Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 2 sur 28

Pages du PDF

Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 1659

Le XIXe siècle a abordé l’étude de l’histoire avec un esprit nouveau. Appuyé sur la base solide que lui ont faite les recherches de l’érudition des deux siècles précédents, et éclairé par le spectacle des révolutions, qui a mûri en lui bien des notions naissantes, il regarde le passé du haut de la ligne de faîte qui sépare deux mondes, et il apprend à se rendre compte des lois qui régissent les transformations sociales. Il en a comme l’intuition avant que son analyse les lui ait montrées. Assis au seuil de l’époque nouvelle, Chateaubriand semble, dans une page des Martyrs, devancer d’un demi-siècle les progrès de la science historique. Sa célèbre description de la bataille des Romains contre les Francs est un des plus beaux exemples de la puissance évocatrice du génie. A sa voix, le monde barbare sort pour la première fois des ténèbres préhistoriques où il se dérobait depuis quatorze siècles, et reparaît devant le lecteur moderne dans une scène toute remplie de l’émotion et de la couleur de l’épopée[13]. Mais la claire vue est un don qui n’appartient pas à tout le monde; la majorité des hommes ne trouvent que par le travail patient les voies que le vol de l’inspiration a montrées de haut aux esprits d’élite. Il est vrai que le travail, c’est aussi du génie, puisque le génie c’est de la patience!

 

[13] V. Les Martyrs, I. VI.

A peine la philologie est-elle née que, devançant le moment où elle pourra donner ses preuves, elle reconnaît et affirme déjà le caractère légendaire de notre histoire. Dès 1816, les frères Grimm, dans leur recueil de Légendes allemandes, placent au nombre des légendes plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, qui continuaient de figurer comme historiques dans les pages de tous nos annalistes[14]. A vrai dire, il n’y avait là qu’une ingénieuse conjecture, attestant l’esprit divinatoire des illustres fondateurs de la philologie germanique, mais elle marquait l’ouverture d’une ère nouvelle dans l’historiographie franque: celle de l’exploration philologique de ses origines.

 

[14] Brüder Grimm, Deutsche Sagen. Berlin, 1816, p. 72-84.

L’honneur d’avoir fait le premier pas dans ce domaine appartient à l’un des savants les plus ingénieux de ce siècle: à Fauriel[15]. Le premier, il a reconnu que les Francs du VIe siècle avaient nécessairement eu des traditions nationales sur leurs origines, et que ces traditions devaient avoir été propagées par eux dans les milieux gallo-romains: d’où la conclusion qu’elles étaient arrivées à la connaissance de nos premiers chroniqueurs, et qu’il en était passé quelque chose dans leurs récits[16]. Le premier aussi, il a prononcé avec autorité la parole qui devait renouveler l’étude de l’histoire mérovingienne: nous sommes ici en présence de chants épiques![17] Allant plus loin, il essayait de faire le départ de leurs éléments constitutifs. Les uns de ces chants, selon lui, étaient d’origine purement germanique, comme par exemple, celui qui raconte l’histoire de Wiomad; d’autres, au contraire, après avoir passé par des milieux romains, y avaient poussé des rameaux nouveaux, et on les reconnaissait à l’addition de personnages empruntés au monde romain, tels que Aredius et Aurélien. Ainsi les principales conclusions que la critique de nos jours achève de formuler se trouvaient déjà en germe dans les pages d’un livre écrit en 1836.

 

[15] «Fauriel, dit avec une certaine exagération M. Renan, est sans

contredit l’homme de notre siècle qui a remué le plus d’idées,

inauguré le plus de branches d’études, aperçu, dans l’ordre des

travaux historiques, le plus de résultats nouveaux.» Cité par

Vapereau, Diction. des Littératures s. v. Fauriel.

 

[16] Histoire de la poésie provençale, 1846, t. I, p. 139.

 

[17] _Histoire de la Gaule Méridionale sous la domination des

Germains_. Paris, 1836, t. II, p. 273.

Au reste, les idées émises par Fauriel étaient en quelque sorte dans l’air que respiraient les philologues et les critiques littéraires. Quelques années après, Ampère déclarait retrouver dans Grégoire de Tours des portions de récits empruntés à de vieux chants épiques, et signalait spécialement, comme ayant une origine de ce genre, l’histoire de Childéric et celle de la guerre de Théodoric I contre les Thuringiens[18]. De son côté, Auguste-Guillaume Schlegel, dans une page qui a été récemment mise en lumière, formulait des vues analogues pour plusieurs épisodes de l’histoire des Mérovingiens, et affirmait que Grégoire de Tours avait déjà puisé son récit dans la tradition poétique[19].

 

[18] «J’ai cru trouver dans Grégoire de Tours des portions de récit

empruntées à de vieux chants épiques. On sait que toutes les nations

germaniques ont eu de ces chants; on le sait en particulier des

Francs, puisque Eginhard nous apprend que Charlemagne avait

recueilli des chants très anciens composés dans la langue de ses

pères.» «Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que des fragments

de Grégoire de Tours qui ont un caractère particulièrement épique

eussent réellement cette origine. Il serait arrivé là ce qui est

arrivé dans d’autres pays, où les anciens chants se sont fondus dans

l’histoire… Parmi les passages du récit de Grégoire de Tours qui

me semblent des fragments d’épopées perdues, je citerai le récit de

la guerre contre les Thuringiens.» Ampère, _Hist. Littéraire de

France avant Charlemagne_. 2e édition, t. II, p. 285 et 286. La

première édition est de 1839.

 

[19] «Les aventures de Childéric, son exil, son séjour en Thuringe et

la passion de la reine Basine pour lui sont romanesques sans être

incroyables. Cependant, _je crois que Grégoire de Tours a déjà puisé

son récit dans la tradition poétique_. Frédégaire y ajoute un

nouveau trait, les visions de Childéric pendant la nuit de ses

noces. C’est une satire ingénieuse, sous forme de prophétie, sur le

déclin de la dynastie mérovingienne, et sur l’anarchie qui désolait

la France sous des rois faibles, avant que les maires du palais se

fussent emparés du pouvoir. Les intrigues secrètes entamées par un

ambassadeur de Clovis avec la pieuse et rusée Clotilde sont aussi

tirées d’un chant populaire.» A. G. Schlegel, _Essais littéraires et

historiques_. Bonn 1841, cité par P. Rajna, Romania, 1885, p. 400.

La vérité historique commençait donc à se faire jour sous la protection de la philologie, lorsqu’elle faillit être compromise pour longtemps par les exagérations d’un zélateur, qui s’était engoué de ses conclusions sans trop les comprendre. En 1848, M. de Douhet publiait, sous le pseudonyme de J. de Rathaïl, un opuscule intitulé hardiment: De l’existence d’une épopée franque[20]. «Ce mémoire, y lisait-on, a pour but d’établir qu’il existe une histoire chantée de la race franque.» Et, fidèle à sa promesse, l’auteur racontait la destinée de cette épopée, consignée par écrit, au VIe siècle, par le grammairien Virgile de Toulouse, et consultée par Frédégaire, qui en aurait extrait toutes ses légendes. Elle se partageait en un cycle théogonique perdu, et un cycle héroïque dans lequel étaient racontées les aventures des premiers rois mérovingiens jusqu’à Clovis. L’auteur ne se bornait pas à restituer les divers chants de cette épopée; il en retrouvait jusqu’au rythme, qui consistait en vers octosyllabiques rimés et allitérés à la fois. Puis, après cette preuve de sa perspicacité, il en donnait une de son impartialité scientifique en faisant à la vérité le sacrifice d’avouer que cette épopée était foncièrement germanique, c’est-à-dire qu’elle n’appartenait pas à la France! Sacrifice trop généreux d’ailleurs, puisqu’une œuvre écrite en vers latins et composée par un lettré du midi de la Gaule pouvait être revendiquée par celle-ci aussi bien que par la Germanie.

 

[20] J. de Rathaïl, _De l’existence d’une épopée franque à propos de

la découverte d’un chant populaire mérovingien_. Paris 1848. Il est

fait allusion dans ce titre à un travail de Ch. Lenormant, intitulé:

_Restitution d’un poème barbare relatif à des événements du règne de

Childebert I_ (_Bibl. de l’École des Chartes_, Ie série, t. I,

 

1840.)

 

Si le moment où paraissait ce singulier opuscule n’avait tourné vers de tout autres sujets les préoccupations du monde lettré, ou si la brochure de M. de Rathaïl avait été signée d’un nom connu du public érudit, nul doute qu’elle n’eût fait un grand tort à la thèse qu’elle défendait. Elle n’avait de bon que le titre; le reste était un tissu de rêveries et de conjectures arbitraires, œuvre d’un esprit entièrement étranger aux délicats procédés de l’investigation philologique. La vérité historique en sortait plus compromise que jamais; au lieu d’être débarrassée des légendes, elle se voyait enrichie de légendes nouvelles, exclusivement dues à la fantaisie de l’auteur[21]. Heureusement que ce livre bizarre passa à peu près inaperçu des historiens, et qu’ils ne songèrent pas à rendre la méthode nouvelle responsable des extravagances d’un adepte sans autorité.

 

[21] Il n’admettait pas, par exemple, que Clovis fût épris de Clotilde

avant de l’avoir vue, et qu’il recherchât sa main sur la seule foi

des rapports que lui en avaient faits ses ambassadeurs: donc,

concluait-il, il fallait, de toute nécessité, admettre qu’ils

avaient eu auparavant une entrevue où la passion du prince franc

avait pris naissance. Cette entrevue, M. de Rathaïl en connaissait

le lieu et la date: elle avait eu lieu en 484, au château de

Montmorat près de Lons-le-Saulnier, et le jeune monarque porta

pendant six ans dans son cœur l’amour que lui avait inspiré la

princesse burgonde avant qu’il pût s’unir à elle. Voilà dans quelles

mains était tombée la conjecture géniale des Grimm, voilà ce qu’on

faisait de l’héritage de Fauriel!

Les historiens se bornaient à ignorer tranquillement la marche de la science philologique, et ne s’apercevaient pas des incursions victorieuses qu’elle faisait sur leur domaine. Chez l’auteur d’une monographie sur Grégoire de Tours, qui parut à Breslau en 1839, on voit poindre l’idée que Grégoire de Tours aurait pu se servir de chants barbares pour raconter l’histoire des rois francs[22]. Seulement elle y est formulée en termes tellement dubitatifs, et d’une manière si incidente, qu’elle passa entièrement inaperçue. L’écrivain, lui-même qui y recourt en passant ne sait rien en faire, et montre bien qu’il n’y attache aucune importance. L’ouvrage estimé de Loebell, qui paraissait la même année, ne semble pas même avoir soupçonné l’existence du problème[23]. L’histoire des amours de Childéric et celle du mariage de Clovis lui apparaissent, il est vrai, comme ayant une teinte assez légendaire, mais il ne cherche pas à en rendre compte, et il admet d’ailleurs l’absolue historicité des meurtres de Clovis et des vengeances de Clotilde. Bien plus, dans le premier de ces épisodes, ce qui le frappe, c’est l’absence de tout caractère légendaire: il y trouve: une brièveté, une précision, une sécheresse qui en attestent le caractère historique, en même temps qu’elles en augmentent l’horreur[24].

 

[22] Voici le passage auquel je fais allusion:

 

Orationem quam Chlodovechum, Sigiberto et ejus filiis interfectis,

ad Ripuarios habuisse refert, non solum longiorem sed etiam talem

exhibet quæ rerum conditioni optime conveniat. Chlodovechus enim ut

vir magnae quidem victoriâque confirmatæ auctoritatis loquitur, et

ducem quem socii sequantur, Ripuariis se praebet, nec tamen regem

divinitus constitutum se gerit. Huc quum accedat, quod hâc in

oratione nomen Chloderici. Sigiberti filii, appellatur, atque

Chlodovechi parentes hi dicuntur, denique Chlodovechus in Scaldi

flumine hoc tempore vexisse memoretur, quas res omnes Gregorius

narrando non exhibet. His permoti peculiarem esse causam judicamus

quâ factum sit ut aliis lautior haec oratio nobis reservata sit. Quæ

causa haud scio an ea fuerit, quod scriptam eam Gregorius invenerit:

nisi quis carmina Germanorum proferre malit. Kries, _De Gregorii

Turon. vitâ et scriptis_. Breslau 1839, p. 53.

 

[23] Loebell, Gregor von Tours und seine Zeit. Bonn 1839.

 

[24] Id. ibid. p. 342: Ueberdies tragen sie (il s’agit des récits sur

les meurtres de Clovis) durchaus nicht den Charakter des

Sagenhaften… sondern die Umstaende sind mit einer Kürze, Schærfe

und Trockenheit erzæhlt, welche den Eindruck des Græsslichen erhœhen

und für die Wahrheit die sie enthalten einstehen.»

Augustin Thierry, qui a renouvelé en France l’étude de l’époque mérovingienne, a passé, lui aussi, devant la question sans la voir. La page mémorable de Chateaubriand, qui a déterminé sa vocation historique, ne lui a rien suggéré au sujet de l’épopée franque[25], et il ne semble pas que les ingénieuses considérations de Fauriel l’aient frappé. Aussi, dans ses divers ouvrages, n’a-t-il jamais effleuré le sujet qui nous occupe. Ses Lettres sur l’Histoire de France ne l’abordent pas; ses Considérations, où il l’a frôlé à plusieurs reprises, sont la meilleure preuve qu’il ne l’a pas même entrevu. Quant à ses Récits Mérovingiens, ils commencent avec les fils de Clotaire, non sans doute par défiance pour l’historicité des épisodes antérieurs, mais parce que ces épisodes, moins développés par les chroniqueurs, ne fournissent pas à sa palette les vives couleurs dont il a besoin pour ses tableaux.

 

[25] V. la préface de ses Considérations sur l’Histoire de France,

Paris 1840.

Il est inutile de dire qu’on ne trouvera pas chez Henri Martin des préoccupations critiques. Cet historien, qui n’a de scepticisme que vis-à-vis des traditions religieuses, professe la plus pieuse crédulité à l’endroit de toutes les historiettes épiques, surtout lorsqu’il y trouve l’occasion de mettre à l’air les sentiments d’hostilité qu’il nourrit contre l’Église. C’est d’ailleurs moins l’animosité de secte que le manque absolu d’esprit critique qui détermine chez lui des erreurs dont le XVIIe et le XVIIIe siècle avaient su se préserver. Non seulement il ne se doute pas du caractère légendaire d’une partie des récits de Grégoire, mais il ne l’aperçoit pas même là où tout le monde le voyait, c’est-à-dire dans les amplifications que Frédégaire et le Liber Historiæ font de son texte. Ces amplifications, selon lui, c’est de l’histoire vraie, et lorsque ces deux légendaires, allant plus loin que Grégoire dans la voie des fictions épiques, arrivent à le contredire, notre historien n’hésite pas à prendre parti pour eux contre lui. Il faut reculer jusqu’en plein moyen âge pour trouver un exemple d’un pareil point de vue historique: encore les écrivains du moyen âge avaient-ils pour excuse l’ignorance universelle de leur temps[26].

 

[26] Henri Martin, Histoire de France. Paris, t. I, passim.

Ce qui montre mieux encore combien le monde des historiens restait fermé à des notions qui, dans un autre domaine, tendaient à devenir des lieux communs, c’est l’attitude d’écrivains catholiques tels que Charles Lenormant et l’abbé Gorini. L’un et l’autre rencontrent, dans l’histoire traditionnelle des temps mérovingiens, des faits dont on se sert dans une certaine école pour combattre l’Église: l’un et l’autre néanmoins acceptent ces faits sans la moindre réserve, et se bornent à les expliquer ou à les atténuer. Lenormant s’efforce de concilier la sainteté de Clotilde avec la barbarie des sentiments qu’elle témoigne à plusieurs reprises dans les récits traditionnels: c’est, dit-il, que la religion ne l’a pas encore complètement transformée. Dans la soif de vengeance qu’elle montre après son mariage, et même encore pendant son veuvage, on reconnaît la fille des barbares. Plus tard, épurée par le malheur, elle s’élèvera à un niveau moral supérieur, et la sainte n’apparaîtra qu’après la mort des enfants de Clodomir[27].

 

[27] Charles Lenormant, Questions Historiques. Paris 1845, t. II, p.

163 et 168. «Clotilde appartient encore à ces mœurs (_barbares_). La

religion qui la domine ne s’empare pas encore assez de son âme pour

la conduire immédiatement et de plein saut dans les voies de la

perfection chrétienne, pour faire taire la nature barbare qu’elle a

héritée de sa race et de ses malheurs. La religion la préserve du

crime, mais elle est impuissante sur des sentiments qui enfantent le

crime.»

Quant à l’abbé Gorini, en présence du Clovis de la légende, meurtrier de tous ses parents, il se borne à plaider les circonstances atténuantes, non en faveur de celui-ci, mais en faveur de Grégoire de Tours, son historien. Rien ne lui est plus étranger que l’idée de nier les crimes rapportés, et il les admet en bloc sans que seulement les besoins de la défense lui suggèrent une explication qui fait déjà le tour du monde philologique. Il se retrouve en 1853, au même point que le P. Daniel en 1713, et il ne va pas même aussi loin que celui-ci[28].

 

[28] Gorini, Défense de l’Église contre les erreurs historiques,

etc. 1re édition, 1853. V. le chap. XIII: _Clovis et le clergé

gaulois_.

C’est seulement en 1856 qu’on voit enfin un érudit reprendre l’idée émise par Fauriel dès 1836, et faire un pas de plus dans la voie qu’il avait ouverte. Nourri dans un de ces milieux universitaires où toutes les sciences, en se rencontrant, échangent plus facilement leurs résultats, W. Junghans fut frappé du profit que pourrait tirer l’historiographie franque des progrès de la critique philologique, et il essaya d’élucider l’une par l’autre dans ses Recherches critiques sur l’histoire des rois francs Childéric et Clovis[29], ouvrage qu’il remania et republia l’année suivante sous un titre plus général[30]. Dans ce livre, qui atteste de remarquables facultés de critique, le départ des éléments légendaires et des éléments historiques est généralement fait d’une main sûre et habile, et l’on peut dire que ce que l’auteur a éliminé du domaine de l’histoire devra en rester éliminé désormais. C’était un progrès, mais la cause était loin d’être gagnée. Junghans se bornait à affirmer, comme un axiome admis de tous, la distinction entre faits historiques et chants populaires, il ne la prouvait nulle part, faisait son triage sans initier le lecteur aux motifs qui guidaient son choix, et le jetait en face de résultats entièrement nouveaux sans le rassurer sur la valeur de sa méthode. Lui-même, d’ailleurs, avait trop peu pénétré dans le monde de l’imagination populaire pour le connaître tout entier, et pour pouvoir en tracer les justes limites du côté de l’histoire. Les deux extrémités de ce vaste domaine lui échappaient également: il n’avait pas remonté jusqu’à l’origine des traditions épiques des Francs pour examiner par quels liens elles se rattachaient aux faits, il n’en avait pas descendu le cours plus bas que Clovis pour voir de quelle manière elles venaient se perdre dans le grand courant de l’épopée carolingienne. Enfin, obéissant à la fâcheuse manie qui a régné pendant ce siècle chez un grand nombre de philologues, Junghans compromettait sa thèse en prétendant retrouver dans les légendes mérovingiennes les traces de la mythologie barbare, qui se serait emparée des sujets historiques pour les verser dans ses moules et pour les teindre de ses couleurs. Il n’est plus personne aujourd’hui, je pense, qui s’avise encore de soutenir de pareilles idées, bien faites pour attirer le discrédit sur les résultats historiques auxquels on les mêlait fort mal à propos. La démonstration n’était donc pas achevée, et Junghans n’avait soulevé le voile que pour le laisser retomber aussitôt. Quelques savants qui étaient déjà sur la voie comprirent et adhérèrent: le gros des lecteurs ne fut pas atteint, ni même les érudits de profession.

 

[29] _Kritische Untersuchungen zur Geschichte der fraenkischen Koenige

Childerich und Clodovich_. (Dissertation) Goettingen 1856.

 

[30] _Die Geschichte der fraenkischen Koenige Childerich und

Clodovich_. Goettingen 1857.

Aussi la question n’avança-t-elle guère pendant la génération à laquelle appartenait Junghans; en voici une preuve assez piquante. En 1861, un jeune érudit français, M. Lecoy de la Marche, avait occasion de toucher en passant à certains épisodes de l’histoire de Clovis, telle qu’elle était racontée depuis Grégoire de Tours et d’après lui. Comme Junghans, dont d’ailleurs il ne connaissait pas la dissertation, il y démêla parfaitement certains éléments légendaires, notamment dans l’histoire des meurtres politiques de Clovis, qu’il appela une sorte de légende agencée par le génie populaire avant d’avoir été confiée à l’écriture. Mais, étranger lui aussi aux études philologiques qui lui auraient fourni, avec la preuve de cette conjecture si juste, la vraie notion de ce travail du génie populaire, il imagina d’y voir des traditions mises en œuvre par l’esprit inventif et commentateur du peuple gaulois, dans le but de dénigrer le conquérant germanique[31]. C’était faire fausse route, et chercher l’épopée sur le chemin de la satire. De plus, M. Lecoy compromettait inutilement sa thèse en opposant à Grégoire de Tours des témoignages du IXe et du Xe siècle. Ce n’est pas parce qu’il est contredit par Aimoin ou par Hincmar sur des faits relatifs au règne de Clovis que le père de l’histoire des Francs est ici une autorité discutable, c’est parce que nous ne lui connaissons pas pour cette période de sources dignes de foi, et que d’ailleurs ses récits ont ici un caractère incontestablement épique. Il n’en est pas moins certain qu’en posant résolument la question devant le public français, M. Lecoy lui rendait un réel service, et attirait son attention sur un problème qui méritait de le préoccuper. On ne lui en sut pas gré là où l’on se targuait d’avoir le monopole de la critique. Soit que les arguments défectueux dont la thèse était chargée par endroits empêchassent de reconnaître la vérité de celle-ci, soit plutôt qu’on ne voulût accorder aucune valeur à un travail dont l’auteur laissait percer des convictions catholiques, plusieurs critiques se jetèrent sur l’œuvre de M. Lecoy, non pour la contrôler, mais pour la démolir. Et l’on eut ce plaisant spectacle de voir l’infaillibilité de Grégoire de Tours soutenue contre un tenant de l’_école rétrograde_ par les champions de la critique libre! L’article publié par M. Lecoy sur le même sujet, en 1866, dans la Revue des Questions historiques[32], qui alors venait de naître, ne reçut pas un meilleur accueil; d’ailleurs, avec les mêmes qualités, il présentait au point de vue de la méthode les mêmes défauts. M. Henri Bordier crut devoir protester contre l’_esprit de parti_ qu’il découvrait dans la tentative du jeune téméraire[33], et, de l’autre côté du Rhin, un savant d’ordinaire plus aimable, M. W. Arendt, faisait écho à ces récriminations, en accusant M. Lecoy d’écrire ad majorem cleri catholici gloriam[34]! Les idées défendues par M. Lecoy ne trouvèrent grâce que lorsqu’elles furent découvertes par des érudits français dans l’héritage de Junghans. M. G. Monod, qui avait étudié à Gœttingue, s’en inspira en 1872 dans ses Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne[35], et, quelques années après, il traduisit même en français le livre de l’érudit allemand[36].

 

[31] A. Lecoy de la Marche, De l’autorité de Grégoire de Tours,

Paris, 1861.

 

[32] Clovis, ses meurtres politiques. (_Rev. des Quest. Hist._, t.

I.)

 

[33] Dans la Correspondance littéraire, années 1861 et 1862.

Réplique de Lecoy, ibid. année 1862.

 

[34] Dans la Historische Zeitschrift de von Sybel, t. XXVIII, p.