâcheté n’avait pas suffi pour faire de lui l’ami des Francs, et lui-même, devenu le gendre du puissant Théodoric, il avait vu sa situation s’améliorer assez pour lui permettre de prendre vis à vis des Francs une attitude plus fière. Aussi voyons-nous, par un continuateur de Prosper d’Aquitaine, qu’en 496 Alaric s’emparait de Saintes, et qu’en 498 Clovis prenait Bordeaux en plein pays visigoth[436]. Si l’on réfléchit que Saintes faisait partie de cette Aquitaine seconde qui était le noyau des possessions visigothiques en Gaule, et que, pour qu’Alaric doive la reconquérir en 496, il faut qu’elle lui ait été enlevée précédemment, ne sera-t-on pas autorisé à conclure que les multa prilia dont parle Frédégaire ne sont pas chose si invraisemblable?
[436] (496) Alaricus ann. XII regni sui Santones obtinuit. _Auct.
Havn._ dans Pertz Auctores Antiquissimi, t. IX, p. 331 (édit.
Mommsen).
(498) Paulino v. c. consule. Ann. XIV Alarici Franci Burdigalam
obtinuerunt et a potestate Gothorum in possessionem sui redegerunt
capto Suatrio Gothorum duce. Ibid. Selon Mommsen, le continuateur
connu sous le nom de Auctor Havniensis a écrit en Italie pendant le
règne de l’empereur Heraclius (l. l. p. 267). Le témoignage de cet
auteur vient à point pour rendre compte d’une addition faite par le
Liber Historiae au récit de la guerre des Visigoths d’après
Grégoire; il y est dit de Clovis, après la victoire de Vouillé: In
Sanctonico vel Burdigalense Francos precepit manere ad Gothorum
gentem delendam (c. 17). L’auteur du Liber Historiae a connu les
luttes livrées spécialement pour la possession de Saintes et de
Bordeaux, et il conjecture que Clovis a dû prendre un soin
particulier de deux villes si disputées.
L’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths, est également confirmée par le témoignage de l’histoire. Il nous reste en effet quatre lettres de ce prince, l’une adressée à Alaric pour lui conseiller de négocier, deux autres à Gondebaud et au roi des Hérules pour les exhorter à faire avec les autres rois une ligue pour la paix, une enfin à Clovis pour lui déclarer que celui qui ouvrira les hostilités le trouvera sur son chemin. Théodoric va plus loin: il conseille aux deux rivaux d’éteindre leur débat au moyen d’arbitres qu’ils choisiraient entre leurs parents: c’était se désigner assez clairement lui-même. Sa proposition fut-elle agréée, et devint-il réellement, comme le fait entendre le récit de Frédégaire, l’arbitre des deux nations? Je ne sais, mais, dans ce cas, il est peu probable qu’il ait été exempt d’une certaine partialité pour un peuple arien comme lui-même, et dont le roi était son gendre. Tout au moins on comprend que les Francs aient conçu de la défiance vis-à-vis d’un tel arbitre, et que leur légende épique s’en soit ressentie. Quant à l’entrevue de Clovis avec Alaric, on sait qu’elle eut lieu en effet dans une île de la Loire, et que les rois se quittèrent en excellents termes: la légende s’est donc bornée, encore une fois, à amplifier sur une réalité historique. Et l’on peut dire que le récit de Frédégaire, si bizarre et dans une certaine mesure si invraisemblable, a pourtant serré l’histoire de fort près, a respecté la succession des faits, et n’a jeté des fleurs que dans leurs interstices.
CHAPITRE V
Les meurtres de Clovis.
Nous voici sur un terrain épique par excellence, et, chose remarquable, c’est celui qui a été reconnu le dernier. Alors que depuis longtemps le caractère fabuleux de l’histoire de Childéric ou du mariage de Clovis avait frappé les critiques, on continuait à regarder l’histoire des meurtres de Clovis comme une des plus solidement établies[437]. Et pourtant il n’y en a pas où le travail de l’imagination épique se laisse mieux toucher du doigt pour ainsi dire. Mais d’abord voici le récit de Grégoire, divisé en trois épisodes d’étendue inégale que nous examinerons successivement.
[437] C’est ainsi que Pétigny II, p. 546, croit pouvoir édifier toute
une combinaison historique sur l’épisode du meurtre des rois
ripuaires, qui aurait été suivi d’une révolte générale du pays
contre Clovis. Cf. ci-dessus p. 15 les déclarations de Loebell. M.
Gaston Paris lui-même écrivait en 1884, à l’occasion du livre de M.
Rajna, que l’origine épique de ces récits lui paraissait «fort
improbable», et que, dans la forme, on n’y trouve «rien d’épique»
(Romania, t. XIII, p. 605). Et il ajoutait: «On peut, sans
hésiter, faire remonter ces récits aux souvenirs de quelques
compagnons de Clovis, transmis plus ou moins directement à l’évêque
de Tours, familier de la cour mérovingienne.»
Dans le premier, nous voyons comment Clovis devint le roi des Ripuaires. Clovis, étant à Paris, fait dire en secret au fils du roi Sigebert: Voilà que ton père est vieux et boiteux; s’il venait à mourir, tu serais son héritier, grâce à l’appui de notre amitié. Là-dessus, le jeune prince médite de tuer son père. Un jour que celui-ci, sorti de Cologne et passant par la forêt de Buchonia, dormait en plein midi sous sa tente, il le fait assassiner, puis il mande à Clovis de lui envoyer des ambassadeurs auxquels il remettra sa part des trésors du défunt. Clovis envoie, en effet, des émissaires qui, pendant que Chlodéric se baisse sur un coffre pour y chercher de l’argent, lui fendent la tête d’un coup de hache. Apprenant la mort du père et du fils, Clovis vient à Cologne, convoque le peuple entier et lui dit: «Écoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l’Escaut, Chlodéric, fils de mon parent[438], poursuivait son père, et faisait courir le bruit que je voulais le tuer. Et comme le vieillard se sauvait par la forêt de Buchonia, il a lâché sur lui des assassins qui l’ont mis à mort. Lui-même, pendant qu’il ouvrait les trésors de son père, a été tué, je ne sais par qui. Je suis innocent de ces malheurs, car je sais que je n’ai pas le droit de verser le sang de mes proches; ce serait un crime[439]. Mais puisque tout cela est arrivé, voici mon conseil; j’espère que vous l’écouterez. Prenez-moi pour votre chef, et vous serez sous ma protection.» Les Francs acclament bruyamment cette proposition: ils mettent Clovis sur un pavois et en font leur monarque. C’est ainsi qu’il devient maître du royaume de Sigebert et de ses richesses[440].
[438] Chlodericus, filius parentis mei. Greg. Tur. II, 40. Et un peu
plus bas: Non enim possum sanguinem parentum meorum effundere, quod
fleri nefas est. Fustel de Coulanges se trompe donc lorsqu’il écrit
(_L’Invasion germanique et la fin de l’Empire_), p. 479, n. 3:
«Plusieurs de ces rois (non pas Sigebert) étaient parents de
Clovis.»
[439] Greg. Tur. I. 1. Fredeg. III, 25. Il est à remarquer que
l’épisode fait défaut dans le Liber Historiae, et, par suite,
également dans ses tenants Roricon et Aimoin. Sur la bévue commise
par Frédégaire dans son résumé du passage de Grégoire, v. G. Kurth,
L’histoire de Clovis d’après Frédégaire, p. 98.
[440] Greg. Tur. l. l.
Tel est le premier épisode. Il nous a conservé tout ce que nous savons du royaume des Ripuaires. Établis à Cologne, ils ont un roi nommé Sigebert, dont le fils s’appelle Chlodéric. Grégoire nous a appris ailleurs que Sigebert, en combattant à Tolbiac contre les Allamans, avait été blessé au genou, et qu’il avait gardé le surnom de Boiteux[441]. Il sait aussi que Chlodéric, son fils, avait accompagné Clovis à la bataille de Vouillé. Ces deux notices, comme je l’ai montré plus haut[442], proviennent sans doute de la même source populaire qui nous a conservé l’histoire de la mort des deux princes de Cologne. Ils nous attestent l’existence d’une espèce de cycle ripuaire, dans lequel, selon toute apparence, figurait aussi un chant qui racontait les exploits de Sigebert contre les Allamans, et qui expliquait sa glorieuse blessure.
[441] Id. II, 37.
[442] V. ci-dessus p. 282.
Tout a bien, dans la page de Grégoire qui vient d’être analysée, la saveur de la poésie populaire. Nous y trouvons une quantité de traits de couleur locale d’autant plus remarquables que Grégoire n’a jamais été à Cologne, et qu’il avait, personnellement, peu de relations avec la Germanie seconde. Nous voyons que Sigebert, au sortir de Cologne, doit passer le Rhin pour gagner la forêt de Buchonia[443]: cela est irréprochable au point de vue topographique. A la mort du monarque, on se partage son trésor; il est contenu dans un coffre, et c’est le nouveau roi lui-même qui se baisse et y plonge la main pour en retirer les objets précieux[444]. Clovis convoque le peuple pour se faire reconnaître roi des Ripuaires; il est élevé sur le pavois et acclamé[445]. Enfin, je dois encore noter un trait, le plus barbare et le moins inventé de tous: la claudication de Sigebert considérée comme un obstacle à ce qu’il puisse encore régner désormais. Rien n’est plus conforme au point de vue des Germains, d’après lequel une difformité physique était incompatible avec le prestige de la personne royale. Le roi qui avait perdu un œil était disqualifié[446] chez les Francs, il suffisait même qu’on lui eût coupé sa longue chevelure pour qu’il devînt incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé[447]. Tous ces traits, incontestablement, attestent la provenance populaire de l’histoire qui les contient. Ce qui ne l’atteste pas moins, c’est le cachet d’invraisemblance dont elle est marquée d’un bout à l’autre. Rien d’enfantin comme les moyens auxquels Clovis recourt pour faire assassiner le père, puis pour se débarrasser du fils. En outre, les deux parties du récit se contredisent positivement. L’une nous offre le noyau presque intact de l’épisode, et semble nous en garder la forme la plus originale: c’est le discours mis dans la bouche de Clovis et résumant toute l’histoire. L’autre, c’est le récit des événements fait par Grégoire lui-même, analysant le tout et essayant de le présenter sous une forme acceptable. L’une a été recueillie et reproduite par Grégoire sous sa forme la plus pure; l’autre a subi l’action de son esprit critique. De là, sans doute, les contradictions que nous remarquons entre elles, et dont probablement Grégoire ne s’apercevait pas lui-même.
[443] Buchonia, la forêt des hêtres, occupait sur la rive droite du
Rhin une vaste région correspondant à peu près à la Hesse actuelle.
[444] Cf. dans Greg. Tur. IX, 34, une situation analogue. «Frédégonde
et sa fille Rigonthe se partagent le trésor de Chilpéric. Celle-ci
se baisse sur le coffre qui contient le trésor, et pendant qu’elle
en retire les objets précieux, sa mère fait retomber le couvercle et
le presse du genou pour étrangler sa fille.»
[445] On voit particulièrement élever sur le pavois les souverains
dont le pouvoir ne résulte pas immédiatement de l’hérédité, c’est le
cas ici pour Clovis, comme aussi pour Sigebert choisi à la place de
son frère Chilpéric (Greg. Tur., IV, 51) et pour le prétendant
Gundovald (Id., VII, 10); mais on ne voit pas que les fils de roi
succédant à leur père soient jamais élevés sur le pavois. Cf.
Loebell, 1e édition, p. 224.
[446] Accidit itaque ut supradicti regis, cujus filiam suscitaverat,
oculus vi nimii doloris ac cruciatu immenso in tantum corriperetur,
ut nulla medicorum arte ad modicum sopiretur. Erat enim angustia
intolerabilis et spes medelae penitus recuperandi sublata a medicis,
uniusque oculi lacrymabilis aegritudo oculorum multorum lacrymas
excitaverat in populo. Conturbabant animam regis incerti exitus, et
Francorum ne turpatio ei proveniret metuebat exercitus. Hinc
tangebat formido mortis, illinc magnitudo doloris; hinc metus
amittendi luminis, illinc admittendae timor deformitatis. _Nam si
rex aequale lumen oculorum non haberet maximum dedecus populis
exhiberet. Aut enim turpiter regnando deformitatis portaret
opprobrium aut cum perditione oculi forte perdidisset et regnum._
(_Vita Theoderici abb. Rem._ dans Mab., I. p. 619.) Toute la partie
de ce passage qui est soulignée manque dans l’extrait de Bouquet,
III, 405: cela prouve qu’il est toujours utile de recourir à des
textes complets, plutôt qu’aux extraits, si bien faits qu’ils
soient.
[447] C’est ce qui explique l’interjection du fils de Chararic: In
viridi lignum hae frondis succisae sunt, nec omnino ariscunt, sed
velociter emergent ut crescere queant, et le reste (Greg. Tur. II,
41). V. aussi le mot de Clotilde au sujet des enfants de Clodomir:
Satius mihi enim est, si ad regnum non ereguntur, mortuos eos videre
quam tonsus (Id. III, 18). Aussi voyons-nous dans toute l’histoire
mérovingienne que déposer un roi et le tondre sont deux termes
synonymes.
La première de ces contradictions porte sur la manière dont périt Sigebert. D’après le récit de Grégoire, ce fut pendant une partie de chasse dans la Buchonia, alors qu’il dormait sous sa tente en plein midi. D’après le discours de Clovis, au contraire, il fut tué pendant qu’il fuyait à travers la forêt, poursuivi par les émissaires de son fils qui prétendait agir au nom du roi des Saliens. L’autre contradiction est plus frappante encore. D’après le récit, Clovis complota le meurtre de Sigebert pendant qu’il était à Paris; d’après le discours, c’est pendant qu’il naviguait sur les flots de l’Escaut que Chlodéric, à son insu, commit le parricide.
Il n’y a pas à hésiter entre le récit et le discours: c’est ce dernier, incontestablement, qui reproduit la version la plus originale. Dans des récits de ce genre, nous l’avons déjà vu[448], c’est généralement le discours qui est le plus respecté, le moins altéré; dans l’espèce, c’est là que se trouvent concentrés les traits de couleur locale. Un indice particulièrement précieux, c’est cette parole jetée comme négligemment: Pendant que je naviguais sur l’Escaut. L’Escaut est le vrai fleuve des Francs Saliens. Naviguer sur l’Escaut, c’est une expression qui, pour un souverain de ce peuple, signifie autant que: se promener chez soi. Elle n’a pu être employée ici que par les Francs eux-mêmes, par ces Francs dont la Flandre était réellement la patrie, et qui y avaient vécu à côté de leur monarque du temps que celui-ci n’était encore que le roi de Tournai. C’est aussi le discours seulement qui nous apprend le lien de parenté entre Clovis et Sigebert. On ne s’avisera pas, je pense, de soutenir que c’est par scrupule d’écrivain, et pour ne pas mentionner deux fois le même fait, que Grégoire en a omis la mention dans le récit et l’a refoulée ici.
[448] Voir ci-dessus, p. 199.
La dualité de ton qui se remarque dans l’exposé de Grégoire confirme ce qui vient d’être dit de la dualité du récit. Il règne, dans la plus grande partie de l’épisode, je ne sais quelle causticité barbare qui se fait jour dans des accents pleins d’une mordante ironie. Cet air innocent avec lequel Clovis suggère le parricide, ce ton patelin sur lequel il le raconte à sa manière, cette audacieuse tartuferie du trait final, tout cela est bien populaire, et c’est bien ainsi que le peuple doit se figurer le héros chez qui il veut rencontrer autant d’esprit que de courage. Oui, ce Clovis est bien le héros national d’un peuple barbare, et ce qui nous révolte le plus dans cette conception poétique d’une immoralité si crue, c’est précisément ce qui lui donne son cachet d’origine. L’âme barbare tout entière est là, dans la complaisance presque cynique avec laquelle on étale les exploits les plus atroces du héros, dans cette grossière admiration pour la force quel que soit son usage, pour le succès quelle que soit son origine, dans cette indulgence sans nom pour les crimes les plus odieux et les trahisons les plus infâmes, du moment qu’il en résulte quelque profit pour la nation ou quelque dommage pour l’ennemi! C’est avec les mêmes yeux que les lecteurs d’Homère ont regardé leur Ulysse, qu’ils admiraient si fort et qui nous répugne tant; c’est avec la même inconscience qu’au moyen âge plus d’un s’est pâmé d’admiration pour l’immortel Renard, ce type de la fourberie heureuse, ou pour le féroce Hagen, ce champion aussi courageux que perfide qui représente comme l’atavisme de la barbarie dans la chevaleresque épopée des Nibelungen. Car la barbarie est de tous les temps, et vous la retrouverez même chez les civilisés, en cherchant un peu, dans certaines classes et dans certains milieux[449].
[449] Je ne crois pas avoir besoin de réfuter autrement l’opinion de
M. G. Paris (_quandoque bonus dormitat Homerus_). «Si les Francs,
dit-il, avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert,
Chararic et Ragnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme
dues à la ruse et à la trahison… L’individu peut raconter comme de
beaux traits, dont on rit en en profitant, les perfidies qui ont
fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthousiaste;
l’épopée, quoi qu’on en dise, n’admet que dans des conditions
particulières, et avec bien des restrictions, cette glorification de
l’immoralité, dont les récits en question nous offriraient un
exemple unique.» (Romania, XIII, p. 605.) L’exemple est loin
d’être unique. Outre ceux que je mentionne dans le texte, je
rapporterai encore la complaisance patriotique de Widukind racontant
les crimes auxquels les Saxons doivent la possession de leur pays.
V. ci-dessus p. 47. Et si je ne craignais de paraître empiéter sur
un autre domaine, je rappellerais qu’une nation entière a pu de nos
jours, sous l’influence de la légende révolutionnaire, élever une
statue à Danton, le sinistre tueur qui en remontrerait bien à
Clovis.
Grégoire de Tours, lui, n’aurait pas inventé de pareils types, et n’était pas capable de les admirer. Chrétien, Romain, évêque, il vivait dans une autre atmosphère morale, il avait d’autres conceptions esthétiques. Le Clovis de la légende ne pouvait être à ses yeux qu’une espèce de monstre. Mais, plus la donnée qu’il avait sous la main répugnait à sa conscience, plus il éprouvait le besoin de la corriger, de l’humaniser en quelque sorte. Il est impossible qu’il n’ait pas été frappé, au moins dans une certaine mesure, de l’opposition qui régnait entre les deux parties de la légende. Celle-là montrait Clovis ourdissant le crime; celle-ci déclarait qu’il en était innocent. Il n’est pas étonnant que Grégoire penche, en somme, pour la version contenue dans le discours de Clovis. Ce n’est pas qu’il s’en explique formellement. Au contraire, pour qui n’est pas au courant de ses doutes en face des traditions populaires, son langage pourrait être interprété dans un sens opposé. A tort cependant. Son vrai point de vue est formulé dans les réflexions morales qu’il intercale dans le récit, et dont la gravité fait un effet si étrange à côté des sanglants sarcasmes de la gaieté franque. L’histoire du parricide de Chlodéric est comme encadrée entre ces deux sentences: «_Par le jugement de Dieu, il tomba dans la fosse qu’il avait creusée méchamment pour son père.—C’est ainsi qu’il fut victime lui-même du crime qu’il avait commis sur son père._»
Cette dualité de ton et de couleur doit être notée soigneusement. Une fois qu’on en a saisi l’origine, toutes les contradictions et toutes les singularités de l’épisode s’expliquent. Une histoire toute barbare ne passe pas par une bouche civilisée sans y être quelque peu altérée. De même que le gosier du Romain est incapable de former les sons gutturaux qui retentissent dans les rauques chansons des barbares, de même les lèvres de l’évêque sont incapables de redire dans toute leur crudité les histoires qu’il a entendu raconter aux Francs. Ce Clovis qui figure dans leurs chansons n’est pas, ne peut pas être le sien. Elles lui fournissent le type d’un Ulysse barbare pour qui tous les crimes sont justifiés par le succès; il a dans la mémoire le souvenir d’un nouveau Constantin, élève respectueux des évêques qui lui enseignent la morale chrétienne. Entre deux conceptions aussi opposées du même homme, le contraste est trop violent. Instinctivement, irrésistiblement, le Clovis civilisé qui est celui de l’évêque de Tours vient se substituer, sous la plume du narrateur, au Clodovech barbare qui est celui de la chanson franque. Dans la chanson, toute la tonalité du récit nous permet de le deviner, c’est Clovis qui a ourdi le meurtre de Sigebert et commandé celui de Chlodéric. Mais il semble que Grégoire de Tours ait décidé de prendre au sérieux les assurances hypocrites du meurtrier, et qu’il n’ait pas saisi lui-même l’ironie de son récit. Pour lui, Clovis n’est que l’exécuteur des vengeances divines qui ont permis le parricide; à deux reprises, il se croit obligé de nous le rappeler, et quand il a fini son récit, c’est encore la note du moraliste chrétien qu’il fait entendre. Si l’heureux Clovis devient le successeur du coupable Chlodéric, c’est parce que, lui, il n’a pas à se reprocher les crimes de ceux qu’il est appelé à punir. «_Dieu prosternait tous les jours devant lui ses ennemis, parce qu’il marchait le cœur droit devant lui, et qu’il faisait ce qui était agréable à ses yeux_[450].»
[450] C’est ce qu’avait déjà entrevu Gorini, Défense de l’Église,
etc., 3e édit., t. I, p. 421: «Entre les tragiques événements
racontés par l’évêque de Tours, _il en est un qu’il ne paraît pas
avoir regardé comme l’œuvre de Clovis_: c’est le meurtre de
Sigibert.» Et p. 426 il exprime de nouveau la même opinion, mais
sans s’aviser d’aller plus loin, et de mettre en doute l’historicité
des faits. Je n’ai pas besoin, après cela, de disculper le saint
évêque de Tours du reproche d’immoralité ou d’inconscience qui lui a
été si souvent et si injustement adressé par des historiens trop
pressés de trouver en défaut un évêque et un saint, et parmi
lesquels je regrette de rencontrer encore M. Rajna: «Uno degli
innumerevoli esempi in cui vediamo il criterio religioso pervertir
mostruosamente il criterio morale.» Combien plus juste et plus
vraiment critique est ici le point de vue d’un Loebell, _Gregor von
Tours_ p. 263, et d’un Richter, Annalen des Fraenkischen Reichs,
p. 44, n. 2, qui ne voient ici que l’emploi malencontreux d’une
expression biblique.
La date et la provenance du récit me semblent indiquées, aussi clairement que cela se peut, dans le dum navigarem per Scaldem. Cette expression, je l’ai déjà dit, est d’un peuple qui se figure l’Escaut comme le fleuve par excellence du pays franc. Elle est aussi d’un temps où Tournai, la ville de l’Escaut, était encore considérée comme le siège du royaume, tout au moins où l’on avait encore le souvenir de sa qualité antérieure. On ne se trompera donc pas beaucoup en concluant que le chant sur la conquête du royaume des Ripuaires remonte aux premières années du VIe siècle, et qu’il est né parmi les habitants de la plaine flamande. C’est parce qu’il garde le reflet de la barbarie morale de ce milieu qu’il a été peu compris de Grégoire; c’est aussi pour la même raison qu’il a trouvé si peu d’écho parmi les populations romaines, plus civilisées. Frédégaire et le Liber Historiae ne le connaissent que par Grégoire: il est probable qu’il avait cessé de retentir de leur temps.
L’histoire de Chararic et de son fils suit immédiatement, dans Grégoire de Tours, celle de Sigebert et de Chlodéric. Bien qu’elle soit beaucoup plus résumée, elle a cependant aussi un caractère vraiment épique et populaire. Chararic, appelé au secours par Clovis lors de la guerre contre Syagrius, s’était prudemment abstenu de prendre parti, attendant que la victoire se fût prononcée. Clovis, indigné, marcha contre lui, s’empara par ruse de sa personne et de celle de son fils, et leur fit couper les cheveux; puis il fit conférer la prêtrise à Chararic et le diaconat au jeune homme. Comme Chararic se lamentait de son malheur, son fils, dit-on, lui dit: On a coupé le feuillage d’un arbre vert, mais il repoussera, et alors malheur à qui l’a coupé! Le propos ayant été rapporté à Clovis, celui-ci s’alarma et fit trancher la tête au père et au fils, puis il s’empara de leur royaume et de leur trésor[451].
[451] Greg. Tur. II, 41. Fredeg. III, 26, résume toute l’histoire en
une ligne: Charirico rege parentem suum Chlodoveus interfecit et
regnum suum sibi subdedit. Le Liber Hist. la passe entièrement
sous silence, et de même fait Roricon. Aimoin, I, 23, la reproduit
d’après Grégoire. (Bouquet III, 43.)
Voilà bien, je pense, un récit de provenance orale; le fertur ne laisse cette fois aucun doute à ce sujet. Grégoire semble d’ailleurs avoir abrégé sa source, soit par impatience, et parce que la longueur de ces histoires étranges l’ennuyait, soit parce qu’il y trouvait des détails obscurs, ou choquants, ou invraisemblables. La partie centrale du récit a été évidemment broyée, car Grégoire savait sans doute quelles ruses Clovis mit en œuvre pour s’emparer de Chararic et de son fils. Il a supprimé l’indication des moyens employés, pour ne relater que les résultats, tout comme il a fait pour l’histoire des ruses de Wiomad[452]. Malgré cela, il est facile de constater que l’histoire de Chararic a dû former un ensemble bien arrondi et complet, qui s’ouvrait par la faute et qui se fermait par l’expiation. Il y a ici autre chose qu’une simple anecdote comme celles que nous avons rencontrées à l’occasion de la guerre d’Aquitaine: c’est un tout poétique, dont on peut encore deviner les proportions et l’intérêt, malgré la disparition du détail vivant.
[452] C’est aussi l’opinion de M. P. Rajna o. c. p. 89: «Richiamero
particularmente l’attenzione sul capitolo riguardante Cararico, dove
l’incomplutezza e la sproporzione raggiungono il colmo.»
Cette histoire de Chararic était, elle aussi, une histoire toute barbare, dont la provenance franque ne peut être révoquée en doute. Le mot du fils de Chararic est bien digne de la poésie des peuples germaniques, et il semble que dans le latin embrouillé de Grégoire on retrouve jusqu’à la gaucherie d’un traducteur embarrassé. «C’est sur un arbre vert, dit le jeune prince, que l’on a coupé ces feuilles, mais il n’est pas encore séché, et bientôt on les verra repousser: puisse périr avec la même rapidité celui qui a fait cela!» La comparaison est frappante de justesse pour tout Germain. En effet, comme on l’a vu plus haut, dépouillé de sa chevelure, qui était comme une couronne naturelle, un roi franc était incapable de régner, du moins aussi longtemps qu’elle n’avait pas repoussé. Il ne pouvait plus se montrer à la tête de son peuple, et l’on sait avec quel soin, pendant la période mérovingienne, ceux qui détrônaient des rois commençaient par les faire tondre. Nous avons ici le premier exemple de cet usage historique, mais il devait être depuis assez longtemps dans les mœurs pour qu’il fût connu de la poésie populaire. Il reposait lui-même sur ce principe barbare indiqué plus haut, qu’un roi qui avait perdu quelque chose de son extérieur n’avait plus le prestige qu’il faut à un souverain. Qui sait même si l’on ne considérait pas la force physique elle-même, du moins dans l’origine, comme attachée à la possession d’une longue chevelure? C’est du moins ce que semblent indiquer les paroles du prince captif, et aussi la crainte de Clovis, d’être tué par ses prisonniers le jour où leur chevelure aurait repoussé. Il n’y a d’ailleurs rien de plus conforme au point de vue des peuples primitifs qu’une conception de ce genre. Plus tard, sous l’influence de l’idée chrétienne, on abandonna cette manière de voir, mais le prestige de la longue chevelure royale ne disparut pas. N’étant plus un gage de force, elle restait au moins un signe de distinction, qui fut porté jusqu’à la fin par les derniers rejetons de la race mérovingienne[453].
[453] V. Eginhard Vita Karoli c. 1: Neque regi aliud relinquebatur
quam ut, regio tantum nomine contentus, crine profuso barbâ
summissâ solio resideret… Et le même auteur nous apprend ibid.
que le dernier roi mérovingien fut à la fois depositus ac detonsus
atque in monasterium trusus.
L’histoire de Chararic plonge, on le voit, dans un milieu bien archaïque et bien barbare, quant au fait principal que nous connaissons. Pour ce qui est de son cadre, elle a une remarquable analogie avec la légende de Mettius Fufetius, ce roi albain qui, sommé par Tullus Hostilius de lui porter secours dans sa lutte contre les Véiens et les Fidénates, attendit pour se décider en sa faveur que le sort lui eût donné la victoire. Ce perfide fut cruellement puni par le roi de Rome, comme Chararic et son fils le furent par le roi franc[454]. Quoi qu’il faille penser de ces ressemblances, il est intéressant de constater la parenté des deux vieilles légendes nationales.
[454] Tite Live, Histor. I, 27 et 28. C’est ici l’occasion de
rappeler que les anciens Romains avaient leurs chants épiques tout
comme les barbares. Atque utinam exstarent illa carmina quae multis
saeculis ante suam aetatem in epulis esse cantitata a singulis
convivis de clarorum virorum laudibus in Originibus scriptum
reliquit Cato! Cicer. Brutus XIX, 75. Gravissimus auctor in
Originibus dixit Cato morem apud majores hunc epulorum fuisse, ut
deinceps qui accubarent canerent ad tibiam clarorum virorum laudes
atque virtutes. Id. Tuscul. IV, 2. Cf. Val. Max. II, 1, 10.
Le dernier de nos trois épisodes de meurtre semble avoir moins souffert que le second dans la reproduction de Grégoire de Tours. A Cambrai, nous dit-il, il y avait un roi franc nommé Ragnacaire, si débauché qu’à peine il respectait sa propre famille. Il avait pour conseiller et pour ami un certain Farron, tout aussi adonné aux excès que lui-même. Tel était l’engouement du roi pour ce personnage que, lorsqu’on lui offrait n’importe quoi, il avait l’habitude de dire, à ce qu’on raconte (_de quo fertur… dicere solitum_), que cela suffisait pour lui et pour son Farron. Les Francs ne supportaient qu’avec indignation le joug de ces deux hommes. Clovis, encouragé par leurs dispositions, et voulant les gagner, leur distribua des bracelets et des baudriers dorés, qu’ils prirent pour de l’or véritable. Après quoi, ils se mirent en marche pour aller attaquer Ragnacaire. Celui-ci, l’apprenant, envoya des espions pour lui rendre compte de ce qui se passait. Les espions revinrent, et, interrogés par lui, répondirent: «C’est un fameux renfort pour toi et pour ton Farron.» Cependant Clovis arrive, la bataille s’engage, Ragnacaire vaincu s’enfuit, mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant lier? Mieux valait pour toi mourir.» Et il lui fendit la tête d’un coup de hache. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais porté secours à ton frère, on ne l’aurait pas enchaîné.» Et, en disant ces mots, il le tua aussi d’un coup de hache. Après la mort des deux frères, les traîtres qui les avaient abandonnés s’aperçurent que Clovis leur avait distribué de l’or faux, et s’en plaignirent à lui. «Vous n’avez que ce que vous avez mérité, leur répondit-il, pour avoir trahi votre roi; contentez-vous de ce qu’on vous laisse vivre, et qu’on ne vous fait pas expier votre trahison dans les tourments.» Et eux, s’humiliant devant lui, protestèrent qu’en effet cela leur suffisait. Clovis fit encore périr au Mans Rignomir, le frère des deux précédentes victimes, puis il s’empara de leurs royaumes et de leurs trésors. Il immola de même plusieurs autres rois, ses parents, qui lui inspiraient de la jalousie ou de la défiance, et il étendit son autorité sur toute la Gaule. Cependant, un jour qu’il avait réuni les siens, on rapporte (fertur) qu’il dit: «Malheur à moi! Me voilà comme un étranger au milieu des étrangers, et, si l’adversité fondait sur moi, je n’aurais aucun parent pour me secourir!» Il ne parlait pas sincèrement, mais par ruse, et dans l’espoir de découvrir encore l’un ou l’autre parent à tuer[455].
[455] Greg. Tur. II, 42. Fredeg. III, 27. Lib. Hist. 18. Roricon IV
(Bouq. III, 19). Aimoin I, 23 (id. III, 43).
Ici, j’ose dire que la trace du travail épique devient presque manifeste. Non-seulement l’histoire est comme faite au tour et modelée de façon à donner au sujet toute sa valeur dramatique et morale, mais même le récit semble trahir encore jusqu’à l’allure métrique de la chanson. Le ton est celui d’un mépris jovial pour ce roi présomptueux et inepte qui se livre à la débauche avec un misérable favori, et qui prépare lui-même, par sa sottise, la catastrophe dans laquelle il va périr. Il succombera sans grandeur et sans dignité, trahi par le peuple qu’il a exaspéré; jusque dans sa fin tragique, il sera incapable d’attirer l’intérêt sur sa personne, et c’est avec quelques mots empreints d’une ironie dédaigneuse que Clovis l’envoie dans l’autre monde. Mais, s’il a mérité de périr victime de la trahison, il ne s’ensuit pas que les traîtres doivent échapper à un juste châtiment: l’or qu’ils ont accepté pour prix de leur vile action se change dans leurs mains en un cuivre sans valeur, et lorsqu’ils auront l’impudence de s’en plaindre, ils entendront la raillerie vengeresse qu’ils ont eux-mêmes lancée à leur souverain: «Vous avez la vie, cela suffit pour des traîtres!» Et les misérables de s’humilier, protestant qu’en effet ils se tiennent pour satisfaits.
N’y a-t-il pas, dans ce cela suffit qui revient à intervalles réguliers, quelque chose comme le refrain qui doit avoir retenti à plusieurs reprises dans la chanson, et qui aura contribué à lui donner son caractère hautement ironique? Sans doute, Grégoire, médiocre écrivain et d’ailleurs sans intelligence pour la poésie germanique, n’en a pas saisi la saveur: mais il est d’autant plus remarquable qu’elle ne se soit pas entièrement évaporée dans son imparfait résumé. Ragnacaire a l’habitude de dire: Voilà qui suffit pour moi et pour mon Farron. Ses guerriers, le voyant sur le point d’être attaqué par l’armée de Clovis, le trompent en lui laissant croire que ce sont des secours qui lui viennent, et ajoutent en ricanant: Voilà qui suffit pour toi et pour ton Farron. Enfin, aux traîtres qui se plaignent d’avoir reçu en paiement de l’or faux, Clovis répond: Vous avez la vie sauve; voilà qui suffit pour des traîtres tels que vous (_hoc illis quod viverent debere sufficere_). Et, pour compléter l’ironie, il faut que les traîtres eux-mêmes se voient amenés à déclarer que c’est juste, et qu’en effet cela leur suffit (_illud sibi adserentes sufficere, si vivere mererentur_). Ainsi le motif initial du récit est ramené jusqu’à trois reprises différentes, chaque fois avec un crescendo de raillerie caustique.
On le voit, rien n’est plus dans la tonalité de la chanson barbare que l’histoire de Ragnacaire. Il ne serait pas difficile de lui trouver des pendants parmi les divers épisodes qui nous restent de l’épopée germanique. L’histoire de la défaite de Rodolphe, roi des Hérules, que j’ai reproduite plus haut d’après Paul Diacre[456], nous offre bien le même genre de chanson: de part et d’autre, ce sont des vainqueurs qui s’égaient aux dépens des vaincus, et qui les montrent ridicules dans leur défaite, en même temps que celle-ci apparaît comme le châtiment mérité d’un roi outrecuidant et présomptueux. La ressemblance est frappante. Si, dans Paul Diacre, la bévue des Hérules n’est qu’une énorme extravagance, cela prouve que cet écrivain, parfaitement au courant des traditions épiques de sa nation, les a reproduites avec d’autant plus de fidélité qu’il se sentait plus indépendant vis à vis d’elles, tandis que Grégoire, qui n’appréciait pas les légendes franques pour elles-mêmes, et qui ne leur empruntait que ce qu’il croyait être historique, a probablement éliminé des détails qui, si nous les possédions, auraient accentué le caractère légendaire de son récit.
[456] V. ci-dessus p. 38.
Deux traits bien barbares sont restés. Le premier, c’est Clovis donnant de l’or faux sans que la chanson le lui reproche. Cette ruse est applaudie du moment qu’elle réussit; nous la trouvons pratiquée encore par d’autres peuples germaniques, notamment par les Saxons qui, traversant le pays franc, et obligés d’indemniser les populations, les paient en fausse monnaie[457]. Le tout est d’attraper l’ennemi, et l’on entend d’ici l’éclat de rire de la foule qui entend chanter ce superbe exploit de son héros. Qu’on n’allègue pas l’immoralité de l’acte en question: c’est là un défaut que, de tout temps, le patriotisme a pardonné au succès. Le sens moral se laisse volontiers mettre en défaut, dans l’esprit populaire, par l’admiration pour le héros national et par l’antipathie pour l’ennemi: quand le châtiment de ce dernier lui paraît juste, il lui semble tout naturel d’admirer celui qui en est l’instrument, même injuste.
[457] Perferebant ibi regulas aeris incisas pro auro. Greg. Tur. IV,
42. Cf. Paul Diacre, III, 6.
Remarquez aussi ces bracelets donnés par Clovis en même temps que la monnaie d’or et les baudriers d’or. Le bracelet est la plus ancienne monnaie barbare. Avant d’avoir appris à en frapper, il étendait le métal en anneaux minces, qui servaient de numéraire, et que l’on cassait en morceaux de diverse grandeur, selon l’importance du paiement ou du cadeau qu’il s’agissait de faire. Ces morceaux servaient en même temps de bracelets ou de colliers; les riches aimaient à s’en parer avec profusion[458], et ils portaient ainsi leur bourse au bras ou au cou: rien de plus fréquent que de les voir, dans les récits du nord, détacher un anneau pour le donner à quelqu’un qu’ils veulent honorer[459]. Une épithète homérique des rois, dans tous les poèmes germaniques ou scandinaves, c’est celle de distributeur de bracelets (_Ringenspender_) ou de casseur d’anneaux (_Baugenbrecher_)[460]. Si je ne me trompe, ce sont des anneaux de ce genre que, dans la chanson, Clovis distribua aux guerriers de Ragnacaire; il est même probable que la source consultée par Grégoire ne parlait pas d’une autre monnaie, et que c’est lui qui, ne comprenant pas la signification véritable des armillae, et voulant rendre son récit plus intelligible, y a introduit les pièces d’or et les baudriers[461].
[458] Dans Saxo Grammaticus VIII, p. 268 ed. Holder, le vieux
Starkather, meurtrier de Ollo, porte au cou l’or qui lui a été donné
pour commettre ce meurtre: aurum quod pro Olonis interfeccione
meruerat collo apensum gerebat.
[459] Continuo rex armillam brachio suo detractam decrete mercedis
loco tradidit. Id. V, p. 137, 290 et 296.
[460] Goetzinger, Reallexikon der deutschen Alterthuemer, s. v.
Ring. Cf. Allen, Histoire du Danemark, trad. Beauvois, t. I, p.
48: «A cette époque, on ne connaissait pas les monnaies, mais les
marchandises étaient échangées contre d’autres ou payées au moyen
d’anneaux d’or ou d’argent, entiers ou coupés. On exhume encore
fréquemment de ces anneaux, offrant des traces palpables
d’excision.» Et le même, p. 49, dit au sujet de la parure des
hommes: «Ils se distinguaient surtout par des anneaux d’or et
d’argent qu’ils portaient à la fois aux doigts, aux poignets et aux
bras, et qui étaient roulés en boudin, de sorte que l’on en pouvait
couper des morceaux pour servir de monnaie.»
[461] L’histoire de Tarpeja, que Tite Live I, 11, raconte sous une
forme déjà altérée, semble reposer sur la même donnée épique:
Trapeja demande aux Sabins ce qu’ils portent au bras, c’est-à-dire
leurs bracelets, et eux, avec cette même ironie vengeresse que notre
chanson met dans la bouche de Clovis, feignent de comprendre qu’elle
leur demande leurs boucliers, sous lesquels ils l’écrasent.
Cette triple histoire de fraudes sanglantes et de meurtres de famille est couronnée par un trait final dont l’ironie est bien barbare. Il devait être assez difficile, pour un Gallo-Romain comme Grégoire de Tours, de pénétrer dans le sens véritable de l’exclamation de Clovis: «Me voilà comme un étranger, et il ne me reste aucun parent pour me porter secours, en cas d’adversité!» Le mot est si foncièrement germanique qu’il faut, pour en saisir la portée, se rappeler l’état social où se trouvait le peuple franc au jour de la conquête, l’absence de toute protection publique, et le rôle important de la famille comme institution protectrice de ses membres. C’est donc parmi les Francs seuls que le propos de Clovis a pu être répété, et l’origine germanique de l’histoire des meurtres reçoit de cette circonstance une confirmation nouvelle. Et comme il n’y avait peut-être pas, dans le répertoire épique de la nation, un seul morceau plus choquant pour les civilisés gallo-romains, il est plus que probable qu’il fut plus vite oublié que les autres. Aussi Frédégaire et l’auteur du Liber Historiae ne connaissent-ils toute l’histoire que par le seul Grégoire: encore le moine neustrien ne reproduit-il que l’épisode de Ragnacaire; quant à Frédégaire, il la raconte en quelques lignes, et trouve bon, par dessus le marché, de glisser une grosse bévue dans son résumé de l’épisode de Chlodéric[462]: preuve évidente que la tradition orale était muette pour lui.
[462] V. ci-dessus, p. 294, n. [439].
Est-ce un seul et même chant qui a contenu les trois épisodes, ou bien chacun a-t-il été l’objet d’un poème particulier? Ceux qui penchent pour la première opinion peuvent faire état d’une phrase qui revient à la fin de chacun comme une espèce de refrain, et qui semble créer le lien de continuité entre eux: a) Regnumque Sigiberti acceptum cum thesauris, ipsos quoque suae ditioni adscivit.—b) Quibus mortuis, regnum eorum cum thesauris et populis adquesivit.—c) Quibus mortuis, omnem regnum et thesaurus Chlodovechus accepit. Ils peuvent trouver un autre argument dans l’épiphonème de Clovis. Ce n’est pas après avoir tué Ragnacaire et ses frères qu’il se trouve sans proches, et qu’il est fondé à se plaindre de son isolement, c’est après qu’il a égorgé tous les membres de sa famille que ses paroles sont vraies à la lettre. L’épilogue, hors de toute proportion avec un épisode isolé, est au contraire le couronnement naturel d’une série de récits du même genre, qui aboutissent à l’extermination de toute la famille mérovingienne. Enfin, si les trois épisodes avaient été fournis par des chants différents, Grégoire n’aurait possédé aucun moyen pour les classer chronologiquement entre eux, et son style, reflet toujours sincère de sa pensée, nous aurait gardé la trace de ses hésitations. Au contraire, le post haec qui commence le second des trois épisodes montre qu’il n’existe pas de doute, dans l’esprit de Grégoire, sur l’ordre dans lequel ils se suivent: raison de plus pour croire qu’il les a trouvés classés ainsi dans sa source même. Si cette supposition est admise, on expliquera aisément pourquoi c’est l’histoire de Chararic qui a été la plus abrégée par Grégoire: c’était l’épisode central, et le narrateur pressé devait être plus tenté de résumer le milieu de son document que les deux extrémités[463].
[463] Je suis, comme on le voit, entièrement d’accord avec M. Rajna,
p. 88 et suiv. que le récit de Grégoire est plutôt le résumé que la
traduction d’un chant épique. Le savant florentin semble cependant
aller trop loin lorsqu’il dit p. 89: Il tuono in molti luoghi è
assolutamente quello della storia, non della poesia. Je crois avoir
fait ressortir, au contraire, ce qu’il y a de profondément
légendaire dans la tonalité de l’ensemble, et cela malgré les
atténuations inévitables que l’histoire a subies dans le résumé
latin de l’évêque!
Que croire maintenant de l’historicité de nos récits? A dire le vrai, il est bien difficile de faire ici le départ de l’histoire et de la légende. Accepter le fond, c’est-à-dire les meurtres, et rejeter le détail épisodique, c’est là un de ces procédés arbitraires qu’une bonne critique ne permet plus d’employer, d’autant qu’en l’occurrence il y a tout lieu de croire qu’on ne ferait que répéter une opération déjà faite par Grégoire. La réalité de l’annexion des divers royaumes francs à celui de Clovis, et l’existence historique des personnages royaux mentionnés dans nos récits, voilà la seule chose qui puisse être affirmée avec quelque certitude; tout le reste flotte en plein brouillard. La date même des événements est controversable. Grégoire les fait descendre jusque dans les dernières années du règne de Clovis. En effet, Sigebert et son fils Chlodéric vivent encore en 507, d’après lui, puisque en cette année le dernier assiste à la bataille de Vouillé; or, il nous dit d’autre part que le meurtre de Chararic eut lieu après celui des princes ripuaires. Enfin, il place le meurtre de Ragnacaire et des autres roitelets saliens tout à la fin du règne de Clovis, puisque, après cela, ce roi se trouve à la tête de la Gaule entière, et que le narrateur ne voit plus rien à mentionner que sa mort (_His ita transactis apud Parisius obiit_).
Cette chronologie a été attaquée. La plupart des critiques la considèrent comme fort douteuse, et plusieurs intervertissent l’ordre des faits. Giesebrecht va jusqu’à placer l’annexion des royaumes saliens avant la victoire sur Syagrius (507-511). Junghans, suivi par Schrœder, abonde dans le même sens et croit que la conquête de la Gaule par Clovis serait inexplicable, s’il n’avait été auparavant que le chef d’une petite tribu de Francs Saliens. Junghans croit de plus que, contrairement à ce que dit Grégoire, Clovis doit avoir conquis les divers royaumes saliens avant de s’être rendu maître de celui des Ripuaires[464]. Ces divers arguments, pourquoi ne le dirais-je pas? me touchent assez peu, et, sans vouloir avec M. Monod[465] et le crédule Bornhak[466] prendre la défense de la chronologie de Grégoire, je ne la crois guère menacée par des considérations aussi subjectives. On pourrait objecter, il est vrai, que le passage où Clovis est montré naviguant sur l’Escaut appartient à un temps où il n’avait pas encore transporté sa résidence à Paris (507), mais il n’y a là qu’une difficulté apparente. Les populations parmi lesquelles est née notre chanson ont pu, ont dû parler du pays de l’Escaut comme du siège de la monarchie de Clovis, parce qu’il l’avait été jusqu’alors, parce que le transfert à Paris était tout récent et n’avait rien d’un fait définitif et officiel, enfin, parce que c’est le propre de l’épopée de parler une langue archaïque, et de s’habituer difficilement aux nouveautés. Pour comparer les petites choses aux grandes, je dirai que Rome ne cessa pas de rester la ville impériale aux yeux des populations, même après que ses souverains l’eurent abandonnée: les légendes du moyen âge y firent toujours vivre les empereurs, contrairement à la réalité historique.
[464] Giesebrecht, Geschichte des deutschen Kaiserzeit I, p. 72-73.
Junghans o. c. p. 119. Richter, _Annalen des fraenkischen Reichs im
Zeitalter der Merovingen_, Halle 1873, p. 44.
[465] Dans Junghans o. c. p. 120, n.
[466] Bornhak, Geschichte der Franken unter den Merovingern,
Greifswald 1863, p. 248, n. 3.
Pour révoquer en doute l’ordre chronologique donné par Grégoire, il y a, me paraît-il, une raison plus sérieuse: c’est l’absence de toute date dans la source consultée par lui, et, par suite, le caractère arbitraire et purement conjectural de celle qu’il a fixée lui-même. L’épopée, on le sait, n’a pas de chronologie, et je crois ce point trop bien établi pour qu’il soit encore nécessaire de le démontrer pour ce cas spécial. Grégoire a donc été obligé de recourir au raisonnement pour assigner aux faits ici racontés leur place dans l’histoire du règne de Clovis, et le tout est de savoir si ses raisonnements sont exacts. Or, le fait de la présence de Chlodéric à Vouillé étant établi, il s’ensuit que la mort de ce dernier prince n’est pas antérieure à 507. Mais c’est tout, et il est loin d’être certain que les autres meurtres soient postérieurs à celui-là, l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ayant fort bien pu être interverti par la tradition populaire. Celle-ci, en effet, a groupé en un seul chant toute l’histoire des accroissements de Clovis au détriment des autres princes de sa famille, et les a de la sorte rapprochés de manière à les présenter comme une suite continue d’événements enchaînés: or, qui nous dit qu’ils se sont succédé, en réalité, dans cet ordre et avec ces petits intervalles? Est-il vrai que Chararic ait péri après Sigebert et son fils? Si, comme le dit la chanson, il a été immolé pour avoir trahi Clovis lors de la bataille de Soissons, qui fut livrée en 486, n’est-il pas fort probable que la chose sera arrivée bien avant 507, et y a-t-il apparence que Clovis aurait laissé dormir sa rancune pendant plus de vingt années au fond de son cœur?[467] Quoi qu’il en soit de ces considérations, nous devons conclure que si la chronologie de Grégoire n’est pas suffisamment garantie pour s’imposer, il est impossible de lui en opposer une autre.
[467] Junghans p. 119.
Il n’est pas plus facile de retrouver la réalité de ces faits que leur suite chronologique. L’histoire de Chararic et celle de Ragnacaire de Cambrai ont subi un remaniement trop accentué pour que nous puissions essayer d’en dégager l’élément réel: la trahison du premier et le despotisme capricieux du second, allégués de part et d’autre comme la justification des calamités qui les frappent, ont tout l’air de n’être que des conjectures épiques[468]. Que faut-il retenir, d’ailleurs, des aventures de Sigebert de Cologne et de son fils? Est-il vrai que Chlodéric se soit rendu coupable de parricide, ou cette grave accusation contre le prince étranger n’est-elle pas déjà inspirée par le besoin national de toujours diminuer l’ennemi vaincu? Le Ripuaire Chlodéric, à mon sens, peut fort bien avoir été, comme Gondebaud et comme Amalasonthe, une des victimes de l’épopée salienne: les contradictions du récit que Grégoire donne de la mort de Sigebert prouvent, dans tous les cas, qu’il y avait deux versions de l’événement. Il semble bien établi que Sigebert a péri de mort violente, mais il serait téméraire et peut-être injuste d’aller plus loin. De toute manière, le conseil insidieux donné par Clovis à Chlodéric appartient exclusivement à l’épopée. S’il avait été réellement donné, la chanson populaire n’en aurait rien su. Mais, dira-t-on, aurait-elle ainsi noirci à plaisir le héros national s’il n’y avait pas eu un fait de trahison certain et constaté? Je répéterai ici que le niveau moral des foules qui ont conçu le Clovis épique n’était pas assez élevé pour leur permettre de se rendre compte qu’elles le diminuaient au lieu de l’exalter, en lui attribuant ces crimes barbares. Les nations se font leur héros idéal à leur image et à leur ressemblance, et les couches populaires de ce peuple franc dont la perfidie était proverbiale ont inconsciemment terni la figure de Clovis. Cela se passe toujours ainsi. Les grands hommes perdent plus qu’ils ne gagnent à passer par le prisme de l’épopée, et Charlemagne, comme l’a fort bien montré M. Léon Gautier[469], est incontestablement plus grand dans l’histoire que dans tous les poèmes de la Geste de France.
[468] Où Depping a-t-il appris ce qui suit: «Clovis s’étant défait,
par la trahison, de plusieurs chefs des Francs, entre autres de
celui qui occupait Cambrai (pourquoi ne pas nommer Ragnacaire?), le
fils de ce chef, craignant le même sort, se réfugia chez Guithlac ou
Godleik (il valait mieux dire Hygelac)… Guithlac prit la défense
du chef franc qui implorait son secours; il débarqua vers l’an 515
dans le royaume d’Austrasie, et livra un district de ce pays au
pillage», etc. (_Hist. des expédit. maritimes des Normands_, I, p.
60.) Il n’y a de vrai là que l’expédition de Hygelac en Frise (voir
ci-dessous ch. VII). Quant au rôle attribué au fils de Ragnacaire,
il n’en existe pas de trace dans les sources, qui ne connaissent
même pas ce personnage. On sait d’ailleurs par l’exclamation de
Clovis que, d’après la légende, il croyait avoir exterminé toute sa
famille.
[469] Les Épopées françaises, 2e édit., t. III, p. 785 et suiv. Ces
considérations sont à lire. Cf. ce que M. Alf. Rambaud écrit au
sujet du tsar Ivan IV le Terrible, le héros des bylines russes: «Le
Terrible est moins cruel dans l’histoire que dans la légende; il est
plus humain que ne le souhaiterait l’épopée.» (_La Russie épique_,
p. 245.)
Je crois donc peu de chose des crimes qui auraient favorisé l’avénement de Clovis au trône des Ripuaires, et surtout j’écarte absolument le complot de Clovis et de Chlodéric, ainsi que la trahison du second par le premier. Je ne vois dans l’épisode de Chararic et de son fils qu’une simple légende de traître puni dont le substratum historique nous échappe. Quant à celle de Ragnacaire de Cambrai, je la crois singulièrement embellie, et la critique à laquelle je l’ai soumise plus haut montre bien la part considérable qu’y peut revendiquer l’imagination populaire.
Résumons-nous. Par la guerre et par l’hérédité, Clovis est devenu le maître de toutes les principautés barbares qui se partageaient la Gaule Belgique, à peu près comme Philippe le Bon le devint un millier d’années après lui. Les faits qui ont amené ces accroissements successifs, et qui se sont passés au milieu des populations franques, ont eu pour celles-ci un intérêt beaucoup plus grand que celui que leur présentaient ses guerres au dehors: il est donc facile de comprendre que de bonne heure on les ait réunis et chantés dans un poème spécial. Le besoin de motiver et de dramatiser l’histoire a naturellement altéré leur aspect, et, enfin, ils ont pris la couleur morale que pouvait leur donner le milieu d’où ils sortaient[470].
[470] Il y aurait lieu d’ajouter encore un chapitre à l’histoire
poétique de Clovis, s’il était vrai, comme le croit M. P. Rajna, p.
272, n. 2, que Grégoire de Tours attribue à Clovis un pélerinage en
Terre-Sainte. Voici le passage invoqué: Hic fertur in Oriente fuisse
ac loca visitasse sanctorum, ipsamque adisse Hierosolymam, et loca
Passionis ac Resurrectionis Dominicae, quae in Evangeliis legimus,
saepe vidisse. (Greg. Tur. II, 39.) Le maître de Florence s’est
positivement trompé ici: une lecture un peu attentive du contexte
montre en effet qu’il s’agit, non pas de Clovis, mais de l’évêque de
Tours Licinius, qui fut son contemporain.
CHAPITRE VI
La deuxième guerre de Burgondie.
Le récit de la fin du royaume et de la dynastie des Burgondes est empreint d’un cachet profondément épique. La tragique histoire de Sigismond a je ne sais quoi d’ému et de douloureux dans l’accent, comme si l’âme populaire qui l’a redite avait sympathisé avec les infortunes qu’elle raconte, et qu’elle eût laissé quelque chose d’elle-même dans la narration. Les grands dramaturges ont rarement eu sous la main un sujet plus pathétique que ce drame intime, où, pour la première fois dans cette poésie populaire, nous voyons la vie domestique jouer un rôle, et où les sentiments du cœur humain se révèlent par les larmes qu’ils font verser.
Sigismond avait succédé à son père Gondebaud sur le trône de Burgondie. Marié en premières noces avec une fille de Théodoric le Grand, il en avait un fils nommé Sigéric. Sa seconde femme, comme fort généralement les marâtres, ne pouvait pas supporter cet enfant, qu’elle ne cessait d’accabler de ses vexations. Un jour de fête, Sigéric, reconnaissant sur le corps de sa marâtre des habits qui avaient appartenu à sa mère, fut ému d’indignation et lui déclara qu’elle n’était pas digne de les porter. Pleine de fureur, la reine se mit alors à accuser l’enfant auprès de son père: «Il voudrait, lui dit-elle, te tuer pour s’emparer de ton royaume, et pour le réunir à celui de son grand-père Théodoric, qu’il convoite également.» A force de répéter de pareilles accusations, elle finit par déterminer le roi à faire périr son fils. Un jour que Sigéric, ayant pris du vin, s’était endormi après l’heure de midi, Sigismond le fit étrangler par deux esclaves qui lui passèrent un mouchoir autour du cou et qui tirèrent chacun de son côté. Quand le crime fut commis, le malheureux père s’en repentit; il se jeta sur le cadavre de son fils, et pleura amèrement. On rapporte qu’un vieillard lui dit: «C’est sur toi qu’il faut pleurer, sur toi qui écoutant des conseils pervers, t’es laissé entraîner au parricide le plus cruel; mais la victime innocente de ton crime n’a pas besoin de tes larmes.» Sigismond se réfugia alors dans l’abbaye de Saint-Maurice d’Agaune, qu’il avait enrichie de ses libéralités, et là, pendant plusieurs jours, abîmé dans le jeûne et dans les larmes, il demanda pardon à Dieu. Après y avoir établi la psalmodie perpétuelle, il revint enfin à Lyon. Mais la vengeance divine marchait sur ses traces.
«Vers ce temps, la reine Clotilde, s’adressant à son fils aîné Clodomir et aux frères de celui-ci, leur dit: Si vous ne voulez pas que je me repente des soins si tendres que j’ai consacrés à votre éducation, souvenez-vous de mes griefs, et vengez la mort de mon père et de ma mère. Animés par ces paroles, les trois princes se jetèrent sur la Burgondie et attaquèrent Sigismond et son frère Godomar. Les Burgondes furent vaincus, et Godomar prit la fuite. Quant à Sigismond, il tomba dans les mains de Clodomir avec sa femme et ses enfants, au moment où il allait se réfugier à Saint-Maurice, et il fut emmené captif à Orléans ainsi que les siens. A peine les Francs avaient-ils tourné le dos, que Godomar, rassemblant toutes ses forces, reprit l’offensive et s’empara de toute la Burgondie. Clodomir, sur le point d’aller le combattre, voulut se débarrasser d’abord de Sigismond en le tuant. Saint Avitus, alors abbé de Micy, lui dit: «Si tu te souviens de la loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, tu épargnes ces infortunés, Dieu sera avec toi et tu obtiendras la victoire; si, au contraire, tu les fais périr, tu tomberas toi-même aux mains de tes ennemis, tu périras sous leurs coups, et il te sera fait à toi, à ta femme et à tes fils, comme tu auras fait à Sigismond et aux siens.» Clodomir refusa d’écouter le saint vieillard et répondit: «C’est une folie, lorsqu’on marche contre ses ennemis, d’en laisser derrière soi et dans sa propre maison; ayant les uns en face et les autres à dos, je serais pris entre les deux. Il vaut mieux empêcher leur jonction; quand j’aurai tué l’un, il me sera plus facile d’avoir raison des autres.» Il fit donc périr Sigismond avec sa femme et ses fils à Coulmiers, bourgade d’Orléans, et fit jeter leurs cadavres dans un puits, puis il gagna la Burgondie en appelant au secours son frère Thierry. Thierry, sans égard pour les liens qui le rattachaient à Sigismond, dont il avait épousé la fille, promit à Clodomir de le rejoindre. Cependant les deux armées franques se rencontrèrent à Vézeronce, dans le pays de Vienne, et en vinrent aux mains avec celle de Godomar. Celui-ci s’enfuit avec les siens, et Clodomir se mit à leur poursuite. Mais, s’étant laissé entraîné loin de son armée, les soldats de Godomar l’attirèrent parmi eux en feignant d’être des siens. L’imprudent se rendit à leur appel et tomba au milieu de ses ennemis, qui lui coupèrent la tête et l’élevèrent au bout d’une pique. A la vue de ce spectacle, les Francs, qui avaient refait leurs forces, donnèrent une nouvelle fois la chasse à Godomar, taillèrent les Burgondes en pièces et s’emparèrent du pays. Peu de temps après, Clotaire épousa Guntheuca, la veuve de son frère Clodomir; quant à ses enfants, leur grand’mère Clotilde les prit auprès d’elle lorsque les jours de deuil furent passés. Ils étaient trois et s’appelaient Theudoald, Gunthar et Clodoald[471].»
[471] Greg. Tur. III, 5 et 6.
Telle est cette lugubre histoire. C’est une de ces sombres trilogies de l’expiation dont le génie populaire a si souvent déroulé les actes. Sigismond a commis un crime, dont ses larmes, ses prières, ses austérités et ses fondations pieuses n’ont pas lavé la trace sanglante. Ce crime, il l’expiera par une fin tragique, et c’est le roi des Francs qui sera l’instrument des vengeances de la Providence. Mais, si la punition est juste, le crime par lequel Clodomir en devient l’auteur appelle lui-même un châtiment[472], et ce châtiment, il le trouve dans les champs fatals de Vézeronce, tandis que sa femme passera aux bras d’un autre époux, et que ses enfants seront réservés à périr sous les coups des frères de leur père. Ainsi sera satisfaite la justice divine, et, toute faute ayant été expiée, l’ordre moral sera enfin rétabli sur les cadavres des coupables.
[472] Cf. ci-dessus, p. 307.
Ce récit, traversé tout entier par l’idée d’une justice implacable qui fait suivre toute faute par une expiation proportionnée, doit à cette idée une profonde et réelle unité, qui en rattache étroitement les divers épisodes l’un à l’autre. C’est comme une seule action tragique en trois actes. Au premier, c’est le parricide de Sigismond. Au second, la vengeance divine atteint le meurtrier. Au troisième, le cruel qui a été, sans le savoir, l’instrument de la sentence divine tombe à son tour sous les coups de l’éternelle justice. En outre, chacun de ces trois actes constitue comme un petit drame isolé qui a son intérêt particulier, sans compter celui qu’il tire de l’ensemble. Le tout est développé et exposé avec un art qui, pour être instinctif, n’en est pas moins très réel, et ne laisse pas de produire un grand effet.
S’il s’agit d’apprécier la valeur historique du récit, nous nous rappellerons tout d’abord que l’un des procédés les plus familiers de l’imagination populaire consiste à expliquer toujours les grandes catastrophes comme étant les châtiments providentiels des grands crimes: idée qui, juste en elle-même, la conduit très souvent à chercher, et, par suite, à imaginer les fautes qui ont dû provoquer les malheurs dont elle est témoin. On serait donc facilement amené à se demander si la conduite barbare de Clodomir n’a pas été inventée par la légende pour fournir la justification de sa propre infortune, ou encore si le parricide de Sigismond n’est pas l’explication factice du désastre dans lequel il succomba. Je me hâte de dire que l’on ferait fausse voie dans cette direction, et que les trois faits, pris dans leur ensemble, ont une incontestable historicité.
Notons d’abord, en ce qui concerne le premier, que le parricide de Sigismond est attesté par Marius d’Avenches, qui dit formellement sous la date de 522: Sigéric fut mis injustement à mort par ordre[473] de son père. Il est impossible de révoquer en doute ce témoignage d’un homme du pays, écrivant au milieu de souvenirs encore vivants, et d’après un recueil d’Annales burgondes qui ne pouvait avoir passé sous silence un événement de cette nature. On objectera peut-être que le crime n’est pas raconté dans la version authentique du Passio S. Sigismundi martyris[474], mais qui ne voit qu’à moins d’être conçu d’une manière absolument objective—ce qui n’est pas le cas—ce document ne pouvait pas parler de ce qui était un acte flétrissant pour son héros?
[473] His consulibus Segericus filius Sigismundi regis jussu patris
sui injuste occisus est. Marius a. 522.
[474] Publié par Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und
Burgundiens_, Halle 1874, t. II, p. 504 et suiv. Le texte publié par
les Bollandistes, t. I de mai est interpolé d’après Frédégaire III,
33, qui est lui-même le résumé de Greg. Tur. III, 5 et 6.
Le crime de Clodomir n’est pas plus facile à contester. Il avait été commis depuis trop peu de temps (523) pour qu’une quarantaine d’années plus tard, ceux qui en avaient été les témoins ne pussent pas le raconter à Grégoire. Une bonne partie de la population de Coulmiers avait été contemporaine du fait; on y montrait encore le puits fatal. D’ailleurs, Marius d’Avenches et le Passio Sigismundi sont d’accord avec Grégoire sur la manière dont périrent Sigismond et les siens. Le premier, à la vérité, ne parle pas du théâtre du crime, et le second ne le désigne que d’une manière vague, bien qu’exacte au fond, en disant que c’est un endroit appelé la Beauce[475]. En effet, le pays d’Orléans fait partie de la Beauce, et le témoignage de Grégoire reçoit ici une confirmation aussi éclatante qu’inattendue, tant du silence de Marius que du renseignement du Passio.
[475] Hoc consule Sigismundus rex Burgundionum a Burgundionibus
Francis traditus est, et in Francia in habitu monachali
perductus, ibique cum uxore et filiis in puteo est projectus.
Marius Aventic.
Qui eum sub ardua custodiâ una cum conjuge et filiis Gisdeado et
Gundebado vinctum ad locum cujus vocabulum est Belsa perduxerunt
ibique puteum antiquitus constructum invenientes ut vesaniae suae
perfidiâ se satiarent capitali sententiae adjudicato capite deorsum
demerso, una cum conjuge et filiis suis in puteum jactaverunt.
Passio S. Sigismundi c. 9, dans Jahn, o. c. II, p. 510.
Enfin, aucun doute n’est possible sur la catastrophe de Vézeronce dans laquelle périt Clodomir. La nation tout entière devait avoir retenu le souvenir de cette bataille où elle avait laissé son roi; un très grand nombre d’hommes, encore en vie au moment où écrivait Grégoire, avaient pris part à l’expédition. D’ailleurs, l’événement est attesté aussi par la chronique de Marius d’Avenches, qui est Burgonde[476].
[476] Godemarus frater Sigismundi rex Burgundionum ordinatus est. Eo
anno contra Clodomerem regem Francorum Viseroncia proeliavit, ibique
interfectus est Chlodomerus. Marius Avent. a. 524.
La charpente de notre récit est donc composée d’événements réels, et la tradition a, en somme, respecté leur caractère. On n’en peut pas dire autant du détail, et c’est ici que l’imagination reprend ses droits. Je crois la voir, dans chacun des trois épisodes, introduisant des circonstances qui doivent motiver plus fortement l’action, et peignant les tableaux divers avec des couleurs plus vives et plus éclatantes.
L’histoire du trépas de Sigéric est évidemment embellie. Nous savons tout au plus par Marius que ce jeune prince a péri injustement, c’est-à-dire que son père a ordonné sa mort ou qu’il y a consenti. Tout ce que Grégoire y ajoute est de provenance populaire. La narration est si dramatisée, si pleine de couleur et de vie, que le travail de l’imagination épique s’y laisse reconnaître d’une manière manifeste. Le procédé particulièrement épique d’après lequel les motifs déterminants des événements politiques sont toujours cherchés dans les détails de la vie intime est ici des plus accusés. Un enfant voit les habits de sa mère sur le corps de sa marâtre, il tient à cette occasion un propos blessant pour celle-ci, et le voilà perdu, car toute une tragédie sanglante sort de cette parole fatale, l’entraînant dans l’abîme avec sa dynastie et avec son peuple. La parole sévère du vieillard, qui retentit aux oreilles du roi pénitent avec la solennité du chœur de la tragédie antique, n’est que la conclusion morale par laquelle la conscience populaire se soulage après le récit de ce grand crime; elle sert de plus à amener la suite d’une manière logique. D’autre part, la belle-mère faisant périr les enfants du premier lit est un type qui apparaît au moins aussi souvent dans la fiction que dans l’histoire. Il y a dans la littérature du nord un titre spécial pour les récits qui la mettent en scène: ce sont les stjupmoedrasoegur ou sagas de belles-mères[477]. A ces preuves du travail poétique dont le récit a été l’objet, nous pouvons ajouter le singulier anachronisme du discours de la marâtre. D’après elle, le jeune Sigéric rêve de devenir un jour le maître, non seulement de la Burgondie, mais encore de l’Italie, qui a été possédée par son grand-père Théodoric[478]. Or, à l’heure où elle parle (523), Théodoric est encore parmi les vivants[479]; il ne mourra que plusieurs années après (526). Il s’ensuit donc que le discours attribué à la marâtre est légendaire, à moins toutefois qu’on ne veuille le considérer comme une simple amplification de Grégoire.
[477] Cf. R. Heinzel, Ueber die Ostgothische Heldensage dans
Sitzungsber. der K. Akad. der Wissensch. Philos. histor. Classe.
Wien 1889, t. 114, p. 7.
[478] Hic iniquos regnum tuum possedere desiderat, teque interfecto,
eum usque Italiam dilatare disponit, scilicet ut regnum, quod avus
ejus Theudoricus Italiae tenuit, et ipse possedeat. Greg. Tur. III,