Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 445
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[42] Id. ib., p. 437.
[43] Non temeraria igitur conjectura affirmare possumus Merovingas
fabulas cantilenarum formam induisse, et Merovingum cyclum
exstitisse… Constat igitur cyclum Merovingum exstitisse; illius
autem ad instar forsam fictum fuisse Carolingum… Sed Merovingus
ipse cyclus in Carolingum haud aliter quam fluvius in lacum quem
ipse alit sese immitteret et perderet necesse fuit.
A. Darmesteter, De Floovant vetustiore gallico poemate. Paris
1877, p. 110 et 113.
Ces vues, que les historiens de profession rejetaient bien loin, étaient accueillies sans la moindre opposition par la critique philologique. L’Allemagne savante, faisant écho aux maîtres français, affirmait de son côté l’existence d’un cycle de chants épiques mérovingiens[44], et l’influence de ceux-ci sur la formation du cycle de Charlemagne. Mais il était réservé à un savant italien d’apporter enfin la démonstration scientifique d’une vérité si fréquemment entrevue d’une part, si constamment niée de l’autre. Le livre de M. Pio Rajna sur les Origines de l’épopée française, publié en 1884[45], dissipa tous les doutes. Une étude attentive de l’épopée du moyen âge avait montré qu’elle ne s’était pas formée après Charlemagne seulement, mais que ses racines plongeaient dans un passé plus lointain, et se perdaient dans la nuit des origines franques. D’autre part, l’examen critique des récits relatifs aux premiers rois mérovingiens lui faisait constater, dans ces vieilles traditions, des analogies frappantes avec celles qui constituent le fond ordinaire des chansons de geste: malgré la rareté des matériaux de l’époque mérovingienne, il y retrouvait les mêmes types, les mêmes formes, les mêmes moules, pour ainsi dire, que dans les poèmes du XIIe et du XIIIe siècle. Il en conclut que cette histoire avait dû, dans une mesure considérable, subir l’action de l’imagination populaire, et, partant, qu’il fallait admettre, dès l’origine du peuple franc, l’existence d’une épopée franque, de laquelle était sortie plus tard l’épopée française.
[44] V. en particulier le compte-rendu de Darmesteter par Stengel,
Zeitschrift für romanische Philologie, 1878, t. II, p. 338: «Damit
soll indessen die frühere Existenz eines merovingischen
Sagenkreises, die schon bisher als wahrscheinlich angenommen wurde,
keineswegs geleugnet werden… Dass der alte Merovingische
Sagenkreis einen starken Einfluss auf die Bildung der spaetern
Karolingischen ausuebte, darf ebenfalls angenommen werden.»
Em. Bangert, Beitrag zur Geschichte der Flooventsage. Heilbronn
1879, p. 18:
«Gewiss ist ausserdem, dass bis zum IX. Jahrhundert Lieder über
merovingische Koenige vom Volke gesungen wurden, und dass viele Züge
aus den alten volksthümlichen Liedern oder Erzaehlungen, welche sich
über das Leben und die Thaten dieser Koenige gebildet hatten, in die
poetische Geschichte Karls des grossen übergegangen sind.»
[45] Delle origini dell’epopea francese. Florence, 1884.
Certains points de la démonstration de M. Rajna sont susceptibles d’être rectifiés et complétés: prise dans son ensemble, elle peut être considérée comme définitive. Nul ne sera plus admis désormais à nier l’existence d’une épopée mérovingienne, ni l’altération profonde qu’elle doit avoir fait subir à l’histoire qui n’est connue que par elle. Ici se trouve l’intérêt tout spécial des recherches de M. Rajna pour les historiens, même ceux qui croient pouvoir rester étrangers à ce qui se passe dans le monde de l’imagination poétique. C’est d’ailleurs à peu près le seul point de contact du livre de M. Rajna avec l’histoire proprement dite. Il est consacré à étudier les caractères de l’épopée française en général, beaucoup plus qu’à faire la critique des vieux annalistes pour démêler dans chacun d’eux la part de l’histoire et celle de la légende. Il ne s’est pas donné pour mission de déblayer le terrain de l’historien; il a posé le principe à la lumière duquel on pourra désormais contrôler toute notre primitive histoire mérovingienne, mais lui-même ne s’est pas chargé de ce contrôle. Il reste établi que cette histoire est fortement mêlée d’épopée; mais dans quelles proportions a eu lieu ce mélange et sur quelles parties elle porte, c’est ce qui n’est pas encore déterminé.
Il y avait donc place pour un livre qui, abordant le sujet par le côté de l’histoire, entreprendrait de régler une bonne fois le compte de l’histoire et de la légende, et montrerait quelle est au juste, dans les annales mérovingiennes, la part de l’une et de l’autre. Ce livre, dans ma pensée, aurait pour principale utilité de mettre à la disposition de l’historien les résultats de cinquante années d’études philologiques, et de terminer le malentendu si long et si tenace qui a régné, sur ce terrain, entre les représentants des deux sciences. Chose étrange! Dans des domaines si rapprochés l’un de l’autre, et entre lesquels il devrait régner un perpétuel entrecours, on a travaillé de part et d’autre pendant un demi-siècle sans se connaître, traçant des sillons parallèles et recommençant chaque fois ab ovo, sans profiter des recherches du devancier. Junghans n’a pas connu Fauriel; lui-même est resté inconnu de Lecoy et de Rajna, et Ranke et Fustel ne semblent pas avoir lu ces deux derniers. La chose n’était pas de grande importance pour les philologues, mais elle a été, on l’a vu, désastreuse pour les historiens. Je tâcherai, conformément aux devoirs spéciaux que m’impose le sujet, de me tenir constamment sur la limite des deux domaines, de manière à ne jamais perdre de vue ni l’un ni l’autre. Je ne me bornerai pas à constater la provenance épique des récits qui font l’objet de cette enquête, mais j’entreprendrai de rendre compte de l’évolution qu’ils ont subi avant de prendre la forme sous laquelle ils se présentent à nous. Le cas échéant, j’essayerai de marquer les phases principales de cette évolution, et, lorsque cela sera possible, de remonter de proche en proche jusqu’au fait historique. En un mot, je mettrai en regard l’histoire telle qu’elle s’est passée dans la réalité, et l’histoire telle qu’elle a été faite par la pensée épique des peuples. Il pourra se dégager de ce travail un double enseignement. D’un côté, l’historien de l’époque mérovingienne saura ce qu’il doit désormais accepter comme réel et ce qu’il peut regarder comme légendaire: départ indispensable et qui n’a pas encore été fait d’une manière systématique. De l’autre, il prendra sur le fait, en quelque sorte, un peuple transformant à son insu son propre passé, et lui créant l’auréole poétique à travers laquelle il continuera désormais de le voir. Si je ne me trompe, une pareille étude ne manque pas d’intérêt, et ce sera ma faute si, sous ma plume, elle n’en a pas pour le lecteur instruit.
LIVRE I
Les Premiers Mérovingiens
CHAPITRE PREMIER
Les Sources.
Tous les peuples ont eu leurs récits épiques, c’est-à-dire des souvenirs historiques idéalisés par l’imagination. Il n’est pas également certain que tous, sans exception, aient donné à ces récits le moule du rythme poétique; il suffit de constater que les peuples germaniques l’ont fait. Tacite nous le dit expressément: toute leur histoire consistait en des chants dans lesquels ils célébraient leurs dieux et leurs héros[46]. Ces chants avaient déjà, à la date où écrivait le grand historien, un caractère de haute antiquité, et supposent, par conséquent, une productivité poétique agissant depuis un certain nombre de siècles; néanmoins, la poésie épique n’avait pas encore dépassé les années de sa jeunesse, et elle était toujours en pleine vitalité chez les Germains. Les héros qui surgissaient parmi eux au cours des âges étaient célébrés au même titre que les héros d’autrefois, et c’est ainsi que les barbares contemporains de Tacite glorifiaient dans leurs chants la mémoire d’Arminius, qui venait, quelques années auparavant, de délivrer son peuple de la domination romaine. Au milieu de sa glorieuse carrière, il avait succombé à la jalousie des siens, mais son nom retentissait toujours sur les lèvres de ses compatriotes, et restait entouré d’une auréole de gloire[47].
[46] Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriæ et
annalium genus, Tuisconem deum terra editum et filium Mannum,
originem gentis conditoresque, etc. German. c. 2.
[47] Caniturque adhuc barbaras apud gentes. Tacit. Annal. II, 88.
Si sommaires que soient ces renseignements de l’auteur des Annales, ils nous donnent cependant une idée très juste et très nette de l’épopée germanique des premiers temps. Telle qu’il nous la fait connaître, elle nous apparaît avec tous les traits essentiels que nous lui connaissons chez les autres peuples. Elle se confond avec l’histoire, ou plutôt elle en tient lieu. Elle comprend tout l’ensemble des souvenirs nationaux, qu’ils relèvent de la tradition mythologique ou qu’ils aient leur point de départ dans les réalités du passé. Elle est revêtue de sa forme propre, qui est le rythme poétique associé au chant. Ajoutez que, si d’un côté elle possède une harmonie particulière sur les lèvres des poètes de profession, elle n’est pas moins admirable lorsque ses accents retentissent sur celles de multitudes entières, au moment où l’on marche à la bataille[48]. Elle remplit alors une véritable fonction sociale, et joue, dans la vie des peuples barbares, un rôle peu inférieur à celui de la religion elle-même.
[48] Tacit. German. c. 3.
Telle est l’épopée germanique à l’époque où s’ouvre l’ère moderne, et pendant bien des siècles elle restera fidèle à ce caractère. La verve poétique des barbares, loin de s’appauvrir, gagna au contraire en intensité et en richesse pendant leurs longues luttes avec l’empire romain. Les sanglants combats qui furent livrés alors sur les frontières de la civilisation et de la barbarie, et les incessantes migrations qui, avec les alternatives du flux et du reflux, jetaient sur tous les rivages les débris de tant de peuples divers, ne cessèrent de tenir en éveil l’imagination des enfants de Tuisco. Tous les jours, des scènes grandioses, des exploits fabuleux, des visions terribles et sublimes engendraient des chants nouveaux, qui venaient grossir le répertoire déjà si riche des générations précédentes. Aux traditions anciennes s’ajoutait la splendide série des récits empruntés à l’histoire des guerres d’indépendance et à celle des guerres d’invasion. Un immense et lumineux foyer de poésie épique brûlait au sein de toute la race, projetant jusque dans les plus lointaines chaumières les ombres mobiles et gigantesques des héros dont il illuminait et transfigurait la mémoire. Tout le passé resplendissait et palpitait dans ce flamboiement prodigieux, et toutes les imaginations recevaient la réverbération de ses confuses et ardentes couleurs. Nous ne pouvons nous faire qu’une faible idée de l’état des esprits qui vivaient dans le charme de ce monde idéal, les yeux toujours fixés sur ses créations merveilleuses, mais il est facile, dans tous les cas, de se figurer la popularité d’un répertoire poétique qui était le seul aliment intellectuel de multitudes passionnées pour la poésie et pour la gloire.
Aussi, au moment où s’ouvre l’histoire des nations issues de la grande crise des invasions, tous leurs chroniqueurs les rencontrent en possession d’un vaste et brillant Romancero national. Et tous empruntent à ce Romancero les sujets qui remplissent les premières pages de leurs chroniques. Pour bien faire apprécier l’importance et l’universalité de ce fait, je vais passer rapidement en revue les annales de ces divers peuples, telles qu’elles s’offrent à nous sous la plume de leurs premiers chroniqueurs, et j’essayerai d’en dégager les éléments épiques.
Jordanès nous dit en termes formels que les Goths possédaient de vieux chants nationaux contenant leurs souvenirs historiques, et célébrant les exploits de leurs anciens héros[49]. Ces paroles, qui ressemblent d’une manière si frappante à celles de Tacite, ont une autorité d’autant plus grande qu’elles reproduisent un témoignage bien autrement précieux, celui de Cassiodore, l’historien en quelque sorte officiel de la race gothique. Bien plus, elles sont confirmées avec éclat par celui d’Ammien Marcellin, qui nous montre les Goths, dans une bataille contre les Romains en Mésie, entonnant des chants à la louange de leurs ancêtres[50]. Ces chants déroulaient devant la mémoire des Goths et devant l’imagination éblouie des Romains les longues et fabuleuses annales du peuple et de sa dynastie. Ils redisaient l’origine divine des Goths, la suite de leurs dieux et de leurs rois, depuis Gaut, qui semble avoir laissé son nom à la nation, jusqu’à Amal, qui fut l’éponyme de sa famille souveraine, et jusqu’à Théodoric le Grand, qui est devenu son héros national par excellence[51]. Le courage et la vertu des héros étrangers à la dynastie ne restaient pas dans l’oubli: on se redisait les noms de Respamara, de Hanala, de Fridigern, de Vidigoia et d’autres encore, et l’on tenait qu’ils n’avaient jamais eu leurs égaux[52]. «Tant qu’il y aura une nation gothique, disait une plume officielle du VIe siècle, elle glorifiera dans ses chants la fidélité de Gensimund»[53]. Les Chevelus, espèce d’aristocratie primitive groupée autour du trône, étaient chantés aussi dans ce répertoire des traditions nationales[54]. D’autres chants, dont l’accent satirique est impossible à méconnaître à travers la courte analyse du chroniqueur, racontaient à leur manière les premiers jours des nations voisines et ennemies: ils interprétaient le nom des Gépides d’après une tradition qui montrait ce peuple sortant de la Scandinavie avec ses congénères les Goths, mais se laissant gagner de vitesse par ceux-ci, et restant en arrière dans un des trois bateaux qui composaient la flotte, ce qui leur valut l’épithète de Gépides, c’est-à-dire de traînards[55]. Quant aux Huns, ils avaient une filiation honteuse: au dire de l’antiquité, ils étaient nés du commerce des démons avec les sorcières gothiques, chassées par le roi Filimer[56]. C’est ainsi que tout, la réalité comme la mythologie, devenait occasion de chants pour ce peuple si bien doué. Mais c’est surtout autour des grands noms de son propre passé que semble s’être concentrée l’activité de son génie poétique. Le roi Hermanaric était dès lors le sujet d’une série de traditions où la légende et l’histoire se confondaient de la manière la plus intime, et qui ont retenti pendant tout le moyen âge depuis les Alpes jusque sous le ciel de l’Islande. Hermanaric, dit en substance la plus ancienne version de ces récits, régnait avec gloire sur un grand nombre de peuples. Un jour, ayant été trahi par un chef des Rosomons, le vieux roi, dans sa fureur, fit saisir la femme du traître, nommée Swanahilde, et la fit attacher à des chevaux furieux qui la déchirèrent. Elle fut vengée par ses deux frères, Sarus et Ammius, qui essayèrent de tuer le roi, et qui lui firent une blessure dont il souffrit tout le reste de sa vie. C’est en ce moment fatal que se produisit l’attaque des Huns. Pour comble de malheur, les Visigoths venaient de se révolter aussi, et Balamir, roi des Huns, eut beau jeu contre les Ostrogoths isolés et affaiblis. Hermanaric succomba tant aux souffrances de sa blessure qu’au chagrin de ne pouvoir résister aux Huns: il avait cent dix ans lorsqu’il mourut[57]. A ces souvenirs épiques du IVe siècle s’ajoutait, chez les Goths du VIe, celui des grandes luttes de leur peuple sous Attila. Ce prince apparaissait dans leurs souvenirs avec des traits majestueux et grandioses, bien différents de ceux que lui ont prêtés les chroniqueurs de la civilisation romaine. Toutefois, sa légende ne semble pas encore avoir pris à l’époque de Jordanès l’aspect que nous lui trouvons par la suite: elle naissait à peine. Quant à Théodoric le Grand, le héros national par excellence, il était encore trop rapproché pour que sa physionomie eût pu s’altérer considérablement, mais déjà il se dressait comme un géant dans l’imagination populaire, refoulant dans l’ombre les figures des héros précédents, ou les faisant tourner autour de sa personne comme des satellites autour d’un astre radieux.
[49] Quemadmodum et in priscis eorum carminibus pene historico ritu in
commune recolitur. Jordan. c. 4. Antiquo etiam cantu majorum facta
modulationibus citharisque canebant Respamaræ Hanalæ Fridigerni
Vidigoiæ et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales
vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas. Id. c. 5.
[50] Barbari vero majorum laudes clamoribus stridebant inconditis.
Amm. Marcell. XXXI, 7, 11.
[51] Jordan. c. 14. Voir sur les différents rois légendaires des Goths
un curieux passage de Cassiodore, Variar. XI, 1.
[52] Voir la note [49] de la page précédente.
[53] Exstat gothicæ hujus probitatis exemplum. Gensimundus ille toto
orbe cantabilis, solum armis filius factus, tanta se Amalis
devotione conjunxit ut heredibus eorum curiosum exhibuerit
famulatum, quamvis ipse peteretur ad regnum. Impendebat aliis
meritum suum et moderatissimus omnium, quod ipsi conferri poterat
ille potius parvulis exhibebat. Atque ideo eum nostrorum fama
concelebrat. Vivit semper relationibus qui quandoque moritura
contempsit. Sic quamdiu nomen superest Gothorum fertur ejus
cunctorum attestatione præconium. Cassiod. Variar. VIII. 9.
[54] Reliquam vero gentem capillatos dicere jussit, quod nomen Gothi
pro magno suscipientes adhuc hodie suis cantionibus reminiscunt.
Jordan. c. II.
[55] Jordan. c. 17. C’est aussi en trois bateaux que les Anglo-Saxons
arrivent en Bretagne: Gens Anglorum sive Saxonum Britanniam tribus
longis navibus advehitur. Orderic Vital, H. E. Pars I, l. 1, c. 21.
Y a-t-il là une circonstance épique?
[56] Jordan c. 24. Nam hos, ut refert antiquitas, ita extitisse
comperimus. Filimer rex Gothorum, etc.
[57] Jordan. c. 24. Je ferai remarquer en passant que la longévité est
un des caractères des héros épiques. Dans le Roland, Charlemagne a
deux cents ans passés, et dans le Dietrichs Flucht, chacun des
ascendants de ce héros vit plusieurs siècles.
Nous avons là, pour une date aussi reculée que le VIe siècle, les débris d’une épopée magnifique, dont les grandes figures se sont perpétuées à travers les âges, et qui, au XIIe et au XIIIe, aboutit en Allemagne à une riche mais tardive moisson de poèmes narratifs. Rien d’intéressant à suivre comme le développement de cette pensée poétique. Les Goths ont disparu depuis longtemps de la scène de l’histoire, balayés comme par un vent d’orage, et sans laisser aucune trace de leur existence politique, mais les créations de leur brillante imagination leur survivent, et, sous le nom de Dietrich von Bern, leur héros national occupe, dans les souvenirs de la race germanique, une position semblable à celle de Charlemagne dans l’épopée française.
Les Lombards n’étaient guère en dessous des Ostrogoths sous le rapport des dons poétiques. La gloire de leur héros Alboïn avait de bonne heure franchi les limites de son pays, et il était célébré chez les autres nations germaniques dans des chants qui attestaient sa libéralité, sa gloire dans les combats, son courage et son bonheur[58]. Si le moyen âge, trop préoccupé du souvenir de Théodoric le Grand, a oublié entièrement le roi des Lombards et ses pathétiques aventures, un dédommagement était réservé à ce peuple dernier venu de l’invasion. Nul autre n’a trouvé, dans son historien national, un si fidèle écho de sa vie, un interprète si ému de ses sentiments. Grâce à Paul Diacre, le cycle des traditions lombardes se présente dans l’histoire comme le plus riche et le plus complet que nous ait laissé aucune nation germanique. Nous voyons ce peuple sortir de sa fabuleuse île de Scadan, n’ayant pas encore le nom qu’il porte, et qui lui sera imposé par le dieu Odin dans des circonstances extraordinairement épiques, lorsqu’en se réveillant un matin il prendra la chevelure des femmes lombardes pour les longues barbes de leurs maris[59]. Nous l’accompagnons dans ses migrations à travers la Germanie, et dans ses combats avec ses voisins; nous assistons à ses dramatiques aventures dont le récit a incontestablement passé à travers le prisme de l’imagination épique. Tel est notamment le chant qui célébrait les derniers jours des Hérules. Rodolphe, le roi de cette nation, arme pour venger le meurtre de son frère, qui a péri victime d’un lâche attentat de la princesse lombarde Rumetrude, et il attaque le roi des Lombards Tato. Sûr de la bravoure de son peuple et plein de confiance dans la victoire, Rodolphe joue aux échecs pendant la bataille[60]. Un des siens, perché sur un arbre, a reçu l’ordre de le prévenir dès que les Hérules seront victorieux, avec défense, sous peine de mort, de lui apprendre leur fuite. Cependant, la fortune trahit cette fois le courage des Hérules, qui plient sous l’assaut des Lombards. Le guetteur n’ose en prévenir son maître, jusqu’au moment où l’ennemi pénètre dans sa propre tente et tue le roi avec les siens. Dans leur fuite, les Hérules, victimes de la colère du ciel, prennent un champ de lin pour la mer, et s’y jettent en faisant de grands efforts pour nager, ce qui permet aux vainqueurs de les massacrer tout à leur aise[61].
[58] Paul Diacre, Hist. Langob. I, 27: Alboin vero ita præclarum
longe lateque nomen percrebruit ut hactenus etiam tam apud
Baioariorum gentem quamque et Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ
homines ejus liberalitas et gloria bellorumque felicitas et virtus
in eorum carminibus celebretur.
[59] Paul Diacre, Hist. Langob. I, 1-9.
[60] De même, dans la Chanson d’Antioche, Corbaran, émir des Turcs,
joue aux échecs pendant que s’engage la bataille entre son armée et
celle des chrétiens. Le trait, il est vrai, est déjà dans Raimond
d’Agiles (_Rec. des hist. de la croisade, Hist. occident._, t. III,
p. 200): Inter haec dux Turcorum Corbaras infra tentorium suum
scaccis ludebat. Il serait intéressant de savoir si ce récit a une
base historique, ou si ce n’est pas le simple moule épique dans
lequel on traduit la sécurité de l’ennemi.
[61] Paul Diacre, o. c. I, 20. Uhland, _Geschichte der altdeutschen
Poesie_, p. 461, écrit à ce sujet: «La fière figure de Rodolphe est
traitée avec prédilection, et les Lombards eux-mêmes, avec leur
perfide princesse, sont refoulés dans l’ombre; tout le tragique
éclat de la poésie se concentre autour du peuple héroïque qui trouve
son tombeau dans le champ de lin. On dirait que la chanson est due à
des survivants de la nation vaincue.» Une partie de cette
observation me paraît fondée. Si on lit dans Procope (_De bell.
goth._ II, 14), le récit historique de la guerre injuste faite par
les Hérules aux Lombards, qui les supplièrent en vain, par trois
reprises, de leur accorder la paix, on voit combien le rôle des
Hérules a été embelli dans la chronique de Paul Diacre, et on doit
conclure qu’il n’a pu l’être que par les Hérules eux-mêmes. Mais
cette conclusion ne me paraît pas vraie en ce qui concerne la
seconde partie de la légende. La manière dont est exposée la folle
présomption de Rodolphe, et l’épisode tragi-comique du champ de lin
font penser plutôt à une de ces anecdotes satiriques que les peuples
aimaient à raconter au sujet de leurs ennemis vaincus. Cf. un
épisode semblable dans la Bible, Reg. IV, III, 22, et Saxo
Grammat., I, V, p. 165 (Holder).
La lutte des Lombards contre les Gépides est traitée avec la même largeur épique: c’est là que se développe le caractère du jeune Alboïn, le héros national de son peuple. Toute sa vie est un poème. Il tue en bataille Torismod, fils de Turisind, roi des Gépides. Plus tard, il reçoit à la cour de ce monarque la plus généreuse hospitalité, et est protégé par lui contre la vengeance qui le menace de la part d’un de ses autres fils. Celui-ci, devenu roi à son tour, se souvient de ses anciens griefs, et voilà une nouvelle guerre dans laquelle Cunimund périt sous les coups du héros lombard, qui épouse sa fille Rosamonde. Depuis ce moment, c’en est fait des Gépides comme des Hérules[62].
[62] Id. ibid. I, 27.
Déjà deux nations ont pâli devant le peuple lombard: maintenant il va prendre un essor nouveau, et il s’élance sur l’Italie pour l’arracher au Byzantin. Du haut d’un des sommets des Alpes, qui lui doit son nom (_Mons Regius_), le héros lombard contemple sa future conquête[63]. Toute l’Italie supérieure tombe entre ses mains; il est rassasié de gloire. Mais tant de triomphes lui tournent la tête: il s’oublie dans son bonheur, et s’abandonne à cette présomption que la tragédie grecque nommait l’_hybris_ et l’épopée française la desmesure, et que les Livres Saints, dans leur incomparable langage, appellent de son vrai nom la superbe de la vie. Un jour, à Vérone, au milieu d’un banquet, il force sa femme Rosamonde à boire dans le crâne de son père, dont il avait fait une coupe. La vengeance de la femme outragée est terrible; Alboïn tombe assassiné par ses ordres[64]. Mais cette expiation a suffi à la conscience populaire: s’il a perdu la vie, il conserve sa gloire. Mort, il reste la grande mémoire de son peuple, et son tombeau près de Vérone est un endroit religieux. Là, comme plus tard Frédéric et Arthur, il veille sous les armes, attendant le jour de quelque grande crise nationale pour en sortir et voler au secours des siens[65].
[63] Id. ibid. II, 8.
[64] Id. ibid. II, 28.
[65] Id. ibid. II, 28. Cf. sur l’histoire poétique d’Alboïn, Uhland,
Gesch. der altd. Poesie, p. 461-467.
A l’épopée d’Alboïn succède celle du roi Authari, qui a moins de grandeur tragique, mais plus de fraîcheur et de charme sentimental, comme l’Odyssée après l’Iliade. Authari devient l’époux de la princesse Bavaroise Théodelinde, et de gracieuses légendes nuptiales ont gardé le souvenir des circonstances romanesques de leur première rencontre[66]. C’est Authari aussi qui a pris possession, par un acte symbolique, des rivages méridionaux de l’Italie au nom de son peuple, et l’on montra longtemps après lui, dans les flots de la mer, la colonne qu’il avait touchée de sa lance, en disant: «Jusqu’ici s’étendent les frontières des Lombards.» Cette colonne, du temps du narrateur, s’appelait toujours la colonne d’Authari[67].
[66] Paul Diacre, III, 30.
[67] Id. ibid. III, 32.
Et ce n’est pas tout. Le puissant courant des traditions héroïques réunies sous les noms d’Alboïn et d’Authari est accompagné de quantités de petits courants charriant d’autres souvenirs nationaux, des épisodes tour à tour riants ou tragiques, tels que le second mariage de la reine Théodelinde, la lamentable prise de Friuli par les Avares, les aventures de jeunesse du duc Grimoald, la poétique odyssée de Lopichis, aïeul de Paul Diacre, etc. La fortune n’a point permis à l’épopée lombarde d’avoir un développement comparable à celui de l’épopée gothique, sans doute parce que la place était déjà prise, et que les grands rôles étaient distribués. Mais, arrêtés dans leur développement, les bourgeons de cette épopée se retrouvent aujourd’hui encore dans la prose du chroniqueur, avec un caractère de fraîcheur et d’originalité auquel les récits d’aucun autre peuple ne peuvent prétendre[68].
[68] Abel, dans la préface de la traduction de Paul Diacre
(_Geschichtschreiber der deutschen Vorzeit_, p. V, Berlin 1849),
écrit ces lignes:
«Was der langobardischen Geschichte ihren ganz eigenthümlichen Werth
und Reiz gibt, das ist der reiche Sagenschatz, den kein anderer
deutscher Stamm in gleicher Fülle und Reinheit aufzuweisen hat. Wie
ein voller frischer Kranz schlingen sich diese herrlichen
Nationalsagen durch die ganze Geschichte der Langobarden von jener
grauen Zeit, da sie ausziehen aus dem Lande Skadan und ihnen Wodan
ihren Namen gibt, bis herab zum Untergang des Reichs: sie bilden ein
aneinanderhängendes Stück der schoensten epischen Dichtung, von
wahrem epischen Wesen durchdrungen.»
On peut ajouter les traditions épiques sur la fin de la dynastie
lombarde recueillies par les frères Grimm, Deutsche Sagen, t. II,
p. 110-115: elles forment comme la dernière moisson poétique des
Lombards.
Les Vandales d’Afrique n’ont pas eu, comme les Goths et les Lombards, un chroniqueur national qui nous ait conservé, avec le récit de leurs hauts faits, le souvenir de leurs traditions patriotiques: c’est la raison pour laquelle leur épopée nous est restée entièrement inconnue. Cependant, la critique moderne a cru retrouver dans le nom des Astingi, porté à la fois par une moitié de ce peuple et par sa dynastie royale, l’équivalent de celui des Hartungen, qui seraient à la fois leurs Dioscures et leurs dieux nationaux. Au surplus, où trouver une preuve plus frappante de la popularité de la poésie chez ce peuple que dans l’épisode final de son histoire? Lorsque le roi Gélimer, assiégé sur la montagne de Papua, qui avait été son dernier refuge, fut obligé de se rendre au général byzantin, il fit demander à celui-ci de lui envoyer trois choses: un pain, une éponge et une harpe. Étant en effet un cithariste excellent, il avait, dit l’historien, composé un chant sur ses malheurs actuels, et il éprouvait le désir de le chanter en s’accompagnant de la cithare[69].
[69] Κιθαριστῇ δὲ ἀγαθῷ ὄντι ᾠδή τις αὐτῷ ἐς συμφορὰν τὴν παροῦσαν
πεποίηται ἣν δὴ πρὸς κιθάραν θρηνῆσαι τε καὶ ἀποκλαῦσαι ἐπείγεται.
Procop. De bell. vandal. II, 6.
Voilà certes un épisode bien significatif: un roi barbare qui compose des chants dans sa langue, qui les compose sur ses propres aventures, et qui s’accompagne d’un instrument pour les chanter, c’est plus qu’il n’en faut pour nous permettre d’affirmer que la poésie était en honneur chez les Vandales comme chez tous leurs congénères, et qu’elle célébrait les mêmes sujets.
Si, des plaines torrides de l’Afrique, nous passons aux brumeux rivages de la Grande Bretagne, nous y verrons, sous des cieux bien différents et dans un tout autre milieu, la poésie épique s’épanouir avec une égale richesse parmi les Anglo-Saxons. Leur Charlemagne, Alfred le Grand, avait pour les chants nationaux de son peuple la même passion que le monarque franc pour ceux du sien: il les savait par cœur, il se plaisait à les réciter, et il se faisait l’auditeur assidu de tous ceux qui pouvaient lui en apprendre de nouveaux. Ces poèmes, on ne se bornait pas à les redire de vive voix, on les mettait par écrit, on les enrichissait de belles vignettes, et la biographie du grand roi nous a raconté, dans une intéressante anecdote, de quelle manière ce prince, encore enfant, se fit donner par sa mère le beau livre qui en contenait, après qu’il fut parvenu à l’apprendre par cœur[70].
[70] Indignâ suorum parentum et nutritorum incuriâ usque ad duodecimum
aetatis annum aut eo amplius illiteratus permansit. Sed saxonica
poemata die noctuque solers auditor relatu aliorum saepissime
audiens, docibilis memoriter retinebat.—Cum ergo quodam die mater
sua sibi et fratribus suis quendam Saxonicum poematicae artis
librum, quem in manu habebat, ostenderet, ait: Quisquis vestrum
discere citius istum codicem possit, dabo illi illum. Quâ voce immo
divinâ inspiratione instinctus et pulchritudine principalis litterae
illius libri illectus, ita matri respondens et fratres suos aetate
quamvis non gratiâ seniores anticipans inquit: Verene dabis istum
librum uni ex nobis, scilicet illi qui citissime intelligere et
recitare eum ante te possit? Ad haec illa arridens et gaudens atque
affirmans: dabo, infit, illi Tunc ille statim tollens librum de manu
suâ magistrum adiit et legit. Quo lecto matri retulit et recitavit.
Asser Ann. Rer. gestar. Aelfredi dans _Scriptores rerum
britannicarum_. p. 473.
On sera peut être tenté de voir, dans ces chants saxons que la mère d’Alfred fait apprendre à son fils, et que la main des clercs a mis par écrit et ornés de belles enluminures, des poésies chrétiennes à la manière de Caedmon et de Cynewulf, plutôt que des poèmes sur des sujets profanes et des aventures belliqueuses. Mais, à supposer qu’il faille renoncer au témoignage d’Asser (ce que je ne crois pas d’ailleurs), nous en possédons un de la fin du VIIIe siècle, qui ne laisse place à aucun doute. C’est Alcuin qui se plaint de ce que, dans les festins de ses compatriotes et jusque dans les assemblées de leurs prêtres, on entend retentir les chants de l’époque païenne. «C’est la parole de Dieu qu’il faut lire dans ces réunions, écrit-il en 797 dans sa lettre à l’évêque Hygbald de Lindisfarne; c’est la lecture qu’il y faut entendre, et non le joueur de cithare, ce sont les écrits des pères, et non les chants des païens[71]».
[71] Jaffé, Bibliotheca rerum germanicarum, t. IV, p. 357.
L’indifférence du chroniqueur national, Beda le Vénérable, pour ces souvenirs de l’époque légendaire, n’a point permis qu’ils arrivassent jusqu’à nous, et il est manifeste qu’il en est peu passé dans ses récits, dont l’hostilité aux traditions populaires forme un si étonnant contraste avec l’amour passionné qu’elles inspirent à un Paul Diacre. Néanmoins, et malgré l’art infini, si je puis ainsi parler, qu’il met à éviter toute mention de cette poésie païenne, lui-même nous en révèle l’existence dans la ravissante légende de Caedmon. Celui-ci, avant l’inspiration divine qui fit de lui le premier poète chrétien de sa nation, était entièrement étranger à l’art de la poésie; aussi lorsque, dans les festins, chacun chantait à son tour, et qu’il voyait la cithare s’approcher de lui, il se levait de table et quittait la réunion[72]. Voilà confirmée, pour les Anglo-Saxons du VIIe siècle, l’existence d’une coutume qu’Alcuin a encore rencontrée chez eux dans les dernières années du VIIIe: celle de chanter des chants épiques à la fin des repas, en s’accompagnant de la cithare[73].
[72] Siquidem in habitu saeculari usque ad tempora provectioris
aetatis constitutus nil carminum aliquando didicerat. Unde
nonnunquam in convivio, cum esset laetitiae causa decretum, ut omnes
per ordinem cantare deberent, ille, ubi appropinquare sibi citharam
cernebat, surgebat a media coena et egressus ad suam domum
repedabat. Beda Hist. eccl. Angl. IV, 24 (22).
[73] Cf. dans le Beowulf, ed. Heyne, Paderborn 1873, plusieurs
passages où l’on voit le scôp chanter pendant les festins du roi,
tantôt le récit de la création (v. 90-98), tantôt l’histoire des
héros d’autrefois (v. 875 et suiv.), tantôt les exploits de la
veille.
D’ailleurs, malgré le mutisme obstiné de Beda, nous possédons une bonne partie des chants épiques des Anglo-Saxons du VIIe siècle, et nous pouvons constater que cette race aventureuse, en venant coloniser la Bretagne, y avait apporté tout le trésor de la poésie germanique, comme plus tard devaient faire les Scandinaves de la Norvège émigrant sous le ciel de l’Islande. Nous savons, par des témoignages contemporains, qu’au VIIe siècle, on redisait en Angleterre l’histoire poétique des rois Goths d’Italie et des héros francs du Rhin. De plus, il nous reste de cette époque un poème d’une originalité et d’un charme sans pareil, plein d’une haute inspiration poétique, et resplendissant d’une admirable beauté morale. Je veux parler du Beowulf, œuvre anonyme de quelque grand poète caché, dans laquelle, pour la première fois à une date bien ancienne, on voit s’affirmer l’alliance féconde entre le génie chrétien et l’esprit germanique. Que le sujet en ait été apporté des bords de la Baltique, comme cela est vraisemblable, ou qu’il soit né en Angleterre même, il est certain que nous possédons dans cet antique monument le spécimen le plus instructif et le plus curieux de l’épopée germanique au moyen âge. Nulle part, pas même dans la Gudrun, on ne voit revivre avec une vérité si poétique cette existence maritime des peuples du nord, errant de longues journées en pleine mer dans leurs embarcations à la proue écumeuse, jusqu’à ce qu’enfin ils voient apparaître au loin, battues par les flots blanchissants, les côtes crayeuses et escarpées de la Bretagne. Nulle part, l’imagination septentrionale ne se reflète plus vivement que dans ces récits de combats contre des dragons et des monstres marins; nulle part non plus n’apparaît sous un jour plus sympathique le type du héros tel que le conçoit le génie anglo-saxon, l’homme fort et doux dont la bravoure fabuleuse n’a d’égale que son inaltérable dévouement au devoir. Je ne veux pas insister, mais il me sera bien permis de conclure que l’existence d’un poème comme le Beowulf nous ouvre sur l’histoire de l’épopée dans les premiers siècles du moyen âge des perspectives singulièrement étendues. Que de chants épiques et que de souvenirs nationaux doivent avoir été redits par la voix de la poésie dans un peuple qui a produit un monument pareil!
Nous connaissons très peu les Frisons, race énergique et tenace qui a lutté avec la même constance contre les flots de sa mer, qu’elle a fini par dompter, et contre la domination franque, sous laquelle elle a dû enfin courber la tête. La Frise, en effet, a donné à Charles Martel l’avant-goût des résistances que son petit-fils devait rencontrer parmi les Saxons. Si ce peuple n’a pas eu d’Homère, ce n’est pas qu’il n’ait pas eu son épopée. Nous savons tout au moins que chez les Frisons aussi, encore au IXe siècle, il existait des chants nationaux à la gloire de leurs héros, et que leurs poètes les chantaient en s’accompagnant de la harpe. Nous connaissons également le nom d’un de ces aèdes, le vieux Bernlef[74], aveugle comme Homère, et fort aimé de ses compatriotes, qu’il charmait en leur racontant les hauts faits de leurs souverains d’autrefois. Converti par saint Liudger, Bernlef ne dit pas adieu à la poésie, mais il apprit à moduler les psaumes, et il les répéta dans la langue de ses pères à l’auditoire ravi de leur beauté surhumaine.
[74] Illo (Liudgero) discumbente cum discipulis suis, oblatus est
coecus vocabulo Bernlef, qui a vicinis suis valde diligebatur, eo
quod esset affabilis, et antiquorum actus regumque certamina bene
noverat psallendo promere. Vita Liudgeri (_Mon. Germ. hist._ II,
412.)
Les Saxons du continent, sans nul doute, redisaient auprès de leurs foyers les mêmes chants qui, sur la harpe des scôps, charmaient leurs frères émigrés en Bretagne. Mais, il est probable qu’au cours de leur lutte séculaire contre la civilisation chrétienne, beaucoup de leurs traditions primitives se perdirent, et il est certain que les premiers apôtres du christianisme ne durent pas voir d’un bon œil des chants populaires qui ravivaient, avec le souvenir, l’amour des vieilles croyances. Et cependant, malgré ces circonstances défavorables, l’esprit épique ne disparut pas de la Basse Allemagne, et plus d’un vieux chant s’est conservé dans ses plaines et parmi ses bruyères. Lorsque, au Xe siècle, le moine Widukind écrivit la première histoire de sa nation, il en circulait encore plus d’un, dont il fit passer la substance dans son récit[75]. On y peut parfaitement démêler ce résidu poétique parmi les matériaux de provenance diverse avec lesquels il y est combiné: Widukind lui-même a conscience de leur nature différente. Il cite ses sources lorsqu’il rapporte une de ces téméraires assertions d’érudit, comme dès lors on s’en permettait pour rendre compte d’un nom propre, mais il raconte avec beaucoup plus de confiance les récits anonymes qui lui sont fournis par la voix collective de son peuple. Comme les Lombards, les Saxons avaient une tradition qui les faisait arriver par mer sur les rivages de la Germanie, sans doute du fond de la même île de Scandia, et qui désignait l’endroit du continent où ils avaient débarqué pour la première fois[76]. Elle racontait l’hostilité qu’ils avaient rencontrée chez les Thuringiens, premiers habitants de ces rivages; elle redisait, à l’imitation de la tradition carthaginoise sur la fondation de la Byrsa, le stratagème employé par un jeune Saxon, qui, ayant acheté de la terre au poids de l’or à un Thuringien, la répandit ensuite sur un vaste espace dont les siens s’emparèrent, s’établissant ainsi sur une terre qu’ils avaient achetée et payée[77]. Les Saxons ne se contentèrent pas de cette ruse barbare; ils y ajoutèrent encore la trahison sanglante, et, dans une entrevue pacifique avec les Thuringiens, ils tombèrent sur ceux-ci et les massacrèrent avec leurs longs couteaux, qu’ils tenaient cachés sous leurs vêtements. La chanson, qui incontestablement admirait fort et la ruse et le meurtre, attribue même l’origine du nom des Saxons à l’usage qu’ils firent ce jour-là de l’arme nationale[78]. L’accent du récit respire une joie cruelle; on croit y entendre le cri de triomphe du barbare, qui fait consister toute sa gloire dans le succès quel qu’il soit: et il n’est pas difficile d’en deviner la tonalité primitive, malgré les atténuations qu’y aura nécessairement apportées la plume chrétienne de Widukind.
[75] Et primum quidem de origine statuque gentis pauca expediam, solam
pene famam sequens in hac parte, nimia vetustate omnem fere
certitudinem obscurante. Widukind, Res gestae Saxonicae I, c. 2.
[76] Pro certo autem novimus, Saxones his regionibus navibus advectos,
et loco primum applicuisse qui usque hodie nuncupatur Hadolaun. Id.
ibid. I, 3.
[77] Id. ibid. I, 5 et 6.
[78] Fuerunt autem et qui hoc facinore nomen illis inditum tradant.
Cultelli enim nostra lingua sahs dicuntur, ideoque Saxones
nuncupatos, quia cultellis tantam multitudinem fudissent. Widukind,
ibid. I, 7.
Ce sont encore des chansons épiques qui ont fourni à Widukind ses principaux renseignements sur la guerre entre les Francs d’Austrasie et les Thuringiens. Tout ce qu’il ajoute ici au récit de Grégoire de Tours a pour but la glorification des Saxons, et est manifestement emprunté à leurs souvenirs nationaux. Vaincus par le roi d’Austrasie Théodoric, grâce à son alliance avec les Saxons, les Thuringiens assiégés dans la ville de Scheidungen vont succomber, lorsque, par un pacte secret avec le monarque franc, ils obtiennent la promesse qu’ils seront épargnés, et qu’on se débarrassera des Saxons. Une circonstance fortuite remarquable met ceux-ci au courant du complot. Alors ils se jettent sur la ville sans défense, s’en emparent et la gardent. Entre eux et les Francs, l’amitié se rétablit tout à fait, au grand détriment des Thuringiens vaincus. Le roi de ceux-ci, Irminfried, avait pris la fuite; mais, trahi par un des siens, Iring, il fut amené devant Théodoric et massacré. Iring se repentit bientôt de sa trahison; il égorgea Théodoric lui-même, et coucha le cadavre de son maître sur celui du roi franc, pour lui donner la victoire au moins dans la mort, puis il s’ouvrit un passage l’épée à la main. «Au lecteur de juger, dit le bon narrateur, si ce récit mérite quelque créance[79]».
[79] Si qua fides his dictis adhibeatur, penes lectorem est. Id. ibid.
I, 13.
Que dire maintenant des Scandinaves, qui, s’ils arrivent les derniers à portée de notre regard, nous montrent, au seuil des temps modernes, l’épopée germanique vivant et circulant avec une indéfectible vitalité au milieu d’une race qui est restée jusqu’alors sans mélange? L’existence de chants épiques chez les Danois, depuis la plus haute antiquité jusqu’à son temps, est attestée à plusieurs reprises par Saxo Grammaticus[80]. On savait ces chants par cœur[81], et on les accompagnait de la lyre. Les rois eux-mêmes ne dédaignaient pas d’en composer[82], ainsi que les autres héros: ils aimaient à célébrer leurs propres exploits, soit qu’ils fussent au milieu des réjouissances du festin[83], soit lorsque, attachés au pal du supplice, ils entonnaient leur hymne de mort en face d’un ennemi dont ils bravaient la colère[84]. Il n’est pas besoin d’ajouter que le répertoire poétique des autres nations ne leur était pas moins familier que le leur, et que notamment la tragique histoire des Nibelungen circulait depuis longtemps parmi le peuple danois, puisqu’en 1134 un poète saxon en redisait un épisode devant le duc Canut Laward, et qu’à cette occasion le chroniqueur nous apprend que cette histoire était très belle[85].