Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 1858
Allons plus loin, et examinons les protagonistes de notre petit drame nuptial. Aridius, d’abord, est l’être le plus épique possible. Il est investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur l’esprit de son maître. A peine a-t-il remis les pieds sur le sol du royaume burgonde, que tous les desseins ourdis contre les intérêts de Gondebaud, et si follement favorisés par ce dernier, sont sur le point d’être déjoués: il s’en faut de quelques heures que Clotilde ne soit pas la femme de Clovis. Et ce n’est pas le seul exploit de cet homme merveilleux, qu’une autre chanson nous montrera triomphant de la naïveté de Clovis lui-même. Voilà un type conçu comme pas un à la manière poétique.
Aurélien n’est pas moins épique. Bien que son rôle soit plus modeste que celui d’Aridius, il l’emporte cependant sur celui-ci, et l’on peut dire que, sans lui, le mariage de Clovis et de Clotilde n’aurait pas lieu. Nombreuses sont les analogies qu’il présente avec les intermédiaires matrimoniaux de l’épopée barbare. Le fidèle Herbert qui porte le message de Thidrek au roi Arthur dans le Bertangenland semble un autre Aurélien, et il en est de même de plusieurs de ses pareils[345].
[345] Dans ce chapitre, je reproduis, parfois textuellement, certains
passages de mes études _Les sources de l’histoire de Clovis dans
Grégoire de Tours_ (_Revue des Quest. Histor._, octobre 1888) et sur
l’Histoire de Clovis dans Frédégaire (même recueil, janvier 1890).
On peut donc affirmer que l’histoire des amours de Clovis et de Clotilde est entièrement taillée sur le patron des légendes nuptiales, telles que les aimaient les Germains. Cela ne voudrait pas encore dire qu’elle est entièrement fausse: en effet, n’est-il pas possible que quelques traits en aient été empruntés à la réalité, et le moule même dans lequel on a coulé toutes les histoires de ce genre, ne représente-t-il pas une situation qui était alors possible et fréquente? Mais les nombreuses invraisemblances du récit ne permettent pas de s’arrêter longtemps devant cette conjecture, d’ailleurs absolument gratuite. La fiction populaire se laisse toucher ici du doigt. Quel inutile et en même temps puéril complot ourdi pour permettre aux ambassadeurs de Clovis de voir la jeune princesse! Quelle bizarrerie dans ce rôle de Clotilde, obligée de leur tracer elle-même leur ligne de conduite! Quelle contradiction dans l’attitude de Gondebaud, qui, d’un côté, n’ose refuser la main de Clotilde à Clovis, et qui, de l’autre, fait tout ce qu’il peut pour irriter ce redoutable voisin! Comment d’ailleurs Clotilde sait-elle qu’Aridius s’opposera à son mariage? Qui lui donne le pressentiment qu’il est déjà en route? Comment Aridius revient-il juste à temps, de Constantinople, pour constater qu’il arrive une heure trop tard? et comment l’avisé Gondebaud a-t-il besoin qu’on lui ouvre les yeux sur l’imprudence de sa conduite? Tout cela est assurément trop invraisemblable pour être vrai, mais ne l’est pas trop pour être épique. C’est même le propre de l’épopée de ne pas reculer devant l’invraisemblance, du moment qu’il s’agit de mieux accentuer un fait ou de dramatiser davantage une situation.
Placé en présence de cette source, la seule, on l’a vu, où il trouvât l’histoire du mariage de Clovis, Grégoire de Tours a dû se sentir bien embarrassé. Je l’ai déjà dit, il sortait d’un milieu où l’on n’avait pas l’intelligence de la poésie épique. Celle-ci se distinguait si profondément de tout ce qu’il était habitué à lire ou à entendre, qu’à chaque instant elle heurtait ses habitudes d’esprit. Il était incapable d’apprécier le charme barbare de la poésie franque, il était au contraire vivement choqué par ce que ces fictions avaient d’enfantin. Ne pouvant ni les admettre sans contrôle ni les rejeter totalement, parce que, du moins dans leurs grandes lignes, ils étaient vraisemblables et s’harmonisaient avec l’histoire, que lui restait-il à faire? Ce qu’il a fait: conserver du récit légendaire ce qui en constituait la charpente, et laisser de côté les détails épisodiques et les ornements superflus[346]. A-t-il bien fait, et les confins entre l’histoire et la légende coïncident-ils vraiment, cette fois, avec la ligne de démarcation qu’il a tracée? En d’autres termes, pouvons-nous accorder un caractère d’authenticité à ce qu’il nous raconte des malheurs domestiques de Clotilde et des crimes de Gondebaud? Je ne le crois pas. Selon moi, le déchet est plus fort que ne l’a cru Grégoire, et un examen approfondi nous fait voir que la végétation était plus touffue, le noyau historique plus faible qu’il ne paraîtrait d’après son récit. Les torts de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la poésie épique. Ils ont été fournis à Grégoire par la même source populaire, ils se présentent à nous dans les mêmes conditions, ils doivent être rejetés au même titre. D’aucune manière on ne saurait admettre la prétention de les sauver en vertu d’un jugement purement subjectif fondé sur leur plus ou moins de vraisemblance. L’histoire, d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti formel à la tradition contestée. Il ressort des documents les plus dignes de foi que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint Avitus de Vienne l’exclut formellement. S’adressant à Gondebaud pour le consoler de la mort de sa fille, il lui écrit:
[346] Ce procédé, dans tous les cas, est au moins aussi conforme aux
lois d’une saine critique que celui de Pétigny, II, p. 411, n., qui
déclare prendre alternativement, dans les deux récits de Frédégaire
et du Liber Historiae, les traits qui lui paraissent les plus
vraisemblables!
«Autrefois, vous pleuriez avec une émotion inexprimable la perte de vos frères, et l’affliction de tout votre peuple s’associait à votre deuil royal. Et cependant, c’était la bonne fortune de votre royaume, qui, en diminuant le nombre des personnages royaux, ne gardait à la vie que ce qui suffisait pour le commandement, etc.[347]»
[347] S. Avit. Epist. 5.
Il ne s’agit pas, dans cette lettre, de Godegisil, qui, à cette date, avait déjà péri dans la lutte qu’il soutint contre son frère: saint Avitus, qui lui consacre une mention discrète un peu plus loin, ne parle manifestement pas de lui, mais des deux autres frères de Gondebaud, parmi lesquels Chilpéric, père de Clotilde. Si donc Chilpéric a été pleuré de Gondebaud, qui prétendra qu’il serait tombé sous ses coups? On ne soutiendra pas que le passage de saint Avitus ne contient qu’une sanglante ironie à l’adresse du tyran: supposition invraisemblable, car l’ironie eût été singulièrement déplacée dans une lettre de condoléance, dans la bouche d’un sujet s’adressant à son roi, dans celle d’un évêque parlant au nom d’une religion de charité. Ou bien admettra-t-on, comme l’ont fait quelques-uns, que saint Avitus serait descendu jusqu’à ce degré d’abjection morale, d’écrire de pareilles choses par pure flatterie, à un roi fratricide? Que ceux-là le croient qui ont besoin de supposer chez les civilisateurs du VIe siècle de si monstrueuses aberrations: le bon sens proteste contre une pareille hypothèse, et la justice défend d’attribuer une telle perversion du sens moral à un personnage vénérable, aussi longtemps qu’il restera de ses paroles une explication plus compatible avec son caractère et ses vertus. Gondebaud n’est pas responsable du meurtre de Chilpéric, voilà ce que crie bien haut le passage cité de saint Avitus, et si on n’a pas compris cet éloquent témoignage, si on s’est obstiné à l’interpréter dans un sens absolument impossible, c’est parce qu’on s’y croyait forcé par l’historicité incontestée du récit de Grégoire. Il n’y aura plus personne pour interpréter le texte de saint Avitus comme une ironie ou comme une adulation, dès que la réalité des crimes de Gondebaud sera elle-même remise en question: bien plus, ce texte, reprenant d’un coup toute sa force, fera éclater la vérité avec une évidence lumineuse[348].
[348] Ceci a déjà été reconnu par Mascov, Geschichte der Deutschen,
Leipzig 1756, t. II, p. 19; par Gaupp, _Die Germanischen
Ansiedelungen und Landtheilungen_, Breslau 1844, p. 282; par Carlo
Troya, Storia d’Italia nel Medio Evo, vol. II, part. II, Napoli
1846. Appendice.
Mais ce n’est pas tout, et si l’on pouvait conserver un doute, il disparaîtrait devant une autre démonstration. Cette femme du roi Chilpéric, qui aurait prétendûment péri avec lui sous les coups de Gondebaud, nous la connaissons aujourd’hui, grâce à une épitaphe conservée dans une église de Lyon qu’elle avait bâtie. Elle s’appelait Caretena, et, après avoir survécu plusieurs années à son mari, elle mourut le 16 septembre 506, mère et grand’mère d’enfants élevés dans la foi catholique, et qui firent le bonheur de sa vieillesse. Il y avait quatorze ans que sa fille Clotilde était devenue la femme de Clovis: on conviendra que les gens tués par Gondebaud se portaient assez bien![349]
[349] Alph. de Boissieu, Inscriptions antiques de Lyon, in-4º, Lyon,
1846-1854, p. 573. Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule,
t. I, p. 70, nº 31. Cf. Binding, _Das Burgundisch-Romanische
Koenigreich_, p. 114 et suiv. Je crois inutile de réfuter l’erreur
de de Boissieu, se figurant que l’histoire des crimes de Gondebaud
aurait été _fabriquée par les Francs, suivant les intérêts de leur
politique et pour la justification des misérables enfants de
Clovis_. On entend trop parler ici l’épigraphiste. Certes, si on
avait lu cette histoire sur un marbre du VIe siècle, j’accorderais
au savant qu’elle a été fabriquée; mais elle sort de l’imagination
inconsciente du peuple, qui conçoit des histoires en rêve, mais qui
ne les forge pas sciemment.
Il ne reste donc rien des prétendus crimes de Gondebaud et des prétendues infortunes de Clotilde, et notre tâche serait remplie, si, après que nous avons fait le départ de l’histoire et de la légende, il n’y avait de l’intérêt à montrer comment s’est formée celle-ci. On n’a pas besoin de chercher beaucoup pour en trouver l’origine. En 523, la guerre éclata entre les Francs et Sigismond, roi des Burgondes, et elle se termina par la mort tragique de ce prince et de sa famille. Cet événement dut faire une grande impression sur l’esprit public. Selon ses habitudes, l’imagination populaire aura voulu posséder la raison d’une lutte qui mettait aux prises de si proches parents, et cela du vivant de Clotilde, mère des uns et tante de l’autre! Or, il n’y avait que deux explications possibles: l’explication historique, à savoir l’indifférence des rois francs pour les liens de la parenté,—et elle choquait trop le sens moral de la nation pour être adoptée par elle;—et l’explication poétique, qui, ne pouvant admettre que Clotilde eût laissé ses fils guerroyer contre ses parents sans de justes motifs, a fait des jeunes rois francs les vengeurs de leur mère outragée. L’infortune des Burgondes a dû être la punition de torts antérieurs qu’ils avaient vis à vis de Clotilde, voilà le premier thème suggéré aux imaginations. Partant, elles ont été obligées de trouver les causes du ressentiment de Clotilde, et, rebroussant chemin vers les événements antérieurs, elles ont soumis ceux-ci, à leur tour, au remaniement qui devait les harmoniser avec le point de vue nouveau. Il a fallu imaginer une Clotilde victime de Gondebaud, privée par lui de ses parents, de son rang, de sa liberté, et n’échappant finalement à sa tyrannie que grâce aux démarches de Clovis et à la peur qu’on avait de déplaire à celui-ci. Voilà comment Gondebaud, que la poésie franque n’avait d’ailleurs aucun intérêt à ménager, vu qu’il était arien et chef d’un peuple ennemi, est devenu le tyran cruel et soupçonneux qui a plongé dans le deuil la jeunesse de ses nièces, et dont les crimes ont attiré sur la tête des siens une juste expiation. Voilà comment Clotilde, dont l’austère et religieux veuvage s’est écoulé au milieu des bonnes œuvres, à l’ombre de la cathédrale de Saint-Martin de Tours[350], a dû se laisser transformer en la cruelle virago qui, plus de trente ans après ses griefs, et alors que l’auteur unique de ses malheurs est descendu au tombeau, pousse ses fils à une guerre fratricide dont la seule pensée devrait lui faire horreur! Et voilà aussi pourquoi, lorsque la légende nous montre Aridius exhortant Gondebaud à s’opposer au mariage de Clotilde, elle met dans sa bouche ces paroles significatives: Si elle devient puissante, elle vengera les griefs de ses parents[351]. Tout le monde nous accordera sans doute que cette prophétie n’a pu être faite qu’après coup, c’est-à-dire à un moment où l’imagination se figurait la vengeance prédite comme accomplie par la défaite des Burgondes et par la captivité de leur roi.
[350] Greg. Tur. II, 43 et IV, 1.
[351] Si praevaluerit, injuria parentum vindecavit. Fredeg. III, 19.
Cette explication rend compte aussi de la forme spéciale revêtue par notre légende. La tragique destinée du roi burgonde étant conçue comme une application de la grande loi morale de l’expiation, il n’aura pas fallu un énorme effort à la fantaisie populaire pour se représenter les crimes qu’il s’agissait d’expier. «Œil pour œil, dent pour dent», dit l’adage barbare. Si le roi Sigismond est massacré avec sa femme, et si leurs cadavres sont jetés dans un puits[352], c’est sans doute parce que Gondebaud, son père, aura fait subir le même supplice au père et à la mère de Clotilde. Cette phase de l’évolution de la légende était déjà traversée lorsque Grégoire de Tours écrivit les paroles suivantes: Igitur Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladio uxoremque ejus ligato ad collum lapidem, aquis immersit[353]. Mais la loi du talion voulait davantage. Les deux fils de Sigismond avaient péri avec lui, et l’esprit populaire s’aperçut bientôt que leur mort restait sans explication. Alors, par un nouvel effort créateur, il imagina deux fils de Chilpéric qui auraient partagé la triste destinée de leur père. On voit la raison pour laquelle Frédégaire, renchérissant sur Grégoire de Tours, a introduit dans son récit ces deux personnages nouveaux[354]. La légende avait marché depuis, et elle en était venue à appliquer dans le moindre détail sa loi de l’expiation, en établissant une similitude parfaite entre les crimes commis et le châtiment tardif qui les avait atteints.
[352] Greg. Tur. III, 6.
[353] Id. ibid. II, 28.
[354] Gundobadus Chilpericum fratrem suum interfecit gladium, uxorem
ejus, legato ad collum lapide, aquis immersit, _duos filios eorum
gladio trucidavit_, duas filias exilio condemnavit, quarum senior
nomen Saedeleuba mutata veste se Deo devovit, junior Chrothechildis
vocabatur. Fredeg. III, 17.
Veut-on une dernière preuve que c’est bien la deuxième guerre de Burgondie, avec ses péripéties sanglantes, qui a déterminé la formation de la légende de Clotilde? Si cette princesse avait eu réellement à venger ses parents, et si elle avait été fidèle à la passion vindicative que lui attribue la légende, il en apparaîtrait quelque chose dans la guerre que Clovis fit au roi Gondebaud. C’était alors ou jamais le moment pour elle de se souvenir de sa vengeance. Ses griefs étaient récents; le cruel qui l’avait fait tant souffrir vivait encore, et l’époux qui l’avait arrachée au tyran était, lui aussi, dans la plénitude de sa force guerrière. Si elle avait eu les sentiments que lui prêtent les chroniqueurs, et que, de plus, elle eût eu un grief contre sa famille burgonde, c’est alors, c’est à son époux qu’elle aurait tenu le langage que la légende lui fait tenir ici à ses enfants. Mais non, elle n’intervient même pas, et la campagne de Clovis contre Gondebaud est déterminée par des mobiles qui excluent totalement les excitations de Clotilde. C’est, en effet, le frère de Gondebaud qui l’appelle au secours, en lui promettant de se faire son tributaire s’il l’aide à se débarrasser de ce roi. Ni dans cette occasion, ni dans la suite de l’histoire, le nom de Clotilde n’est prononcé: preuve manifeste qu’elle n’est pas intervenue dans les sanglants débats entre son époux et ses oncles, sans doute parce qu’elle les déplorait et qu’elle ne pouvait pas les empêcher[355].
[355] Il semble bien que le vieux Roricon ait remarqué cette
contradiction interne de l’histoire traditionnelle; aussi nous
dit-il que Clovis entreprit la guerre de Burgondie pour venger
Clotilde: Clodoveus igitur anno II sui baptismatis contra
Gundobaldum et Godigisilum arma corripuit, et in eos aciem dirigens,
ad ulciscendos veteres uxoris suae injurias Francorum animos acuit,
Burgundiones universos aut gladio trucidare, aut tributo gravi
subjugare decernens (Bouquet, III, p. 12). Mais il n’y a là qu’un
remaniement arbitraire des faits pour les rendre plus conformes à la
logique, et non un témoignage qui vaudrait la peine d’être pesé.
Au surplus, la transformation à laquelle l’épopée soumettait le type de Clotilde, dont elle faisait la malheureuse victime d’un drame de famille, la rapprochait d’une figure historique que le peuple franc avait sous les yeux à cette époque, et qui inspirait dans bien des milieux un vif et sympathique intérêt. L’histoire très réelle de sainte Radegonde est en quelque sorte le prototype de l’histoire poétique de Clotilde: on retrouve dans celle-là les principaux traits dont l’imagination populaire a composé celle-ci. Le cadre est le même. De part et d’autre, ce sont trois frères dont l’un périt victime de la trahison paternelle, et dont les deux survivants se disputent son héritage; c’est l’un d’eux appelant le roi franc à la rescousse, c’est une guerre fratricide dans laquelle l’appui du roi mérovingien décide le succès, c’est, chez le vainqueur, l’oubli de la promesse qu’il a faite à son allié, c’est, enfin, l’explosion de l’inimitié entre lui et le monarque franc. Le parallélisme est frappant, surtout si l’on compare la destinée des deux princesses qui sont les héroïnes de ces deux récits. Toutes les deux ont vu leur père cruellement immolé par la trahison d’un oncle; toutes les deux ont vécu tristement à la cour du tyran, toutes les deux sont devenues ensuite reines des Francs, et ont gardé sur le trône la mélancolie de ces souvenirs. Incontestablement, les poètes qui ont confié à la chanson populaire l’histoire de Clotilde ont été, sans le savoir, inspirés par l’image douloureuse de Radegonde, et il en est resté quelque chose dans la forme sous laquelle celle de Clotilde est arrivée jusqu’à nous. Toutefois, ils n’ont pas su atteindre complétement le type qu’ils avaient sous les yeux, et la poésie est restée, cette fois, inférieure à la réalité. Leur imagination était trop grossière et leur âme trop barbare encore pour s’élever à la hauteur morale où le christianisme avait élevé la princesse de Thuringe. A cette femme si pure et si sainte, douce envers ses ennemis et douce envers ses malheurs, ils ne savent substituer qu’une Clotilde barbare et farouche, altérée de vengeance et ne vivant que pour cela: un type anticipé de la Chriemhild des Nibelungen. L’histoire a été ici plus belle que la fiction, et l’idéal que le christianisme avait réalisé dans une âme vivante, l’imagination ne s’est pas trouvée capable de le traduire dans une conception poétique[356].
[356] Ce serait ici l’occasion d’examiner l’opinion de quelques
savants allemands, d’après lesquels la figure poétique de Chriemhild
dans les Nibelungen aurait été modelée en partie sur le type
historique de Clotilde. Mais ce type n’ayant pas existé, comme je
viens de le démontrer, il devient inutile de discuter davantage
cette supposition. Il en serait autrement si quelqu’un s’avisait de
renverser les termes, et demandait avec Max Rieger, _Die
Nibelungensage_, p. 198, si l’existence du type poétique de
Chriemhild n’a pas pu contribuer à former la physionomie légendaire
de Clotilde. Mais on ne me fera pas facilement admettre que, dès le
VIe siècle, la femme de Sigfried avait déjà, dans l’épopée
germanique, la physionomie et le rôle que nous lui voyons dans les
Nibelungen.
Il resterait à rendre compte de l’introduction d’Aurélien dans notre épisode. Je crois que ce nom est celui d’un personnage historique quelconque, lequel, pour des raisons qu’il faut nous résoudre à ignorer, a été mentionné à l’occasion du mariage de Clotilde. L’authenticité de son nom me semble garantie par le fait même de la relation que la légende établit entre lui et la ville d’Orléans (Aurelianis). Le nom a dû exister avant que la relation fût imaginée. Prétendre qu’on a appelé le personnage Aurelianus parce qu’on le croyait d’Aurelianis, ce n’est rien dire, car enfin pourquoi le croyait-on d’Orléans, sinon parce que son nom même suggérait une allusion à cette ville?[357] Donc, le nom a existé d’abord, et c’est sa ressemblance avec celui de la ville qui a déterminé la relation dont je parle. Mais cela même, je veux dire l’impossibilité d’expliquer l’origine du nom d’Aurélien par les nécessités de la fiction, suffit pour attester l’existence historique du personnage. L’auteur du Liber Historiae, qui écrivait au VIIIe siècle, croit pouvoir nous apprendre qu’Aurélien a été créé par Clovis duc de Melun. Cela ne constitue aucun renseignement nouveau sur ce personnage: il faut simplement y voir la preuve que ce chroniqueur avait entendu parler d’un duc de Melun qui s’était appelé Aurélien, et qu’il l’avait naïvement confondu avec notre héros. C’est l’éternel procédé de la poésie populaire: des noms identiques ou seulement semblables ne peuvent se rencontrer sans qu’elle identifie ou du moins rapproche les gens qui les portent. De même que Basine a dû être la femme de Basin parce qu’elle portait le même nom que lui, de même Aurélien a dû être d’Orléans, et fondre sa personnalité dans celle du duc de Melun qui était son homonyme.
[357] V. Fauriel o. c. t. II, p. 496: «C’est Orléans que le romancier
lui donne pour résidence, peut-être à cause du rapport qu’il y a
entre son nom d’Aurélien et celui d’Orléans.» Pour plus de détails,
voir mon article sur l’_Histoire de Clovis d’après Frédégaire_, p.
77 et suivantes.
On n’a pas toujours la bonne fortune de pouvoir ainsi placer la réalité à côté de la poésie, l’histoire à côté de l’épopée, et de montrer comment l’une a engendré l’autre. Il n’en est que plus instructif de faire ce rapprochement là où il est possible. Nous voyons combien se trompent ceux qui croient qu’on peut, au moyen d’une simple combinaison rationnelle, arriver à dégager le noyau d’une légende de son enveloppe poétique. Si nous n’étions pas, comme ici, en possession de faits qui innocentent complétement Gondebaud, qu’aurait fait la majorité des critiques? Ils auraient déclaré que, dans l’histoire de Clotilde, il y avait sans doute des ornements légendaires, tels que les circonstances de son mariage et d’autres encore, mais qu’il s’y rencontrait un fonds de vérité représenté par ses griefs contre Gondebaud, et sur lequel l’imagination populaire avait brodé le détail. Eh bien! il se trouve précisément que c’est ce noyau apparent qui est inventé, et qui constitue même la partie la plus moderne de toute l’histoire!
En somme donc, l’esprit épique est plus hardi et plus inventif que ne le supposent beaucoup de critiques. Il fait plus que colorer et agrandir des faits; il remonte aux causes, il se fait une obligation morale de les trouver, et il se voit amené de la sorte à créer de toutes pièces des récits étiologiques ayant d’autant plus les apparences du vrai qu’ils sont mieux modelés sur lui.
CHAPITRE III
La première guerre de Burgondie.
Nous possédons sur les guerres de Clovis contre Gondebaud deux témoignages contemporains l’un de l’autre: celui de Grégoire de Tours (538-594) et celui de Marius d’Avenches (530-594). Les récits des deux chroniqueurs cadrent parfaitement pour le fond; ils sont d’ailleurs puisés tous les deux à une même source, à savoir des Annales Burgondes rédigées au VIe siècle[358]. La seule différence entre Marius et Grégoire, c’est que ce dernier intercale dans son récit un long épisode inconnu de Marius. Cet épisode, qu’il n’a pas trouvé dans leur source commune, et qui est, de plus, en contradiction avec elle, a un ton épique des plus prononcés, et provient incontestablement d’une tradition populaire. On va en juger.
[358] V. G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire
de Tours_, p. 397-403, et les auteurs qui y sont cités.
D’après la version commune à Marius et à Grégoire, Clovis marche contre Gondebaud après s’être allié secrètement à Godegisil, frère du roi des Burgondes. Gondebaud est battu à Dijon, et Clovis, satisfait de sa victoire, rentre chez lui. Mais le vaincu, qui s’était réfugié à Avignon, aux extrémités de son royaume, revient après le départ de Clovis, s’empare de Vienne où il fait périr son frère, et se rend maître de tout le royaume de Godegisil[359].
[359] Marius Avent., Chronicon; Greg. Tur., II, 32.
C’est dans le récit de cette campagne, en somme stérile pour Clovis, que Grégoire de Tours intercale l’épisode que voici.
Clovis a donné la chasse à Gondebaud jusque sous les murs d’Avignon, où il le tient assiégé. Gondebaud, effrayé, confie ses terreurs à cet ingénieux Aridius, que Grégoire mentionne ici pour la première fois, mais dont la légende conservée par Frédégaire nous a déjà révélé le rôle remarquable dans l’histoire du mariage de Clotilde. Aridius répond à Gondebaud: «Il faut adoucir la férocité de cet homme. Aie seulement soin de bien faire ce qu’il te demandera sur mon conseil.» Là-dessus, Aridius vient trouver Clovis, se donne à lui comme une victime de Gondebaud, et lui offre ses services. Clovis les accepte sans défiance, car cet Aridius était un maître homme qui s’entendait à l’art de gagner les cœurs: il était jocundus in fabulis, strinuus in consiliis, justus in judiciis, et in commisso fidelis. Lorsqu’il se fut introduit dans la confiance de Clovis, il lui dit un jour: «Pourquoi rester sous les murs de cette ville? Tu ravages les champs, tu manges les prés, tu coupes les vignobles et les oliviers, tu détruis toute la contrée, mais tu ne fais aucun mal à ton ennemi. Tu dois plutôt demander à Gondebaud de te payer un tribut annuel: de la sorte, le pays sera épargné, et tu resteras le maître.» Clovis fait ce que lui conseille Aridius, et Gondebaud s’engage naturellement à payer le tribut demandé. Alors le roi des Francs s’éloigne, mais Gondebaud ne s’acquitte envers lui que la première année et ne le fait plus par la suite. Clovis était joué.
Qui ne voit éclater les traits légendaires dans ce récit, inconnu de Marius? Toutes les histoires du même genre appartiennent au domaine de la tradition orale, et aucune n’est garantie par une source digne de foi. Nous retrouvons ici les formes familières à l’imagination épique, et l’histoire de la ruse d’Aridius à Avignon sort du même moule que celle du stratagème de Zopyre à Babylone, ou de Sextus Tarquin à Gabies. Personne ne peut songer un seul instant à soutenir l’historicité d’un récit dans lequel on voit un vainqueur se laisser enlever avec tant de bonhomie les fruits de sa victoire, accueillir sans défiance le conseiller intime de son ennemi, prêter l’oreille à ses conseils les plus pernicieux, faire le premier des propositions transactionnelles au vaincu qui est à sa merci, enfin, licencier son armée avant même que l’ennemi ait souscrit aux conditions qui lui ont été posées. L’enfantillage épique est ici au comble[360].
[360] Fauriel semble avoir déjà flairé le caractère fabuleux de
l’épisode d’Aridius; du moins, il trouve que la suite de l’histoire
est singulière. (II, p. 44.) Luden, Hist. d’Allem. III, p. 79,
Binding p. 161, Junghans p. 72, Richter p. 37, Monod p. 99 et Rajna
p. 86, s’accordent à le regarder comme suspect. Le seul Jahn II, p.
206, n., prétend sauver l’épisode; selon lui, l’authenticité en
serait confirmée d’une manière splendide par une lettre de saint
Avitus à Aridius (Epist. III, dans Baluze Miscell.) qui
contiendrait une allusion manifeste au rôle que Grégoire attribue à
ce personnage pendant le siège d’Avignon. Hélas! tout le monde peut
se convaincre, en lisant le passage en question, que l’allusion
n’existe que dans l’imagination de Jahn.
Je rapprocherai volontiers, de cette histoire d’Aridius à Avignon, celle d’Aétius à Mauriac, rapportée par Frédégaire et déjà connue de Grégoire de Tours, qui, fidèle à son attitude de défiance vis à vis des sources populaires, n’en a reproduit que quelques traits. Aétius, selon son récit, doit sa victoire de Mauriac à la ruse, plus encore qu’à la stratégie et au courage. Après trois jours d’un combat sanglant, il va trouver Attila de nuit, lui persuade qu’il aurait bien voulu que le roi des Huns eût enlevé la Gaule aux Visigoths, mais que cela est devenu impossible, puisque les Visigoths vont recevoir un renfort considérable, et que c’est à grand’peine si Attila pourra échapper à leurs coups! Attila lui donne dix mille sous d’or pour ce charitable avertissement, et afin qu’il l’aide à regagner la Pannonie. De là, le bon apôtre va trouver le roi des Visigoths, et lui apprend que cette nuit même Attila sera renforcé par une nombreuse armée venant de Pannonie; au surplus, ajoute-t-il, ton frère Théodoric cherche à s’emparer de ton trône et de tes trésors, et si tu ne te hâtes de retourner, tu seras privé de ton royaume. Dix mille autres pièces d’or sont la récompense dont le roi des Goths paie cette preuve d’amitié. C’est ainsi qu’Aétius fait décamper les Goths qui auraient pu lui disputer l’honneur de la victoire, puis il donne la chasse aux Huns qu’il poursuit jusqu’en Thuringe, faisant la nuit allumer par son armée des feux innombrables, pour donner l’illusion d’une armée beaucoup plus forte qu’il n’en avait une. Voilà comment il délivra la Gaule de ses ennemis[361].
[361] Fredeg. II, 53.—Greg. Tur. II, 7, rapporte déjà quelques-uns
des traits les plus vraisemblables de cette légende; mais, selon sa
méthode ordinaire, il paraît avoir laissé de côté ceux qui le
choquaient le plus.
Dans cette histoire si singulièrement défigurée, qui pourrait reconnaître le grandiose et tragique tableau tracé par Cassiodore, et qui nous reparaît avec des traits encore émouvants dans le résumé de Jordanès? Qui retrouverait, dans ce nocturne intrigant qui extorque de l’argent à ses amis et à ses ennemis, le grand général dont l’énergie surhumaine est parvenue à armer contre le fléau de Dieu l’occident tout entier? Il ne faut pas aller bien loin pour trouver l’explication d’un si étrange contraste. Frappé outre mesure par l’adroit conseil qu’Aétius donne à Thorismond après la victoire, l’esprit populaire n’a plus vu autre chose dans toute l’histoire de la bataille de Mauriac, et a tout expliqué par la ruse. Nul ne peut se refuser à méconnaître ici l’influence de l’esprit épique, intervenant pour expliquer le succès remporté par le madré Romain sur le brave barbare[362]. Au lecteur de développer ce parallèle, qui ne manquera pas d’être instructif; pour moi, je me borne à éclairer par cet exemple le travail que les narrateurs francs ont fait subir à l’histoire de la campagne de Burgondie, et je pense qu’il aidera à reconnaître le vrai caractère de l’épisode d’Avignon.
[362] Jordanes c. 41.
Quel est, au surplus, le héros de notre épisode? C’est notre vieille connaissance Aridius, c’est-à-dire un personnage que nous ne rencontrons jamais sur le terrain des réalités historiques, mais qui nous a déjà apparu dans les nuages de la fiction. Aridius est l’être le plus épique possible. C’est le vrai type d’un héros de légende. Il est investi d’une pénétration d’esprit incroyable, et d’un ascendant sans limite sur son maître. On se souvient du flair merveilleux qu’il déploya lors du mariage de Clotilde, et du revirement subit que son seul retour détermina dans les dispositions de Gondebaud. Ici, il reste dans la donnée de son rôle poétique: il relève le moral de Gondebaud abattu, il dispose à son gré de la volonté de Clovis lui-même, il fait du vainqueur une dupe, et du vaincu le vainqueur de demain, en un mot, c’est le pendant d’Aurélien. Si les gens de son peuple avaient su peindre, je veux dire si les Burgondes avaient eu, comme les Francs, un chroniqueur ami des légendes, leur historien national eût pu mettre dans la bouche des Francs les paroles que le Liber Historiae attribue aux seigneurs burgondes parlant d’Aurélien: Vive le roi qui a de tels leudes!
Quelle est l’origine de notre récit? Est-il né parmi les Burgondes ou parmi les Francs? A première vue, on serait tenté de lui attribuer sans hésitation une origine burgonde. Il est, en effet, à l’honneur du peuple de Gondebaud; de plus, le héros principal est Burgonde, et cela explique pourquoi Frédégaire, qui appartient à la même nation, le fait intervenir à deux reprises, alors que Grégoire n’en parle qu’une fois. En outre, la mention des oliviers et des vignobles de la campagne d’Avignon dans le discours d’Aridius à Clovis (si toutefois ce n’est pas une simple amplification de Grégoire de Tours), servirait à confirmer l’hypothèse d’une origine méridionale. Il est vrai que, d’autre part, on ne voit pas comment on aurait pu créer de toutes pièces, dans le pays même, l’histoire d’une guerre qui n’y serait jamais arrivée, et cette seule objection est assez forte pour faire écarter résolument l’hypothèse.
Nous sommes donc obligés d’admettre que l’épisode est né dans un milieu franc. Les Francs étaient habitués à voir leur souverain triompher partout: il était pour eux, comme tout chef aimé d’un peuple militaire, un vainqueur invincible. De fait, cependant, la guerre de Burgondie n’avait pas été un triomphe. Quelle que fût la complaisance de l’imagination poétique, elle ne pouvait faire abstraction des faits qui restaient dans les mémoires, et qui laissaient au retour de Clovis les apparences d’un insuccès. En effet, les Francs étaient rentrés en Gaule sans rapporter aucun fruit de leur victoire de Dijon, et, peu de temps après, leur allié Godegisil avait péri sous les coups de son frère sans qu’ils l’eussent vengé[363]. Il y avait là quelque chose de choquant pour l’amour-propre national: il ne devait guère supporter que Clovis, partout ailleurs glorifié et vainqueur sans conteste, se fût contenté des maigres lauriers de sa campagne de Burgondie. La trahison seule pouvait expliquer un pareil mécompte. Incontestablement, Gondebaud aurait succombé, Avignon aurait été pris, le pays des Burgondes aurait été en grande partie soumis, si, au moment décisif, une trahison n’avait mis obstacle au succès des invincibles armes des Francs. Telle était la donnée que suggérait spontanément le patriotisme, et c’est sur cette base que l’imagination se mit à édifier sa légende[364].
[363] Greg. Tur. II, 33.
[364] G. Kurth, _Les Sources de l’histoire de Clovis dans Grég. de
Tours_, p. 430.
Je ne crois donc pas à la réalité du siège d’Avignon. Ignoré de Marius d’Avenches, et en contradiction avec le récit de Grégoire lui-même, il a été imaginé pour mettre dans un plus grand lustre l’expédition de Burgondie, et pour expliquer comment Gondebaud resta en somme impuni. Au surplus, je n’entends pas nier l’historicité du personnage d’Aridius. Sans doute, son rôle, ici et dans l’épisode du mariage de Clotilde, est très légendaire, mais ce rôle ne se concevrait pas s’il n’était le grossissement épique d’une réalité qui a d’abord frappé l’esprit des masses[365]. Pour quelles raisons et dans quelles circonstances l’imagination épique s’est-elle arrêtée sur lui? C’est ce que nous ne pouvons pas démêler. Selon toute vraisemblance, c’était un des Romains de l’entourage de Gondebaud. Tous les rois barbares avaient des Romains à leur service dans les postes principaux. A Ravenne, c’était Cassiodore; à Bordeaux, Léon de Narbonne; Clovis lui-même avait près de lui un Aurélien et un Paternus, et l’histoire nous fait connaître un Laconius qui, comme Aridius lui-même, jouissait de toute la confiance de Gondebaud[366].
[365] Et c’est dans cette mesure que j’accorde à Jahn que le
correspondant auquel saint Avitus s’adresse dans une lettre
conservée par Baluze (_Miscellan._ I, p. 358 ep. II et non ep.
III sans plus, comme je le lui ai fait dire à tort ci-dessus, p.
255) est bien notre Aridius. Il en résulte que ce personnage a vécu,
mais non que son histoire légendaire est authentique.
[366] Ennodius Vita s. Epiphanii p. 374 dans le _Corp. Script.
eccles._ de Vienne, t. VI.
Il faut remarquer, au surplus, que, si le récit qui vient d’être analysé porte le caractère d’une tradition populaire, il a moins que tout autre celui d’un chant épique. On n’y remarque pas, comme dans plusieurs autres, le développement organique d’une donnée selon les lois de la logique populaire, et l’histoire ne semble pas élaborée de manière à présenter l’apparence d’un tout poétique. D’autre part, ses points de contact avec la réalité sont nombreux et évidents, et la partie finale, qui suit immédiatement l’épisode d’Aridius, a une couleur historique sur laquelle il me paraît difficile de se méprendre. Il s’agit du retour offensif de Gondebaud contre son frère et du siège de Vienne.
«Après cela, dit notre chroniqueur, Gondebaud, ayant repris des forces et dédaignant de payer encore à Clovis le tribut promis, dirigea son armée contre son frère Godegisil, et l’assiégea dans la ville de Vienne. Lorsque les aliments commencèrent à manquer, Godegisil, craignant que la famine ne le gagnât à son tour, fit chasser le petit peuple de la ville. Parmi les expulsés se trouvait l’ouvrier qui avait la garde de l’aqueduc. Indigné d’avoir été chassé avec les autres, il alla, dans sa fureur, trouver Gondebaud, et lui apprit de quelle manière il pouvait pénétrer dans la ville et se venger de son frère. Guidée par cet ouvrier, l’armée de Gondebaud s’engagea dans l’aqueduc, précédée de nombreux agents munis de leviers en fer, car l’ouverture de l’aqueduc au milieu de la ville était fermée par une grosse pierre. Sur les indications du traître, ils parvinrent à l’écarter avec leurs leviers, puis ils pénétrèrent dans la ville, et, pendant que les assiégés tiraient leurs flèches du haut des remparts, ils les surprirent par derrière. Au son de la trompette qui retentit au milieu des rues les assiégeants s’emparent des portes, qui s’ouvrent et leur livrent passage. Pris entre deux armées, et attaqué des deux côtés à la fois, Godegisil s’enfuit dans l’église hérétique, où il périt avec l’évêque arien[367]. Les Francs qui étaient à son service se réfugièrent dans une tour. Gondebaud défendit qu’on fît du tort à aucun d’eux; mais il les envoya à Toulouse au roi Alaric, après avoir tué les sénateurs burgondes qui avaient tenu le parti de Godegisil. Il remit sous son autorité tout le pays qui s’appelle aujourd’hui la Burgondie. Il donna aux Burgondes des lois plus douces, pour les empêcher d’opprimer les Romains[368].»
[367] Greg. Tur. II, 33.
[368] Godogisilus ad eclesiam hereticorum confugit, ibique cum
episcopo arriano interfectus est. Greg. Tur. II, 33. C’est sans
doute par distraction que Victor Duruy, Hist. de France, I, p. 87,
écrit: «Le roi des Francs était à peine éloigné, que Gondebaud
surprenait (!) son frère dans Vienne et le poignardait dans une
église où il s’était réfugié.»
Je dis que nous sommes ici en présence d’un récit historique qui contient peut-être une erreur ou une inexactitude, mais qui, d’aucune manière, ne peut être considéré comme de provenance populaire. Malgré ce que l’épisode offre de dramatique, rien qui soit plus opposé au ton et aux procédés de la fiction épique. La réalité du siège et de la prise de Vienne nous est garantie par Marius d’Avenches, dont nul ne récusera ici le témoignage[369], et dont le récit s’achemine par les mêmes phases que celui de Grégoire: siège et prise de la ville, mort de Godegisil, punition des sénateurs ses partisans, restauration du pouvoir de Gondebaud sur toute la Burgondie. Grégoire, il est vrai, toujours plus abondant que l’aride Marius, a deux épisodes en plus: celui de l’aqueduc et celui des prisonniers francs; mais ces deux épisodes, à supposer qu’ils ne fussent pas historiques, n’ont nul besoin d’être expliqués par l’hypothèse d’un chant épique. Qu’on relise l’histoire de la prise de Naples par Bélisaire[370], et l’on saura le rôle que jouaient les aqueducs dans la poliorcétique des anciens. Verra-t-on une trace de l’esprit épique dans ce que Grégoire de Tours raconte des Francs auxiliaires de Godegisil, qui, tombés au pouvoir de Gondebaud, furent par lui protégés et envoyés à Alaric? Oui, s’il faut en croire Ranke, qui, entraîné par sa manie de trouver Frédégaire supérieur à Grégoire, soutient que ce dernier nous offre un récit altéré dont Frédégaire aurait conservé la forme authentique. Selon lui, la version primitive, c’est le massacre des Francs prisonniers, et c’est l’amour-propre national qui a transformé cette donnée[371]. Je n’en crois rien. A mon sens, si l’esprit épique avait passé par là, il se serait bien gardé de nous raconter que les Francs furent épargnés par un vainqueur généreux; il nous les aurait montrés illustrant leur mort par une résistance héroïque, et périssant à la fin, comme Roland, sur les cadavres de tous leurs ennemis.
[369] Eo anno Gundobagaudus resumptis viribus Viennam cum exercitu
circumdedit, captâque civitate fratrem suum interfecit, pluresque
seniores ac Burgundiones qui cum ipso senserant, multis
exquisitisque tormentis morte damnavit regnumque quod perdiderat cum
eo quod Godegeselus habuerat receptum, usque in diem mortis suae
feliciter gubernavit. Marius Avent., Chron.
[370] Procop. Bell. Goth. I, 9, p. 330. (Bonn.)
[371] Ranke o. c. IV p. 354.
Rien, d’ailleurs, n’est plus conforme à ce que l’on sait du caractère perplexe, prudent, et, en somme, assez humain de Gondebaud, que d’avoir épargné des hommes contre lesquels il n’avait pas de griefs personnels, et dont il fallait se garder d’irriter le souverain. Il est, au contraire, facile de comprendre que Frédégaire, qui ne voyait cette histoire qu’en gros, ait complété son récit au moyen d’une conjecture qui se présentait d’elle-même à son esprit: Gondebaud, dans sa vengeance, immolant à la fois tous ses ennemis. La version de Frédégaire était et devait être la plus vraisemblable pour l’imagination des multitudes, celle de Grégoire l’est certainement plus aux yeux d’un lecteur réfléchi. Que Frédégaire ait d’ailleurs trouvé lui-même, dans la tradition où avait déjà puisé Grégoire de Tours, certains détails négligés par son prédécesseur, comme le chiffre des Francs qu’il dit être de cinq mille, ou que ce chiffre appartienne à la fiction, il importe peu: ce qui est certain, c’est que l’épisode sur lequel portent ces variantes est historique et non épique, et que toute l’histoire de la guerre de Burgondie se présente à nous comme un récit à peine entamé par l’imagination populaire. L’inexactitude a pu déjà se glisser dans tel ou tel détail, mais l’ensemble garde son allure, et la part de la fiction se réduit au seul épisode d’Aridius. On le voit, le germe poétique n’est arrivé ici qu’à la première phase de son développement, et il est encore loin des caractères qui constituent la chanson épique[372].
[372] Je n’ai pas à m’occuper ici d’une autre erreur de Ranke,
soutenant que la fuite de Godegisil dans le temple arien et sa mort
avec l’évêque de sa confession sont une invention de Grégoire. Où
donc veut-il que Godegisil fugitif se soit réfugié, sinon dans
l’endroit qui, à ses yeux comme aux yeux de ses vainqueurs, était
l’asile le plus sacré? Qu’il me soit permis de reproduire ici ce que
j’écrivais à ce sujet Rev. des Quest. hist. janv. 1890 p. 93: «Se
figurer que Grégoire a inventé ce trait parce qu’il donne
satisfaction à ses préoccupations confessionnelles, c’est infliger
un démenti à toute sa vie. Grégoire était incapable d’_inventer_
quelque chose, dans quelque but que ce fût: tous ses écrits en sont
la preuve convaincante… Lorsque ailleurs, il nous montre dans ses
récits les plus illustres sanctuaires catholiques pillés (II, 27),
ou leur droit d’asile violé (IX, 10), et des évêques expirant de
douleur, parce qu’ils n’ont pu le faire respecter (IX, 23), est-ce
aussi à des préjugés confessionnels qu’il obéit? Qu’on renonce donc
une bonne fois à un argument qui n’est pas de mise ici, et qui ne
suppose des préjugés confessionnels qu’à ceux qui en attribuent si
généreusement à notre narrateur.» Je ferai remarquer de plus que
Binding lui-même, p. 162, n’ose pas révoquer en doute la mort de
Godegisil dans l’église arienne avec l’évêque de sa confession, et
ce n’est pas peu dire pour qui connaît la passion anticatholique de
cet auteur.
CHAPITRE IV
La guerre des Visigoths.
Dans l’histoire de la guerre de Clovis contre les Visigoths, on sent passer comme un souffle de croisade. «Je m’ennuie fort, dit Clovis aux siens, de voir ces ariens occuper une partie de la Gaule. Courons leur donc sus avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, mettons leur terre sous notre puissance. Tout le monde applaudit, et l’armée s’ébranle[373].» Voilà comment débute le récit de Grégoire de Tours, et la suite n’est pas indigne de ce début. C’est vraiment une guerre sainte que le roi des Francs va faire aux hérétiques. Les bienheureux patrons du pays protègent l’expédition: ils prédisent la victoire à Clovis, ils éclairent sa marche, ils lui montrent le chemin, ils font tomber devant lui les murailles des villes. Lui, de son côté, leur prodigue les marques de son respect et de sa reconnaissance, il défend que l’on touche à ce qui leur appartient, il leur fait porter ses présents et leur demande des oracles. Il semble que nous soyons ici, plus qu’ailleurs, sur le terrain de prédilection de l’épopée, et cependant, les récits en question n’ont rien d’épique. On y reconnaît la différence qu’il y a entre le chant épique et de simples traditions. Celles-ci consistent dans des anecdotes isolées, non élaborées par le génie poétique de la multitude, et bien distinctes, sous ce rapport, des légendes étudiées plus haut, qui se présentent comme un tout organique. Elles se font remarquer d’ailleurs par leur caractère ecclésiastique; un miracle en est d’ordinaire la conclusion; on voit qu’elles ne se sont pas formées au sein des masses, mais plutôt dans des milieux cléricaux, où l’on se bornait à acter des faits surnaturels comme preuve de la puissance du saint local. De plus, elles se détachent très nettement sur la trame grise et unie du récit annalistique qui a été sous les yeux de Grégoire, et qu’il doit avoir reproduit plus ou moins textuellement. Voici, si je ne me trompe, la substance de ce récit, antérieurement à sa combinaison avec les épisodes fournis par la tradition orale.
[373] Greg. Tur. II, 37.
La vingt-cinquième année de son règne, Clovis marche contre Alaric. Il le rencontre dans les champs de Vouillé, à dix milles de Poitiers. Les Goths furent vaincus, et Alaric tomba sous les coups de Clovis. Alaric avait régné vingt-deux ans. Clovis envoya son fils Théodoric par Alby et Rodez, soumettre tout ce pays jusqu’à l’Auvergne, et de là jusqu’aux frontières des Burgondes. Clovis passa l’hiver à Bordeaux, où il avait emporté tout le trésor d’Alaric trouvé à Toulouse. En revenant, il s’empara d’Angoulême, puis il revint à Tours.
Tout cela est rigoureusement historique, et se trouve confirmé par les autres documents contemporains. En ce qui concerne le champ de bataille, Isidore le place dans les environs de Poitiers, et l’appendice de Victor de Tunnuna le nomme Boglodoreta. Les mêmes auteurs, et, en outre, le pseudo-Sulpice Sévère disent qu’Alaric périt dans la bataille, et Isidore laisse entendre qu’il fut tué par Clovis. C’est Isidore également qui donne la durée du règne d’Alaric[374]. Mais, si nous devons tenir pour historique le noyau du récit de Grégoire, nous n’en dirons pas autant de la couleur de l’ensemble, et des épisodes dont il est émaillé. Il est permis de croire qu’en réalité, lorsqu’il conduisit ses soldats contre les Visigoths, Clovis fit appel au mobile religieux, et rappela aux siens la nécessité d’enlever à l’arianisme les belles provinces de la Gaule méridionale. Mais aucun texte contemporain ne nous l’affirme d’une manière positive, et il est manifeste que les paroles mises par Grégoire dans la bouche de Clovis expriment au moins autant les sentiments du narrateur et du public que ceux du héros[375]. En d’autres termes, Grégoire conjecture que Clovis a parlé ainsi, et il est probable que sa conjecture est fondée; mais, dans tous les cas, c’est une conjecture, tout au plus une tradition, ce n’est pas un témoignage historique. Voilà pour ce que j’ai appelé la couleur du récit.
[374] Voir tous les textes réunis dans Junghans, p. 150-152. Cf.
Richter, p. 38, n. 2.
[375] «Je ne sais, dit M. Fustel de Coulanges, si Clovis a parlé
ainsi, mais Grégoire de Tours, qui puise dans la tradition
populaire, croyait qu’il avait parlé ainsi. Et s’il n’y a pas là une
vérité matérielle, il y a une vérité d’impression que l’historien ne
doit pas négliger. Pour ces générations d’hommes, les questions
religieuses avaient l’importance capitale.» _L’Invasion germanique
et la fin de l’Empire_ p. 496. Il y a d’ailleurs lieu de rapprocher
le passage où Grégoire fait parler le roi Gonthran ordonnant, lui
aussi, une expédition contre les Visigoths: Prius Septimaniam
proventiam ditioni nostrae subdite, quae Galliis est propinqua, quia
indignum est, ut horrendorum Gothorum terminus usque in Galliis sit
extensus. Greg. Tur. VIII, 30.
Quant au récit lui-même, abstraction faite des éléments historiques qui y représentent les Annales consultées par Grégoire, il se décompose en un certain nombre d’historiettes sans lien logique entre elles. J’en reproduis la suite ci-dessous, en y ajoutant celles qui sont propres au Liber Historiae[376].
[376] Il est inutile de comprendre dans cette énumération
l’historiette racontée par Hincmar, Vita Remigii 92, d’un flacon
de vin donné par saint Remy à Clovis avant le départ pour
l’Aquitaine, et qui avait la double propriété de ne pas se vider et
d’être un gage de victoire. Cette légende n’a qu’un rapport indirect
avec notre sujet, et n’a d’autre but que de glorifier saint Remy:
née à Reims et localisée autour de son église, elle est restée
inconnue partout ailleurs.
1. Avant de partir pour la guerre contre les Visigoths, Clovis, sur le conseil de Clotilde, décide de bâtir une église en l’honneur de saint Pierre. Il jette au loin sa francisque en disant: Ainsi soit faite l’église Saint-Pierre, si nous revenons victorieux avec l’aide de Dieu[377].
[377] Liber Historiae c. 17. Cf. Greg. Tur. II, 43.
2. Clovis, en route pour le pays des Visigoths, défend aux siens de piller le domaine de saint Martin. Il punit de mort un soldat qui a enfreint sa défense, et il ajoute ces paroles: Où serait pour nous l’espoir de vaincre, si nous offensons saint Martin?[378]
[378] Greg. Tur. II, 37.
3. Clovis envoie quelques-uns des siens, avec des cadeaux, dans la basilique de Saint-Martin à Tours, dans l’espoir qu’ils y trouveront un présage favorable. En effet, ses envoyés, en entrant dans l’église, entendent chanter l’antiphone: Praecinxisti me Domine virtute ad bellum, etc. Pleins de joie, ils rapportent cette nouvelle à leur maître[379].
[379] Greg. Tur. l. l. Liber Historiae 17.
4. Clovis, arrivé avec son armée sur les bords de la Vienne gonflée par les pluies, ne sait comment la passer: il prie Dieu, et, le lendemain matin, on voit apparaître une biche d’une grandeur prodigieuse, qui franchit la rivière à gué, indiquant ainsi le chemin aux soldats[380].
[380] Greg. Tur., l. l. Liber Hist. l. l.
5. Clovis, arrivé en vue de Poitiers, venait d’y planter ses tentes, lorsque, du haut de la basilique Saint-Hilaire, un rayon de lumière descendit jusqu’à lui, comme pour lui apprendre qu’il vaincrait les ariens grâce à la protection de saint Hilaire, le grand adversaire de l’arianisme[381].
[381] Greg. Tur., l. l. Lib. Hist. l. l.
6. Clovis, en revenant de Bordeaux où il a passé l’hiver après sa campagne d’Aquitaine, arrive devant Angoulême, où Dieu lui accorde une faveur signalée: à sa seule vue, les murailles de la ville croulèrent[382].
[382] Greg. Tur., l. l. Lib. Hist. l. l.
7. Clovis, pour témoigner sa reconnaissance à saint Martin, lui fait cadeau de son cheval de guerre, puis verse cent sous d’or à sa basilique pour le racheter. Mais l’animal ne veut pas quitter l’église; le roi est obligé de verser encore cent sous d’or, et alors seulement la bête consent à le suivre. «Saint Martin, dit Clovis en riant, est un bon patron, mais un peu cher en affaires[383].»
[383] Liber Historiae c. 17. Je ne parle pas ici de l’épisode de
saint Maixent, parce qu’il n’est pas de provenance orale, et que
Grégoire de Tours l’a emprunté à la vie de saint Maixent. Voir G.
Kurth, Les Sources de l’hist. de Clovis, p. 415-422.
Voilà les matériaux fragmentaires que la voix publique a fournis à nos chroniqueurs. Ce sont, on le voit, autant d’anecdotes recueillies sur place, et il n’y a nulle trace d’un chant épique qui, comme dans l’épisode du mariage de Clovis, raconterait une histoire suivie. La provenance ecclésiastique de chacun de ces fragments est d’ailleurs manifeste. Le premier a été trouvé à Paris même, dans l’église Sainte-Geneviève, par le moine de Saint-Denis qui a écrit le Liber Historiae; le deuxième et le troisième ont été découverts par Grégoire dans sa propre basilique de Saint-Martin à Tours; le quatrième et à coup sûr le cinquième viennent de Saint-Hilaire de Poitiers, le sixième est originaire des environs d’Angoulême; le septième enfin, qui met dans la bouche de Clovis le premier bon mot de l’histoire de France, a été conservé dans le clergé d’une des églises voisines de Tours, et peut-être à Tours même.
Et non seulement toutes ces anecdotes se présentent à nous sans unité poétique et sans aucune fusion entre elles, mais, à travers chacune, il est facile de reconnaître un noyau historique peu ou point altéré.
L’histoire de la fondation de Sainte-Geneviève de Paris par Clovis, rapportée à la fois par Grégoire de Tours et par le Liber Historiae[384], n’a rien d’épique: c’est un souvenir qui a dû se conserver dans l’église même, et dont le moine de Saint-Denis a très bien pu être informé sur place. Remarquez qu’ici il n’a pas copié Grégoire: en effet, non seulement celui-ci passe sous silence la légende relative à la fondation, mais encore il désigne l’église sous le vocable des Saints-Apôtres, tandis que le Liber Historiae l’appelle église Saint-Pierre, nom qu’elle paraît avoir porté avant de prendre celui de Sainte-Geneviève[385]. Que ce sanctuaire ait été réellement bâti par Clovis, cela ne paraît pas douteux: rien de mieux connu et de mieux gardé, dans les établissements religieux, que le souvenir de leur fondateur, et, à l’époque où celui-ci fut consigné pour la première fois par écrit, il n’y avait que deux générations d’écoulées. Quant aux circonstances pittoresques dans lesquelles aurait eu lieu cette fondation, au dire du Liber Historiae, il faut d’abord écouter celui-ci: «Clovis étant venu à Paris, dit à la reine et à son peuple: «Je m’ennuie fort de voir les Goths ariens occuper la meilleure partie de la Gaule. Allons, et, avec l’aide de Dieu, chassons-les de cette terre et soumettons-la à notre pouvoir, car elle est très bonne.» Ces paroles plurent aux grands du peuple franc. Alors Clotilde donna un conseil au roi, disant: «Que le Seigneur donne la victoire aux mains de mon seigneur le roi. Écoutez votre servante, et faisons une église en l’honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, pour qu’il soit notre auxiliaire dans cette guerre.» Et le roi dit: «Je goûte ce conseil; faisons ainsi.» Alors le roi jeta droit devant lui sa hache, c’est-à-dire sa francisque, et dit: Qu’ainsi soit faite l’église des bienheureux apôtres, si nous revenons avec l’aide de Dieu[386].»
[384] Greg. Tur. II, 43; IV, 1; Liber Historiae c. 17.
[385] Grégoire lui-même emploie indifféremment les deux noms: il dit
basilique des Saints-Apôtres (II, 43 et Glor. Confess. c. 89), et
basilique Saint-Pierre (III, 18; IV, 1; V, 18 et 49). Sur le tombeau
de sainte Geneviève dans cette église, v. Greg. Tur. IV, 1 et le
même Glor. Conf. c. 89. Sur les fluctuations du nom de l’église,
voir Kohler, _Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte
Geneviève de Paris_, p. XC et suiv.
[386] Liber Historiae c. 17: Tunc rex projecit in directum a se
bipennem suam, quod est francisca, et dixit: Sic fiatur ecclesia
beatorum apostolorum, dum auxiliante Domino revertimur. Cf. Roricon
(Bouquet III, p. 16). Aimoin I, 25 (ib. III, p. 44), se borne à dire
incidemment que Clovis avait bâti l’église Saint-Pierre à la demande
de Clotilde.
Nous avons dans ce curieux épisode le souvenir, conservé avec beaucoup de précision, de la cérémonie symbolique avec laquelle, conformément à l’usage des Germains, Clovis aura fondé l’église Saint-Pierre. Selon la mythologie primitive, quand le redoutable dieu du ciel voulait prendre possession d’un terrain, il le consacrait en y laissant tomber son tonnerre, que l’on se figurait, chez les Germains, sous la figure d’une hache de pierre, c’est-à-dire d’un marteau: l’endroit était dès lors, comme le bidental des Romains, inviolable et sacré. Eh bien, le guerrier barbare imitait son dieu dans la prise de possession d’un domaine: il y jetait son arme, et il marquait de la sorte qu’il le revendiquait comme sien. Cette arme, simple marteau de pierre à l’origine, fut plus tard une hache en fer lorsque ce métal se fut répandu, mais toujours son contact avec l’objet eut pour signification, dans le symbolisme du droit, de le consacrer à l’usage du propriétaire. On retrouve en divers pays des traces manifestes de ce concept très antique. Chez les Scandinaves, on consacrait les nouvelles mariées en leur mettant sur les genoux un marteau[387]. Chez les Grecs, le prisonnier s’appelait αἰχμάλωτος, c’est-à-dire pris par la lance. Chez les Romains, la forme la plus complète de la propriété était celle qu’on appelait quiritaire, c’est-à-dire celle qu’on tenait de sa quir ou lance. C’est pour la même raison encore qu’au moyen âge, la propriété allodiale, qui représentait pour les gens de la féodalité à peu près la même chose que la propriété quiritaire pour les Romains, était celle qu’on ne relevait que de Dieu et de son épée. Enfin, pour ne pas allonger outre mesure la série de ces exemples, j’ajouterai que, chez les nègres d’Afrique, la lance et le bouclier sont encore aujourd’hui, au rapport de Stanley, les emblèmes de la propriété[388].
[387] Cf., dans l’Edda, la Thrymskvida, où Thor, déguisé en fiancée
du géant Thrymr, se fait rendre par celui-ci son marteau, qu’on
dépose sur ses genoux pour consacrer la nouvelle épouse (brude at
vigja).
[388] Stanley, Dans les ténèbres de l’Afrique, t. I. p. 138.
Or, en conformité de cette idée, les Germains avaient une cérémonie spéciale pour marquer la prise de possession: c’était ce qu’ils appelaient le hammerwurf, c’est-à-dire le jet du marteau ou le jet de la hache. Nous la trouvons répandue chez tous les peuples germaniques, depuis l’extrême nord scandinave jusque dans les Alpes bavaroises, et cela pendant tout le moyen âge. J. Grimm en a réuni une soixantaine d’exemples de toute date jusqu’au XVIe siècle[389]. Le hammerwurf ne servait pas seulement à marquer une prise de possession initiale; on y recourut aussi, par la suite, pour délimiter les frontières d’un domaine. Dans les terrains contestés ou limitrophes, l’autorité de chaque propriétaire s’étendait aussi loin qu’il pouvait jeter son marteau (ou sa lance), en restant sur son propre sol. Plus tard, enfin, l’usage se perdit peu à peu, mais la légende en garda le souvenir, et, comme elle n’en comprenait plus la portée, elle lui attribua quelque chose comme une valeur oraculaire. Chaque fois qu’elle eut à raconter une histoire où il figurait, elle supposa que la volonté divine faisait tomber le marteau où elle voulait, et elle le montra qui prenait son essor pour aller retomber à une grande distance[390]. Telles furent les longues destinées de la coutume connue sous le nom de jet du marteau.
[389] J. Grimm, Deutsche Rechtsalterthümer, 2e édition Goettingen
1854, p. 55-68. Il ne serait pas difficile de trouver des exemples
du même usage dans les pays de langue romane qui ont subi
l’influence des Germains. Ainsi, le Chemin le Duc ou Royal Chemin,
qui traversait le duché de Limbourg et allait du Rhin à la Meuse,
appartenait au duc «aussi avant qu’il pourrait jetter d’une lance
dedans la Meuse et aussi dedans le Rhin.» Ancienne cout. du Limb.
§ 46, dans Ernst, Hist. du Limbourg I, p. 68.
[390] La dernière élaboration de cette donnée se trouve dans les
légendes du type de celle de Robermont: l’abbesse de la communauté
jette en l’air son trousseau de clefs, en décidant qu’on bâtira le
nouveau monastère à l’endroit où elles tomberont, et les clefs
prennent leur vol jusqu’à Robermont, où on les retrouve, et où le
monastère est bâti. V. Wolf, Niederlaendische Sagen, p. 422.
Or donc, Clovis ne faisait qu’appliquer un procédé familier du droit germanique en marquant, par le jet du marteau, l’endroit où il voulait bâtir l’église Sainte-Geneviève. Il n’y a par conséquent rien de légendaire dans le récit de cet acte, qui faisait partie de la coutume juridique franque. Mais son symbolisme bizarre aura frappé les populations romaines de Paris, et c’est pour cette raison qu’elles auront retenu le fait, à titre de singularité. Voilà comment on s’explique que le moine neustrien qui est l’auteur du Liber Historiae nous ait conservé la mémoire de la cérémonie en question; il est d’ailleurs manifeste qu’il n’en a pas compris le sens.
L’épisode du jet du marteau ne contient donc, on le voit, aucun élément imaginatif; bien plus, la parole de Clovis, qui est de toute l’anecdote la partie substantielle, me semble trahir son ancienneté par ce fait que là reparaît le nom archaïque de l’église, abandonné partout ailleurs par notre narrateur pour celui, plus moderne, de Saint-Pierre[391]. Il n’en est pas de même des autres circonstances rapportées par le Liber Historiae. Selon lui, Clovis aurait procédé au jet du marteau à la suite d’un vœu fait sur le conseil de Clotilde, et avant l’expédition des Visigoths. Ce détail me semble postérieur à Grégoire, qui ne se serait pas abstenu de nous le communiquer s’il en avait eu connaissance; il est, de plus, en contradiction avec son texte, duquel il ressort que Clovis ne s’est établi à Paris qu’après la guerre contre les Visigoths[392]. On comprend d’ailleurs qu’une fois mise en relation avec cette guerre, l’histoire de la fondation de Saint-Pierre se soit bientôt transformée et ait été présentée comme le fruit d’un vœu: rien de plus fréquent dans les légendes ecclésiastiques. Mais l’esprit populaire n’a contribué en rien à cette transformation: il n’y a ici qu’une tradition conservée sous les voûtes de l’église, parmi le clergé qui la dessert, et on n’y retrouve aucune trace de cette imagination épique qui se saisit des faits pour les remanier profondément, et pour les organiser en un tout logique. Le langage même est tout biblique; faciens faciat est un véritable hébraïsme suggéré par la familiarité avec la Vulgate, et qui ne s’est jamais trouvé dans la bouche de Clovis.
[391] Sic fiatur ecclesia beatorum apostolorum, dum auxiliante
Domino revertimur. Lib. Hist., l. l.
[392] Egressus autem a Turonus Parisius venit ibique cathedram regni
constituit. Greg. Tur. II, 38.
Je n’ai pas besoin de m’appesantir sur l’origine des légendes reprises sous les numéros 2 et 3. Elles portent, si je puis ainsi parler, leur signature, et elles appartiennent à la catégorie des récits qui remplissent en si grand nombre le Miracula Martini et les autres recueils hagiographiques sortis de la plume féconde de notre auteur. Vraie ou fausse, la parole de Clovis sur le respect dû à saint Martin n’a pu être transmise que par le clergé de Tours, et quant à l’histoire des antiennes entendues en entrant dans l’église, elle ressemble d’une manière frappante à celle des oracles rendus par saint Martin au malheureux Mérovée[393]. Le peuple, encore une fois, était et devait rester étranger à ces traditions, qui supposent, dans le milieu où elles se produisent, une connaissance approfondie des Livres Saints.
[393] Greg. Tur. V, 14.
La quatrième légende n’a rien qui la distingue de beaucoup d’autres du même genre: ce peut être fort bien le souvenir d’un fait naturel, auquel on aura prêté une signification surnaturelle. Effarouché par le mouvement et le bruit d’une grande multitude d’hommes, le gibier fuit, en plein jour, des retraites qui semblent avoir perdu toute sécurité, et, acculé aux cours d’eau, les franchit s’il trouve un gué. Il n’y a là rien que de fort explicable, mais il est facile de comprendre qu’aux yeux des multitudes, en pareille circonstance, des événements si importants par leurs suites changent facilement de caractère. L’imagination populaire ne concevra pas autrement l’intervention des puissances divines qui veulent montrer leur protection à des armées dans l’embarras. Il existe quantité de légendes analogues. C’est une biche qui, miraculeusement, montre à des chasseurs hunniques le passage à gué du Palus Méotide[394]. C’est, au dire de Frédégaire, une bête sauvage qui, en passant à gué le détroit de Gibraltar devant les Vandales, leur sert de guide et les amène en Mauritanie[395]. Quand le général burgonde Mummolus va au secours de Grenoble assiégée par les Lombards, c’est une bête sauvage qui, en traversant l’Isère, montre le gué de cette rivière à son armée[396]. Des particuliers qui portent des aumônes aux pauvres de saint Séverin dans le Norique sont guidés à travers les neiges des Alpes par un ours[397], et, comme on l’a vu plus haut, l’aïeul de Paul Diacre, en fuyant de chez les Avares, a pour guide un loup qui disparaît lorsqu’il approche de la terre d’Italie[398]. Enfin, lorsque Charlemagne, battu par les Saxons au rapport de la tradition saxonne, chercha un gué dans le Mein pour repasser ce fleuve, ce fut une biche qui le lui montra en le passant elle-même, et l’endroit a gardé depuis lors le nom de Francfort (_Francorum vadum_), c’est-à-dire passage des Francs[399].
[394] Jordanes, c. 24.
[395] Fredeg. II, 60.
[396] Greg. Tur. IV, 44.
[397] Eugipp. Vita Severin. c. 29.
[398] Ci-dessus p. 168.
[399] Thietmar Merseburg. VII, 53.
Le miracle se renouvelle même à plusieurs reprises en faveur de ce héros. Lorsqu’il revint de son expédition d’Espagne, il arriva devant la Gironde, sur laquelle il n’y avait ni pont ni bateau. «Le roi se mit en prière, et aussitôt on voit un cerf blanc qui passe le fleuve, et indique ainsi à l’armée le gué qu’elle doit suivre[400].» Pareillement, en franchissant les Alpes pour aller délivrer Rome assiégée par les Sarrazins, Charlemagne fut guidé avec toute son armée par un cerf blanc qui leur fit suivre un itinéraire sûr et commode[401]. Enfin, pendant qu’il était en route avec son armée pour Jérusalem, c’est un oiseau apparu miraculeusement qui lui montra son chemin au travers d’une sombre forêt dans laquelle il s’était égaré[402].
[400] Gaston Paris, Hist. poét. de Charlemagne p. 261, d’après le
Karlamagnus-Saga.
[401] Id. ibid. p. 250, d’après Ogier le Danois.
[402] Id. ibid. p. 339. d’après une légende latine du XIe siècle.
Il est fort possible que l’épisode raconté dans l’histoire de Clovis soit dû à un fait réel, interprété dans le sens d’un miracle; mais, dans tous les cas, on voit qu’il n’a pas été élaboré par l’esprit populaire, et qu’il est resté à l’état d’anecdote.
J’en dirai autant de la cinquième légende. C’est certainement un souvenir historique, altéré peut-être, mais reposant sur une donnée réelle. Je n’en veux d’autre preuve que le caractère même du récit, qui n’a pas de conclusion. S’il était légendaire, il contiendrait sa justification en lui-même, car c’est le propre de la légende qu’elle ne raconte rien sans but. C’est parce que ce récit ne prouve rien qu’il est peu probable qu’on l’ait inventé. Il faut d’ailleurs noter que Fortunat de Poitiers raconte la même chose dans sa Vie de saint Hilaire[403], et que les deux récits sont indépendants l’un de l’autre. Il serait assez oiseux de chercher à expliquer la légende. Soit que le trait de lumière en question ait été un signal donné à Clovis par ses partisans de Poitiers, soit qu’il faille croire à un événement fortuit qui aura été transformé en miracle par l’imagination des narrateurs, elle n’a pas à nous préoccuper autrement.
[403] Liber de virtute s. Hilarii VII, 20 (ed. Krusch).
Que croire de la chute des murs d’Angoulême, racontée dans la légende sixième? En soi, un accident de ce genre—abstraction faite du caractère surnaturel que lui prête le récit—n’a rien d’invraisemblable, et l’histoire des invasions nous fait connaître des aventures semblables arrivées à Metz[404] et à Aquilée[405]. Il est vrai que, pour la première, Frédégaire la considère comme merveilleuse, mais nous n’avons pas à discuter son interprétation du fait, et il suffit de constater la réalité de celui-ci. Il se peut d’ailleurs fort bien aussi que notre épisode ne soit autre chose que le souvenir déjà altéré d’un de ces tremblements de terre qui alors n’étaient pas inconnus en Gaule, comme le prouve celui de 467[406], celui de Vienne sous saint Mamert (avant 477)[407], celui d’Auvergne en 485[408], celui de Chinon en 577[409], ceux d’Angers en 582[410] et en 584[411], celui de Saintes en 815[412], celui de Mayence en 858[413]. J’admettrai moins facilement que nous soyons ici devant une fiction inspirée par les souvenirs bibliques relatifs à la prise de Jéricho. On trouve plus tard, dans l’épopée carolingienne, plus d’une légende qui a sa source dans le récit du livre des Juges. Devant Charlemagne nous verrons crouler les murailles de Pampelune, de Grenoble, de Narbonne et de Tremogne[414]. Mais nous serons alors dans l’époque de la fiction délibérée et consciente, et qui travaille d’après des modèles littéraires. Il n’en peut être question ici: s’il y avait fiction poétique, nous nous trouverions en présence, encore une fois, de tout un récit stylisé, et non d’un simple trait. Embellie ou non, l’histoire de la prise d’Angoulême repose, selon moi, sur un événement historique, et n’a pas peu contribué à populariser, parmi les chansons de geste, les récits du même genre.
[404] Fredeg. II, 60.
[405] Jordan. c. 42.
[406] Greg. Tur. II, 19. Cf. la note d’Arndt.
[407] Id. II, 34.
[408] Id. II, 20.
[409] Id. V, 17.
[410] Id. VI, 22.
[411] Id. VII, 11.
[412] Einhard. Annal. 815.
[413] Prud. Ann. 858; Rud. Fuld. Ann. 858. Sans doute, on peut
s’étonner que, s’il en est ainsi, Grégoire de Tours ne l’ait pas
dit; mais c’est que, de son temps, le fait était déjà altéré, et,
d’autre part, lui-même n’observait pas toujours la relation de cause
à effet, car il écrit, sous la date de 582: _Muri urbis Sessionicæ
conruerunt; apud Andecavam urbem terra tremuit_ (VI, 21), sans avoir
l’air de se douter que le premier de ces faits trouve son
explication dans le second.
[414] Rajna, p. 247. Voir le détail dans Gaston Paris, p. 254 et suiv.
Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit de la septième anecdote. C’est une de ces joyeuses saillies comme le clergé lui-même s’en permettait beaucoup vis à vis des siens, à une époque où la religion et l’autorité du prêtre n’étaient pas encore attaquées. Rien de plus fréquent, pendant tout le moyen âge, que des plaisanteries de ce genre, auxquelles aujourd’hui des écrivains naïfs prêtent l’esprit d’hostilité qu’ils y mettraient eux-mêmes. Disons ici, une fois pour toutes, que, dans les origines surtout, la très grande majorité des traits satiriques lancés contre le clergé ont été décochés par des clercs, aussi exempts d’arrière-pensée que les plaisants d’aujourd’hui qui raillent les médecins ou les femmes. C’est un clerc ou un moine qui, dans la simplicité de son cœur, a imaginé le bon mot de Clovis: paix à sa cendre, et honni soit qui mal y pense!
Cette anecdote est intéressante en outre au point de vue de la critique. Ou je me trompe fort, ou le trait final qui lui donne, à nos yeux, un caractère satirique, a été ajouté après coup. Le miracle qui fait l’objet du récit est tout à fait à l’honneur de l’église de Tours, et il ne serait pas difficile d’en trouver le pendant chez nos vieux hagiographes[415]. C’est, à n’en pas douter, le clergé de l’église Saint-Martin qui a mis la légende en circulation; quant au trait final, rien ne nous empêche de supposer qu’il aura été aiguisé dans une des églises neustriennes voisines de Tours.
[415] Voir par ex. Jonas, Miracula sancti Hucberti c. 14 (Mab. _Act.
Sanct._ IV, 1 p. 284) où l’on voit également un cheval que son
maître avait promis de donner à l’abbaye de Saint-Hubert refuser de
s’éloigner du monastère.
Nous n’avons pas épuisé les matériaux légendaires qui ont servi à la constitution de l’histoire de la guerre des Visigoths. Il reste à classer quelques autres faits de diverse provenance. D’abord l’histoire de la rencontre de saint Maixent avec les soldats de Clovis, des excès de ceux-ci, et des miracles par lesquels le saint manifeste sa puissance. Cet épisode, comme Grégoire de Tours nous le dit lui-même, est tiré de la biographie du saint: j’ai montré ailleurs que celle-ci est perdue, et qu’on ne doit pas l’identifier avec le Vita Maxentii qui nous a été conservé[416].
[416] Les sources de l’hist. de Clovis, etc., p. 415-422.
Grégoire raconte encore, au sujet de la bataille de Vouillé, quelques faits qu’il ne semble pas avoir puisés dans une source écrite: du moins on ne voit aucun document qui aurait contenu un récit assez détaillé pour comporter tant d’épisodes. A la bataille assistaient, dit-il, beaucoup d’Arvernes venus sous la conduite d’Apollinaire, et les principaux de leurs sénateurs y périrent. La source est ici apparente. C’est à Clermont, dans sa ville natale, de la bouche de ses parents et dans la conversation de tout le monde, que Grégoire a appris cet épisode. Il a pu connaître personnellement certains de ses concitoyens qui avaient été à Vouillé, où ils combattaient dans les rangs des Visigoths et contre Clovis, et c’est leur récit, d’ailleurs très dépourvu d’enthousiasme pour le vainqueur, que Grégoire a enregistré[417]. L’Apollinaire dont il s’agit était un des plus grands personnages de Clermont, et il n’est pas étonnant que Grégoire se souvienne de lui. Fils de Sidoine Apollinaire, qui était la gloire de sa ville natale, neveu de l’illustre Ecdicius, le héros chéri de Dieu, il parvint, en 515, à la dignité épiscopale de Clermont, grâce surtout, nous dit Grégoire qui rapporte ici des souvenirs précis, aux intrigues de sa femme Placidina et de sa sœur Alchima. Mais il ne jouit que trois ou quatre mois de cette haute dignité, dont il ne semble pas avoir fait un bon usage[418]. Son fils Arcadius, après avoir trahi Théodoric, appelé Childebert et attiré sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre, se réfugia à Bourges, auprès de ce dernier roi: quelque temps après, nous le retrouvons mêlé à l’odieux assassinat des enfants de Clodomir, et c’est là le honteux épilogue de l’histoire d’une des grandes familles de la Gaule romaine[419].
[417] Voir ci-dessus p. 68 et suiv.
[418] Greg. Tur. III, 2; Glor. Mart. 44 et 64; Vit. Pat. 1.
[419] Greg. Tur. III, 9, 12, 18.
Comme on le voit, malgré sa richesse apparente de détails, l’histoire de la guerre des Visigoths n’est nullement, dans Grégoire de Tours, un récit suivi, un tout homogène qui lui aurait été fourni de toutes pièces par la tradition: c’est, au contraire, une mosaïque construite par lui, au moyen de quantité de pièces de rapport assez ingénieusement combinées pour donner l’illusion de l’unité, même à des critiques exercés[420]. Tours, Poitiers, Angoulême, Saint-Maixent et Clermont ont fourni chacune son anecdote; plus tard, Paris y a encore ajouté la sienne.
[420] Junghans pèche ici en partie par le vague et en partie par
l’inexactitude quand il écrit p. 86: «Le souvenir de cette guerre de
Clodovech a dû se conserver à Tours avec une vigueur toute
particulière, soit par la tradition écrite, soit par la tradition
orale, et c’est de ces traditions que provient évidemment le récit
de Grégoire.»
Toute une poussière légendaire tourbillonne autour de l’histoire de la guerre des Visigoths, mais quant à la poésie épique, nous ne l’y avons pas encore rencontrée. Preuve incontestable qu’à cette date, à l’heure où les Francs redisaient de si fraîches et si vieilles cantilènes héroïques, l’imagination des peuples de la Gaule méridionale ne s’était pas encore éveillée à la voix de l’épopée. Mais ici, je me sens obligé de répondre à une autre question que le lecteur n’aura pas manqué de se poser déjà: Les Francs eux-mêmes n’avaient-ils donc pas de récit épique sur la guerre d’Aquitaine?
Je réponds: oui, ils en avaient, et si Grégoire en fait un usage plus réservé ici qu’ailleurs, c’est précisément parce qu’il croit tenir, dans les souvenirs locaux dont il vient d’être question, assez de renseignements pour n’être pas obligé de recourir à des chansons barbares. Un seul trait emprunté à la tradition franque lui a semblé digne d’être mentionné: c’est la part prise à la bataille de Vouillé par Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, roi des Ripuaires. «Ce Sigebert, ajoute notre chroniqueur, devait cette infirmité à une blessure au genou, qu’il avait reçue en combattant contre les Alamans près de la ville de Tolbiac[421].» Nous voici de nouveau en pleins souvenirs barbares, c’est-à-dire épiques. Ce ne sont à coup sûr ni les Annales d’Angers, beaucoup trop sommaires, ni les souvenirs locaux de Clermont, où le nom même du jeune prince ripuaire était sans doute inconnu, qui ont pu être ici la source de Grégoire. D’ailleurs, les Francs seuls ont pu porter un intérêt assez vif à Chlodéric pour le mentionner, et, s’ils l’ont fait, ce ne peut avoir été que dans un chant. Il est manifeste que le chant était à la gloire de Chlodéric: l’ampleur même de la place qui lui est faite en est un indice assez clair, car si l’on parle ici de son père Sigebert et des combats dans lesquels il a contracté son infirmité, ce n’est qu’à son occasion, et pour mieux le présenter comme un héros fils de héros. Mais quel était ici l’exploit, l’ἀριστεία qui a valu à Chlodéric l’honneur d’être glorifié par la chanson? Grégoire nous a condamnés à l’ignorer, soit parce que l’histoire lui paraît trop invraisemblable, soit parce qu’elle mettait dans un trop beau jour le jeune homme qui jouera un si laid rôle plus tard, et que l’invraisemblance interne de toute son histoire épique aura une fois de plus poussé Grégoire à pratiquer ici la rigoureuse discrétion qu’il met dans l’emploi de ses matériaux épiques. Il n’a pu, cependant, se défendre si complétement contre eux qu’il n’ait fait grâce au détail relatif à la claudication de Sigebert. Qu’il ait trouvé ce détail dans notre chanson et pas ailleurs, c’est ce qui résulte de l’usage même qu’il en fait ici, où c’est un hors d’œuvre, alors qu’il eût été bien plus à sa place là où Grégoire nous fait proprement l’histoire de Sigebert.
[421] Habebat autem in adjutorium suum filium Sigiberti Claudi nomine
Chlodericum. Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud
Tulbiacensim oppidum percussus in genuculum claudicabat. Greg. Tur.
II, 37.
Il est utile d’ajouter que la bataille de Tolbiac ne peut être aucunement identifiée avec celle que Clovis livra aux mêmes ennemis, et à la suite de laquelle il se convertit. Il y avait sans doute quelque chose d’ingénieux dans la conjecture qui les identifie, et qui a, depuis des siècles, acquis la valeur d’un fait prouvé, mais elle n’en a pas plus de fondement[422]. L’histoire de la victoire et de la conversion de Clovis nous est connue par le Vita Remigii, qui ne parlait ici que de Clovis, et qui, pour tout le reste, était si laconique, qu’il a omis jusqu’au nom du théâtre de la bataille et jusqu’à celui du roi alaman qui y périt. Grégoire de Tours, qui dépend exclusivement du Vita Remigii, les a ignorés l’un et l’autre, comme cela ressort à suffisance de son récit. Si la bataille de Tolbiac, où combattit Sigebert, était à ses yeux la même que celle où Clovis se convertit, il aurait eu soin de nous le dire, soit à propos de cette bataille, soit ici. Son silence est tout ce qu’il y a de plus significatif, et la bataille de Tolbiac n’est évidemment qu’une bataille entre les Ripuaires et les Alamans, qui s’est passée en dehors de toute participation de Clovis.
[422] Nous savons par Grégoire, qui parle ici d’après le _Vita
Remigii_, que Clovis a livré une bataille aux Alamans. D’autre part,
le même Grégoire nous apprend (II, 37) que le roi des Ripuaires
Sigebert a été blessé au genou en combattant contre les Alamans à
Tolbiac. Ceux qui tenaient beaucoup à donner un nom à la victoire de
Clovis, trouvant ici une bataille contre les Alamans, se sont figuré
que c’était la sienne, et ont conclu qu’il l’avait livrée de concert
avec les Ripuaires, double supposition fort gratuite d’abord, et en
contradiction avec le Vita Vedasti, qui nous oblige à chercher le
théâtre du combat en Alsace ou tout au moins sur le haut Rhin. Je ne
sais qui a le premier identifié la bataille de Clovis avec celle des
Alamans; je vois que Robert Gaguin, _Compendium super Francorum
Gestis_, Paris 1504, ne se doutait pas encore de la prétendue
identité.
Faut-il croire que c’est à la même source barbare que Grégoire a emprunté le trait suivant? «Le roi venait de mettre en fuite les Goths et de tuer le roi Alaric, lorsque, subitement, deux guerriers ennemis, se jetant au-devant de lui, le blessèrent aux deux flancs avec leurs épées. Mais, grâce à sa cuirasse et à la rapidité de son cheval, il échappa à la mort.» Il n’y a rien qui empêche d’admettre cette supposition, bien qu’on puisse croire à la rigueur que le souvenir du danger couru par Clovis a pu se conserver aussi dans les traditions orales de Clermont. Si je penche plutôt pour une provenance épique, c’est parce que les Francs seuls portaient à Clovis assez d’intérêt pour noter avec sollicitude les périls auxquels il avait été exposé dans la bataille. Qu’on n’objecte pas le rôle peu héroïque prêté ici au vainqueur: car, outre que nous ne connaissons pas l’épisode tout entier, nous savons que la fuite dans le combat, si elle était dictée par la prudence, n’était pas une honte pour le Germain, à condition qu’il revînt à la charge, comme Clovis le fait ici, et qu’il remportât la victoire[423].
[423] Cedere loco, dum modo rursus instes, consilii quam formidinis
arbitrantur. Tacite, German. c. 6. Mais déjà le Liber Historiae,
c. 17, a soin de biffer la mention de la fuite de Clovis: sed
propter luricam qua indutus erat, eum non livoraverunt. Quant à
Hincmar, on ne sera pas étonné de lui voir écrire 94: Magis autem
Dominus lorica fidei indutum per orationem sancti Remigii patris et
patroni sui adjuvit eum.
Il existait donc des chansons franques sur la guerre d’Aquitaine, et, si Grégoire de Tours en a fait un usage à notre gré trop parcimonieux, Frédégaire, cette fois encore, a puisé plus largement dans le trésor des souvenirs barbares. Le récit qu’il nous a conservé a trait à l’origine de la guerre contre les Visigoths, et la couleur en est si franchement germanique, qu’il serait oiseux de chercher d’autres preuves de sa provenance.
Dans la partie de son Epitome qui raconte la guerre des Visigoths, Frédégaire écrit: «Igitur Alaricus rex Gothorum cum amicicias fraudulenter cum Chlodoveo inisset, quod Chlodoveus, discurrente Paterno legato suo, cernens, adversum Alaricum arma commovit[424].» Les mots en italique, qui manquent dans Grégoire et que Frédégaire a ajoutés au texte abrégé de celui-ci, sont une allusion à un récit plus développé, qu’on retrouve dans une partie antérieure de la chronique du même Frédégaire. Le voici:
[424] Fredeg. III, 24.
«Un jour, Clovis, roi des Francs, et Alaric, roi des Visigoths, qui résidait à Toulouse, après s’être livré de nombreux combats, s’envoyèrent des ambassadeurs pour traiter de la paix. Il fut convenu qu’Alaric toucherait la barbe de Clovis et deviendrait ainsi son parrain[425], et que désormais la paix serait perpétuelle entre eux. Le lieu et le jour de l’entrevue furent fixés; aucun Franc ni Goth ne devait y assister en armes. Or, Paternus, envoyé de Clovis, se rendit auprès d’Alaric pour voir si les Goths observaient ces conditions, ou si, selon leur usage et comme l’événement le prouva par la suite, ils trahiraient leur promesse. Pendant que Paternus s’acquittait de son message, il voit des Goths qui, contrairement aux conventions, portaient des épées au lieu de bâtons[426]. Il en saisit un, le traîna hors de sa cachette, et reprocha au roi d’user de mensonge pour tromper Clovis. Le roi ne trouva rien à répondre, et il fut décidé que Théodoric serait pris pour arbitre. Les deux rois lui envoyèrent leurs ambassadeurs. Paternus, parlant pour Clovis et pour les Francs, y formula des plaintes qui réduisirent au silence les délégués d’Alaric. Théodoric, pressé de trancher le différend et rempli de jalousie envers les deux rois, imagina de les brouiller plus encore au moyen d’une solution impossible. Il décida que l’envoyé de Clovis viendrait à cheval, tenant en main une lance dressée, devant la porte du palais d’Alaric, et que celui-ci avec ses Goths jetterait des solidi en nombre suffisant pour en couvrir le cheval, le cavalier et la pointe de sa lance. Les Goths, ne pouvant s’acquitter d’une amende aussi énorme, voulurent alors se débarrasser de Paternus; ils le firent tomber la nuit du haut de la terrasse d’une maison. Paternus se cassa le bras, mais ne périt pas. Le lendemain, Alaric le conduisit devant ses trésors, et lui affirma sous serment qu’il ne possédait pas plus que ce qu’il y avait dans ses coffres. Paternus, saisissant un denier, le jeta hors de sa main et dit: His solidos adarrabo ad partem dominae mei Chlodovei regis et Francos. Puis il retourna auprès de Clovis, auquel il raconta en détail tout ce qui s’était passé. Clovis, alors, prit les armes et marcha contre Alaric[427].
[425] Ut Alaricus barbam tangerit Chlodovei, effectus ille patrenus.
Fredeg. II, 58. Ut in tondenda barba Clodovei patrinus ejus
efficeretur Alaricus. Roricon IV (Bouquet III, p. 14).
[426] Ce passage est difficile. Frédégaire dit: Gothi frandulenter
uxos pro baculis in manum ferentis. Ce mot uxus se retrouve
encore, avec le sens d’_épée_, dans Frédégaire IV, 64: Heraclius…
extrahens uxum, capud patriciae Persarum truncavit. Mais aucun autre
auteur ne l’emploie (cf. Ducange, s. v.), et Roricon et Aimoin, qui
ont reproduit la légende, paraissent ne l’avoir pas compris, ou
s’être trouvés en présence d’un autre texte. Le premier, livre IV
(Bouquet III, p. 15) écrit: cultellos permaximos, quos vulgariter
scramsaxos corrupto vocabulo nominamus. L’autre I, 20 (ibid. III,
p. 41): ferreum ostii obicem pro baculo manu gerere.
[427] Fredeg. l. l. Cf. Roricon l. l. (Bouquet III, 14 et 15), Aimoin
I, 20 (ibid. III, p. 41), Hincmar, Vita Remigii (ibid. III, 378).
Ce dernier, qui ne paraît pas avoir connu la chronique de
Frédégaire, semble s’appuyer ici sur la tradition orale: s’il en est
ainsi, on peut considérer sa version comme un remarquable exemple de
survivance des légendes mérovingiennes. Sur l’identité, dans
l’espèce, des deux expressions tangere et tondere, v. Ducange s.
v. barba.
Pour le coup, nous voici en pleine épopée barbare. Que le récit ait été transmis sous forme de chant populaire, comme je le crois, ou qu’il ait simplement passé de bouche en bouche sans le soutien du rythme, peu importe: c’est, à coup sûr, un thème traité d’après les règles du genre, c’est un tout arrondi et complet, comprenant une action qui commence, qui se déroule et qui s’achève, et fournissant le sujet d’une vraie narration poétique[428]. A ce point de vue, la différence avec les anecdotes étudiées ci-dessus, et dont chacune ne consiste qu’en un trait ou qu’en une parole piquante, est absolument incontestable. De plus, on remarquera que ce récit, à la différence de tous les précédents, est essentiellement germanique et barbare. Il ne s’agit pas ici de miracles ni de bons mots, il s’agit de l’origine d’une guerre et des causes de celle-ci. Le rôle déloyal attribué à Théodoric nous fait pénétrer dans les préoccupations populaires, qui tendent à incriminer d’une égale perfidie les deux branches de la race gothique. Les intentions odieuses et les tentatives de trahison mises à la charge des Goths répondent bien aux préventions qui régnaient chez les Francs à l’endroit de leurs voisins méridionaux, et dont on retrouve l’écho chez Grégoire lui-même[429]. Couper la barbe de celui qu’on adopte pour filleul, c’est une cérémonie toute barbare: il est possible qu’elle ait existé aussi dans l’empire, mais, d’aucune manière, les Germains ne la lui ont empruntée, et nous la voyons encore pratiquée par Charles Martel, lorsqu’il envoya son fils Pepin à Luitprand pour qu’il lui coupât les cheveux, et qu’ainsi il devînt son père d’adoption[430]. L’amende infligée aux Visigoths par Théodoric, et qui peut paraître extravagante au lecteur moderne, était parfaitement conforme au symbolisme juridique usité parmi les barbares. On couvrait un délit à la lettre en en couvrant le corps, et lorsque celui-ci disparaissait sous le wergeld entassé, alors, naturellement, l’offense était expiée, puisqu’elle n’apparaissait plus. Paternus a été l’objet d’une tentative d’assassinat, eh bien, pour que ce crime soit couvert, il faut que Paternus le soit lui-même. Et comme il est un guerrier, c’est dans son attirail guerrier que doit le prendre l’amende pour qu’elle soit adéquate[431].
[428] «Nous devons reconnaître sans hésitation qu’ici encore nous
avons une relation dans laquelle la poésie s’est emparée de la
tradition historique.» Junghans-Monod, p. 85.
[429] V. ci-dessus p. 213, n. [314].
[430] Circa haec tempora Carolus princeps Francorum suum filium ad
Luidprandum direxit, ut ejus juxta morem capillum susciperet. Qui
ejus caesariem incidens, ei pater effectus est multisque eum ditatum
regiis muneribus genitori remisit. Paul Diacre, Hist. Langob., VI,