Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 14 sur 28

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Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 48

Les deux légendes que je viens de raconter sont-elles d’origine populaire? Je ne sais, et je suis assez tenté de croire que non. Les histoires d’alcôve et les complots d’antichambre ne figurent généralement pas dans le répertoire populaire, et un mot comme: Finis donc, Landéric! semble trahir le lettré plutôt que le rapsode. Tout au moins dirai-je que si les deux épisodes ont été racontés dans le peuple, ils auront subi quelques remaniements en passant par les milieux savants et monastiques où les a trouvés l’auteur du Liber Historiae.

Par contre, la troisième légende a tout à fait l’accent d’un de ces récits étranges et extraordinaires dont le merveilleux ne heurte pas l’esprit des gens du peuple; je ne doute nullement qu’elle ait été recueillie dans les chaumières des paysans neustriens.

«Childebert, roi d’Austrasie, apprenant que son oncle Chilpéric avait péri par les maléfices de Frédégonde, rassembla son armée, qui comprenait les Burgondes et les Austrasiens. Sous le commandement des patrices Gundoald et Wintrion, cette armée, traversant la Champagne, pénétra dans le pays de Soissons qu’elle livra au pillage. Frédégonde, en l’apprenant, réunit ses troupes sous les ordres de Landéric et des autres chefs des Francs, et arriva à Brennacum, faisant de grandes largesses à ses guerriers pour les exciter à combattre contre l’ennemi. Apprenant que l’armée des Austrasiens était considérable, elle convoqua les siens et leur dit: «Levons-nous la nuit et marchons contre eux des lanternes à la main; les camarades qui seront en tête tiendront des branches d’arbre et attacheront des sonnettes au cou de leurs chevaux, pour que les sentinelles de l’ennemi ne puissent pas nous reconnaître. Puis, le jour venu, nous nous précipiterons sur eux, et nous pourrons remporter la victoire.» On se rallia à cet avis. Il avait été convenu entre les deux armées qu’on en viendrait aux mains à tel jour, à Trucciacum, dans le Soissonnais[592]. Frédégonde, conformément au plan qu’elle avait fait prévaloir, se mit en marche au milieu de la nuit, précédée d’hommes portant des branches d’arbre et avec tout l’attirail décrit ci-dessus; elle-même, montée à cheval, portait le petit Clotaire dans ses bras. C’est ainsi qu’on arriva à Trucciacum. Cependant les sentinelles austrasiennes, apercevant sur les hauteurs les branches vertes que portaient les Francs, et entendant résonner les sonnettes de leurs chevaux, se dirent de proche en proche: «Est-ce que hier il n’y avait pas des champs découverts là où nous voyons maintenant des forêts?» Et le camarade en riant répondait à son camarade: «Tu as bu à coup sûr, et tu déraisonnes. N’entends-tu pas les sonnettes de nos chevaux qui paissent auprès de la forêt?[593]» Cependant le jour venait, et les Francs, se précipitant à grand son de trompettes sur les Austrasiens et les Burgondes endormis, en massacrèrent un grand nombre, tant grands que petits. Gundoald et Wintrion ne durent leur salut qu’à la rapidité de leurs chevaux. Quant à Frédégonde, elle arriva avec son armée jusqu’à Reims, pillant et saccageant, puis elle retourna chargée de butin à Soissons[594].

 

[592] Le point d’honneur germanique défendait d’attaquer un adversaire

sans l’avoir défié, c’est-à-dire sans l’avoir prévenu de son

attaque et lui en avoir fait connaître le jour et l’heure; tomber

sur lui à l’improviste était considéré comme une lâcheté. On se

souvient que Clovis, sur le point d’attaquer Syagrius, lui avait

demandé de faire choix d’un champ de bataille (cf. ci-dessus p.

216). Nous avons donc ici une preuve de plus que notre récit est

d’origine populaire, c’est-à-dire né de la tradition orale et non de

l’histoire savante, qui n’aurait pas conservé ce trait.

 

[593] Sur les clochettes au cou du bétail v. Fortunatus, Carmina II,

 

16, 49.

 

[594] Liber Historiae c. 36.

Tel est le récit du Liber Historiae. Remarquons d’abord que la guerre dont il y est question eut lieu réellement en 592, et qu’elle se termina, comme dans notre épisode, par la victoire de la Neustrie. Les témoignages de Frédégaire et de Paul Diacre corroborent ici celui du Liber Historiae[595]. Celui-ci, il est vrai, s’écarte déjà de la réalité en nous montrant Clotaire II porté à la bataille dans les bras de sa mère: en 592, Clotaire II avait huit ans, ce qui gâte un peu la vraisemblance de ce pittoresque épisode. Au surplus, ni Frédégaire ni Paul Diacre ne disent mot d’un détail aussi remarquable, et cela est significatif, au moins en ce qui concerne le premier de ces deux auteurs. Peut-être la légende n’existait-elle pas encore de son temps; peut-être aussi ne s’était-elle pas encore répandue en dehors de son lieu d’origine. Localisée à Troussy, il paraît bien qu’elle a été trouvée sur place par le moine de Saint-Denis, qui avait, comme je l’ai montré ailleurs, une connaissance spéciale du Soissonnais, et qui était peut-être même un enfant de ce pays. La fraîcheur naïve et le parfum tout rustique qui règnent dans le récit attestent qu’il a été puisé à même la source populaire: dans toute l’histoire poétique des Mérovingiens, il n’y en a pas un, je crois, qui ait un caractère aussi accentué et un pareil goût de terroir. La vivacité dramatique y est extrême: il semble qu’on assiste à ces préparatifs nocturnes qui ont lieu dans le camp de Frédégonde, qu’on soit transporté ensuite dans celui des Austrasiens, qu’on entende le dialogue des soldats, qu’on perçoive dans le lointain le son des clochettes pendues au cou des chevaux pâturant dans la forêt, qu’on voie apparaître ces feuillages mouvants qui descendent du haut des coteaux, puis soudain voilà Frédégonde qui apparaît avec son armée, et le carnage qui commence!

 

[595] Fredeg. IV, 14: Eodem anno Quintrio dux Campanensim cum exercito

in regno Clothariae ingreditur. Clotharius cum suis obviam pergens,

hostiliter Quintrione in fugam vertit, sed utrosque exercitus nimium

trucidatus est.

 

Paul Diac. IV, 4: Childepertus quoque bellum gessit cum consobrino

suo Chilperici filio; in quo proelio usque ad triginta milia hominum

caesa sunt.

Cette histoire de la forêt qui marche était d’ailleurs un mythe répandu chez tous les peuples du Nord, et nous en retrouvons, chez plusieurs, des versions étonnamment semblables à celle que nous venons d’exposer. La plus célèbre est celle du roi d’Écosse Macbeth, immortalisée par le génie de Shakespeare[596]. Un contemporain de Macbeth, l’évêque Conon de Trèves, imposé aux Tréviriens par son oncle Annon de Cologne, périt victime du même stratagème employé par ses sujets rebelles (1066), au dire du Gesta episcoporum Treverensium[597]. Enfin, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus, qui écrivait à la fin du XIIe siècle, nous montre le roi Hacon surprenant et vainquant ses adversaires à la faveur d’une ruse semblable[598]. Voilà donc, à quatre reprises, le motif de la forêt qui marche reparaissant dans les annales des peuples, et sans que l’on puisse constater la parenté des diverses versions. Ce qui est certain, c’est que la légende du Liber Historiae est la plus ancienne de toutes. Je n’oserais dire que c’est elle qui a le mieux conservé les traits primitifs de la tradition, si toutefois, comme je le pense, nos quatre versions peuvent être ramenées à un type unique. A mon sens, dans l’esprit de ceux qui ont les premiers mis en circulation la légende, la forêt qui marche n’était autre chose qu’une illusion produite par la science magique du personnage principal, et avait pour effet de jeter l’épouvante dans l’âme de l’ennemi, qui reconnaissait à ce signe l’action d’une puissance surnaturelle et irrésistible. Il semble qu’il soit resté quelque chose de cette donnée très ancienne dans l’histoire de Macbeth, telle qu’elle est reproduite par Boethius et vivifiée par Shakespeare. Macbeth, sans doute, voit dans la marche de la forêt l’accomplissement d’une prophétie funeste, mais cette prophétie elle-même n’était si redoutable que parce qu’un signe surnaturel devait en précéder l’accomplissement. Du moment que ce signe se produit, Macbeth doit reconnaître qu’il est perdu: car à quoi bon lutter contre une puissance qui dispose d’une force merveilleuse, et qui fait marcher la forêt contre le vaincu du destin?

 

[596] Hector Boethius, Scotorum Historiae libri XIX, Paris 1754, f.

254 v.

 

[597] Continuat. c. 8 dans Pertz, Scriptor. VIII, p. 182. Il faut

remarquer que la vie de Conon, écrite par Thierry à la fin du XIe

siècle, raconte la fin tragique de Conon sans mentionner l’épisode

des branches d’arbres: la légende sera née depuis la rédaction de la

vie.

 

[598] Saxo Grammaticus V, p. 150 (Holder).

Et ne serait-ce pas là aussi la forme première de la légende de Frédégonde? Qu’est-ce qui nous interdit de penser que, dans l’idée poétique des contemporains, cette reine, riche en inventions et en ruses, avait employé un charme magique pour laisser croire aux Austrasiens terrifiés que toutes les forces de la nature marchaient contre eux sous les ordres de leurs ennemis? L’histoire des Francs du VIe siècle nous montre Sigebert d’Austrasie vaincu par les artifices magiques des Huns, qui font apparaître aux yeux de son armée des visions fantastiques, grâce auxquelles ils lui infligent un sanglant désastre[599]. Et, dans d’autres traditions épiques, nous voyons également la victoire expliquée par des artifices du même genre. Dans la bataille de Moytura, lorsque Lug, le roi des Tuatha Dé Dannan, demande à ses deux sorcières ce qu’elles peuvent faire pour lui, elles répondent: «Nous ensorcellerons les arbres, les pierres et les mottes de terre qui, aux yeux des Fomoré, prendront l’apparence d’une troupe de soldats, et les Fomoré, tout effrayés, fuiront en tremblant[600].»

 

[599] Chuni vero iterum in Gallias venire conabantur. Adversum quos

Sigibertus cum exercitu dirigit, habens secum magnam multitudinem

virorum fortium. Cumque confligere deberent, isti magicis artibus

instructi, diversas eis fantasias ostendunt et eos valde superant.

Greg. Tur. IV, 29.

 

[600] Dans d’Arbois de Jubainville, _La Littérature épique de

l’Irlande_, p. 431.

D’autre part, on pourrait aussi trouver l’origine de la légende dans une intention satirique des vainqueurs. Les ennemis Austrasiens auraient été conçus comme des gens tellement bornés et stupides, qu’ils ne se seraient pas même aperçus du mouvement de la forêt, ou qu’ils ne l’auraient remarqué que lorsqu’il était trop tard pour se défendre! Il y aurait là quelque énorme plaisanterie épique semblable à l’illusion de Ragnacaire dans la chanson sur les meurtres de Clovis, mieux encore, à celle des Hérules vaincus par les Lombards, lorsque, dans leur affolement, ils se jetèrent au milieu des champs de lin et s’y mirent à nager, croyant être en pleine mer[601]. Dans la forme qu’elle revêt sous la plume de l’auteur du Liber Historiae, la légende de Frédégonde s’harmonise plutôt avec cette dernière conjecture; de fait, l’écrivain semble se plaire à bien accentuer la niaiserie de ces bonshommes austrasiens, qui sont témoins du stratagème, et qui, jusqu’au dernier moment, ne savent rien deviner. Mais on pourrait également voir, dans le dialogue imaginaire qu’il leur prête, la préoccupation qu’aurait eue l’auteur monastique d’enlever à son récit toute trace de paganisme: or, une Frédégonde disposant des forces de la nature, et demandant son triomphe aux ressources infernales de la magie, choquait probablement les idées religieuses du chroniqueur anonyme qui écrivait sous les voûtes de Saint-Denis. Quoi qu’il en soit, la multitude de traits pittoresques conservés dans le récit ne permet pas de croire à un remaniement bien profond du sujet. Ces clochettes suspendues au cou du bétail dans les forêts, et cette Frédégonde qui chevauche au milieu de son armée, ce sont là des coups de pinceaux vifs et rapides auxquels notre froid annaliste ne nous a pas habitués, et qui semblent bien plutôt tracés par la main de ce grand peintre qui est l’imagination populaire. Si notre narrateur les a reproduits plus fidèlement, cela tient sans doute, comme je l’ai supposé, à ce que la légende, recueillie par lui dans son pays natal et sur les lèvres des vieillards, avait pour le vieux moine tout le charme d’un souvenir d’enfance, et qu’elle s’est gravée dans sa mémoire avec une vivacité particulière.

 

[601] V. ci-dessus p. 38 et 39.

 

Les Mabinogion du pays de Galles nous offrent un curieux épisode

où la comparaison d’une flotte avec une forêt devient l’occasion

d’une espèce d’énigme. Bendigeit Vran, roi de Bretagne, a mis en mer

pour se venger d’un prince d’Irlande, et sa flotte apparaît en vue

des côtes de ce pays.

 

«Les porchers de Matholvoch, qui étaient sur le bord des eaux,

retournèrent auprès de lui: «Seigneur, dirent-ils, porte-toi

bien—Dieu vous donne bien, répondit-il, apportez-vous des

nouvelles?—Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons

aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n’en

avons jamais vu trace.—Voilà une chose surprenante: c’est tout ce

que vous avez vu?—Nous avons vu encore, seigneur, une grande

montagne à côté du bois, et cette montagne marchait; sur la montagne

un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout

était en marche.—Il n’y a personne ici à rien connaître à cela, si

ce n’est Branwen; interrogez-la.» Les messagers se rendirent auprès

de Branwen. «Princesse, dirent-ils, qu’est-ce que tout cela, à ton

avis?—Ce sont, répondit-elle, les hommes de l’île des Forts qui

traversent l’eau…—Qu’est-ce que ce bois qu’on a vu sur les

flots?—Ce sont des vergues et des mâts de navire.—Oh! dirent-ils,

et la montagne que l’on voyait à côté des navires?—C’est Bendigeit

Vran, mon frère, marchant à gué. Il n’y avait pas de navire dans

lequel il pût tenir.—Et le pic élevé et les lacs des deux côtés du

pic?—C’est lui jetant sur cette île des regards irrités; les lacs

des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez.»

D’Arbois de Jubainville et Loth, Cours de litt. celt. III, p. 83.

Telle est la place de Frédégonde dans les souvenirs légendaires des Neustriens. Deux histoires d’alcôve dont on n’oserait pas garantir l’origine populaire, et une légende locale dont le parfum épique est des plus prononcés, nous attestent dans tous les cas que cette femme étonnante n’a pas manqué d’occuper l’imagination de ses contemporains.

 

CHAPITRE II

La reine Brunehaut.

 

La reine Brunehaut, qui a tenu une si grande place dans l’histoire de son temps, n’en a pas occupé une moindre dans l’épopée. Il ne se pouvait pas que cette figure grandiose et tragique ne frappât fortement les imaginations, et ne s’y gravât avec ces traits terribles que lui a donnés, dès le VIIe siècle, la plume des chroniqueurs et des hagiographes. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de démêler dans sa physionomie les traits qu’elle a eus réellement et ceux qu’elle tient de la légende, on se trouve devant une difficulté que nous n’avons pas encore rencontrée au cours de ces recherches. Jusqu’ici, en effet, notre analyse n’a dégagé que deux éléments constitutifs de l’histoire: d’un côté, des souvenirs exacts et précis, qui ont été fixés par écrit d’assez bonne heure pour ne pas subir d’altération notable; de l’autre, des traditions poétiques qui, en passant par le prisme de l’esprit populaire, y ont été soumises à un remaniement profond et organique. Cette fois, nous aurons à tenir compte d’un troisième élément, celui qui, pour les historiens de la vieille école, était la seule source des inexactitudes de l’histoire, je veux dire la fable inventée de parti pris, l’erreur propagée par la malveillance, la légende défigurée par l’impopularité. En butte aux haines d’une classe nombreuse et puissante, qui constituait presque à elle seule toute la nation, Brunehaut a été atrocement calomniée par tous ceux que contrariait l’absolutisme de son gouvernement. Et les calomnies des grands, se répandant dans le peuple qui ne connaissait la souveraine que par ces rapports mensongers, y ont fait autour du nom de la malheureuse femme cette sinistre auréole d’infamie contre laquelle la critique a pour devoir de protester. Ces calomnies, tombées dans l’esprit populaire, y ont été comme les germes desquels est sortie toute la multitude des légendes épiques. Tous n’ont pas fructifié. Quand Frédégaire écrivit, c’est à peine si un ou deux s’ouvraient; les autres étaient restés stériles. Par contre, l’auteur du Liber Historiae était justement placé à la distance nécessaire pour que le personnage lui apparût dans l’auréole épique: aussi trouvons-nous chez lui des traces manifestes d’épopée.

Ma tâche n’est pas de relever, dans le récit de Frédégaire, les innombrables erreurs qu’il commet au détriment de la réputation de Brunehaut: je l’ai fait ailleurs[602], et, considérant les résultats de cette étude comme désormais acquis, je me bornerai ici à rechercher le travail de l’esprit populaire sur les données historiques plus ou moins pures dont il disposait.

 

[602] G. Kurth, La Reine Brunehaut (Rev. des Quest. histor.

juillet 1891).

Dans la chronique de Frédégaire, il y a trois passages qui, à première vue, suggèrent l’idée d’une élaboration de l’histoire par l’imagination publique: nous allons les examiner successivement.

Le premier passage est relatif à une prophétie sibylline au sujet de Brunehaut. Parlant du maire du palais Gogon, qui aurait été assassiné, à ce qu’il prétend, par Brunehaut[603], Frédégaire écrit: «Ce Gogon eut une administration prospère jusqu’au jour où il amena Brunehaut d’Espagne. Bientôt elle l’eut rendu odieux à Sigebert, qui, instigué par elle, le mit à mort. L’influence de cette femme a causé tant de maux et fait verser tant de sang dans le pays des Francs qu’alors fut réalisée la prophétie de la Sibylle qui dit: «Bruna viendra du pays d’Espagne, et devant sa face périront quantité de gens. Mais elle-même sera mise en pièces sous les sabots des chevaux[604]».

 

[603] J’ai montré o. c. p. 14 que c’est une erreur manifeste de

Frédégaire. Gogon survécut de quinze ans au mariage de Brunehaut et

mourut dans son lit. Voir Greg. Tur. VI, 1.

 

[604] Fredeg. III, 59: Prosperum haec Gogonem ad gubernandum fuit,

quoadusque Brunechildem de Spania adduxit. Quem Brunechildis

continuo apud Sigybertum fecit odiosum ipsumque suo instigante

consilio Sigybertus interfecit. Tanta mala et effusione sanguinum a

Brunechildis consilium in Francia factae sunt, ut prophetia Saeville

impleretur dicens: «Veniens Bruna de partibus Spaniae ante cujus

conspectum multae gentes peribunt. Haec vero aequitum calcibus

disrumpetur.» M. Krusch, dans son édition de Frédégaire, ferme les

guillemets après peribunt, à tort selon moi. La prophétie, qui est

postérieure à Brunehaut, comme tout le monde me l’accordera sans

doute, ne pouvait manquer de contenir l’histoire de la fin de cette

princesse, qui était l’expiation de ses crimes. D’ailleurs, quelle

apparence y a-t-il que Frédégaire eût ajouté ici, pour son compte,

une réflexion qui, si elle était de lui, serait parfaitement

oiseuse, pour ne rien dire de plus?

Il résulte de ce texte qu’au moment où écrivait Frédégaire, il existait chez les Francs une prophétie attribuée à la sibylle, et qui prédisait le règne et la mort de Brunehaut. Ce texte était, par conséquent, postérieur à 613. Il était, comme on le voit, en prose, et avait cet accent biblique propre à tous les oracles sibyllins; il se tenait, au surplus, dans un certain vague fait pour en augmenter l’effet, évitait d’entrer dans le détail historique, ne désignait même Brunehaut que par la forme diminutive de son nom[605]. On reconnaît donc ici, sans contestation possible, une de ces prédictions après coup comme aimaient à les composer ces âges d’imaginations crédules, et qu’ils mettaient régulièrement sur le compte des sibylles païennes, auxquelles nul ne refusait alors le don de prophétie. L’auteur était probablement quelque clerc[606] ennemi de la reine d’Austrasie, peut-être le même qui écrivit les Annales dont s’est servi Frédégaire. Celui-ci, trouvant ce texte dans sa source, n’a pas un instant douté de son authenticité; il l’a donc accueilli et reproduit avec la plus entière confiance. Il lui est même arrivé, à cette occasion, une petite mésaventure assez curieuse. Étranger, à ce qu’il paraît, à l’usage germanique d’abréger les noms, et voyant la reine d’Austrasie appelée Bruna, il s’est persuadé que ce devait être le nom primitif qu’elle avait porté en Espagne, et qu’on l’avait modifié en Austrasie pour lui faire honneur. Et c’est ce qui l’amène à écrire gravement, en parlant du mariage de cette princesse: Ad nomen ejus ornandum est auctum, ut vocaretur Brunechildis[607].

 

[605] L’immense majorité des noms propres germaniques se compose de

deux radicaux dont le premier est toujours le déterminatif du

second. Ex.: Brunechild, la vierge à la cuirasse (cf. le mythe de

Brunehild dans l’Edda); Dagobert, brillant comme le jour;

Gunthramn, le corbeau de la guerre, etc. Or, ces noms sont

susceptibles de deux modifications organiques. L’une consiste à

échanger le second radical contre un autre de même valeur (voir sur

ce procédé ci-dessus p. 377). L’autre, beaucoup plus fréquente,

consiste à former le diminutif en laissant tomber le second radical:

ainsi Hugo = Hugbertus (_Vita Bonifat._ c. 27 et 28 dans _Anal.

boll._ I, p. 64); Racco = Ragnemod (Fortun. Carm. IX, 10): Ago =

Agilulf (Jaffé Regest. Pontif. Roman. I, 1273); Theudes =

Theudericus; (Il s’agit ici du roi des Visigoths Theudis, appelé

Théodoric dans les conciles de Valence et de Lérida en 546. Comme on

n’a pas vu l’identité du nom, on a cru devoir changer la date des

conciles et les placer sous le règne de Théodoric le Grand; de là

des contestations bien inutiles. Aschbach _Geschischte der

Westgothen._) Berta = Bertrada (Hontheim, Hist. dipl. Trever. I,

p. 112). Balzo = Baldwinus (Van Lokeren, _Chartes de Saint-Pierre de

Gand_, p. 38); Bruna équivaut donc à Brunehild. Cf. Stark, _Die

Kosenamen der Germanen_, Vienne 1866.

 

[606] Ante conspectum, pour dire à cause de, est un hébraïsme de

la Vulgate.

 

[607] Fredeg. III, 57. Je vois ici une nouvelle preuve que Frédégaire

est Romain d’origine. Cf. ci-dessus p. 79 et suiv.

Cette naïve conjecture, qui ne pouvait entrer que dans la tête d’un Romain, a du moins l’avantage de nous montrer le travail d’exégèse et de divination que le bon chroniqueur faisait sur ses sources, et de nous faire retrouver un élément purement subjectif là où l’on croyait être en face d’un récit puisé dans la tradition écrite ou orale. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’insister davantage sur l’épisode, puisqu’après l’analyse qui vient d’être faite, il est évident qu’il n’a rien de populaire, et qu’il ne peut à aucun point de vue être rangé dans la catégorie des traditions épiques.

Le deuxième passage de Frédégaire où l’histoire de Brunehaut semble offrir quelque couleur épique est celui-ci: «En 599, Brunehaut fut chassée par les Austrasiens, et trouvée toute seule par un pauvre dans la campagne d’Arcis-sur-Aube. Sur sa demande, il la conduisit à Théodoric, qui reçut sa grand’mère avec plaisir et la combla d’honneurs. En récompense, ce pauvre reçut l’évêché d’Auxerre avec l’appui de Brunehaut[608].»

 

[608] Fredeg. IV, 19.

J’ai déjà montré que ce récit est radicalement faux, et je ne crois pas avoir besoin de refaire ici ma démonstration. Brunehaut n’a pas été chassée d’Austrasie, et n’a pu être rencontrée dans un état de dénuement complet sur les frontières de la Burgondie. Saint Didier d’Auxerre n’était pas un pauvre avant de devenir évêque; c’était un parent de Brunehaut, et l’un des hommes les plus riches de son temps[609]. La légende qui rassemble ces deux personnages dans la communauté de la misère ne paraît pas d’ailleurs avoir un caractère bien traditionnel. Je crois plutôt en saisir l’origine dans les rancunes des grands. «Saint Didier d’Auxerre, parent de Brunehaut, et, sans doute, parvenu à l’épiscopat grâce à elle (604), devait être le partisan et l’appui de cette reine; il était mal vu, par conséquent, de l’aristocratie rebelle de cette époque. Quoi d’étonnant, dès lors, si, pour expliquer les bons rapports entre l’évêque et la reine, des ignorants ou des malveillants ont imaginé une historiette qui permettait de faire d’une pierre deux coups, en frappant à la fois la protectrice et le protégé? Le prestige éclatant de ces deux personnages, alors au sommet de la fortune, ne pouvait qu’être diminué, si l’on parvenait à faire croire qu’il n’y avait pas longtemps qu’ils s’étaient trouvés l’un et l’autre dans l’abîme de la détresse, et qu’entre la reine et l’évêque le seul lien était le souvenir de leur commune misère[610].»

 

[609] G. Kurth, art. cit. p. 42-46.

 

[610] Id. ib. p. 43.

Mais cette légende, forgée par l’ignorance ou par la haine, semble être tombée dans un milieu fertile et s’être développée dans les imaginations populaires. Si je ne me trompe, elle s’y est dépouillée du caractère satirique qu’elle avait à l’origine, et transformée en un de ces naïfs récits d’aventures comme le peuple en a toujours raconté. La rencontre entre le mendiant et la reine dans la campagne est peut-être la forme pittoresque dans laquelle l’imagination populaire a traduit la donnée qui lui était fournie par les grands au sujet des relations antérieures entre les deux personnages; peut-être est-ce le peuple aussi qui a localisé l’épisode en lui donnant pour théâtre la ville d’Arcis-sur-Aube. Il est d’ailleurs à remarquer que parmi les légendes de Frédégaire, il en est plus d’une qui provient des confins de la Burgondie et de l’Austrasie: qu’on se souvienne de l’exemption de tributs accordée par Childéric aux habitants de Bar, et du ravage des terres burgondes par Clotilde dans les environs de Villery. Voilà, dans la chronique de notre auteur, le troisième border-tale que nous rencontrons: cela est assez remarquable, et jette peut-être un peu de lumière, sinon sur la patrie de l’auteur, du moins sur la provenance de ses renseignements.

Jusqu’ici, nous avons pu constater dans l’histoire de Brunehaut la trace probable de légendes populaires qui sont elles-mêmes l’écho des calomnies des grands, mais nous n’y avons pas remarqué le travail de la chanson épique. Il est peut-être permis de reconnaître l’action de celle-ci dans l’histoire des luttes fratricides de Théodebert et de Théodoric, fomentées, d’après la tradition, par leur grand’mère Brunehaut. Cette histoire, dont Jonas et Frédégaire nous ont encore conservé la physionomie réelle, s’est altérée d’assez bonne heure, et nous apparaît, dans le Liber Historiae, sous des traits incontestablement poétiques. Elle était d’ailleurs faite, par son caractère hautement tragique, pour frapper vivement l’esprit de la multitude, et pour s’y refléter en des images agrandies[611].

 

[611] Fredeg. IV, 38; Jonas, Vit. Columb. c. 57; Liber Historiae,