Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 7 sur 28

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Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 528

Ce n’est pas tout. En examinant la liste des descendants d’Istio, on s’aperçoit qu’il est le père de tous les peuples qui se sont trouvés réunis, vers la fin du règne de Clovis, sous le sceptre de la dynastie mérovingienne[159]: Francs, Allamans, Romains de la Gaule et Bretons de la petite Bretagne. C’est, à n’en pas douter, en pays franc qu’on aura imaginé de leur donner une origine commune; un étranger n’aurait pas pris la peine de faire concorder le groupement mythologique avec le groupement politique. C’est aussi un Franc qui a pris les Visigoths pour les Goths par excellence, et qui a désigné leurs frères sous le nom de Welches, nom que les Francs étaient habitués à donner à tous les transalpins. Notons enfin que, dans la plupart de nos manuscrits, la généalogie des trois frères est précédée d’un catalogue des rois des Romains (il s’agit, encore une fois, des Romains de la Gaule) contenant la filiation suivante: Alaneus Papulo Egetius Agegius Siagrius, per quem Romani regnum perdiderunt. Ce catalogue confirme à la fois la provenance franque de notre document et la date approximative que nous lui avons donnée: en effet, l’auteur connaît encore Syagrius et son père Aegidius, et même le nom d’Aétius ne lui est pas inconnu; néanmoins, il n’a plus qu’une idée confuse des faits qui se sont passés au milieu du Ve siècle, puisque entre ces deux derniers personnages il établit un lien de filiation tout à fait imaginaire. Ceci, je le répète, nous ramène vers le premier quart du VIe siècle, seul moment où se soient trouvées réunies toutes les circonstances dont la concomitance se reflète ici. Ai-je besoin d’ajouter que je ne revendique aucun caractère traditionnel pour la classification généalogique des peuples compris dans notre document du VIe siècle, et que je la crois purement arbitraire? La preuve en est dans la mention des Romains et des Bretons, qui certes n’ont pas été compris parmi les descendants d’Istio chez les Germains de Tacite. D’autre part, Pline range dans le groupe des Windili les Burgondes, qui figurent dans notre liste parmi les descendants d’Irmino. Ces faits trahissent le travail personnel d’un arrangeur, qui a fait des combinaisons arbitraires sur une tradition ancienne; ils ne doivent cependant pas donner le change sur la vraie valeur de celle-ci. Si elle n’avait pas joui d’une grande popularité à l’époque où se place la composition de notre texte, et si l’arrangeur lui-même ne l’avait pas considérée avec le respect que mérite une tradition nationale, il n’aurait pas pris la peine d’en élargir le cadre pour l’adapter aux idées et aux points de vue de son temps, et pour procurer le bienfait d’une origine commune à tous les peuples du royaume auquel il appartenait[160].

 

[159] Sur tout ceci K. Müllenhoff l. l., et le même, _Goetting.

Gelehrten Anzeigen_ 1851, Stück 17 et 18, p. 174.

 

[160] Il est assez intéressant de constater les destinées ultérieures

de notre tradition. Le manuscrit 648 (2291) d’Oxford, qui est du XVe

siècle, et qui a puisé dans Nennius, nous fait assister à une

nouvelle tentative de grouper dans le cadre de la vieille généalogie

tous les peuples connus. V. G. Waitz dans _Forschungen zur deutschen

Geschichte_, t. XVIII, p. 188.

Il est temps de conclure. Les vieux souvenirs anthropogoniques des Germains primitifs, dont Tacite nous avait apporté un écho au premier siècle de notre ère, vivaient toujours parmi les Francs du VIe. Après cinq cents ans révolus, ils y avaient gardé tant de fraîcheur et de sève, qu’ils poussaient encore des rameaux nouveaux, et que les rudes ethnographes de ce temps adaptaient simplement à la vieille tradition nationale leurs notions nouvelles sur les peuples. A quelle profondeur cette tradition devait avoir pénétré dans l’âme populaire, et quel souffle vigoureux elle devait avoir conservé, pour qu’après les émigrations, les destructions de royaumes, les changements de religion et de patrie, elle reparût ainsi de siècle en siècle, toujours présente aux imaginations, toujours vibrante et sonore![161] Une si merveilleuse conservation ne s’expliquerait pas, si l’on ne savait que c’est le rythme poétique, semblable à une cuirasse d’or, qui a permis à la tradition de traverser les âges sans être ni mutilée ni déformée. C’est, au dire de Tacite, dans des chants populaires que les Germains racontaient la descendance des trois fils de Mannus; c’est donc aussi sous forme de chants populaires que ces souvenirs ont continué de circuler parmi les Francs. Et nous retrouvons ici, en plein royaume chrétien de Clovis, la vieille cantilène qui retentissait autrefois dans les forêts de la Germanie, au milieu des banquets et des fêtes sacrées!

 

[161] Après cela, on ne me demandera pas de réfuter le passage suivant

de Fustel de Coulanges; le lecteur n’aura pas de peine à y démêler

le vrai et le faux, et se convaincra une fois de plus que le

puissant esprit de cet écrivain est resté, jusqu’à la fin,

obstinément fermé aux résultats de la science philologique. «Il est

possible, dit M. Fustel, que l’on trouve ici une trace des _antiqua

carmina_ qui disaient les généalogies d’Irmin, d’Inguo et d’Istio,

mais la tradition se serait bien altérée dans ses voyages, car il

n’y a que douze gentes, quatre par quatre, et sur ces douze il y a

bien peu de noms qu’on retrouve dans Tacite. On y trouve en

revanche les Romains et les Bretons, qui pouvaient difficilement

figurer dans les vieux chants comme branches de la race de Teut.

Dans ce texte, je vois bien trois noms, Ermin, Inguo, Istio, qui

sont antiques et qu’on a pu recevoir d’une vieille légende, à moins

qu’on ne les ait empruntés à Tacite. Quant aux douze noms de

peuples, ce sont des noms du IVe siècle de notre ère, ou, plus

exactement encore, ce sont les noms que les auteurs de ces

manuscrits du IXe et du Xe siècle trouvaient dans ce qu’ils

connaissaient de l’histoire.» (_L’Invasion germanique et la fin de

l’Empire_, p. 233, n.) Il suffisait de se rappeler qu’une tradition

épique est une chose vivante, qui subit la loi de croissance et de

développement, pour s’épargner les erreurs et les inexactitudes dont

fourmille ce passage.

L’intérêt de cette constatation est multiple. Non seulement elle nous met à même d’apprécier l’étonnante vitalité des souvenirs barbares, mais elle nous montre aussi, dans les Francs, un milieu vraiment épique, où les paroles ailées de la poésie héroïque devaient retentir de proche en proche avec des vibrations puissantes. Leur mélodie faisait partie de toutes les mémoires et accompagnait tous les individus à travers l’existence; elle suivait encore le barbare converti jusque sous les voûtes religieuses du cloître. Si je ne me trompe, c’est dans une cellule monastique du pays franc que celle-ci a été écrite par quelque moine salien, qui aura voulu consacrer, en quelque sorte, les prémices de sa science littéraire à dresser l’arbre généalogique de son peuple. L’histoire de l’épopée mérovingienne ne pouvait s’ouvrir d’une manière plus digne d’elle que par l’évocation de ce souvenir, qui rattache les traditions nationales des Francs, par un lien vivant et fort, aux plus lointaines réminiscences du monde germanique.

 

CHAPITRE III

La plus ancienne chanson franque.

 

Dans la chronique de Grégoire de Tours, les derniers accents de l’historiographie romaine qui expire se confondent tellement avec les premiers murmures de la tradition barbare qui commence, que le départ, à première vue, paraît assez difficile entre ces deux éléments. On peut craindre d’attribuer à l’épopée ce qui appartient à l’historiographie, et de confondre les deux domaines dont nous avons précisément à tracer les frontières. En y regardant de près, cependant, on s’aperçoit que l’auteur nous donne lui-même, en quelque sorte à son insu, des indications servant à nous mettre sur la voie.

Les plus récents documents écrits que Grégoire de Tours ait eus en main, ou du moins ceux qui descendaient le plus bas, c’étaient, avec les Annales consulaires, des Annales d’Angers probablement continuées à Tours, et les historiographes Renatus Frigeridus et Sulpice Alexandre. Ni l’un ni l’autre de ces deux derniers n’atteignait seulement le milieu du Ve siècle, et les Annales elles-mêmes ne fournissaient à l’auteur qu’un fort sec résumé des batailles et des expéditions des Francs, dont il n’a plus fait usage à partir de la mort de Clovis. Grégoire, qui a compulsé tous ces documents dans l’espoir d’y trouver quelques détails sur les origines de la monarchie franque, nous avoue qu’il n’y a pas rencontré ce qu’il cherchait.

Sulpice Alexandre, dit-il, ne donne aux Francs que des ducs; plus loin, il leur donne des regales, Marcomir et Sunno, sans que nous puissions dire s’il entend par là des rois ou des vice-rois; plus loin, il parle bien de rois francs, mais il n’en nomme aucun. Quant à Frigeridus, il a l’occasion de s’occuper à plusieurs reprises du peuple franc, mais il ne mentionne pas une seule fois ses rois. Et Grégoire conclut sa décevante recherche par ces paroles: Hanc nobis notitiam de Francis memorati historici reliquere, regibus non nominatis[162].

 

[162] Greg. Tur. II, 9.

Tel est, chez notre chroniqueur, le bilan de l’historiographie: elle ne lui a rien appris et ne pouvait rien lui apprendre, pour la bonne raison qu’elle a les yeux fixés sur l’empire qui décline, et non sur les barbares qui surgissent. Mais, à peine ses conclusions négatives formulées, Grégoire reprend en ces termes:

Tradunt enim multi, eosdem de Pannonia fuisse degressus et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc, transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates regis crinitos super se creavisse de prima, et ut ita dicam, nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt itaque in sequenti digerimus[163].

 

[163] Id. l. l.

Qu’est-ce que cette version qui vient suppléer au silence de l’historiographie interrogée en vain, sinon celle qui représente ici l’apport de la tradition orale? Si le tradunt multi ne nous le faisait sous-entendre, comme aussi, dans la phrase qui suit, le ferunt etiam, nous serions en droit de le déduire logiquement. Cette version orale, qui conserve les souvenirs les plus anciens de la nation franque, ne peut pas être née en pays romain: c’est une tradition nationale des Francs eux-mêmes sur leur origine et sur leurs migrations, depuis leur sortie d’une contrée lointaine jusqu’au jour où ils franchirent le Rhin, pour venir s’établir dans le pays qui allait devenir leur patrie.

On pourrait être tenté de nier cette origine traditionnelle du récit. En effet, le passage que nous avons cité continue de la sorte: Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum filium Richimeris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus[164]. Ne sont-ce pas, dira-t-on, les Annales consulaires qui ont fourni, non seulement cette dernière mention, mais toute l’histoire des émigrations franques rapportées ci-dessus? Il faut répondre par une négation catégorique. Loin de prouver l’origine écrite de la tradition, cette phrase établit tout le contraire. Il est manifeste que les Annales consulaires n’ont fourni et n’ont pu fournir que la mention de la mort du roi franc et de sa mère, seul fait qui leur offrît quelque intérêt, et que, d’ailleurs, si elles avaient par exception parlé de l’origine du peuple franc, elles-mêmes ne tiendraient leur renseignement que de la tradition. Le passage de Grégoire signifie ceci: il y a une tradition orale sur l’existence des rois francs à partir d’une certaine époque, et cette tradition est confirmée par les Annales consulaires, qui nous parlent d’un roi franc Theudemir. Si les Annales avaient contenu autre chose que cette preuve indirecte à l’appui de la tradition, Grégoire n’aurait pas manqué de nous le dire, et il suffit de lire son texte pour se convaincre qu’il ne supporte pas d’autre explication.

 

[164] Id. l. l.

J’attirerai encore l’attention sur ces mots: Quod postea probatum Chlodovechi victuriae tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Grégoire dit: la preuve qu’en effet les Francs, comme le rapporte leur tradition, ont eu à leur tête plusieurs rois d’une même famille, nous est fournie par l’histoire des agrandissements de Clovis[165]. En effet, dans cette histoire, nous voyons qu’il y a d’autres rois francs que lui: à Cologne et à Cambrai, notamment; et nous voyons aussi qu’ils sont ses parents. Or, pour qu’elle soit invoquée comme preuve du lien de parenté entre les divers rois des Francs, il faut manifestement que cette parenté ne repose pas sur un témoignage écrit: autrement Grégoire ne croirait pas qu’elle a besoin de confirmation, et il se bornerait à mettre son récit sous le patronage de la source écrite. C’est donc une tradition orale qu’il reproduit, et à laquelle il ajoute foi, bien que peut-être il n’en admette pas tous les détails[166].

 

[165] C’est ce qu’a parfaitement vu Giesebrecht I, 69, note 2. Cf. von

Sybel, Entstehung des deutschen Koenigthums, 2e édition. Francfort

1881, p. 162

 

[166] Guizot traduit, p. 67: «Comment les victoires de Clovis

assurèrent ensuite ce titre (de roi) à sa famille, c’est ce que nous

montrerons plus tard.» C’est là un contre-sens énorme et de nature à

dérouter entièrement le lecteur: il était important de le signaler.

Il faut d’ailleurs bien distinguer cette tradition authentique des interpolations qu’elle a subies dans Frédégaire et dans le Liber Historiae. Là, les fictions relatives à l’origine troyenne des Francs ont déjà reçu droit de bourgeoisie, et altèrent entièrement la physionomie du récit barbare. Les Francs, selon Frédégaire, avaient des rois descendants de Priam[167]. Cette donnée de pure fantaisie, inconciliable avec Grégoire de Tours, oblige le pauvre chroniqueur à faire les efforts les plus infructueux pour supprimer la contradiction. Rencontrant, au seuil de l’histoire des Francs, les ducs mentionnés par Grégoire, il suppose d’abord que le peuple avait pour un temps renoncé à sa dynastie. Puis, voyant que Grégoire parle d’un roi Theudemir, il se persuade que la nation s’était dégoûtée des ducs, et qu’elle était revenue aux Priamides, parmi lesquels il lui plaît de ranger Theudemir (_dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo regis creantur ex eadem stirpe, qua prius fuerant_). Enfin, grâce à une lecture superficielle de Grégoire de Tours, il crée entre Theudemir et Clodion un double lien de succession et de filiation qui n’a jamais existé dans la pensée de cet écrivain[168]. La version de Frédégaire repose donc sur un ensemble de bévues, et sur la combinaison arbitraire des témoignages de Grégoire avec les fictions franco-troyennes, fournies par quelque lettré de la décadence. Elle n’ajoute rien à la tradition populaire, qu’elle semble même avoir ignorée.

 

[167] Frédégaire, III, 2.

 

[168] Dehinc extinctis ducibus, in Francis dinuo reges creantur ex

eadem stirpe quâ prius fuerant… Franci electum a se regi sicut

prius fuerat crinitum, inquirentes diligenter, ex genere Priami

Frigi et Francionis super se creant nomen Theudemarum filium

Richemeris. Id. III, 5 et 9.

Le Liber Historiae nous fait assister au même travail de combinaison arbitraire, et à la même intrusion de l’apocryphe. Les Francs sortis de Sicambria avec leurs princes Marcomir, fils de Priam, et Sunno, fils d’Anténor, s’établissent dans la Thuringie, que notre auteur, naturellement, place sur la rive droite du Rhin. Après la mort de Sunno, ils décident de n’avoir qu’un roi, comme les autres nations, et ils choisissent Pharamond, son fils. L’auteur, pour ne pas nous laisser d’inquiétude au sujet de la manière dont Marcomir prit cette élimination, a la précaution d’ajouter qu’elle s’était faite sur son conseil: Marchomiris quoque eis dedit hoc consilium[169].

 

[169] Liber Historiae, c. 4.

Tout cela sent l’officine littéraire, et contredit d’ailleurs formellement le récit de Grégoire de Tours: il faut choisir entre les données de celui-ci et les inventions de l’interpolateur lettré. D’aucune manière, il n’est permis de voir dans ces dernières un supplément d’information puisé à la même source traditionnelle; si nous en exceptons le nom de Pharamond, dont il sera reparlé plus loin, tout le reste est étranger à la tradition orale des Francs.

Nous restons donc en présence du récit de Grégoire seul, et, tout sommaire qu’il est, nous devons nous en contenter.

Ce récit a d’ailleurs, malgré son extrême concision, une véritable saveur d’antiquité et de poésie, et nous en trouvons de semblables chez tous les peuples barbares qui se souviennent de leurs origines. En voici quelques exemples.

Les Goths, nous dit Jordanès d’après Cassiodore, viennent de l’île de Scandza. Sous leur roi Berig, ils débarquent sur le continent, et donnent à la terre qu’ils y occupent le nom de Gothiscandza. Ils soumettent les Ulmerunges et les Vandales, qui en étaient les habitants. Sous leur cinquième roi, Filimer, le peuple étant venu à se multiplier, on décida d’émigrer. L’armée gothique se dirigea sur la Scythie, qui s’appelait dans la langue des Goths Oium.

Comme la moitié de l’armée venait de passer un fleuve, le pont croula derrière elle, et coupa toute communication avec l’arrière-garde. Les Goths furent d’ailleurs enchantés de leur nouvelle patrie, qui était fertile; ils battirent les Spales, qui la leur disputaient, et s’étendirent jusqu’à la mer Noire. Voilà, ajoute l’historien, ce que rapportent leurs vieux chants populaires, qui sont crus chez eux à peu près comme de l’histoire[170].

 

[170] Jordanes, c. 4.

Les Lombards, nous dit de son côté Paul Diacre, habitaient autrefois la Scandinavia, et faisaient partie des Winniles. Ce peuple, étant devenu trop nombreux, se partagea en trois groupes, dont un, désigné par le sort, fut forcé de quitter la patrie. Sous leurs chefs Ibor et Aio, deux jeunes héros fils de Gambara, les exilés débarquent dans un pays appelé Scoringa, où ils restèrent établis plusieurs années. Mais les Vandales, commandés par Assi et par Ambri, les accablant fort, ils durent finir par combattre contre eux, et remportèrent une victoire à la suite d’un épisode célèbre qui leur valut le nom de Langobards. Cet épisode tout à fait mythologique, puisque Wodan et Freya y figurent, permet de dater ce récit et de conclure aussi à un chant épique dont il reproduit la substance[171].

 

[171] Paul Diacre I, 1-8.

 

La version de l’Origo Gentis Langobardorum (Waitz, _Scriptores

Rer. Langob._) présente quelques variantes; p. ex., elle ne parle

pas de l’exil des Langobards et de ses causes, etc. Néanmoins, ce

trait, et celui du printemps sacré des Winniles m’ont paru trop

authentiques pour être laissés de côté, et il faut croire que Paul

Diacre possédait une forme plus complète de la tradition que celle

qu’il a reproduite.

Les Saxons, dit Widukind, sont arrivés par mer dans leur patrie actuelle, et c’est à Hadolaun qu’ils ont débarqué. Les Thuringiens les attaquèrent, mais ils se défendirent vigoureusement, et, après un combat indécis, on traita. Les Saxons devaient renoncer à s’emparer du sol et à molester les habitants; par contre, ils auraient le droit de vendre et d’acheter. Pendant plusieurs jours, les Saxons restèrent fidèles à ce marché de dupes, qui les privait insensiblement de toutes leurs richesses. Un jour, un de leurs jeunes gens, mourant de faim, fut obligé de vendre à un Thuringien une énorme quantité d’or pour le prix qu’il voudrait mettre. Le Thuringien n’imagina rien de mieux que de lui donner quelques pelletées de terre, et partit tout joyeux de son marché. Mais le Saxon ne le fut pas moins: il dispersa cette terre sur une grande étendue des champs environnants, puis son peuple s’y établit, et, les armes à la main, revendiqua le sol ainsi occupé contre les Thuringiens. Ceux-ci furent vaincus, et, obligés de traiter, leurs chefs allèrent à une entrevue où ils tombèrent sous les grands couteaux qui ont laissé leur nom aux Saxons[172].

 

[172] Widukind, Rer. Gestar. Saxon. I, 4-6.

 

Remarquez que la tradition ne flétrit pas la perfidie des Saxons qui

firent périr les Thuringiens dans une entrevue pacifique: c’est sans

doute que, dans son enthousiasme barbare pour le succès, et dans sa

prévention nationale pour les siens, elle ne trouve rien à y redire.

Nous aurons l’occasion de constater plus d’une fois l’immoralité des

chants épiques barbares: on voit trop bien qu’ils sont antérieurs à

l’époque chrétienne.

On le voit, l’analogie est remarquable, et les traditions des divers peuples sur leur patrie primitive se ressemblent d’une manière frappante. L’exode a chaque fois deux actes: une première étape conduit les émigrants dans une patrie provisoire, de laquelle ils partent ensuite pour aller en occuper une définitive. Mais Grégoire, qui était un Romain, a résumé d’une manière rapide le récit barbare que Paul Diacre et Widukind, fils de barbares eux-mêmes, exposent longuement et avec amour. Voilà la différence, et c’est ce qui explique que la tradition franque soit sèche et incolore, alors que celle des Saxons et des Lombards se présente pleine de fraîcheur et de vie. Dans l’état où Grégoire nous l’a communiquée, elle a gardé cependant assez de ses traits primitifs pour se faire reconnaître. Ainsi, d’après sa version, la race franque est d’abord établie tout entière sur la rive droite du Rhin, et c’est seulement une partie qui émigre, peut-être dans des circonstances semblables à celles qui ont provoqué l’exode des Winniles ou celui des Goths. De même, le juxta pagos vel civitates marque le fractionnement de la peuplade dans ses nouveaux foyers, et il est possible que ce fractionnement fût exposé avec quelque détail dans notre tradition. Il faut en dire autant du reges crinitos, que Grégoire a sans doute trouvé dans la source reproduite par lui. En effet, ce mot si significatif, et dont l’emploi chez les barbares nous est attesté par la loi salique[173], ne se rencontre plus chez lui par la suite, et il ne pense pas à y recourir même là où la circonstance en suggérerait l’emploi[174]. Le de prima et ut ita dicam nobiliori familia semble également faire allusion à des données que Grégoire aura passées sous silence. Le choix des divers roitelets francs au sein de la même famille lui paraît d’ailleurs avéré, et la preuve qu’il en donne, c’est que les rois que Clovis fera périr plus tard sont tous ses parents. J’ai déjà montré plus haut ce que signifie pour nous ce raisonnement[175]. Pour que Grégoire se croie obligé de nous offrir la preuve de ce qu’il raconte, il faut qu’il soit l’organe d’une tradition orale, source toujours peu sûre pour lui, et qui a sans cesse besoin d’être contrôlée.

 

[173] Lex Salica, XXIV, 2; XLI, 9.

 

[174] Bien plus, ayant à raconter plus loin la manière dont le cadavre

du prince Clovis fut reconnu grâce à sa longue chevelure, il emploie

l’expression caesarie prolixa (H. F. VIII, 10.) Le terme ne

reparaît ni dans Frédégaire ni dans le Liber historiae, sauf à

l’endroit où ce dernier (c. 5) reproduit Grégoire, et où il est

évidemment emprunté à celui-ci.

 

[175] Voir ci-dessus pages 103 et 104.

Je crois donc pouvoir conclure qu’il existait chez les Francs une tradition populaire au sujet de leur passage sur la rive gauche du Rhin, et que Grégoire de Tours, faute d’autres renseignements, y a recouru dans la mesure très restreinte de sa confiance en de pareils documents. Cette tradition, quels qu’aient pu être ses détails mythiques, est d’ailleurs parfaitement conforme, dans ses grandes lignes telles que Grégoire nous les a conservées, à l’histoire. Le passage du Rhin, le fractionnement du peuple en plusieurs royaumes, le choix de tous les souverains au sein de la même famille noble, voilà qui est bien germanique, et se trouve confirmé par tout ce que nous savons d’authentique sur le peuple franc[176]. Un seul détail prête à des difficultés considérables et n’a cessé de dérouter les historiens; c’est le nom de Thoringia donné par Grégoire de Tours à la nouvelle patrie de ce peuple. Je vais tâcher de rendre compte de ce nom: ou je me trompe, ou il servira à mettre dans une lumière plus éclatante encore l’origine populaire du récit.

 

[176] Von Sybel, o. c. p. 163 et suiv. se donne beaucoup de mal pour

démontrer que le récit de Grégoire, en ce qui concerne la parenté

primitive de tous les rois francs, ne mérite pas de créance: mais

c’est son système qui l’oblige à nier cette parenté, et, dans tous

les cas, une tradition ancienne et vraisemblable mérite plus

d’égards qu’une conjecture moderne dictée par les nécessités d’un

système.

D’après Grégoire de Tours, les Francs, venus de la Pannonie, passent le Rhin, s’établissent en Thuringe, et de là s’en vont faire la conquête de Cambrai et de tout le pays jusqu’à la Somme. Mais la Thuringe est au centre de l’Allemagne, et dès lors que veut dire le passage?

Cette difficulté a déjà fourvoyé les premiers successeurs de Grégoire. Dès le VIIIe siècle, l’auteur du Liber Historiae, qui écrivait d’après notre chroniqueur, se trouvait embarrassé: ne connaissant d’autre Thuringe que celle de la rive droite du Rhin, et ne pouvant comprendre que pour y arriver de la Hongrie les Francs dussent passer le Rhin, il imagina de reculer le passage de ce fleuve jusqu’au moment où Clodion, ayant envoyé ses espions dans le pays de Cambrai, se décide à aller conquérir cette contrée[177]. Voilà qui est parfait au point de vue géographique; mais, outre que ce n’est qu’une simple conjecture de l’écrivain du VIIIe siècle, il faut remarquer qu’elle contient une invraisemblance énorme. Si Dispargum est dans la Thuringe d’Outre-Rhin, comment Clodion s’avise-t-il d’envoyer des espions à Cambrai et de venir ensuite conquérir cette ville, à travers une partie de l’Allemagne qu’il faut combattre, à travers toute la Belgique qu’il faut soumettre d’abord? Dans Grégoire de Tours, où Clodion n’est séparé de Cambrai que par l’épaisseur de la forêt Charbonnière, son expédition est tout ce qu’il y a de naturel; dans le Liber Historiae, il n’y a rien de plus fabuleux. La modification arbitraire du texte de Grégoire par son abréviateur est donc bien peu heureuse. Néanmoins, elle fit loi pour tout le moyen âge, et, comme on ne connaissait Grégoire que par le Liber Historiae, elle passa de là dans tous les écrivains.

 

[177] Clodio autem rex misit exploratores de Disbargo castello

Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea cum grande exercitu

Renum transiit, multo Romanorum populo occidit atque fugavit. _Liber

historiae_ c. 5.

Lorsque les érudits reprirent l’habitude d’aller aux sources, la contradiction entre Grégoire et l’historiographie reçue fut remarquée, et l’on essaya de l’écarter. Divers expédients furent imaginés. D’abord, Adrien de Valois, ne pouvant expliquer le fâcheux texte, s’avisa de le supprimer, en corrigeant d’autorité privée Reno en Moeno: les Francs, venant de Hongrie, passent le Mein et arrivent en Thuringe[178]. La conjecture était ingénieuse, mais ne reposait, en somme, que sur le violent besoin de faire dire à Grégoire autre chose que ce qu’il disait: elle ne pouvait pas rallier beaucoup de partisans. D’autres, fidèles au texte, et ne se préoccupant guère de l’invraisemblance, imaginèrent que, d’après Grégoire, les Francs passèrent de la rive gauche du Rhin sur la rive droite pour aller en Thuringe: ils sauvaient la lettre du texte, mais ils en sacrifiaient l’esprit, car ils devaient admettre: 1º que Grégoire avait passé sous silence les phases du voyage des Francs depuis leur migration jusqu’à leur arrivée sur la rive gauche du Rhin, bien que, dès lors, ils eussent été obligés de franchir ce fleuve; 2º que, sans raison apparente, ce peuple, à peine établi en Gaule, l’avait quittée pour retourner en Allemagne et s’établir au fond de la Thuringe; 3º que de là, obéissant à un nouveau caprice, il était venu d’un bond fondre sur Cambrai. Pour sauver un passage du Rhin, il fallait en supposer trois, tous d’une insigne invraisemblance[179]!

 

[178] Rerum Francicarum libri VIII, Paris 1646, p. 128.

 

[179] Daniel Bender, Ueber Ursprung und Heimat der Franken,

Braunsberg, 1857, p. 23, cité par Richter, _Annalen des Fraenkischen

Reichs_, 1873 p. 20, n. 1.

On ne commença à voir un peu plus clair que le jour où, se résignant au texte, on se décida à admettre une Thuringie cis-rhénane. Mais, ici encore, on ne put pas se mettre d’accord. Déjà, Nicolas Vignier[180], et après lui Dubos[181], suivi par Luden et par Müller, avaient remarqué la ressemblance des noms de Tungri et de Thuringi, qu’une simple métathèse identifierait, et, constatant que le pays des Tungri se trouve précisément là où Grégoire place la Thoringia, c’est-à-dire de ce côté-ci du Rhin et au sud de l’île des Bataves, ils avaient conclu que la Thoringia de Grégoire de Tours n’était autre que le pays de Tongres. Mais cette interprétation, malgré les adhésions importantes qu’elle a recrutées successivement, n’est pas parvenue à s’imposer, et on s’est jeté sur d’autres hypothèses. La Thoringia cis-rhénane serait, d’après certains, une contrée voisine de la mer et du Wahal, dont le nom se retrouverait dans ceux de Dordrecht et de Duurstede, et qu’on croit pouvoir identifier avec un pagus Turingawis mentionné dans une charte du VIIIe siècle. Les défenseurs de cette opinion sont nombreux; quelques-uns la précisent dans ce sens que la Thuringe cis-rhénane serait une colonie des Thuringiens venus d’Outre-Rhin[182].

 

[180] V. A. de Valois op. cit. l. l.

 

[181] Dubos t. I, p. 334 et suiv.

 

[182] Waitz, Das Alte Recht der Salischen Franken, p. 44; Longnon,

Géographie de la Gaule au VIe siècle, p. 165.

J’écarte résolument cette opinion. Une Thuringia introuvable, un pays mystérieux dont le nom et le souvenir auraient si bien disparu depuis le VIe siècle que jamais plus il n’en aurait été parlé, quoi de plus invraisemblable, et où y a-t-il un second exemple d’une telle étrangeté? Aussi, quelle faiblesse dans l’argumentation des partisans de cette Thuringe hollandaise! Ils vont jusqu’à chercher une preuve de l’emplacement qu’ils lui attribuent dans le mot légendaire de Basine à Childéric. «Sache que si j’avais connu au delà de la mer quelqu’un qui eût valu mieux que toi, c’est son alliance que j’aurais recherchée[183]». Ces paroles prouveraient, selon Waitz[184], qu’à l’époque de Childéric les Francs demeuraient sur les bords de la mer, c’est-à-dire là où sa conjecture le force à placer la Thuringe de Grégoire. On ne me demandera pas de réfuter une si étrange supposition.

 

[183] Greg. Tur., II, 12.

 

[184] Das Alte Recht, p. 45, et Longnon o. c. p. 166.

Ce qui restera de la conjecture de Waitz, c’est que la Thuringe de Grégoire doit être cherchée de ce côté-ci du Rhin: là dessus il ne peut y avoir de doute, et Leo a le mérite de l’avoir rappelé alors qu’on semblait se plaire à l’oublier. Mais à quel pays correspond cette indication?

Rappelons-nous d’abord que les Francs sont établis dans l’île des Bataves, et que c’est de là qu’ils sortent en passant sur la rive gauche, au midi de ce fleuve[185]. Or, le pays limitrophe de la Batavie, de ce côté, et qui n’est séparé d’elle que par le Rhin, fait partie d’une vaste région qui, depuis Auguste, est connue sous le nom officiel de Civitas Tungrorum. C’est donc dans la Civitas Tungrorum que les Francs s’établirent en quittant l’île des Bataves, et c’est à la Civitas Tungrorum, ou du moins à la partie nord de celle-ci, que Grégoire de Tours, qu’il ait conscience ou non de l’identité, donne le nom de Thoringia. Non seulement c’est là la seule interprétation que comporte le texte de notre chroniqueur, mais encore voyons-nous l’histoire confirmer de la manière la plus formelle la conclusion qui s’en dégage. En effet, la plus ancienne mention que nous ayons du passage des Francs en Belgique nous les montre qui s’établissent en Taxandrie, région qui, comme chacun sait, comprend la partie septentrionale de la Civitas Tungrorum. L’histoire et la tradition sont donc d’accord ici, et ce que les barbares du VIe siècle redisaient sur les migrations de leurs ancêtres est identique avec ce qu’en savaient les historiens du IVe[186].

 

[185] Ce point est établi d’une manière incontestable par le

Panégyrique de Constantin, attribué généralement au rhéteur

Eumène, et qui fut prononcé selon toute apparence à Trèves en 313

(Teuffel, Geschichte der roemischen Literatur, § 401, 6). Parlant

de Constance Chlore, père de son héros, le rhéteur s’exprime ainsi:

Quis enim non dico reminiscitur sed quis non adhuc quodam modo videt

quantis ille rebus auxerit ornaritque rem publicam?… qui… terram

Bataviam sub ipso quondam alumno suo a diversis Francorum gentibus

occupatam omni hoste purgavit etc. c. 5. Le même orateur, dans son

panégyrique de Constance Chlore, avait déjà célébré cette expédition

de Batavie, c. 8: Illa regio divinis expeditionibus tuis Caesar

vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Vahalis interfluit

quamque divortio sui Rhenus amplectitur, paene, ut cum verbi

periculo loquar, terra non est. Un autre panégyrique, en l’honneur

de Maximien et de Constance Chlore, dit en parlant de ce dernier c.

4: Multa ille Francorum millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum

terras invaserant interfecit depulit cepit abduxit. Enfin, le

Genethliacus en l’honneur de Maximien, par le rhéteur Mamertin, c.

7, connaît aussi cette transrhenana victoria et domitis oppressa

Francis bella piratica.

 

[186] Au sujet d’une expédition de Julien l’Apostat contre les Francs,

en 358, Ammien Marcellin écrit, XVII, 8, 3: Quibus paratis petit

primos omnium Francos, eos videlicet quos consuetudo Salios

appellavit, ausos olim in Romano solo apud Toxiandriam locum

habitacula sibi figere praelicenter. Cui cum Tungros venisset,

occurrit legatio praedictorum. Je ne réfuterai pas la puérile

interprétation de Toxiandria locus par Tessenderloo, et je me borne

à renvoyer pour la signification de locus à Longnon, _Géographie

de la Gaule au VIe siècle_, p. 23.

Au témoignage d’Ammien Marcellin, j’ajouterai celui de Procope. Les Francs, dit-il, sont établis dans des contrées marécageuses sur les bords de l’Océan; ils ont à l’ouest les Arboryches,—c’est le nom sous lequel il désigne les Gallo-Romains de la Neustrie,—et à l’est les Thuringiens, établis dans les terres que leur a concédées l’empereur Auguste[187]. Si l’on veut bien se rappeler que Procope parle ici des Francs saliens du VIe siècle, établis dans le Brabant et dans les deux Flandres, on reconnaîtra que sa double indication relative aux Thuringiens ne peut se rapporter qu’aux Tongres: ce sont les Tongres, en effet, qui sont les voisins orientaux des Francs saliens, et ce sont les Tongres qui ont été établis sur le sol de la Germanie seconde par Auguste. J’accorde volontiers à Waitz[188] que Procope n’a pas sur ce point des idées très claires, je crois même qu’il confond les Thuringiens-Tongriens avec les Thuringiens d’Allemagne, mais cela nous importe peu: il suffit que, pour lui aussi, les Tongriens soient désignés sous le nom de Thuringiens, pour que notre thèse trouve dans ses paroles une nouvelle confirmation.

 

[187] Μετὰ δὲ αὐτοὺς (Φράγγους) ἐς τὰ πρὸς ἀνίσχοντα ἥλιον Θόριγγοι

βάρβαροι, δόντος Αὐγουστου πρώτου βασίλεως, ἱδρύσαντο. Procop. _De

Bell. Gothic._ I, 12.

 

[188] Das Alte Recht, p. 51.

L’emploi du mot Thoringia pour désigner le pays de Tongres est d’ailleurs attesté encore par un autre témoignage. Au IXe siècle, Unno, dans sa biographie de saint Arnulf de Metz, écrit ces lignes remarquables: Idem praesul cum praefato rege Dagoberto Turingorum regionem intraverat, quae non modica provinciae pars est Germaniae secundae, in quâ est Colonia metropolis. Remarquez que Unno ne fait ici que paraphraser une vie plus ancienne du même saint, écrite au VIIe siècle, et dans laquelle la Thuringe est citée sans aucune désignation qui puisse induire à y voir la cis-rhénane plutôt que l’autre[189]; si donc il interprète comme il le fait le texte du VIIe siècle, c’est que l’interprétation était encore obvie de son temps, et c’est tout ce que j’ai besoin de démontrer.

 

[189] Post haec autem cum patrias Toringorum cum eodem rege invisendas

intrasset… Vita Arnulfi c. 12 dans Script. Rer. Merov. II, p.

436. Je crois d’ailleurs que l’auteur de ce document désigne la

Thuringe cis-rhénane; on voit que le roi Dagobert y est entré d’une

manière pacifique, qu’il n’y est pas question de combats, qu’on y

trouve des villas; bref, rien n’y fait penser à un pays barbare.

Le nom de Thuringe dans le sens de Tongrie doit être resté assez longtemps en usage parmi les populations germaniques. En effet, au XIIe siècle, nous voyons le pays de Tongres mentionné sous ce nom dans un poème allemand où il est cité avec le Brabant, la Hollande et la Frise, en opposition avec la Thuringe d’Allemagne, qui fait partie d’une autre région géographique où figurent la Saxe et d’autres pays[190]. L’équivalence des deux noms n’était pas encore oubliée au XIVe siècle, puisqu’en transcrivant la Notitia civitatum, un copiste de cette époque y remplaça les mots Civitas Tungrorum par Civitas Thoringorum quae nunc Leodium[191].

 

[190]

 

Dorringen unde Brabant, Vriesen unde Holland

Gaf he vier hêren.

Sachsen und Thuringe, Frisum und Sweven

Gaf he zên graven.

 

Koenig Rother, v. 4829.

 

Il faut cependant remarquer que l’édition de ce poème par H. Rückert

donne Lotringin à la place de Dorringen; mais ne faut-il pas voir

dans L. une glose pour un nom devenu incompréhensible? V. H.

Lippert, _Beitraege zur aeltesten Geschichte der Thüringer dans Z.

des Ver. f. thür. Gesch. und Alt._, XII, p. 101. Je renonce à me

servir d’un témoignage qui serait décisif s’il était authentique;

c’est le vers 86 du poème anglo-saxon Vidsith (Mid East-Thyringum ic

waes) qui attesterait par là même l’existence des Thuringiens

occidentaux ou Tongriens au VIIe siècle (dans Haupt, _Zeitschr. für

deutsches Alterthum_ XI, p. 289). Il a été établi par Müllenhoff que

les vers 82-87 du Vidsyth sont interpolés, et cette opinion est

partagée par Grein, Bibliothek der Angelsaechsischen Poesie, t. I,

p. 401. Quant aux mentions de Thuringiens qui sont faites v. 30 et

64, elles sont trop vagues pour permettre de les rapporter avec

quelque certitude aux Thuringiens (Tongriens) de Belgique.

 

[191] C’est un MS. de la Vaticane (Palatin. 1357). M. Longnon, qui

cite ce fait o. c. p. 166, croit que le copiste aura été _obsédé

sans doute par les souvenirs du texte de Grégoire de Tours_; mais je

ferai remarquer que Grégoire était fort oublié au moyen âge, et qu’à

sa place on lisait le Liber Historiae. Celui-ci, il est vrai,

reproduit les indications de Grégoire, mais je ne crois pas que le

copiste du XIVe siècle ait eu besoin d’une réminiscence de cet

auteur pour tomber sur l’identification Toringi Tungri. Elle

s’imposait tellement que, dans la 1re édition de Grégoire de Tours

(par Jodocus Baudius à Paris 1512), Tungri prend aux passages

visés la place de Toringi. Qu’on dise que ce sont là des

corrections de scribe, je l’admets; encore reste-t-il qu’une

conjecture qui s’offre d’elle-même à l’esprit de tout le monde a de

grandes probabilités pour elle.

Cette dualité de noms s’explique d’ailleurs d’une manière très naturelle. Toringi ou Turingi est la forme génuine du nom, dont Tongri ou Tungri n’est que la transcription romane ou latine. La métathèse s’explique par le besoin de l’euphonie, et aussi par l’ignorance des Romains quant à la valeur patronymique du suffixe -ingen. Ainsi s’explique aussi cette circonstance que nous trouvons Tungri chez tous les écrivains latins, tandis que Thuringi est la forme employée par ceux qui tirent leur renseignement de la tradition orale des barbares, comme Grégoire de Tours, comme Procope, comme l’auteur du Vita Arnulfi. Si l’on me demande pourquoi ces écrivains ne nous avertissent pas de l’équivalence des deux noms, je répondrai que c’est sans doute parce qu’eux-mêmes n’avaient pas une idée exacte de l’identité des Tungri et des Thoringi. C’est la même raison qui permet d’écarter la fallacieuse objection d’après laquelle on ne pourrait pas prétendre que Thuringia soit pris pour Tungria, puisque Tungria n’existe pas: Thuringia, en effet, n’est ici que la traduction du pluriel germanique Thuringen, qui signifie proprement le pays des Thuringes, de même que Francia, Lotharingia, Bavaria, etc., sont la transcription des pluriels germaniques Franken, Lothringen, Baiern, et désignent les pays par le nom de leurs habitants. C’était la toponymie barbare: dès l’origine, les Francs n’en connurent pas d’autre, et jamais ils n’employèrent le vocabulaire administratif des Romains.

Traduisant une relation barbare qui parlait du pays de Thuringen, Grégoire de Tours n’a pu rendre ce nom que par celui de Thuringia, tout comme, au Xe siècle, les écrivains romans appelaient Lotharia le royaume qui était pour les Germains celui des Lotherings, c’est-à-dire des hommes de Lothaire. Nous aurions donc ici le même peuple et la même région désignés dans les sources écrites sous les noms de Tungri et de Civitas Tungrorum, et, dans les traditions orales de provenance barbare, sous ceux de Thuringi et de Thuringia. Ainsi disparaissent les légères difficultés que les adversaires de l’identification élèvent contre elle.

C’est donc bien dans la civitas Tungrorum, c’est-à-dire dans les vastes plaines de la Campine, de la Hesbaye et du Brabant actuels, que, d’après la tradition recueillie par Grégoire, les Francs sont venus s’établir après avoir quitté l’île des Bataves et franchi le Rhin. C’est là aussi que nous devons chercher le Dispargum castrum dont Grégoire fait la résidence du premier roi connu des Saliens, puisqu’il nous dit formellement que cette localité est située in terminum Thoringorum, c’est-à-dire dans le pays des Tongriens[192]. Je ne fatiguerai pas le lecteur à recommencer avec lui la décevante recherche de cet introuvable séjour des premiers rois francs. Soit que le nom doive être considéré comme la traduction germanique d’un nom latin[193], soit qu’il faille y voir une appellation tout à fait légendaire, soit encore qu’on puisse le rapporter à Diest ou à Duysbourg en Brabant, la chose importe assez peu au point de vue de nos études: ce qui importe, c’est que, au dire de la tradition franque elle-même, les Francs occupent tout au moins une partie du pays de Tongres, et que leurs rois y ont même eu leur résidence avant la conquête de Cambrai.

 

[192] Aucun doute n’est possible sur la signification du mot

terminus dans le langage de Grégoire de Tours. V. Longnon, p. 34,

et le Lexique de Arndt et Krusch dans leur édition de Grégoire de

Tours, t. II, s. v. terminus. Les écrivains qui traduisent par

les confins des Thuringiens ou par la _frontière du pays de

Tongres_, comme fait Guizot p. 68 de sa traduction, commettent donc

un contre-sens.

 

[193] Une ingénieuse conjecture a voulu retrouver Dispargum dans

Famars (Fanum Martis). Mais, sans compter que bargum (burgum) ne

signifie pas fanum, la conjecture est géographiquement impossible.

Famars, en effet, est situé au sud de la forêt Charbonnière, tandis

que la tradition relative à Clodion nous force à placer Dispargum au

nord de la même forêt.

Resterait à expliquer le Pannonia de la tradition rapportée par Grégoire de Tours. Faut-il y voir une trace de la légende érudite que racontent Frédégaire et le Liber Historiae, et qui, de très bonne heure, essaya de donner aux Francs une origine troyenne? La légende érudite ne parle pas de la Pannonia. De Sicambria, leur prétendue ville sur le Palus Meotides, elle fait venir directement les Francs jusqu’au Rhin. Mais, si la Pannonia ne figure pas dans la légende érudite, est-il croyable que ce nom tout officiel se soit rencontré dans une tradition populaire des Francs? Bien que cela ne me paraisse pas matériellement impossible, je suis peu porté à admettre que la tradition ait mentionné la Pannonia proprement dite, et je croirais plutôt à une de ces étymologies populaires dont les exemples sont si nombreux dans la langue du moyen âge. Pendant des siècles entiers, le Danemark n’a-t-il pas été désigné sous le nom de Dacia, simplement parce qu’entre les noms des Daci et des Dani il y avait une ressemblance fortuite? Ne nous empressons donc pas de traduire Pannonia par Hongrie; qui sait si la tradition franque ne se figurait pas sous ce nom un tout autre pays? Grégoire, peu familiarisé avec la langue poétique des Francs et avec leur géographie imaginaire, ne serait-il pas lui-même l’auteur de la confusion entre le nom qu’il entendait prononcer et celui de la province romaine avec lequel ce nom avait le plus d’analogie?

Mais nous n’en avons pas encore fini avec la légende des origines. Si Grégoire de Tours, exclusivement préoccupé de retrouver les premiers rois de son peuple, est muet sur tout le reste, nous possédons de vieux documents qui nous en apprennent un peu plus sur les premiers jours de la nation franque. Je veux parler du grand et du petit prologue de la loi salique, et d’un passage du Liber Historiae, c. 4, qui nous donnent tous les trois un même renseignement. Les deux premiers nous offrent deux rédactions, indépendantes l’une de l’autre, d’une tradition franque relative à l’origine de la loi salique; le troisième reproduit cette tradition d’après le second, et nous permet de fixer la date avant laquelle elle a été mise par écrit pour la première fois: en effet, le Liber Historiae est de 727. Les deux prologues sont donc, tout au moins, antérieurs au commencement du VIIIe siècle; on verra même ci-dessous que rien n’empêche de leur attribuer une ancienneté plus haute encore, et de les faire remonter jusqu’au VIe. C’est là ce qui donne un intérêt considérable aux accents que l’on va entendre. Je copie le texte du grand prologue:

«La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure d’hérésie, lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.

«On choisit, parmi plusieurs, quatre hommes, savoir: Wisogast, Bodegast, Salegast et Windogast, dans les lieux appelés Salaghem, Bodeghem, Windoghem. Ces hommes se réunirent dans trois malls, discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décidèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodwig le chevelu, le beau, l’illustre roi des Francs, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodwig, Childebert et Chlotaire, et ainsi fut dressé le décret suivant.

«Vive le Christ qui aime les Francs! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce! Qu’il protège l’armée! Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, la joie de la paix et de la félicité! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent! Car cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[194].»

 

[194] Traduction Guizot dans Hist. de la civilis. en France t. I, p.