Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 8 sur 28 · partie 1/3

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Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 327

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le ton profondément inspiré de ce noble morceau et les souvenirs incontestablement épiques fondus dans son texte ont enthousiasmé à bon droit plus d’un critique. Gibbon déclarait qu’il y a là plus d’esprit franc que dans tout Grégoire de Tours. De nos jours, on n’a pas manqué d’y découvrir un véritable chant épique, contemporain de l’origine même de la loi, un Malbergslied, un poème barbare enfin dont nous ne posséderions que le remaniement de date chrétienne, et dans lequel Wodan aurait tenu primitivement la place de Jésus-Christ[195]! C’est aller un peu vite en besogne, et compromettre par d’imprudentes exagérations une thèse d’ailleurs très fondée. Oui, l’inspiration franque est ici incontestable, mais c’est une inspiration chrétienne, et il suffit d’une lecture fugitive pour reconnaître que l’idée chrétienne n’est pas seulement le vernis couvrant un fonds mythologique, mais l’âme même du morceau, dont elle détermine le fond et dont elle ne pourrait être arrachée. L’œuvre est lyrique et non épique, chrétienne et non barbare, personnelle et non populaire; le poète auquel il en faut faire honneur, c’est le clerc latin qui l’a mise par écrit dans le silence de sa cellule. Quelle différence d’accent, de mouvement, de niveau moral, avec les productions connues de l’esprit épique des barbares! Le vocabulaire même atteste l’origine du texte. S’il n’était, comme on l’a soutenu, qu’une traduction d’un chant populaire en langue franque, quels seraient les termes de cet idiome que le latin aurait traduits par catholicus, heresis, barbara, scientiae clavis, pietas, torrens, lumen gratiae, sancti martyres, etc.? Pour faire un usage si étendu du vocabulaire latino-chrétien de l’époque, il fallait n’être pas arrêté par les besoins de la traduction. J’en dirai autant de l’étendue de la première phrase poétique, et en général de toute la coupe du style, qui vise à la période: aucun chant barbare n’avait cette allure. Nous sommes donc ici en présence d’une œuvre personnelle, qui, à une heure d’inspiration, a jailli de la plume de quelque poète franc: toute autre interprétation me semble incompatible avec la vraie nature des choses[196].

 

[195] Herm. Müller, Der Lex Salica_ und der _Lex Anglorum et

Werinorum_ Alter und Heimath_.

 

[196] M. L. Gautier écrit très justement à ce sujet: «Nous pensons que

dans une histoire de l’épopée française, il faut tenir compte d’un

monument tel que le célèbre prologue de la loi salique. _Non que ce

prologue ait rien d’épique_, non qu’il ait eu directement la moindre

influence sur nos chants populaires, mais parce qu’il montre quelles

étaient la jeunesse, la fierté, l’énergie et la poésie enfin de ce

peuple d’où la France a tiré son nom… Certes, il n’y a rien dans

la forme de ce prologue qui fasse penser à nos cantilènes et à nos

futures chansons de geste, mais nous ne craignons pas d’affirmer que

notre épopée est contenue en germe dans ces quelques lignes.» _Les

épopées françaises_, 2e édition, t. I, p. 33.

Quant à la date du grand prologue, l’examen de ses caractères internes nous permet, à mon avis, de la faire remonter jusqu’à la seconde moitié du VIe siècle. Il semble que l’on y sente frémir encore le souffle de toutes les grandes choses qui se passèrent pendant l’époque de la fondation du royaume. La conversion des Francs est envisagée comme un fait récent (_nuper ad fidem catholicam conversis_); c’est qu’il en reste encore quelque souvenance dans le peuple. On se souvient également du joug très dur des Romains, que les Francs ont l’honneur d’avoir secoué. Je dirai plus: nulle part ailleurs, dans les monuments de l’époque mérovingienne, on ne voit accentuer d’une manière si énergique l’opposition entre les Francs, dévots serviteurs des saints et vénérateurs de leurs reliques, et les Romains, qui les ont livrés aux bêtes féroces. On dirait que tous les écrivains mérovingiens se sont donné le mot pour passer sous silence ce qui divise les deux races: seul, le grand prologue jette au milieu de ce silence une note âpre et stridente, où vibre encore l’écho des colères belliqueuses[197]. Et qu’est-ce encore cette mention auctore Deo condita, sinon une espèce de compensation pour la filiation divine qui, dans l’époque païenne, rattachait le peuple franc à ses dieux? C’est du moins l’universelle coutume païenne des lignées de ce genre qui semble avoir suggéré à notre auteur de commencer l’éloge des Francs par un trait n’ayant de valeur précise et concrète que dans les traditions païennes. Ajoutons enfin que si, parmi les souverains qui ont revisé la loi, le prologue ne mentionne, outre Clovis, que les deux premiers monarques de la Neustrie, Childebert I et Clotaire I († 561) cela tient sans doute à ce qu’il n’en connaît pas d’autres, et c’est un dernier argument pour nous autoriser à lui attribuer pour date la seconde moitié du VIe siècle.

 

[197] G. Kurth, Les Origines de la civilisation moderne, 2e édition,

t. II, p. 66 et suiv.

Mais de ce que le prologue n’est pas un chant épique, il ne s’ensuit nullement qu’il n’ait pas utilisé des souvenirs qu’un chant épique peut seul avoir conservés. Au milieu de la prose poétique du morceau, et de ces effusions lyriques et chrétiennes que tout nous permet de dater, nous rencontrons en effet un noyau légendaire dont les contours se détachent avec une grande netteté sur tout ce qui l’entoure: c’est le passage où il est parlé des quatre chefs qui ont rédigé la loi salique, et des trois endroits où ils se sont réunis pour arrêter la rédaction. Il est impossible de méconnaître la provenance épique de cette donnée, que l’auteur n’a pu emprunter qu’à la tradition populaire, et qui se trouve sous ses traits essentiels dans le petit prologue, dont elle constitue également le noyau. Ce ne sont pas ici des amplifications poétiques ni des conjectures personnelles; ce sont des indications très précises, énoncées dans un formulaire vraiment barbare, et marquées, si je puis ainsi parler, du cachet de leur origine.

D’abord, il s’agit d’un fait qui remonte très haut, et que Grégoire de Tours, malgré ses consciencieuses recherches, n’a pas trouvé dans ses sources écrites. Ce fait se passe antérieurement à la conversion des Francs (497), antérieurement à leur premier roi connu (_circa_ 425), antérieurement même au passage du Rhin, si l’on pouvait en croire quelques mots intercalés ici par le petit prologue. Même en écartant cette dernière donnée, qui nous ramènerait vers le milieu du IVe siècle, il reste établi que le prologue, écrit peu après 561, est postérieur d’environ deux cents ans à la date qu’il assigne lui-même aux événements. D’autre part, il faut convenir que la tradition doit s’être formée assez tôt, sinon elle n’aurait pu garder en plein VIe siècle le souvenir d’une époque où les Francs n’avaient pas encore de rois. Les noms des quatre personnages cités déposent aussi en faveur de son antiquité; en effet, les composés en -gast appartiennent aux plus anciens du vocabulaire onomastique des Germains, et ils cessèrent d’assez bonne heure d’être employés[198].

 

[198] Les seuls noms avec suffixe en -gast qui nous soient connus

sont, outre les quatre du prologue, les suivants, qui s’échelonnent

tous du IVe au VIe siècle:

 

Anagast, Joann. Biclar.

Andragast, Histor. Miscell.

Arbogast, Aurel. Vict. Epit., 48 et passim.

Cunigast, Cassiod. Variar. VIII, 28.

Halidogast, Vopiscus, Aurel c. 11.

Hartigast, Histor. Miscell. c. 17.

Nebiogast, Zosim. VI, 2; Olympiod.

 

Je cite ces noms avec leurs références d’après Foerstemann,

Altdeutsches Namenbuch, I. Personennamen Nordhausen 1856, p.

491, qui croit aussi retrouver le radical gast dans les désinences

de Baudastes, Bladastes, Leonastis, Leubastes, Leudastes et Nifast,

toutes formes du VIe siècle. A partir du Xe et du XIe siècles,

ajoute Foerstemann l. l., il ne se crée plus de noms nouveaux avec

le suffixe -gast.

Il faut noter surtout l’assonance qui relie entre eux nos quatre noms. Dans l’antiquité germanique, on aimait à créer un lien phonétique entre les noms des membres d’une même famille. Ce lien était, tantôt un suffixe ou un préfixe qui reparaissait dans chacun des noms, tantôt une rime ou une allitération. Ainsi, le Chérusque Ségeste a pour frère Segimir et pour fils Segimund. Chez les Mérovingiens, le radical Chlod, qui apparaît dans le nom de Chlodovech et dans celui de son ancêtre Chlodio, sert à former aussi ceux de ses fils Chlodomir et Chlothar, et se retrouve dans ceux de Chlodoald et de Chlotswindis. Une généalogie des rois francs, publiée dans l’appendice de ce livre, va plus loin, et allitère tous les noms des rois mérovingiens: Chlodio, Chlodebaud, Chloderic (Childéric), Chlodovech et Chlodomar. Chez les Burgondes, le radical Gund, qui est déjà dans le nom du peuple, reparaît dans ceux des rois Gundichar, Gundobad et Gundovech. Chez les Ostrogoths, les trois frères qui commandent à ce peuple s’appellent Théodemir, Valamir et Vidimir. Chez les Gépides, nous rencontrons le roi Thorisund et son fils Thorismund. Chez les Lombards, Alboin est fils d’Audoin. Chez les Francs, Autharius a trois fils: Ado, Rado et Dado. Chez les Anglo-Saxons, Ethelbert est père d’Ethbald et d’Ethelberge, Oswald est frère d’Oswiu. Enfin, chez les Danois, Eric a sept fils qui s’appellent Gerbiorn, Gunbiorn, Armbiorn, Stenbiorn, Esbiorn, Thorbiorn et Biorn[199].

 

[199] Saxo Grammaticus, V, p. 173 (ed. Holder).

La poésie populaire obéit à la même tendance, et associe les noms de ses héros d’après le même procédé. Ainsi, dans un fragment du VIIIe siècle, Hildebrand est père de Hadubrant. Dans les Nibelungen, Liudegar est frère de Liudegast. Dans l’Edda, Sigmund est mari de Siglind et père de Sigurd. Le même recueil groupe les noms de Sigar et Signe, Gunnar et Gudrun, Bilviss et Boelviss, Lyngheidr et Lofnheidr, Thorgeidr et Thormodr. L’épopée française, de son côté, associe les noms de Gerin et Gerier, Ivon et Ivoire, Basan et Basile, Clarifan et Clarien, Amis et Amiles, Mauderan et Maudoire[200], sans compter les noms des quatre fils Aymon: Renard, Richard, Guichard et Alard[201].

 

[200] V. K. Müllenhoff, Z. f. d. A. VII p. 527; Rajna p. 54; Nyrop,

Storia dell’epopea francese nel medio evo p. 193.

 

[201] Renaud est en effet la forme francisée de Reinhart.

Dès lors, qui ne le voit? dans l’épisode qui nous occupe, l’allitération est la preuve la plus manifeste de la fiction[202]. Si, en effet, les quatre auteurs de la loi salique nous étaient présentés comme frères, nous pourrions croire avec quelque probabilité à la réalité des noms qu’ils portent; mais, du moment qu’aucun lien de parenté réelle n’est affirmé entre eux, il faut bien conclure de l’incontestable parenté de leurs noms que c’est l’imagination populaire qui les a forgés, et qui les a reliés par son procédé mnémonique familier. Ce que nous venons de dire des quatre prud’hommes s’applique également au nom des trois localités où ils se réunissent: Saleheim, Bodoheim, Widoheim. Ici, à la vérité, le travail de l’imagination est moins visible, parce que le suffixe heim, qui a la signification de demeure ou maison, est des plus répandus dans la toponymie du pays franc, et qu’il n’aurait pas été impossible que trois endroits de ce pays, choisis pour trois rendez-vous successifs, portassent en réalité des noms affectés de la même désinence. Mais la correspondance établie entre les radicaux des noms des lieux et ceux des noms des quatre prud’hommes est ici probante. Au surplus, nous trouvons dans les légendes épiques de l’Irlande un phénomène trop apparenté à celui-ci pour n’être pas signalé: les Tuatha Dé Dannan—ce sont les conquérants mythologiques de la verte Erin—ont appris les arts magiques dans quatre villes qui s’appellent Falias, Gorias, Murias et Findias, et il y avait dans ces quatre villes quatre druides de haute science appelés Morfeas, Esras, Uiscias et Semias, qui furent les initiateurs des Tuatha Dé Dannan[203]. Un autre élément de comparaison m’est fourni par une légende épique des Lombards: au dire de l’Origo Gentis Langobardorum et de Paul Diacre, ce peuple, après sa sortie du pays de Mauringa, aurait occupé trois localités nommées Anthaib, Banthaib et Burgunthaib[204].

 

[202] C’est aussi l’opinion de Waitz, Das Alte Recht, p. 68 et 69,

suivi par Richter p. 27.

 

[203] D’Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique, t. V,

p. 403 et 404. La forme Morfesa pour Morfeas m’a paru être le

résultat d’une erreur de scribe ou d’une faute d’impression.

 

[204] Origo Gent. Langob. c. 2. Paul Diac. Hist. Langob. I, 13.

Si la forme extérieure de la tradition nous fournit de précieux indices quant à sa nature légendaire, nous en découvrons d’autres lorsque nous en abordons le contenu.

Ce sont, nous dit-elle, quatre personnages qui, se réunissant dans trois endroits qu’elle désigne, ont arrêté ensemble le texte de la loi salique, après avoir discuté avec soin toutes les causes de procès. Ces quatre personnages sont, d’après le grand prologue, proceres ipsius gentis qui tunc ejusdem aderant rectores. D’après le petit prologue, ce sont electi de pluribus quatuor viri. Il n’y a rien là qui ne soit conforme aux usages traditionnels des barbares. Lorsqu’on rédigea la loi des Alamans, on fit choix aussi, selon le prologue, de prud’hommes versés dans la connaissance de la tradition législative, et ils arrêtèrent un avant-projet que le roi Théodoric compléta et corrigea selon les exigences de la loi chrétienne[205]. Plus tard, des changements étant devenus nécessaires, le roi Dagobert choisit quatre prud’hommes appelés Claudius, Chadoindus, Magnus et Agilulfus[206], avec le concours desquels il fit les modifications désirées. Le rôle des prud’hommes est visible également dans la loi des Frisons, qui contient des Additiones Sapientum attribuées, les unes à Wulemarus, les autres à Saemundus. Et nous entendons comme un écho de la tradition dans le capitulaire de 789, qui déclare que les juges «doivent étudier avec soin la loi élaborée par les prud’hommes pour le peuple[207]».

 

[205] Viri sapientes qui… legibus antiquis eruditi erant. _Lex

Baiuwar._ ed. Merkel dans Pertz, Legg. t. III p. 259 cf. ib. 194.

 

[206] Viros illustres Claudio Chodoindo Magno et Agilulfo. Id. ibid.

p. 259.

 

[207] Judici diligenter discenda est lex a sapientibus populo

composita. (_Capitul._ ed. Boret. 22, c. 63.)

Seulement, dans les textes législatifs qui viennent d’être cités, les prud’hommes fonctionnent sur l’ordre du roi, tandis que, dans les prologues de la Loi salique, aucun souverain n’est mentionné. A entendre le petit prologue, c’est la nation elle-même qui a fait choix des quatre prud’hommes; d’après le grand, au contraire, ce seraient quatre chefs de tribus qui, en se réunissant spontanément, auraient arrêté la rédaction[208]. La variante est considérable, comme on voit, et je ne sais trop pour laquelle des deux versions me prononcer, car enfin, toutes les deux sont compatibles avec notre notion des institutions germaniques anciennes, et, d’autre part, je ne vois aucune preuve externe qui fixe la supériorité de l’une sur l’autre. Qu’importe d’ailleurs? L’une et l’autre nous ramènent devant une peuplade sans rois, et gouvernée seulement par des chefs de tribus dont la réunion constitue comme un sénat, et par une assemblée générale. Or, à l’époque où notre tradition fut mise par écrit pour la première fois, on ne connaissait plus cette forme primitive des institutions nationales. Par conséquent, la tradition n’a pu inventer ceci, mais l’a dû trouver dans un fonds d’histoire traditionnelle. Cette considération acquerra une certaine force si l’on réfléchit que, de son côté, après avoir fait beaucoup de recherches pour découvrir les origines de la dynastie franque, Grégoire de Tours se trouve arrêté finalement devant des témoignages écrits desquels il résulte que, dans les temps les plus anciens, les Francs n’avaient pas de rois, mais seulement des duces et des regales[209]. L’accord de la tradition orale consignée dans les prologues et des témoignages écrits recueillis par Grégoire est sur ce point trop remarquable pour être fortuit; il ne peut pas s’expliquer autrement que par leur conformité aux faits, ou du moins aux plus anciennes traditions nationales.

 

[208] La première de ces versions suppose une assemblée générale de la

nation qui donne un mandat spécial aux prud’hommes; l’autre suppose

une réunion des chefs de tribus délibérant entre eux, et,

probablement, soumettant ensuite leur travail à l’assemblée, qui le

ratifie.

 

[209] Cum multa de eis Sulpici Alexandri narret historia, non tamen

regem primum eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse

dicit… Haec acta cum duces essent retulit… Cum autem eos regales

vocet, nescimus utrum reges fuerint, an in vices tenuerint regnum…

Movet nos haec causa, quod cum aliarum gentium reges nominat, cur

non nominet et Francorum… Hanc nobis notitiam de Francis memorati

historici reliquere, regibus non nominatis. Greg. Tur. II, 9.

De tout ceci, nous sommes autorisés à conclure à l’origine populaire, et partant épique, des récits qui viennent d’être examinés. On comprendra que je m’abstienne de pousser plus loin la recherche de leur historicité. Il me suffira d’en avoir sauvé le cadre, renonçant à en savoir davantage, et n’ayant nulle ambition (on a vu pourquoi) de déterminer la personnalité des mythiques législateurs, ainsi que les théâtres successifs de leurs délibérations constituantes[210]. Ces héros relèvent de la poésie et non de l’histoire. Je ne voudrais cependant pas aller jusqu’à dire qu’il y avait un chant épique sur l’origine de la loi. Le peuple ne chante pas les faits d’un intérêt général, dans lesquels la personnalité de quelque héros n’occupe pas la première place, et qui ne parlent pas de guerre et d’amour. Le récit de nos prologues serait plus détaillé et plus vivant s’il était puisé dans une chanson contemporaine, et il y a tout lieu de croire que la tradition tenait tout entière dans quelques vers mnémoniques, qui, par le procédé de l’allitération, groupaient les noms des quatre législateurs et des trois malbergs. Nous sommes déjà arrivés à la même conclusion en ce qui concerne la table généalogique des peuples étudiée dans le chapitre précédent.

 

[210] Depuis les ingénieux travaux de Godefroid Wendelinus, _Leges

Salicae Illustratae_, p. 102 et suiv., localisant les héros dans les

villages belges de Seelhem, Boyenhoven (Brabant) et Wintershoven

(Limbourg), on a essayé à plusieurs reprises de résoudre ce problème

vraisemblablement insoluble. Encore Huguenin, p. 31, pense à la Bode

et à la Sale, deux rivières dont l’une est un affluent de l’Unstrut

et l’autre de l’Elbe, quant à Windesheim, il le trouve sur le cours

supérieur du Mein. Voilà une belle géographie, et à ce compte il ne

valait pas la peine de recommencer le travail de Wendelinus!

 

CHAPITRE IV

Clodion.

 

Clodion est le plus ancien roi que les chants populaires des Francs saliens aient fait connaître à Grégoire de Tours. Voici ce qu’il en rapporte:

«On raconte qu’à cette époque Chlodion, homme vaillant et le plus remarquable de sa race, régnait sur les Francs, et qu’il demeurait à Dispargum, qui est dans le pays des Thuringiens… Chlodion envoya ses éclaireurs reconnaître tout le pays jusqu’à la ville de Cambrai; lui-même arriva à leur suite, écrasa les Romains, s’empara de la ville, où il résida peu de temps, puis occupa tout le pays jusqu’à la Somme.»

Frédégaire et le Liber Historiae reproduisent ce récit de Grégoire, mais en essayant de rattacher l’origine des rois francs à la légende de Troie, résolument écartée ou absolument ignorée par Grégoire. Je ne reviendrai pas ici sur leurs efforts pour souder deux éléments si hétérogènes, et si rebelles à toute espèce de fusion[211]. La tradition nationale des Francs, je le répète, ne connaît pas les légendes troyennes, et tout ce que Frédégaire et le Liber Historiae, moins défiants que Grégoire de Tours, empruntent à cet ordre de récits, peut être écarté avec la plus grande assurance.

 

[211] Il en sera parlé plus longuement dans l’appendice de ce livre.

Mais, ce départ fait, nous nous retrouvons encore en présence de quelques variantes sur lesquelles il est nécessaire de nous expliquer. Pour les faire apprécier, je place ici un tableau généalogique des rois francs d’après nos chroniqueurs:

 

Grégoire de Tours. Frédégaire. Liber Historiae

Hist. Franc. II, 9. Chronic. III, 2-9. 1-5.

 

» Priam. Priam. Antenor.

» Friga. »

» Francio. »

» » Marcomir, Marcomir. Sunno.

» » Sunno, »

» » Genebaudes, Faramond.

» » ducs. »

» Richimir, non roi. »

» Theudemar. »

Clodion. Clodion. Clodion.

Mérovée. Mérovée. Mérovée.

Il résulte de cela que Frédégaire et le Liber Historiae croient connaître l’un et l’autre l’origine de Clodion, inconnue de Grégoire de Tours. Mais la connaissance de Frédégaire est manifestement chimérique; en effet, on voit danser devant son imagination, avec les noms fournis par la légende érudite, d’autres noms qu’il n’a trouvés que dans Grégoire, et le lien qu’il établit entre eux est le fruit de ses combinaisons arbitraires. Pour montrer l’origine de son erreur, il suffit de replacer sous les yeux du lecteur le passage de Grégoire de Tours, qu’il a mal lu ou mal résumé:

Nam et in consolaribus legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimiris quondam, et Ascylam matrem ejus, gladio interfectus. Ferunt etiam, tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum[212].

 

[212] Greg. Tur. II, 9.

Pour l’abréviateur du VIIe siècle, la notion d’une différence quelconque entre les diverses peuplades franques n’existe plus. Par suite, il fait de Theudemir et de Richimir des rois saliens: erreur manifeste, puisque autrement Grégoire, qui est la seule source par laquelle il connaisse tout ceci, aurait eu soin de le dire. De plus, il lit mal son auteur, et commet, en le résumant, une de ces bévues comme j’en ai signalé d’autres encore chez lui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, faire abstraction de la généalogie donnée par Frédégaire: elle n’a rien qui mérite de nous arrêter plus longtemps[213].

 

[213] Huguenin, Hist. du royaume mérovingien d’Austrasie, p. 9,

croit que peut-être l’opinion de Frédégaire ne s’éloignait pas

entièrement de la vérité, et que si le nouveau roi que se donnèrent

les Saliens au commencement du Ve siècle n’avait pas eu Theudemir

pour père, il sortait, selon toute apparence, de sa famille. Il

n’y a à cela aucune apparence quelconque. La distraction de Huguenin

est d’ailleurs étrange: il prétend que Frédégaire fait de Faramond

le fils de Theudemir, et six lignes plus haut, il dit lui-même, ce

qui est vrai, que le nom de Faramond n’est pas connu de Frédégaire.

Celle du Liber Historiae a-t-elle plus de valeur? Ce qui la rend tout aussi suspecte, c’est le double et imaginaire lien de filiation établi, d’abord entre Marcomir et Sunno d’une part, et Priam et Anténor de l’autre; puis, entre Marcomir et Clodion par l’intermédiaire de Faramond. Mais, s’il en est ainsi, que devient la personnalité de ce dernier? Est-il purement et simplement inventé pour fournir un anneau de plus à la chaîne un peu trop courte qui fait de Clodion un arrière-petit-fils de Priam? Cela est peu probable: l’invention proprement dite, consistant à créer de toutes pièces un nom imaginaire pour les besoins de la cause, ne peut guère être supposée chez des écrivains aussi simples que nos chroniqueurs mérovingiens, et je ne consentirai à l’admettre qu’à bon escient. Mais alors faudrait-il supposer que c’est la tradition populaire qui a fourni Faramond? Cela aussi me paraît invraisemblable, car comment supposer que Grégoire de Tours, qui a puisé également à la tradition populaire, aurait repoussé ce nom s’il l’y avait trouvé, lui qui s’est donné tant de peine pour faire remonter aussi haut que possible la lignée des ancêtres de Clovis? Reste une dernière supposition: Faramond est un nom que l’auteur du Liber Historiae a trouvé dans quelque autre série de récits francs, et qu’il a cru pouvoir considérer comme un roi, pour des motifs que nous ignorons, mais qui sont sans doute aussi futiles que les précédents. Faramond, si je ne me trompe, a une royauté de même aloi que Marcomir et Sunno, et, probablement, n’a pas été inventé plus qu’eux. En fixant dans sa généalogie fallacieuse ce nom nomade et obscur, l’humble chroniqueur du VIIIe siècle était bien loin de se douter de la fortune prodigieuse dont il lui serait redevable dans la suite, puisque Sa Majesté Faramond I a depuis lors ouvert l’histoire des dynasties qui ont régné sur le beau pays de France, et que, récemment encore, un orateur académique, parlant au roi des Belges, le citait parmi une des gloires nationales[214]! Hélas! le trône de Faramond est désormais renversé comme tant d’autres, et, après avoir régné pendant douze siècles dans les écrits des historiens, le premier roi des Francs est convaincu de ne devoir son titre séculaire qu’à l’erreur d’un moine neustrien de Saint-Denys, qui écrivait au fond de son couvent, en l’an de grâce 727, une chronique remplie de fables et de légendes!

 

[214] Quetelet, dans _Académie de Belgique. Centième anniversaire de

fondation_, t. I, p. 13.

N’essayons donc pas d’en savoir plus que Grégoire de Tours, et résignons-nous à ne pas faire remonter la dynastie royale des Francs saliens au-delà de Clodion. Ferunt etiam tunc Chlogionem utilem ac nobilissimum in sua gente regem fuisse Francorum, qui apud Dispargum castrum habitabat quod est in terminum Thoringorum. Telle est la première partie de l’histoire de ce héros dans notre chroniqueur. Clodion appartenait à la race la plus illustre des Francs, c’est-à-dire qu’il faisait partie de cette famille dans laquelle les Francs ont choisi leurs souverains dès l’origine, de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. Il est de plus, selon la tradition, un homme vaillant, utilis, comme dit l’expression foncièrement mérovingienne[215].

 

[215] Utilis se dit de celui qui a de la valeur, et répond assez

bien à ce que les Romains appellent vir frugi et les Espagnols

hombre de pro. Cf. Ducange s. v. utilis. Basine dit à Childéric:

Novi utilitatem tuam, quod sis valde strinnus… Si in transmarinis

partibus aliquem cognovissem utiliorem tibi, expetissem utique

cohabitationem ejus. Clovis dit au soldat qui a brisé le vase de

Soissons, II, 27: Neque tibi hasta neque gladius neque securis est

utilis.

Au sujet de ce roi, Frédégaire et le Liber Historiae reproduisent le récit de Grégoire, le premier, en y ajoutant l’histoire de la naissance de Mérovée[216], dont il sera parlé plus loin; l’autre, en y intercalant quelques détails géographiques se déduisant eux-mêmes du récit de Grégoire[217], et en se rendant coupable, en outre, d’une bévue de copiste ou d’abréviateur.

 

[216] Frédég. III, 9.

 

[217] Liber Historiae, c. 5.

Pour venir de Dispargum dans le Cambrésis, il fallait traverser la forêt Charbonnière, et il était peu probable que le conquérant franc s’aventurât au delà de cette barrière avant d’avoir soumis l’importante ville de Tournai, qui était à peu près sur son chemin[218]. Voilà comment a raisonné l’auteur du Liber Historiae, et c’est ainsi, sans qu’il faille lui chercher d’autres sources, qu’il a été amené à écrire cette phrase, dont la précision semble à première vue trahir une origine plus haute: (Chlodio) Carbonaria silva ingressus Turnacinsem urbem obtenuit. Exinde Camaracum civitatem veniens etc. J’ai démontré ailleurs que cette manière particulière d’amplifier par besoin de précision géographique est habituelle à notre chroniqueur[219], et on a vu plus haut comment, chez lui, le géographe fait parfois tort à l’historien, puisque, à l’occasion de cette même histoire, se trompant sur la Thoringia, il rejette au delà du Rhin le séjour de Clodion, que Grégoire place évidemment de ce côté-ci du fleuve. Quant à la bévue dont je l’accuse, elle consiste à dire qu’après la prise de Cambrai, Clodion massacra les Romains qu’il y trouva, ce qui n’est pas dans Grégoire et n’est qu’une altération de son récit. Grégoire dit que Clodion écrasa les Romains et s’empara de Cambrai; le Liber Historiae, en intervertissant l’ordre de ces faits, donne au récit une couleur totalement différente[220]. Le massacre de la population romaine des villes n’était pas dans le plan des conquérants saliens, et le chroniqueur du VIIIe siècle n’en pouvait d’ailleurs rien savoir.

 

[218] Roricon (Bouquet, III, p. 4) fait arriver Clodion jusqu’à

Amiens, dont il aurait fait sa capitale, et où il aurait régné vingt

ans. Il serait mort au moment où il était en route pour rentrer dans

cette ville après sa victoire d’Angers (_cum ad solum proprium hoc

est Ambianorum urbem remeare cuperet_). Il est inutile de faire

remarquer combien tout ceci est arbitraire et voulu, et procède, non

d’une tradition populaire, mais du désir de localiser les premiers

Mérovingiens en Picardie.

 

[219] G. Kurth, Étude sur le Gesta Regum Francorum. (_Bulletin de

l’Académie roy. de Belg._ IIIe sér., t. XVIII, 1889.)

 

[220] Greg. Tur. II, 9: Chlogio autem, missis exploratibus ad urbem

Camaracum, perlustrata omnia, ipse secutus, _Romanus proteret,

civitatem adpraehendit_.

 

Liber Historiae, c. 5: Clodio autem rex misit exploratores de

Disbargo castello Toringorum usque ad urbem Camaracum. Ipse postea

cum grande exercitu [Renum transiit, multo Romanorum populum occidit

atque fugavit.] Carbonaria silva ingressus, Turnacinsem urbem

obtenuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, illicque resedit

pauco temporis spacio; Romanos quos ibi invenit interficit.

 

Le passage que j’ai mis entre crochets est l’amplification de

l’erreur de notre écrivain sur l’emplacement de la Thuringe: en

effet, si elle est vraiment située au-delà du Rhin, il a fallu à

Clodion verser bien du sang avant d’arriver en vue de Cambrai.

Mettez la Thuringe à sa vraie place avec Grégoire, et ce passage

n’aura plus de raison d’être.

Nous restons donc en présence de la notice de Grégoire de Tours seule. Certes, elle est bien sèche et absolument dénuée du souffle poétique, et, à première vue, on ne se persuaderait pas volontiers qu’elle ait été écrite sous l’influence de traditions épiques. Et cependant il n’est pas possible d’admettre qu’il en soit autrement. Nous devons le supposer a priori, puisque nous avons ici un de ces souvenirs que le père de l’histoire des Francs n’a pas trouvés dans les livres, et qui, dès lors, n’ont pu être transmis que par la mémoire populaire. Le nom de Clodion est d’ailleurs historique, puisque nous le retrouvons sous la plume d’un contemporain, Sidoine Apollinaire, dans son panégyrique de Majorien[221]. Il est à remarquer que Grégoire, qui est cependant un admirateur de Sidoine, et qui le cite de temps en temps, n’a pas connu ce poème, sinon, dans son extrême indigence de renseignements sur le premier roi des Francs, il n’aurait pas manqué de se jeter avec empressement sur l’épisode si pittoresque et si dramatique qui y est relaté. Ce ne sont pas non plus ses Annales d’Angers qui lui ont fait connaître la conquête de Cambrai par Clodion. Ces Annales, si elles avaient remonté jusqu’à ce prince, et qu’elles eussent parlé de lui, auraient daté les faits qui lui étaient attribués, et Grégoire leur aurait emprunté la date. L’absence de toute indication chronologique est la preuve certaine que le renseignement ne vient pas d’une source annalistique. Il est probable aussi que ces Annales nous auraient fait connaître la relation de parenté entre Clodion et Mérovée. Si Grégoire de Tours parle de cette relation en termes dubitatifs, c’est qu’il ne la connaît pas par une source écrite, et qu’il a l’habitude, comme je l’ai montré, de n’accueillir la tradition barbare qu’avec réserve. Lui-même, au surplus, prend soin de nous indiquer, par le mot ferunt, qu’il rapporte ici une version orale.

 

[221] Voir ci-dessous p. 144, n. [225].

En regardant de près le passage, on s’aperçoit d’une autre particularité. Tout y a l’air d’un abrégé rappelant, par un simple mot, les phases diverses d’un récit articulé, si je puis ainsi parler, et qui doit avoir été raconté avec quelque détail à notre narrateur. Des mots comme missis exploratoribus, perlustrata omnia, ipse secutus, tempus resedens, marquent bien que ces phases sont encore présentes à son esprit, mais qu’il ne lui convient pas de nous les exposer plus largement. Peut-être les espions dont il s’agit eurent-ils des aventures dans le genre de celles d’Aurélien chez Gondebaud, peut-être le séjour de Clodion dans sa nouvelle conquête était-il lui-même l’occasion de nouveaux événements, avant qu’il continuât sa marche victorieuse sur la Somme. Je dis peut-être, parce que l’on comprend avec quelle circonspection il faut manier ici l’hypothèse; mais l’analogie est une preuve comme une autre, et puis, surtout, on ne voit pas pourquoi, si sa source n’avait contenu que ce qu’il dit lui-même, Grégoire aurait découpé l’action en phases, au lieu de se borner à nous dire que Clodion prit Cambrai.

Il existait donc, au temps de Grégoire de Tours, si mes conjectures sont fondées, un chant populaire sur la prise de la Gaule Belgique par les Francs de Clodion. Et notre narrateur, fidèle à son procédé, a extrait de ce document la seule chose qu’il considérât comme historique. Mais, dépouillé de son caractère barbare et poétique par le résumé incolore du chroniqueur, le chant sur les victoires de Clodion est le plus effacé de tous ceux dont nous pouvons deviner l’existence. Et cependant il devait avoir une rare saveur. Là, sans doute, se retrouvaient quelques-uns des accents du Prologue, chantant la supériorité du guerrier franc sur le Romain amolli, et le célébrant comme le porteur prédestiné d’une mission providentielle. C’était, en effet, l’époque héroïque par excellence pour le peuple des Saliens, et il valait la peine de vivre alors, aux jours des grands dangers et des fortes jouissances, quand, se levant en masse, on s’en allait, la framée au poing et la chanson aux lèvres, prendre joyeusement possession de la plantureuse terre de Belgique, le long des rives de l’Escaut et de la Lys. La vieille chaussée romaine, hérissée de châteaux-forts et de postes militaires, qui était depuis plusieurs générations le dernier boulevard de l’Empire, se voyait débordée de tous les côtés, et ses castella flambaient comme pour éclairer l’itinéraire des conquérants. Les vastes ombrages de l’antique forêt Charbonnière ne protégeaient plus contre leurs incursions les populations romaines qui vivaient au midi de ce vaste rideau de feuillage: voici que, sur les pas de leurs explorateurs, les hordes barbares apparaissent à la lisière du grand bois, et qu’elles arrivent sous les murs de Cambrai épouvantée. La joie du triomphe n’arrête pas longtemps le peuple vainqueur dans les délices de la ville prise; déjà, il reprend sa marche victorieuse en avant, et, de Cambrai jusqu’à la mer, il se répand, ivre d’air et d’espace, dans ces belles plaines dont il va recueillir les moissons. C’est là, dans les ruines des villas romaines ou au milieu des forêts abattues par la cognée, qu’il éparpille ses essaims nombreux, et qu’il édifie ses foyers définitifs parmi les domaines partagés comme prix de la conquête.

Pendant les générations suivantes, nous retrouvons le guerrier franc partout où il y aura du sang à verser et du butin à gagner: en Aquitaine, en Auvergne, en Burgondie, en Italie, toujours prêt à porter quelque bon coup à l’ennemi. Mais, la guerre finie, un irrésistible attrait le ramène dans les campagnes flamandes, où il a laissé sa famille et son bien. Fatigué des combats, il suspend son bouclier et sa lance aux murs de sa maison, et, devenu l’élève du Romain qu’il a vaincu, il apprendra de lui l’art plus difficile de remporter des victoires sur la terre rebelle[222].

 

[222] Cf. G. Kurth, Les origines de la civilisation moderne, 2e

édition, t. II, p. 55 et suivantes.

A partir des premières générations qui suivent le moment de la conquête, nous le trouvons naturalisé sur les bords de l’Escaut, naviguant sur ses belles eaux dormantes, avec toute la tranquillité de l’homme qui se sent dans sa patrie et au milieu de son peuple[223]. La Loi Salique, dont la rédaction est de cette époque, nous le montre en pleine possession du sol de la Flandre, qu’il inonde de ses sueurs, et auquel il fait produire les mêmes moissons que les Romains. Il cultive le chanvre et le lin ainsi que les céréales, il a des ruches d’abeilles dans son jardin et un épervier sur son perchoir, il étend les conquêtes de l’industrie humaine en s’emparant de la forêt et du marécage, et il annonce de loin ce peuple d’agriculteurs tenaces qui a fait de la Flandre le jardin du monde: race douce et forte, qui, après le labeur de la journée, se repose dans une lourde somnolence au milieu de ses sillons, mais ayant aux heures du danger et de tourmente les réveils terribles du lion.

 

[223] Dum ego per Scaldem fluvium navigarem, dit Clovis dans un de nos

poèmes (Greg. Tur. II, 40), voulant dire qu’il ne pensait pas à se

mêler des affaires du dehors.

Comme on voudrait surprendre, à travers les sèches paroles du chroniqueur, la mélodie lointaine de la chanson barbare, qui racontait comment les Francs s’étaient emparés de leur nouvelle patrie! J’imagine qu’on y sentait vibrer l’ardeur joyeuse et la gaieté matinale d’une race qui court au-devant de l’avenir avec la confiance intrépide de la jeunesse! Mais, si je ne me trompe, les populations romaines, avec lesquelles les Francs confondirent leurs destinées, ne devaient pas se soucier de redire des hymnes de ce genre. Grégoire de Tours aura froncé plus d’une fois le sourcil en l’entendant traduire, et les sentiments qu’elle doit lui avoir inspirés se devinent à la lecture de son texte, dont le laconisme est ici plus extrême que jamais. Il est donc probable que le chant de Clodion cessa de bonne heure de retentir au milieu des Francs devenus sédentaires.

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