Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 38
Voici d’abord la charpente des faits. Les deux frères, entre lesquels il existait depuis longtemps une animosité que leur grand’mère avait sans succès essayé d’apaiser[612], en vinrent finalement aux prises. Parti de Langres au mois de mai de l’année 612, Théodoric se dirigea par Andelot et par Nasium, dont il s’empara au passage, sur Toul, où il rencontra Théodebert qui avait pris l’offensive. Le sort des armes se prononça contre le roi d’Austrasie, qui, poursuivi par son frère, passa les Vosges, et, par Metz, se sauva jusqu’à Cologne. Là, il réunit à la hâte tout ce qu’il put trouver de soldats parmi les peuplades d’Outre-Rhin, puis il vint de nouveau se mesurer avec son frère à Tolbiac, où se livra une des plus sanglantes batailles dont les annales des Francs aient gardé le souvenir. Sur les pas du malheureux roi d’Austrasie fugitif de nouveau, Théodoric pénétra dans Cologne et envoya à la poursuite de son frère un détachement qui s’empara bientôt de sa personne. Il fut conduit enchaîné à Châlons-sur-Saône, pendant que son fils Mérovée, qui n’était qu’un petit enfant, avait la tête brisée contre une pierre. Une obscurité sinistre règne sur la fin du malheureux prisonnier; ce qui est certain, c’est qu’il périt bientôt dans les fers, et que son frère Théodoric le suivit de près dans la tombe, emporté par une de ces maladies qui fauchaient dans la fleur de l’âge les voluptueux princes de la famille mérovingienne. Leur grand’mère Brunehaut ne perdit pas courage dans ces conjonctures critiques. Elle fit proclamer souverain des deux royaumes le fils aîné de Sigebert, et arma pour repousser Clotaire II, qui, appelé par les Austrasiens révoltés, avait pénétré dans les états de ses parents. Mais tout s’unissait pour trahir cette femme intrépide: elle-même fut livrée à ses ennemis, et, victime de haines implacables et sauvages, elle périt du supplice atroce qui vaudra toujours à sa mémoire la pitié, et l’infamie à celle de ses bourreaux.
[612] Aucune partie de l’histoire de Brunehaut n’a été plus méchamment
défigurée que celle-là. Alors que les sources la montrent qui
travaille à pacifier ses petits-fils, la légende lui attribue la
responsabilité de la guerre entre eux. Voir mon travail cité p. 45
et suiv.
Comme on le voit par ce rapide aperçu, il y a dans cette série d’événements une source d’émotions dramatiques comme on les rencontrerait difficilement ailleurs au même degré. Aussi l’imagination populaire en a-t-elle été profondément frappée. Frédégaire, qui écrit sous la dictée de la tradition orale, à un moment où elle n’a pas encore pu altérer les faits, nous permet cependant d’entrevoir les parties de cette histoire qui ont fait le plus d’impression sur le peuple. C’est d’abord la funeste bataille de Tolbiac, où deux peuples frères ont répandu le meilleur de leur sang pour assouvir des haines fratricides. «Jamais, dit Frédégaire, de toute antiquité, les Francs ni les autres peuples n’ont livré un combat si meurtrier. Les deux armées combattaient avec un tel acharnement et firent de part et d’autre un tel carnage, que les cadavres, ne trouvant pas de place pour tomber, restaient debout, serrés les uns contre les autres comme des vivants[613].» Voilà bien comme raconte la mémoire populaire. Non que je veuille soutenir que le détail est nécessairement fictif, mais je dis qu’il est de ceux qui frappent la multitude et qu’elle aime à retenir. Celui-ci était fait pour germer et pour fructifier dans d’autres imaginations. Des morts qui restent debout dans une mêlée, s’est dit le bon Aimoin, cela se comprend; mais lorsque cette mêlée se déplace, que deviennent ces morts? Nécessairement ils subissent l’impulsion donnée à toute la masse, et ils s’avancent avec les vivants: Tanta utriusque partis animositate concursum est, ut cadavera interfectorum, prae multitudine comprimentium se populorum, non valentia ad terram ruere, quemadmodum equis insederant, una cum vivis circumferrentur[614]. On le voit, le thème est riche: les morts marchent, leurs chevaux, morts ou vifs (Aimoin ne nous tire pas d’angoisse), participent au mouvement; nous aurons tout à l’heure une vraie bataille de spectres[615].
[613] Fertur a Francorum ceterasque gentes ab antiquito sic forte nec
aliquando fuisse prilium conceptum. Ibique tantae est rages ab
uterque exercitus facta est, ubi falange ingresso certamenis contra
se priliabant cadavera occisorum undique non haberint ubi inclinis
jacerint sed stabant mortui inter citerorum cadavera stricti, quasi
viventes. Fredeg. IV, 38. Cf. Jonas Vita Columban. c. 57: Ibi
proelio inito innumerae hominum phalanges ex utroque exercitu
perierunt.
[614] Aimoin III, 97 (Bouquet III, p. 115).
[615] C’est M. Lucien Double qui nous ménage ce régal: «La mêlée était
si épaisse, écrit-il, que des rangs entiers de morts, poussés par
les vivants qui les suivaient, s’avançaient rigides et pâles,
n’ayant pas la place de tomber, _s’enferrant à chaque pas davantage
sur les lances et sur les épées_; en plus d’un endroit, il y eut
même, de chaque côté, _des rencontres de bataillons entiers de
cadavres_ (authentique[616]) qui ne pouvaient même pas s’affaisser
sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine.» L.
Double, Brunehaut, Paris 1878, p. 185.
[616] La parenthèse est de M. Double.
Rien ne produit plus d’effet sur les esprits peu cultivés que ces grandes scènes de carnage; ils y reviennent incessamment avec une curiosité enfantine et malsaine, et ils en embellissent le récit chaque fois qu’ils le reproduisent. Il n’y a presque pas une grande bataille de l’époque barbare qui ne soit connue par quelqu’un de ces traits affreux[617].
[617] V. ci-dessus p. 366 et suiv.
Un autre épisode de la lutte fratricide a fait une vive impression sur l’imagination populaire: c’est l’intervention de l’archevêque de Mayence. Vaincu à la bataille de Toul, Théodebert fuyait devant les forces supérieures de son frère, qui le poursuivait l’épée dans les reins, lorsque, dit Frédégaire, le saint homme apostolique Lesio, évêque de la ville de Mayence, aimant la valeur de Théodoric et détestant la folie de Théodebert, vint trouver Théodoric et lui dit: «Achève ce que tu as commencé. Il faut que tu mènes cette affaire à terme d’une manière profitable. Une fable populaire dit que le loup étant monté sur une montagne, comme ses jeunes commençaient déjà à chasser, les appela à lui et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent voir dans tous les sens, vous n’avez pas d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre race. Achevez ce que vous avez commencé.»
Voilà, évidemment, une tradition populaire. Cela ne veut pas encore dire, assurément, que ce soit une légende épique: il suffit pour le moment d’acter que Frédégaire n’a pas trouvé l’épisode dans quelque source écrite. Le développement considérable qu’il prend ici dans la narration assez sommaire du chroniqueur, et la complaisance avec laquelle y est raconté l’apologue de l’évêque, sont à ce point de vue des indices caractéristiques. Ce qui ne l’est pas moins, c’est l’altération déjà toute romane du nom du prélat. Si Frédégaire le connaissait autrement que par la tradition orale, il aurait exactement reproduit son nom, qui est Leudegarius, au lieu qu’il n’en connaît que la forme romane Lesio[618]. Mais je vais plus loin, et je crois reconnaître une trace d’altération épique dans la contexture de l’épisode lui-même. On ne comprend pas bien celui-ci sous sa forme actuelle. L’évêque de Mayence, nous est-il dit, appréciait la valeur de Théodoric et méprisait la sottise de son frère; il vint donc trouver le roi de Burgondie et l’engagea à continuer son expédition contre Théodebert, jusqu’à ce qu’il eût raison de lui. Voilà qui se comprend. Ce qui ne se comprend plus, c’est que, pour l’encourager à persévérer dans ses desseins fratricides, l’évêque lui raconte une fable de laquelle il résulte qu’il devrait épargner son frère, vu qu’il n’a pas d’autre ami. Il y a là une contradiction interne qu’il est impossible de nier, et nul ne soutiendra qu’elle ait fait partie de la version primitive. De deux choses l’une: ou bien l’évêque a réellement exhorté Théodoric à détruire son frère, et alors il n’a pu lui raconter l’apologue du loup en chasse; ou bien il le lui a en effet raconté, et alors il est manifeste qu’il l’a fait pour détourner le roi d’un projet criminel.
[618] Cf. le nom de l’évêque d’Autun saint Leudegarius, devenu Léger
en français.
Mais quelle était la version primitive, et serait-il permis de la retrouver en l’absence de tout témoignage qui pourrait nous mettre sur la voie? Je pense que oui, et je ne crois pas me tromper en admettant que le noyau du récit, ce qui en constitue la partie la plus originale comme aussi la plus frappante pour l’esprit populaire, c’est précisément l’apologue du loup en chasse. Le peuple est fidèle à ses fables; il les redit de bouche en bouche avec une exactitude scrupuleuse. Telles Bidpaï et Lokman les ont racontées, telles le bon La Fontaine les a mises en vers, et telles on continue de les faire apprendre à nos enfants. Celle-ci est d’ailleurs vraiment puisée à même la source populaire. Ce loup qui mène ses fils sur la montagne et qui leur fait jeter un coup d’œil sur tout le paysage étendu à leurs pieds, ce n’est pas un personnage inventé par le chroniqueur, c’est le héros animal de la grande comédie aux cent actes divers. Le discours qu’il adresse à ses fils (_Quam longe oculus vester in unamquemque parte videre prevalet, non habetis amicus, nisi paucus qui vestro genere sunt_), c’est sans doute, comme il arrive d’ordinaire dans les versions orales, la partie la mieux conservée de la tradition, précisément parce qu’elle en est l’élément essentiel, que tout le reste ne sert qu’à préparer, qu’à introduire en quelque sorte[619]. Or, ce discours contient une double leçon adressée par le vieux loup aux louveteaux: il leur rappelle d’abord qu’ils sont sans amis sur la terre, ensuite, qu’ils peuvent compter sur ceux de leur race. Qu’est-ce à dire, sinon que, Théodebert étant le frère de Théodoric, celui-ci doit compter sur l’amitié de celui-là, puisque les loups ne se mangent pas entre eux? Donc, si je ne fais erreur, la version primitive de notre récit présentait l’intervention de l’évêque de Mayence comme une tentative pour détourner Théodoric de son entreprise meurtrière, en lui rappelant qu’il avait peu d’amis, et qu’un frère est toujours le meilleur des soutiens.
[619] Comme dans l’histoire de Childéric et de Basine, les paroles de
celle-ci (si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem
tibi, expetissem utique cohabitationem ejus); comme dans l’histoire
de la mort de Chlodéric le discours de Clovis (dum ego per Scaldem
fluvium navigarem, etc.); comme dans l’histoire de la guerre de
Thuringe, le discours de Théodoric à ses soldats (indignamini,
quaeso, tam meam injuriam quam interitum parentum vestrorum, etc.).
Cette version, infiniment plus en harmonie avec le caractère sacré du prélat et avec sa mission de paix et de charité, l’est aussi avec tous les épisodes où nous voyons les évêques intervenir dans les luttes des rois pour les apaiser. Saint Avit de Micy n’a pas tenu un autre langage à Chlodomir partant pour la guerre de Burgondie[620], saint Germain de Paris a fait les mêmes exhortations à Sigebert lancé à la poursuite de son frère Chilpéric[621]. Partout, dans cette époque troublée, les évêques se sont interposés pour prévenir les violences; nulle part on ne voit qu’ils les aient approuvées, conseillées, que dis-je, qu’ils aient poussé directement au fratricide. Il y a eu, sans doute, de mauvais évêques à l’époque mérovingienne, il y en a même eu beaucoup; mais ceux qui auraient été capables de donner au roi des conseils si pervers se seraient souillés par d’autres crimes encore qui les auraient signalés à l’aversion de tous, et l’on ne voit pas qu’aucun de ces peu intéressants personnages ait été traité de beatos et apostolicos vir. L’épisode ne contient donc pas seulement une contradiction interne; il est, de plus, contredit lui-même par tout le milieu dans lequel nous le trouvons. Frédégaire semble s’en être rendu compte; aussi, tout en attribuant un rôle odieux à l’évêque, il fait effort pour en atténuer l’immoralité. Si Lesio intervient, c’est parce que Théodoric est un prince plein de valeur et son frère un insensé. Mais cela n’atténue rien et ne rend pas moins invraisemblable le rôle de Lesio. Il faut même ajouter qu’on ne voit pas bien pourquoi le prélat prend la peine d’adresser cette excitation à un prince en pleine chasse, et tout altéré du sang de sa victime? Il était tout au moins inutile de l’exciter; il était incontestablement nécessaire de l’adoucir. Concluons donc que le patriotisme burgonde, égaré par la haine que l’on vouait naturellement à l’ennemi austrasien, a inconsciemment altéré la physionomie de la tradition. Là où celle-ci nous montrait, comme dans toutes les aventures du même genre, un évêque rappelant à un roi sanguinaire les lois éternelles de l’humanité la légende nationale a voulu voir, tout au contraire, une approbation explicite donnée à la guerre impie par un saint personnage comme l’évêque de Mayence. Elle a, dans ce but, remanié la légende, mais elle ne l’a pas fait assez adroitement pour dissimuler la trace de son travail primitif, ou pour en effacer entièrement les traits originaux, et le discours du loup, auquel elle n’a pas osé toucher, rappelle et indique une contexture du récit toute différente de l’actuelle. Ainsi, dans les œuvres de la statuaire antique réparées par une main moderne, l’ensemble a pris plus d’une fois une attitude différente de celle que trahit la conformation des parties originales, et l’artiste, en étudiant celles-ci, peut restituer à l’ensemble son expression dramatique véritable.
[620] Greg. Tur. III, 6. Cf. ci-dessus, p. 321.
[621] Id. IV, 51.
A part les deux épisodes qui viennent d’être étudiés, le récit de Frédégaire ne contient rien qui puisse être considéré comme épique. Si l’histoire de la lettre de Brunehaut à Alboin, déchirée par celui-ci et retrouvée par un esclave de Warnachaire qui la porta à son maître[622], peut être regardée comme historique, ou si elle doit plutôt être reléguée dans le domaine des fables, c’est un point que je n’ai pas à examiner ici: de toute manière, cette aventure n’a pas la couleur de l’épopée, et rien n’interdit de la considérer, si l’on veut, comme une des nombreuses historiettes qui ont été forgées par les grands sur le compte de cette malheureuse reine. Pour le reste, le récit de Frédégaire garde d’un bout à l’autre la couleur et l’accent de l’histoire: nulle digression à tendances dramatiques, nul développement d’une situation particulièrement émouvante, nul élément personnel mêlé aux sanglantes réalités de la chose publique. Sobre et ferme, le récit se moule en quelque sorte sur les faits, dont il reproduit les contours et les proportions avec un air de vérité qu’il est impossible de méconnaître. Manifestement, la légende épique de Brunehaut ne faisait que balbutier au moment où Frédégaire écrivait. Ou, pour mieux dire, les souvenirs personnels de ce chroniqueur, combinés avec ceux de ses bailleurs de renseignements, le dispensaient d’y recourir.
[622] Fredeg. IV, 40.
Si maintenant nous ouvrons le Liber Historiae, nous serons frappés de voir jusqu’à quel point une histoire si nette et si sûre y est défigurée par les arabesques de l’imagination épique. Ce n’est plus la succession des faits, c’est un tout logique, un véritable poème dans lequel, du commencement à la fin, un seul caractère engendre toute la trame du récit, imprime sur tous les événements sa marque personnelle, et, en lutte avec toutes les forces morales et physiques, finit par succomber écrasé sous le poids des crimes qu’il a accumulés. Quelle intensité d’émotion, quelle puissance dramatique dans ces pages, si on les compare avec la sèche narration de Frédégaire! Pour des esprits incapables d’apprécier la sereine beauté de l’histoire pure, combien la Brunehaut du Liber Historiae a dû paraître plus intéressante, plus poétique, plus vraie même que celle du chroniqueur burgonde! Il faut entendre ici la voix populaire. Bien que traduite dès l’origine dans l’aride et monotone latin du moine de Saint-Denis, et de là dans notre français moderne, qui est bien, je pense, le langage le moins épique du monde, elle garde encore une partie de la stupeur naïve avec laquelle elle a redit à la postérité les tragiques aventures de la reine d’Austrasie.
«Brunehaut donnait tous les jours de pires conseils à Théodoric, disant: «Pourquoi négliges-tu de réclamer le trésor de ton père et son royaume des mains de Théodebert, puisque tu sais qu’il n’est pas ton frère, attendu qu’il a été créé de l’adultère de ton père avec une concubine?» Entendant cela, Théodoric, qui était de naturel farouche, rassembla une nombreuse armée et se mit en marche contre son frère Théodebert. Ils se rencontrèrent pour la bataille auprès du château de Tolbiac. Là on combattit ferme, et Théodebert, voyant son armée taillée en pièces, prit la fuite et se réfugia dans la ville de Cologne. Théodoric brûla et ravagea le pays des Ripuaires, et le peuple de ce pays se rendit dans ses mains en disant: «Roi notre seigneur, épargne-nous ainsi que notre terre; nous voici à toi: ne continue pas d’exterminer ce peuple.» Et il répondit: «Ou bien amenez-moi Théodebert vivant, ou bien coupez-lui la tête et me l’apportez, si vous voulez que je vous épargne.» Alors ils entrèrent dans la ville, et, inventant des mensonges, ils dirent à Théodebert: «Voici ce que décide ton frère. Rends le trésor de ton père que tu gardes par devers toi, et alors il retournera avec son peuple.» Lorsqu’ils lui eurent dit ce mensonge, il entra avec eux dans le palais de son trésor. Et comme, les coffres ayant été ouverts, il y cherchait les ornements, l’un d’eux, ayant tiré son glaive, le frappa par derrière sur le crâne, puis ils prirent la tête et ils l’exposèrent sur les murs de la ville de Cologne. Théodoric, voyant cela, prit la ville et s’y rendit maître de grands trésors. Comme les principaux des Francs lui prêtaient serment dans la basilique de Saint-Géréon martyr, il lui semblait qu’on le blessait traîtreusement au côté. Et il dit: «Gardez les portes; quelqu’un de ces traîtres de Ripuaires vient de me frapper.» Mais lorsqu’on eut découvert ses vêtements, on ne trouva rien qu’un petit signe couleur de pourpre. Il revint de là avec quantité de butin, ainsi que les fils et la fille de Théodebert, laquelle était belle, et il rentra dans la ville de Metz, où était arrivée la reine Brunehaut. Il prit les enfants de Théodebert et il les tua; le plus jeune, qui portait encore la robe blanche du baptême, il lui brisa la tête contre une pierre et en fit jaillir la cervelle.
«Théodoric alors, voyant la beauté de la fille de Théodebert, sa nièce, voulut se l’unir par mariage. Brunehaut lui dit: «Comment peux-tu prendre pour femme la fille de ton frère?» Et il répondit: «Ne m’as-tu pas dit qu’il n’était pas mon frère? Pourquoi, mauvaise ennemie, m’as-tu fait commettre ce péché de devenir le meurtrier de mon frère?» Et, tirant son épée, il voulut la tuer. Elle, arrachée à ses coups par les nobles qui l’entouraient, se sauva à grand’peine dans la chambre du palais. Puis, remplie de haine, elle lui fit présenter un breuvage empoisonné par la main de ses domestiques. Le roi Théodoric le but sans se douter du poison, et, commençant à languir, il mourut et rendit son esprit pervers au milieu des péchés. Brunehaut fit périr ses fils, qui étaient encore enfants.
«Ces princes étant morts, les Burgondes et les Austrasiens, ayant fait la paix avec les autres Francs, élevèrent le roi Clotaire à la souveraineté unique des trois royaumes. Le roi Clotaire, ayant mis son armée en mouvement, se dirigea sur la Burgondie, et fit dire à Brunehaut de venir le trouver en paix, feignant de vouloir l’épouser. Elle, parée d’ornements royaux, alla le trouver au château de Tiroa, sur la rivière du même nom. En l’apercevant, il lui dit: «Ennemie du Seigneur, pourquoi as-tu perpétré tant de crimes et as-tu osé faire périr une telle lignée royale?» Alors, l’armée des Francs et des Burgondes ayant été réunie, tous crièrent d’une seule voix que Brunehaut était digne de la mort la plus honteuse. Alors, sur l’ordre du roi Clotaire, elle fut hissée sur un chameau et promenée à travers toute l’armée, puis, attachée aux pieds de chevaux sauvages, elle fut mise en pièces et périt. Pour finir, son tombeau fut le feu, et ses ossements furent brûlés[623].»
[623] Liber Historiae c. 38-40.
Voilà bien, ou je me trompe fort, le ton et les motifs de la poésie épique. Cette histoire, fréquemment démentie par le silence de Frédégaire ou contredite par son témoignage formel, est en grande partie apocryphe; elle a, d’autre part, une vérité poétique remarquable. Le type de Brunehaut est conçu ici, d’un bout à l’autre, selon les lois de l’esprit poétique, qui exige un caractère fidèle à lui-même, qui attribue à un seul personnage la responsabilité de tous les événements, et qui proportionne d’une manière très consciencieuse l’expiation subie à la grandeur des forfaits commis. Il ne semble pas douteux qu’à la base d’une légende aussi organique se trouve un chant populaire.
Je partagerai l’examen de l’histoire poétique de Brunehaut en trois parties. La première contient le récit de la guerre entre les deux frères; la deuxième, l’épisode des amours de Théodoric et de la vengeance de sa grand’mère; la troisième, celui de la mort tragique de Brunehaut elle-même.
La première partie, comparée au récit de Frédégaire, laisse deviner tout de suite sa provenance populaire. La précision du détail historique y est entièrement sacrifiée. Les itinéraires suivis, les villes prises en route, la double bataille livrée, tout a disparu. Par contre, les motifs des événements sont indiqués: les excitations de Brunehaut apparaissent comme la cause directe de la guerre, et nous savons même la raison pour laquelle Théodoric devrait, d’après elle, s’armer contre le roi d’Austrasie. Il est inutile d’insister ici sur l’historicité de ce qui a été omis, sur la non historicité de ce qui a été ajouté. Le récit de la capture et de la mort tragique de Théodebert d’après le Liber Historiae est en contradiction formelle avec celui des mêmes événements par Frédégaire, qui en a été presque le contemporain: c’est assez dire qu’il doit être écarté d’emblée par la critique[624].
[624] Il va sans dire qu’étant plus dramatique, la version du Liber
avait toute chance d’être préférée par les écrivains postérieurs;
aussi Aimoin l’a-t-il accueillie III, 99 (Bouquet III, page 176),
tout en reconnaissant qu’elle contredit Frédégaire.
Le récit du Liber Historiae ne porte pas seulement le caractère d’une véritable amplification poétique; il se trahit encore comme le développement nouveau d’un motif épique déjà ancien. Ce roi de Cologne qui périt assassiné par les ambassadeurs de son parent, pendant qu’il se baisse sur son coffre pour y chercher des trésors, nous l’avons déjà rencontré précédemment: il s’appelait Chlodéric, fils de Sigebert le Boiteux, et c’est un vrai transfert épique qui a fait attribuer ses aventures au roi Théodebert[625]. L’histoire de ce dernier aura été coulée, selon toute vraisemblance, dans un moule déjà existant et par là même elle aura fait oublier la précédente. L’épisode de la blessure de Théodoric à Saint-Géréon est beaucoup plus obscur. Il repose manifestement sur une donnée populaire: le cadre du moins ne peut avoir été inventé par le moine neustrien, et la couleur n’a absolument rien de monastique, mais est foncièrement barbare. Quant au fait en lui-même, je ne sais qu’en penser. Aimoin déjà n’y comprenait plus rien, puisque, reproduisant cette partie du récit du Liber Historiae, il écrit: Solummodo signum quoddam apparuit purpureum, quod ego reor citae mortis fuisse indicium. Il n’y a là qu’une ingénieuse conjecture personnelle, et à coup sûr les premiers narrateurs populaires de notre épisode ne lui ont pas attribué de caractère prophétique. J’incline à croire qu’il y a sous ce récit un fait historique défiguré, dont il serait oiseux de chercher à retrouver l’aspect primitif[626].
[625] L’auteur du Liber Historiae n’a d’ailleurs pas reproduit
l’épisode de Chlodéric et de Sigebert dans son histoire de Clovis:
pourquoi, alors qu’il l’a dû lire dans Grégoire de Tours, et qu’il
reproduit d’après celui-ci l’histoire de Ragnacaire et de Rignomir?
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il ne voulait pas raconter deux fois
les mêmes aventures, et qu’il avait remarqué la parenté des deux
épisodes; je crois plutôt que le chant épique sur les meurtres de
Clovis avait déjà cessé d’être connu.
[626] Faudrait-il mettre en rapport ce signum purpureum trouvé sur
le corps de Théodoric avec le niello qui est, dans l’épopée
française, la marque de naissance des princes de la maison royale,
et sur lequel M. Rajna disserte savamment p. 295-299?
La deuxième partie de notre récit a un caractère plus émouvant encore que la première. Elle relève de la même inspiration qui a déjà dicté l’étrange histoire de Frédégonde et de Landéric. Quelle ironie tragique dans la manière dont éclate la brouille entre le roi des Burgondes et sa grand’mère! C’est elle qui, par ses mensonges, l’a poussé à commettre un premier crime, et qui se révolte maintenant de lui voir commettre le second: mais quelle foudroyante repartie elle s’attire de la part de ce prince! Corneille n’a pas trouvé dans sa Rodogune de scène plus terrible que celle de cette mère poursuivie l’épée à la main par son petit-fils, et qui, arrachée à sa fureur par les gens de son entourage, se venge de lui en lui envoyant la mort dans un breuvage empoisonné. Emporté par son sujet, le poète va jusqu’à raconter le meurtre des enfants de Théodoric par Brunehaut: crime inventé contre lequel protestent à la fois l’histoire et la raison, mais qui était trop dans la tonalité du sujet pour pouvoir être épargné à la mémoire de cette malheureuse femme[627].
[627] G. Kurth o. c. p. 72.
Maintenant vient l’expiation. Le châtiment de Brunehaut sera exemplaire: elle sera traitée comme Jézabel, dont elle est d’ailleurs, aux yeux de nos écrivains, la vivante image. Comme la perfide reine d’Israël, tombée dans sa vieillesse au pouvoir de Jéhu, avait essayé de le séduire en appelant à son secours tous les artifices de la toilette, ainsi Brunehaut, frappée d’aveuglement, se persuade que son neveu victorieux se laissera séduire par ses charmes flétris. Mais, de même que Jézabel a été, par ordre du vainqueur, précipitée du haut de sa fenêtre et foulée aux pieds des chevaux, ainsi la vieille furie sera traitée par le roi des Neustriens avec des outrages non moins raffinés. Le parallèle est frappant; il semble s’être présenté à la pensée des premiers narrateurs, même de ceux qui n’ont pas prononcé ici le nom de Jézabel[628]. Veux-je dire par là qu’il faille regarder comme inventée l’histoire du dernier supplice de Brunehaut? Nullement. J’ai établi ailleurs qu’elle est, au contraire, parfaitement historique, et je crois même que c’est son horrible supplice qui a le plus contribué à suggérer l’idée d’une comparaison entre ses destinées et celles de l’antique Jézabel. Mais c’est le propre de la chanson épique de mêler à doses égales, dans ses récits émus, le vrai et le faux, pene historico ritu, comme dit Jordanès[629]. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que la poésie ait respecté l’histoire de la fin de Brunehaut. Quelle fiction aurait pu rivaliser ici avec la tragique horreur de la réalité?
[628] V. Jonas, Vita Columbani c. 31; Passio sancti Desiderii c. 2
(_Anal. Bolland._ IV, p. 253); Walafrid Strabo, Vita S. Galli
(Bouquet III, p. 475).
[629] La mention du chameau dans l’épisode du supplice de Brunehaut
pourrait être regardée comme un détail apocryphe ou poétique: il
n’en est rien. Pour ne parler ici que de la Gaule, nous voyons par
Grégoire de Tours que le prétendant Gundovald avait dans son armée
des chameaux qui faisaient office de bêtes de somme (Greg. Tur. VII,
35), et par le Vita Eligii que saint Éloi avait également un
chameau servant au même usage. (Vita Eligii lib. II, pars 11 c. 12
dans Ghesquière t. III, p. 140.) C’est d’ailleurs sur un chameau
qu’on avait coutume d’exposer dans l’empire de Byzance les
malheureux qu’on vouait à l’infamie ou à la dérision; voir Socrate,
Hist. eccl. III, 2 in fine; Denys d’Alexandrie dans Eusèbe,
Hist. eccl. VI, 41; Procope, Bell. goth. III, 32.
Plus qu’aucune autre, la mémoire de Brunehaut a vécu longtemps dans les imaginations populaires. Les terribles vicissitudes de sa vie et surtout sa fin épouvantable avaient fait sur les esprits une impression profonde: elle devint, pour la multitude, une espèce de magicienne douée d’un pouvoir presque surnaturel, et elle fut mise au rang de ces génies tour à tour bons ou mauvais qui, d’après les traditions rustiques, auraient présidé à la confection des principales œuvres de l’esprit humain. On sait que, dans les premiers siècles du moyen âge, les populations barbares qui remplacèrent l’Empire dans nos provinces ne purent se persuader que l’homme aurait été capable à lui seul de produire les gigantesques monuments dont les Romains avaient orné notre sol. Ces remparts inexpugnables, ces palais superbes, ces châteaux-forts sourcilleux, ces magnifiques routes militaires, en un mot, toutes les œuvres qui exigeaient quelque talent d’ingénieur et d’architecte, quelque grand déploiement de forces collectives, furent considérées comme dues à l’initiative, tout au moins à la collaboration de quelque puissance surnaturelle. Le diable est de toutes ces puissances celle qui, nous dit-on, est intervenue le plus souvent. On n’en finirait pas si l’on comptait les chaussées ou les édifices d’origine romaine qui sont mis sous le nom de ce maître ouvrier. Mais ce nom lui-même, dans son uniformité, paraît couvrir une multitude de désignations spéciales se rapportant à autant de divinités différentes, plus tard identifiées avec le diable en vertu de l’enseignement des docteurs, qui voyaient dans chaque faux dieu un démon. Plusieurs de ces noms ont survécu jusqu’aujourd’hui, et Wodan ainsi que Irmin occupent encore leur place dans le nom de plus d’une route en Angleterre et en Allemagne. Les géants et les fées ont partagé avec les dieux le privilège d’être regardés comme constructeurs de routes, et les personnages célèbres de l’histoire ou de la légende, principalement les femmes, ont été par la suite associés, sous ce rapport, aux fées et aux géants. C’est ainsi qu’en France, à côté du chemin Henri IV (Béarn), du chemin Charles (Bretagne) et du chemin César (Béarn), on connaît le chemin de la reine Marguerite (Auvergne), le chemin de la reine Achilette (Languedoc), le chemin de la reine Jeanne (Provence), le chemin de la reine Blanche (Franche Comté), le chemin de la reine de Hongrie (Ardennes), le chemin de la Pucelle (Champagne), le chemin de la reine Haudiatte (Lorraine), le chemin de la reine Anne (Bretagne), etc., etc., etc.[630]
[630] Paul Sébillot, _Traditions et superstitions des ponts et
chaussées_ (_Revue des tradit. popul._ t. VI, p. 2 et suiv.).
En Angleterre, une légende consignée par écrit dès avant le XIIe siècle interprète également par l’initiative d’une reine l’origine des voies romaines dans cette île. Ce serait l’impératrice Hélène, qui, au dire d’un des Mabinogion, aurait eu «l’idée de faire faire de grandes routes de chaque ville forte à l’autre à travers l’île de Bretagne.» Les routes furent faites, et on les appelle les chemins d’Elen Lluydawc (la conductrice d’armées)[631].
[631] Les Mabinogion, trad. de J. Loth dans d’Arbois de Jubainville.
Cours de littérature celtique t. III, p. 168. Une note l. l. nous
apprend que dans le pays de Galles les voies romaines portent par
endroits le nom de Sarn Elen ou chaussée, chemin ferré d’Elen.
Rien donc ne doit moins nous étonner que le nom de Brunehaut attribué en pays roman à un grand nombre de voies de communication et de ruines d’édifices anciens. J’en ai fait un relevé qui est sans contredit fort incomplet, mais qui permettra néanmoins de se faire une idée de la diffusion considérable de ce nom dans la toponymie.
Tour Brunehaut à Izel (Luxembourg).
Pierre Brunehaut à Hollain (Hainaut)[632].
[632] Nélis, _Réflexions sur un ancien monument du Tournaisis appelé
vulgairement la pierre Brunehaut_ (_Mémoires de l’Acad. impér. et
roy. de Bruxelles_, t. I, 1777), après avoir montré qu’on ne peut
attribuer à Brunehaut ni ce monument ni tous les autres qui portent
son nom dans les pays sur lesquels elle n’a pas régné, continue en
ces termes: «Le curé d’Hollain, dans la paroisse de qui se trouve
cette pierre, m’a dit d’avoir vu dans d’anciennes notes de ses
prédécesseurs, qu’avant le XIVe ou XVe siècle cette pierre
s’appelait la brune pierre, et que ç’a été sous ce nom qu’elle
servait de limite ou de borne à quelques portions de sa dîme… Plus
tard, après la renaissance des lettres, nos premiers géographes,
sans beaucoup d’examen et pour se donner peut-être un air
d’érudition, ayant entendu parler d’ailleurs des chaussées de
Brunehaut qui passent là tout près, en auront pris occasion
d’attribuer ce monument à notre reine, en changeant le nom de _brune
pierre_ en Brunehaut pierre dont ils l’auront cru un abrégé. Voilà
comment peut être venu le nom de pierre Brunehaut.» (p. 480). A
comparer le chemin nommé Brunestraete, dans l’ancien duché de
Limbourg et mentionné par Ernst (Hist. du Limbourg I, p. 213), qui
l’interprète par chemin Brunehaut.
Brunehaut, hameau de Liberchies (Hainaut).
Chaussée Brunehaut. Nom que la route romaine de Bavai à Cologne porte en Hesbaye. Appelée Via Strata Brunichildis dès le XIVe siècle par le Chronicon Gemblacense, manuscr. 3803 de la bibliothèque royale de Bruxelles.
Chemin Brunehaut, venant de Milmort (Hesbaye) vers la vallée de la Meuse, au nord de Liège.
Fontaine Brunehaut (1391-1762) à Laon (Aisne) avec une ferme du même nom.
Chaussée Brunehaut, venant de Scarponne à Nonsard (Meuse).
Chemin de Brunehaut, dit aussi le Haut Chemin, sur le territoire d’Amblaincourt (Meuse).
Brunehaut, bois communal de Pillon (Meuse).
Brunechildis castrum, sur l’Aveyron, aujourd’hui Bruniquel (Tarn et Garonne).
Chaussée Brunehaut ou Levée de la reine de Sicile à Saint-Baussant (Meurthe).
Chaussée Brunehaut ou Chemin Saunaire à Ville-au-Val (Meurthe).
Brunehaut, nom d’une tour du château de Vaudemont (Meurthe).
Tour Brunehaut, près de l’église de Saint-Julien au pays d’Étampes. (Lecointe, Annales Francorum a. 613 nº 16. Ad. de Valois, Rer. Francicar. l. XVII.)
Butte Brunehaut ou Tombe Brunehaut, tumulus près de Laniscourt (Aisne), 1178. Sicut extendit a via que ducit ad tumulum Brunehaudis ultra Lanisicurtem. (Matton, Dict. topogr. de l’Aisne.)
Turris Brunichildis à Auxerre (Yonne). Le Gesta Epp. antissiod. de Heiric, qui est du IXe siècle, rapporte que l’évêque Maurinus, contemporain de Charlemagne, trouva un trésor in turre Brunichildis (Pertz Scriptor. XIII, p. 395).
Château Brunehaut, dans le pays de Cahors (Lot).
Chaussée Brunehaut, nom de la voie romaine de Cambrai à Arras et à la mer.
Brunhild (1404, 1543), ancien canton du territoire de Volgelsheim (Haut-Rhin).
Lectulus Brunihildis (1043, 1221), dans le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein. Grimm, Deutsche Heldensage, p. 169, n.
Domus Brunichildis. Est in eâ (Aquitaniâ) et silva vocabulo Leccena, non contemnendae magnitudinis, Biturigibus atque Arvernis confinis, in quâ usque hodie ostenditur lapidea domus Brunichildis reginae quondam Francorum, amoeno, (ut nos quoque aspeximus), sita loco, Aimoin, Gesta Francor. praefat. IV (Bouquet III, p. 26).
Ce rapide aperçu, qui nous montre le nom de Brunehaut donné à des châteaux, à des tours, à des routes, à des fermes, à des hameaux, à des tombeaux, à des fontaines, à des bois, atteste combien se sont trompés ceux qui, se fondant sur des données incomplètes, ont cru que les chaussées baptisées du nom de Brunehaut le devaient à cette circonstance que cette reine les avait ou construites, ou réparées. Un phénomène général s’explique par une loi générale, et il faut bien abandonner l’hypothèse vulgaire d’une Brunehaut constructrice de routes, bien que, comme on l’a vu, elle ait déjà été formulée au Xe siècle par Aimoin[633]. Non, c’est l’idée presque surnaturelle qu’on se faisait de Brunehaut qui a fait mettre sous son nom une si grande multitude de choses. Elle a construit et bâti tout cela, mais dans l’imagination populaire seulement, et en sa qualité d’être doué d’un pouvoir surnaturel comme les démons ou les fées, dont elle est la proche parente. Je suis heureusement en état de fournir, à l’appui de mes interprétations, un texte du XIVe siècle attestant bien que tel était, alors et auparavant, la tradition populaire relative à Brunehaut. Écoutons Jean d’Outremeuse:
[633] Aedificia sane ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia
ostenduntur tam innumera, ut incredibile videatur ab unâ muliere, et
in Austria tantum modo et Burgundia regnante, tanta in tam diversis
Franciae partibus fieri potuisse. Gesta Franc. IV, 1 (Bouquet III,
p. 115). On le voit, Aimoin lui-même nous fournit les arguments
contre la tradition dont il se fait l’écho. Voir N. Bergier,
Histoire des grands chemins de l’empire romain, édit. de Bruxelles
1728, t. I, p. 98-104.
«Item l’an Ve et XXVI commenchat à faire la royne Brucilde mult de mervelhe par nygromanche, et fist une cachie tout pavée de pires de la royalme d’Austrie jusques en la royalme de Franche, et de Neustrie jusques en Acquitaine et en Borgungne. Et d’aultre costeit elle les faisoit venir parmy la terre que ons nommoit Brabant, et d’aultre part vers le paiis où la grant Tongre avoit esteit destruit. Et tant de voies et de cachies elle fist que chu estoit grand mervelhe et briefement par tout l’isle de Europe estoient lesdits cachies, et estoient faites par teile maneire qu’elle ne jondoient mie tout ensemble, mais duroit cascon cachie II liwes, ou III, ou IV, ou V, ou VI, et alcunne fois plus ou moins en une piche, et puis faloit chis pavement, jusques a tant qu’il retrovoit une altre pieche del cachie. Et fut tout chu faite en une seule nuit, et les fit faire par les males espirs, enssi comme Virgile faisoit à son temps. Et chu faisoit-elle por accomplir sa male pensee que ele avoit del faire male: si voloit allier plus legierement del unc paiis a l’autre, pour nuit et pour jour. Cest cachie est encor et serat à tousjours, et le nommons no la cachie Brunehote, car Brucildis en latin, c’est Brunehote en franchois.»[634]
[634] Jean de Preis dit d’Outremeuse, Ly Myreur des Histors, ed.
Borgnet-Bormans, Bruxelles 1869, t. II, p. 225. Cf. la _Geste de
Liége_, même volume p. 576.
Ainsi transformée en une puissance surnaturelle et malfaisante, la reine Brunehaut se voyait singulièrement rapprochée de la célèbre walkyrie qui portait le même nom, et dont le caractère de divinité, effacé par ses amours mortelles avec Sigfried, reparaît à plusieurs reprises dans les légendes qui ont parlé d’elle. Ne peut-on pas croire qu’elles ont été confondues entre elles, et que plus d’une fois nous devons interpréter par le souvenir de la walkyrie certains noms de lieu dans lesquels nous sommes habitués à retrouver celui de la reine? Ainsi nous savons par un écrivain du XIIIe siècle qu’au moyen âge, dans les Pays-Bas, la voie lactée s’appelait Brunelstraet[635], de même qu’au Xe siècle en Saxe on l’appelait le chemin d’Iring, et qu’à la même époque on la connaissait en France sous le nom de chemin Saint-Jacques. Qui nous interdit de voir ici une réminiscence de la mythologie, d’après laquelle la voie lactée aurait été le chemin par lequel la walkyrie menait au Walhalla les âmes des morts tués dans les combats? Cela n’est pas impossible. Et toutefois, je ne me sens pas pressé d’interpréter de la même manière les autres noms repris ci-dessus.
[635] «Aristoteles saghet van galaxa, dat heyt men ghemynliken in
duutsche die Brunelstraet ende is een puur vuer ende wart meer
ontsteken ende verlicht. Ende darom scynt daer een lange licht, ende
dat is die Brunelstraet ende wart dese voorseide sterren ghevert syn
in eenre stat van den hemel, daerom siet men Brunelstraet in eenre
stede, daer sy niet af en gaet, also lange als sy duert.» Fr.
Thomas, Natuurkunde, cité par Van den Bergh dans _Nyhoff
Bijdragen_ IIIe série, t. II, p. 215.
Sans doute, on trouve en pays germanique quelques noms de lieux qui se rapportent plus vraisemblablement à l’amante de Sigfried qu’à l’épouse de Sigebert, mais ils sont en petit nombre, et ils se rencontrent exclusivement en dehors de la Gaule romane. J’accorde fort volontiers, par conséquent, qu’un nom de lieu comme lectulus Brunnihilde sur le Feldberg, près de Francfort-sur-Mein, renferme une allusion à la légende de la vierge endormie au milieu de la forêt enchantée[636]. Mais des exemples de ce genre ne prouvent rien pour la toponymie des régions gauloises, où une tradition attestée dès le Xe siècle rapporte manifestement son origine à la reine Brunehaut[637], et où il serait d’ailleurs fort difficile de prouver que la légende de Brunehild et de Sigfried ait jamais été répandue dans les milieux populaires qui ont créé les noms.
[636] V. W. Grimm, Die deutsche Heldensage, p. 199, n.
[637] Je ne crois pas nécessaire de discuter ici une autre tradition
d’après laquelle les grandes voies romaines qui rayonnent autour de
Bavai seraient l’œuvre d’un roi de Belgis nommé Brunehaldus. Cette
version, qui est déjà consignée au XIVe siècle dans la chronique de
Jacques de Guyse, et pour laquelle je renvoie à Bergier o. c. p.
100, est manifestement d’origine érudite, et ne paraît pas avoir
jamais circulé dans le peuple.
La conclusion de cette enquête, c’est que le nom de la reine Brunehaut a retenti longtemps sur les lèvres du peuple, associé à des souvenirs de grands crimes et de grandes actions, et mêlé par l’imagination de la multitude à bien des événements auxquels elle était restée étrangère. L’épopée, après avoir fait d’elle une grande criminelle, l’a finalement transformée en une espèce de magicienne, pouvant être comparée à ce grand enchanteur du nom de Virgile qui a tant occupé, lui aussi, les esprits du moyen âge.
CHAPITRE III
Clotaire II.
L’histoire du roi Clotaire II, telle qu’elle nous est racontée par Frédégaire, se tient sur un terrain rigoureusement historique. Notre chroniqueur a été le contemporain de ce prince, dont il a parfaitement connu les annales, et dont les traits se sont reflétés avec une vérité entière dans le miroir de sa chronique. Aucun élément légendaire ne diminue la netteté de sa physionomie, aucun rayon de poésie n’en relève le caractère un peu terne. Cependant nous savons que Clotaire II a inspiré la muse populaire dès son vivant: c’est à lui que se rapporte le témoignage le plus ancien et le plus explicite que nous possédions sur l’existence de l’épopée franque. Et, de fait, dans le Liber Historiae, nous retrouvons l’écho de la chanson épique relative à ce prince, et dont il est parlé dans la Vie de saint Faron. Voici le récit du Liber:
«Le roi Clotaire avait un fils nommé Dagobert, jeune prince vaillant et énergique, et plein de ressources. Lorsqu’il fut grand, son père l’envoya gouverner l’Austrasie sous la direction de Pepin. Les Francs Austrasiens s’assemblèrent et le proclamèrent leur roi. En ces jours, les Saxons se révoltèrent, et ils réunirent une armée composée de plusieurs peuples contre Dagobert et Clotaire. Dagobert, ayant rassemblé ses troupes, passa le Rhin et marcha hardiment contre les Saxons. Le combat s’étant engagé vigoureusement, Dagobert fut frappé sur son casque, et une partie de ses cheveux, tranchée par le coup, tomba à terre. Son écuyer, placé derrière lui, la ramassa. Dagobert, voyant son peuple sur le point de succomber, lui dit: «Cours vite avec cette poignée de mes cheveux trouver mon père, afin qu’il vienne à notre secours, avant que toute l’armée ne périsse.» L’écuyer prit sa course en hâte, traversa la forêt d’Ardenne et parvint jusqu’au fleuve. Là était arrivé le roi Clotaire avec une nombreuse armée. En voyant accourir le messager qui apportait la boucle de cheveux de son fils, il fut saisi de douleur, et, levant le camp au milieu de la nuit à grand son de trompettes, il passa le Rhin avec ses troupes et courut au secours de Dagobert. Lorsqu’ils eurent fait leur jonction, le cœur plein de joie et en battant des mains, ils gagnèrent ensemble le Wéser et y plantèrent leurs tentes. Berthoald, duc des Saxons, se tenait sur l’autre rive, tout prêt à l’entrevue qui déciderait du combat. Entendant le tumulte des Francs, il s’informa de ce qui se passait. «C’est, lui répondit-on, le seigneur Clotaire qui est arrivé, et de cela se réjouissent les Francs.»—«Vous en avez menti, répondit Bertoald en éclatant de rire, ou bien vous rêvez quand vous dites que Clotaire est parmi nous, alors que nous avons appris qu’il est mort.» Cependant le roi lui-même était debout sur la rive, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque, qui cachait sa chevelure striée de poils blancs. Lorsqu’il se fut découvert, Bertoald le reconnut et lui cria: «Tu étais donc là, animal bigarré?» En entendant cet outrage, le roi indigné se jeta à cheval dans le Wéser, que sa monture rapide lui fit franchir à la nage. Toute l’armée franque entra dans le fleuve à la suite du roi, et le franchit à grand’peine avec Dagobert à cause de ses gouffres profonds. A peine sur l’autre rive, Clotaire, enflammé d’une ardeur farouche, engagea un combat acharné contre Bertoald. «Retire-toi de moi, ô roi, dit Bertoald, de peur que je ne te tue; si tu l’emportes, tout le monde dira que tu as tué ton serviteur Bertoald; si c’est moi qui l’emporte, alors il y aura grande rumeur parmi tous les peuples, et l’on dira que le roi des Francs a été tué par son esclave.» Mais le roi ne voulut pas l’écouter, et il persista à l’accabler. Un cavalier du roi, qui l’avait suivi de loin, s’écriait: «Courage, seigneur roi! Sus à votre ennemi!» Les mains du roi étaient lourdes; il était d’ailleurs protégé par sa cuirasse. Enfin le roi vint à bout de Bertoald; il lui coupa la tête et l’éleva au bout de son épée, puis il revint parmi les Francs. Ceux-ci, qui étaient plongés dans le deuil, ne sachant ce qu’il était devenu, furent alors remplis de joie. Le roi dévasta tout le pays des Saxons et y fit de grands massacres, n’épargnant que ceux des habitants dont la taille ne dépassait pas la longueur de son épée, appelée spata. Tel fut le signe qu’il établit dans ce pays. Après quoi il rentra victorieusement chez lui.»
«Celui qui refuserait de reconnaître ici le squelette d’un poème, dit excellemment M. Rajna, devrait renoncer aussi à le reconnaître dans un résumé de l’Iliade ou de la chanson de Roland. L’évidence est telle, qu’elle ne frappe pas seulement le regard exercé de modernes comme Gaston Paris, Monod et Darmesteter, mais qu’elle a été entrevue même par des écrivains qui vivaient à une époque peu au courant des choses de la légende. Il y a plus de deux siècles qu’Adrien de Valois a déclaré que ce récit est une pure fiction, non seulement parce que les meilleures sources ne disent rien de l’expédition qui y est racontée, mais aussi à cause des absurdités et des invraisemblances de tout genre qui y sont accumulées.»[638]
[638] Rajna o. c. p. 114. Il faut d’ailleurs lire le passage d’Adrien
de Valois, Rer. Franc. III, p. 59, qui est une des meilleures
pages de la critique du XVIIe siècle. On ne saurait mieux établir,
de nos jours, l’impossibilité historique de l’épisode; tout ce qu’il
y faut ajouter, c’est sa provenance épique.
Le récit du Liber a été reproduit en entier, au IXe siècle, par le Vita Dagoberti[639], mais avec quelques variantes qui offrent un certain intérêt. Selon la première, ce ne sont pas seulement quelques cheveux, mais une partie de la tête du jeune prince (_particula de capite ejus_) qui est coupée par le fer de l’ennemi et portée à Clotaire II. La seconde nous donne le nom de l’écuyer de Dagobert, qu’elle appelle Adthyra. La troisième corrige la bévue qu’il y a à faire traverser l’Ardenne avant le Rhin par un messager qui vient des bords du Wéser: ici, en effet, le dit messager, en homme qui connaît sa géographie, passe d’abord le Rhin, et arrive ensuite en Ardenne, où il va trouver Clotaire II séjournant alors à Longolarium. La quatrième veut expliquer pourquoi les mains de ce roi sont appesanties dans son combat avec Bertoald: c’est que non seulement il porte sa cuirasse, comme dit la version du Liber Historiae, mais qu’ayant passé le fleuve à la nage, il a les vêtements remplis d’eau que sa cuirasse empêche de s’écouler.
[639] Vita Dagoberti c. 14 dans Script. Rer. Meroving. t. II, p.
404; Aimoin.
Ces variantes pourraient donner à croire, à première vue, que l’auteur du Vita Dagoberti, qui a copié textuellement le récit du Liber Historiae, l’a retrempé à la source populaire et y a repris quelques détails omis par le précédent chroniqueur. Je me hâte de dire qu’il n’en est rien, et que tout s’explique d’une manière beaucoup plus simple. La première variante n’est qu’un malentendu suggéré par la ressemblance des mots. Particula de capillis ejus (Liber Historiae, c. 41) est devenu particula de capite ejus cum capillis. La deuxième a le même caractère: Adthyra est une transcription vicieuse pour ad terram qui se trouve dans le Liber[640]. L’addition du nom de Longolarium peut être considérée comme une conjecture de l’auteur du Vita Dagoberti, qui, voyant Clotaire II résider en Ardenne, tombe naturellement sur le nom d’une des rares villas royales qu’il y avait dans ce pays[641]: on sait d’ailleurs combien il aime ce genre de gloses géographiques[642]. Mais il n’est pas même nécessaire de faire cette supposition, vu que le nom se trouve déjà dans un des manuscrits du Liber Historiae que le Vita Dagoberti peut avoir eu sous les yeux. La dernière variante, enfin, n’est qu’une amplification servant de commentaire à ces mots en effet assez obscurs: Erat enim rex luricatus. Nous restons donc en présence d’une seule version de notre récit.
[640] C’est du moins la conjecture assez probable de M. Krusch, dans
une note aux deux passages en question. (Script. Rer. Meroving.
II, p. 311 et 404.) M. Rajna, p. 123, n., résout moins bien la
difficulté en proposant de lire at tiro, car le autem qui suit
Adthyra dans le Vita Dagoberti est incompatible avec cette
leçon; aussi M. Rajna est-il obligé de le biffer, ce qui augmente
l’énigme.
[641] Il n’y avait, outre Longlier, que Belsonancum, où Childebert II
tint un plaid en 585 (Greg. Tur. VIII, 21). Longolarium c’est
Longlier (province de Luxembourg belge) et non pas Lengeler
(grand-duché de Luxembourg). M. Rajna, p. 114, n., écrit:
«Longolarium ora Glare nella diocesi di Liegi.» Ce Glare
n’existe pas.
[642] Cf. G. Kurth, Étude critique sur le Gesta Regum Francorum.
Tout y a le ton et la couleur épiques. D’abord les cheveux coupés par le glaive, que Dagobert envoie à son père en signe de sa détresse. Cet usage germanique reparaît au XIIe siècle encore, et dans une circonstance historique: Boémond de Tarente, tombé en 1100 au pouvoir des Turcs, envoya une touffe de ses cheveux à Baudouin d’Edesse, en signe de captivité et de deuil[643]. Le détail n’est donc pas de ceux qu’on rencontre seulement dans le monde de la fiction; il est légendaire, à la vérité, mais il reste conforme à la coutume, comme les choses épiques le sont toujours. Quant à la géographie bizarre en vertu de laquelle, venant du pays des Saxons, on traverse l’Ardenne pour arriver au Rhin, elle n’aurait rien qui dût surprendre un lecteur un peu au courant des choses épiques, s’il était certain que nous possédons ici le texte pur du Liber Historiae. Je suis porté à me demander si le Vita Dagoberti ne nous a pas conservé une rédaction plus authentique de ce passage, et si l’on peut croire que l’auteur du Liber Historiae, si scrupuleux et d’ordinaire si bien informé en matière de géographie, aurait reproduit dans son récit des données aussi fantaisistes, lui qui, nous l’avons vu, ne se fait pas faute de corriger les traditions pour les mettre d’accord avec ses notions géographiques. Le nom du Rhin ne figure d’ailleurs que dans un seul manuscrit du Liber, les autres se bornent à dire: le fleuve[644], et qu’est-ce qui nous empêche d’entendre par là la Meuse plutôt que le Rhin? De la sorte, on mettrait d’accord la géographie et les textes, sans être obligé d’y faire aucune correction arbitraire.
[643] Albertus Aquensis VII, 29.
[644] V. l’édition de M. Krusch, p. 312. L’éditeur n’admet pas Reno
dans le texte et écrit en note: «Nomen fluvii in B perperam
suppletum est, cum puer ex Saxonia profectus atque Ardennam silvam
transgressus, ad Rhenum pervenire minime potuerit.
Clotaire va au secours de Dagobert. Il décampe la nuit à grand son de trompettes; il est accueilli dans le camp de son fils par des applaudissements. Ces détails dramatiques sont bien de provenance populaire. Le dialogue échangé de rive en rive entre Bertoald et les Francs ne l’est pas moins, et la scène où Clotaire se fait reconnaître en ôtant son casque porte en quelque sorte le cachet de l’épopée. C’est en effet lorsque, le casque enlevé, les flots de la longue chevelure royale du Mérovingien roulent sur ses épaules que, de loin, on reconnaît un prince de la famille de Clovis[645], et c’est à leur couleur grisonnante (_crines cum canicie variatas_) qu’on s’aperçoit que c’est Clotaire lui-même et non son fils. L’invraisemblance de la situation est foncièrement épique: mais, on le sait, jamais l’imagination populaire ne se laisse arrêter par des difficultés de temps et de lieu, et le caractère dramatique des scènes la préoccupe exclusivement.
[645] Il paraîtrait, d’après ce passage, que les rois mérovingiens
ramassaient leur chevelure sous le casque; c’est ce qu’insinuent
également ces paroles de la lettre de saint Avitus à Clovis:
Conferebamus namque… quale esset illud… cum sub casside crines
nutritos salutaris galea sacrae unctionis indueret, etc. (Bouquet
IV, p. 50).
L’interpellation lancée au roi par Bertoald, de l’autre bord du fleuve, a évidemment le caractère de ces injures homériques familières aux héros d’épopée; elle est d’ailleurs assez difficile à comprendre, le mot bale faisant défaut dans nos glossaires ou n’y ayant aucune interprétation satisfaisante[646]. Il est probable qu’elle contient une allusion à la couleur bigarrée des cheveux du roi franc; cela est dans le goût barbare, et un des épisodes les plus hautement épiques de Paul Diacre nous offre un exemple du même genre de plaisanterie. Les Lombards reçus au festin du roi des Gépides Turisind sont raillés par le fils de ce prince, parce qu’ils portent autour de la jambe des bandelettes blanches qui les font assez ressembler à des chevaux balzans. Mais cette imprudente plaisanterie lui vaut une foudroyante réplique: «Va voir le champ de bataille d’Asfeld, et tu verras quels coups de sabots peuvent donner ces cavales; là les ossements de ton frère gisent épars comme ceux d’une bête de somme[647].»
[646] L’adjectif bale ne se rencontre nulle part qu’ici. Il y a dans
les manuscrits des variantes, bile et blare, qui ne sont guère
plus instructives, à moins qu’avec Ducange on ne corrige bile en
vile, ce qui donnerait au moins un sens quelconque. Paulin Paris
traduit par cheval bai, mais bale ne donnerait jamais bai, et
bai n’est pas non plus la couleur d’une chevelure noire et
blanche. Aimoin fait dire à Bertoald: Tunc hic eras, muta bestia?
et la chronique de Saint-Denis: «Es-tu là, vieille jument chauve?»
mais nous ne savons pas sur quoi reposent ces interprétations.
Rajna, p. 279, dont je résume ici la note, évite de se prononcer
lui-même; quant à Krusch, ad. l. l., il voit dans le mot un celtique
bal = falsus et traduit par: fausse bête, en rapprochant de
notre passage le nom de Ballomeris donné par mépris au prétendant
Gundovald (Greg. Tur. VII, 14).
[647] Paul Diacre, Hist. Lang. I, 24.
Tout le reste de l’épisode respire un souffle vraiment épique. Comme Clotaire y apparaît redoutable à ses ennemis! Lui absent, tout va mal; il arrive, et aussitôt l’allégresse reparaît dans l’armée des Francs en même temps que la terreur dans celle des Saxons. L’insulte qui lui est adressée ne reste pas un moment sans vengeance, et son adversaire se rend si bien compte de la supériorité du roi franc qu’il fuit aussitôt, et qu’il le supplie de renoncer à la lutte. Il ne semble pas que le narrateur ait entièrement compris sa source, car la raison pour laquelle les mains du roi sont appesanties n’est pas sérieuse, et l’explication du Vita Dagoberti n’est autre chose, on l’a vu, qu’une conjecture. Mais cela même est une preuve de sa fidélité relative à la reproduire: il ne l’a pas traitée comme certaines autres qui, en passant par ses mains, ont pris une couleur monastique: il l’a laissée telle qu’il l’a trouvée.
Il me reste à dire un mot de l’épée de Clotaire employée comme mesure. Ce trait encore est bien populaire, ce qui, comme le fait observer M. Rajna, ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas être historique[648]. Il signifie que Clotaire ordonne de massacrer tout ce qui est au-dessus d’une certaine taille, et d’épargner les enfants. La même chose est racontée de Charlemagne par le moine de Saint-Gall[649]. La mémoire du peuple aime à retenir des traits de ce genre, de préférence à des choses plus importantes.
[648] Cet auteur rappelle, p. 117, n., qu’à la prise de Negrepont,
Mahomet II ordonna de mettre à mort tout ce qui portait barbe, ce
qui équivalait à donner un signe matériel auquel se reconnaissaient
tous les hommes faits. Je noterai aussi la locution employée par les
Livres Saints dans les récits de massacres: on ne laisse vivre aucun
mingentem ad parietem, c’est-à-dire aucun mâle.
[649] Monach. S. Gall. II, 12.
Par une bonne fortune bien rare, nous possédons un document ancien qui atteste l’existence, chez les Francs du VIIe siècle, d’une chanson populaire sur la victoire de Clotaire en Saxe: c’est, comme tout le monde le sait, la Vie de saint Faron de Meaux, écrite au IXe siècle par son successeur Helgaire, qui nous a même conservé deux strophes de la chanson. Nul doute qu’il n’ait reproduit d’après elle l’épisode qu’il raconte dans les termes suivants:
«Sous le règne de Clotaire II, les Saxons, dont la fidélité était toujours branlante, se révoltèrent, et leur roi Berthold envoya au souverain des Francs un message conçu en termes d’une rare insolence. «Je sais, lui faisait-il dire, que tu n’es pas capable de me résister, et que tu n’as pas non plus cette prétention. Aussi je veux user de douceur envers ton pays, qui n’est pas à toi, mais à moi, et où je me propose de m’établir. Tu auras à venir à ma rencontre, et à me servir de guide dans cette région que je ne connais pas encore. Quand je serai là, je délibérerai avec les miens sur les guerres à entreprendre, car nous ne voulons pas la faire à toi et à tes lâches guerriers.» Lorsque le roi Clotaire II apprit de quel message étaient chargés pour lui les envoyés saxons, il fut saisi de fureur et il ordonna de les mettre à mort. En vain on lui démontra qu’il se déshonorerait en violant dans leur personne le droit des gens: il ne voulut rien entendre, et tout ce que put obtenir saint Faron, qui était dans son entourage, ce fut que le supplice des Saxons serait remis au lendemain. Mais ce délai devait lui suffire pour les sauver. Pénétrant la nuit dans la prison de ces malheureux, il les exhorta avec tant d’éloquence qu’il les persuada de se laisser baptiser et de devenir chrétiens. Le lendemain, le conseil du roi étant réuni pour délibérer de nouveau sur l’affaire, le saint homme déclara que les prisonniers n’étaient plus des Saxons, mais des chrétiens, et qu’il venait de les voir revêtus encore de la robe blanche des catéchumènes. Cette nouvelle frappa d’admiration tout le monde: naturellement il ne fut plus question de sentence capitale; au contraire, le roi combla de présents les nouveaux chrétiens et les renvoya libres dans leur patrie. Plus tard cependant, Clotaire ravagea la terre des Saxons, et n’y laissa la vie qu’à ceux des habitants dont la taille n’excédait pas la mesure de son épée. A la suite de cette victoire fut composé un chant populaire qui circula dans toutes les bouches, et que les femmes chantaient en chœur et en battant des mains. Voici le début de ce chant:
Il faut chanter Clotaire, roi des Francs,
Qui alla combattre au pays des Saxons.
Mal en eût pris aux envoyés Saxons
Sans l’illustre Faron, Burgonde de nation
Et la fin:
Quand les envoyés Saxons vinrent en pays franc
Où était Faron, le prince,
Poussés par Dieu, ils passèrent par la ville de Meaux
Et ainsi ils ne furent pas tués par le roi des Francs
Ce chant populaire, dit en terminant le biographe, montre quelle était l’universelle célébrité du saint[650].
[650] Hildegarii Vita Faronis dans Mabillon, Acta Sanct. sax. II,
p. 590. Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per
omnium pene volitabat ora ita canentium, feminaeque choros inde
plaudendo componebant… Hoc enim rustico carmine placuit ostendere,
quantum ab omnibus celeberrimus habebatur.
Il faut remarquer que l’hagiographe ne cite de cette chanson que ce qui est nécessaire à la glorification de son héros, et celui-ci semble y avoir été mentionné seulement en passant, puisque l’auteur de sa vie ne trouve que deux strophes où il soit parlé de lui. Le reste de l’épisode, c’est-à-dire la manière dont Faron sauva de la mort les envoyés saxons, n’était donc pas célébré dans le chant populaire, qui était consacré à Clotaire (_de Clotario est canere_) et non à l’évêque de Meaux, et qui roulait sur les victoires de Saxe (_ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora_). Cela étant, où Helgaire a-t-il trouvé le récit de l’intervention de saint Faron? Il l’a trouvé dans le même document qui lui a fourni le début et la fin de la chanson de Clotaire II, à savoir, dans un Vita Chilleni qu’il cite à plusieurs reprises, et auquel il fait de larges emprunts[651]. Saint Quellien ou Kilien était un moine irlandais qui, venu en Gaule avec saint Colomban[652], avait fait un pèlerinage à Rome, et s’était ensuite établi auprès de son parent saint Fiacre[653] dans la Brie, d’où l’évêque de Meaux, saint Faron, l’avait envoyé évangéliser l’Artois[654]. Saint Faron avait en grande estime le missionnaire irlandais, et entretenait avec lui les relations les plus affectueuses, si bien que la biographie de saint Quellien est devenue, pour Helgaire, une source qui lui a fourni de précieux renseignements sur saint Faron. Cette biographie paraît avoir été écrite au cours du VIIe siècle: plus tard, elle n’aurait pas eu sur le saint des renseignements si nombreux et si précis. Helgaire, il est vrai, ne dit pas qu’il lui emprunte les deux strophes du chant de Clotaire, mais il n’a pas même besoin de prendre cette peine, tant la chose est manifeste. De supposer qu’au moment où il écrivait, c’est-à-dire à la fin du IXe siècle, il aurait encore circulé un chant sur Clotaire II, et qu’il aurait pu le recueillir à la source populaire, cela ne viendra à l’idée de personne: au temps d’Helgaire, Clotaire II était bien oublié, et s’il était encore resté quelque chose du chant en question, les noms, dans tous les cas, auraient fait place à celui de quelque autre héros, de Charlemagne probablement. D’ailleurs, Helgaire lui-même a soin de marquer, par la manière dont il parle de ce document, qu’il ne s’agit pas d’un poème encore vivant qu’il aurait entendu chanter lui-même, mais d’un souvenir du passé: la chanson, dit-il, circulait sur les lèvres de tout le monde, les femmes la chantaient en chœur en battant des mains. Voilà des imparfaits assez significatifs, et tout le monde conviendra que, après cela, on ne peut pas croire que Helgaire ait trouvé le passage ailleurs que dans une source écrite, je veux dire dans le Vita Chilleni[655].
[651] Vita Faronis c. 70, 79 et 103 (Mabillon o. c. p. 589 et 592).
[652] V. sur lui le chant de Ratpert en l’honneur de saint Gall dans
Müllenhoff et Scherer, Denkmaeler Deutscher Poesie und Prosa, 2e
édition, p. 19.
[653] Vita S. Fiacrii c. 4 (Mab. o. c. II, p. 573).
[654] C’est ce saint Quillien, d’ailleurs peu connu, qui est vénéré à
Aubigny en Artois.
[655] Cf. Rajna, p. 120 et suiv. qui a le premier restitué au _Vita
Chilleni_ la paternité du précieux renseignement sur le chant de
Clotaire.
D’autre part, aux yeux de Helgaire, la guerre de Saxe dont il est parlé dans la chanson est bien celle que raconte le Liber Historiae. En effet, Helgaire connaît parfaitement le Liber Historiae; c’est à cet ouvrage qu’il emprunte ses renseignements généraux sur l’histoire des Francs, notamment dans son coup d’œil rétrospectif du chap. 25. Lorsqu’il le trouve en contradiction avec le Vita Columbani, auquel il emprunte également de nombreux extraits, il prend la peine de le noter[656]: preuve d’un sens critique qui s’éveille déjà. Si donc la chanson n’avait pas raconté les mêmes choses que le Liber Historiae au sujet de la guerre de Clotaire en Saxe, n’avons-nous pas le droit de croire que notre auteur noterait le désaccord? Et si, au contraire, il parle avec un tel ton de certitude de Bertoald, de la victoire du roi franc, et de l’usage qu’il fit faire de son épée, n’est-ce pas parce que tout cela se trouvait dans la chanson aussi bien que dans le Liber Historiae? Comment d’ailleurs en aurait-il été autrement, puisque le Liber, on l’a vu, n’a pu que reproduire la chanson, et que la chanson ne pouvait raconter autre chose que cela? Nous devons conclure, par conséquent, que le récit de Helgaire et celui du Liber Historiae nous présentent deux paraphrases différentes de la même source poétique, le Liber racontant le tout, le Vita le rappelant sous forme de résumé.
[656] Porro Theodoricus post internecionem sui fratris Theodeberti jam
supra revelati penes Mettense morans opidum, divinitus percussus
juxta Gesta B. Columbani, sed juxta Francorum a Brunechilde veneno
infectus infoeliciter hominem exiuit. Vita S. Faronis c. 29 dans
Mabillon Acta Sanct. II, p. 586.
Il faut cependant noter une différence entre les deux versions. Dans le Liber, les Saxons ont attaqué les Francs à l’improviste, et dans la persuasion que Clotaire était mort: aussi ils sont remplis d’épouvante quand ils apprennent qu’il est encore de ce monde, et qu’il vient d’arriver dans le camp de Dagobert. Dans le Vita, au contraire, ils ont provoqué Clotaire en lui faisant parvenir un message outrageant. De plus, dans le Liber, Bertoald n’est que le duc des Saxons, tandis que dans le Vita, il est leur roi. Le sujet a donc été altéré depuis le moment où il a été analysé dans le Liber, et des motifs nouveaux y ont été ajoutés, preuve que la chanson a joui d’une existence assez longue, et d’une véritable popularité.
Quelle est maintenant l’historicité de notre récit? Nous l’avons déjà vu: les dangers courus par Dagobert et le duel entre Clotaire et Bertoald sont incontestablement du domaine de la fiction épique. Mais le cadre dans lequel sont placés ces intéressants récits, je veux dire l’histoire de la guerre de Clotaire II contre les Saxons, doit-elle aussi être regardée comme fictive et écartée de l’histoire? Après de longues hésitations, et après avoir soumis cette question à un minutieux examen, j’ai brûlé les pages dans lesquelles je la résolvais d’une manière négative, et je me suis rallié à l’opinion de M. Rajna, qui admet ici un transfert épique causé, comme presque toujours, par l’identité des noms[657]. Le chant que nous venons d’analyser a raconté sous le nom de Clotaire II, en les embellissant, des événements qui se sont passés sous le règne de Clotaire I: telle est la conclusion à laquelle je suis arrivé sur les pas de mon savant collègue italien, et à laquelle j’espère rallier aussi mes lecteurs.
[657] Rajna p. 124-130.
D’abord, en dehors du Liber Historiae et du Vita Chilleni, qui ont puisé l’un et l’autre à des sources épiques, et qui ont d’ailleurs écrit, l’un à cent, l’autre à deux cents ans de distance, aucun document ne mentionne une guerre de Clotaire II contre les Saxons. Frédégaire, qui est pour le règne de ce prince et de son successeur une source historique de premier ordre, ne se borne pas à ignorer totalement cette prétendue expédition; il donne par anticipation un démenti à ceux qui la racontent, en affirmant que, devenu maître de l’Austrasie et de la Burgondie, Clotaire II les gouverna heureusement pendant seize années, et vécut en paix avec tous ses voisins[658]. Voilà un témoignage qui ne laisse aucune place pour une guerre de Saxe sous Clotaire II. Un événement de cette importance n’aurait certes pas échappé à Frédégaire, qui écrivait peu d’années après la mort de Clotaire II et qui raconte tout ce qu’il sait: et, à supposer qu’il l’eût omis, par quelle autre voie la connaissance en serait-elle arrivée à l’auteur du Liber Historiae et à celui du Vita Chilleni? Encore une fois, par la tradition épique seule, c’est-à-dire précisément par un témoignage qui ne prouve rien en matière d’histoire, aussi longtemps qu’il n’est pas corroboré par un témoignage d’autre nature.
[658] Firmatum est omnem regnum Francorum, sicut a priorem Chlotarium
fuerat dominatum, cunctis thinsauris dicione Chlothariae junioris
subjecitur, quod feliciter post sedecem annis tenuit, pacem habens
cum universas gentes vicinas. Fredeg. IV, 42.
Mais il y a plus. Non seulement le récit du Liber et du Vita manque de preuve, mais il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’est qu’un remaniement de l’histoire d’une des deux guerres de Saxe de Clotaire I.
Nous avons vu plus haut que cette guerre a fait certainement le sujet de chants épiques, et que la couleur de ceux-ci s’est déjà répandue sur la narration, d’ailleurs exacte, que Grégoire de Tours nous en a laissée[659]. Nous y avons surtout constaté une tendance déjà accentuée à transformer en victoire la défaite subie par le roi franc. Et cette tendance, chose curieuse, se remarque également dans la chronique de Marius d’Avenches et dans l’appendice de celle de Marcellin. Je dirai plus: ces deux derniers auteurs, confondant les deux expéditions de Clotaire entre elles et négligeant les détails essentiels, arrivent à les présenter comme des campagnes victorieuses et ne semblent pas se douter que les Francs aient jamais subi un désastre en Saxe. Qu’est-ce à dire, sinon que l’élaboration épique de cette histoire a commencé de fort bonne heure, et que Marius ainsi que le continuateur anonyme de Marcellin en ont même accueilli une version plus stylisée déjà que celle de Grégoire? Car de supposer que ce dernier, ou la source orale consultée par lui, auraient transformé en défaite le récit d’une victoire des armées franques, cela serait de toute invraisemblance, et je ne crois pas qu’une idée semblable vienne à aucun critique. Force nous est donc de conclure que, conformément aux lois de l’épopée, l’histoire de la guerre malheureuse de Clotaire I en Saxe a fait de bonne heure l’objet de chants populaires, qui l’ont insensiblement transformée en une éclatante victoire. Et si, comme cela me paraît indubitable, il a existé au VIIe siècle un chant de ce genre, il est certain qu’il a dû s’appliquer à Clotaire II en vertu de l’identité des noms, et de l’impossibilité pour le public de distinguer l’un des rois de l’autre par un signe mnémonique quelconque[660]. Donc, ou bien il n’y a pas eu de chant sur la guerre de Saxe de Clotaire I—et il paraît bien qu’il y en a eu—ou bien ce chant a été appliqué à Clotaire II. Une telle conclusion me semble s’imposer. Ajoutons qu’il n’est pas difficile de retrouver, dans l’histoire mise sous le nom de Clotaire II, un trait qui révèle celle de Clotaire I. D’après la version du Vita, c’est à Clotaire lui-même que les envoyés saxons apportent le message insolent de leur maître; or, cela ne se pouvait, puisqu’ils n’avaient pour voisin que l’Austrasie, et que l’Austrasie était sous l’autorité de son fils Dagobert[661]. Ce trait, que la chanson du VIIe siècle a conservé par mégarde, est parfaitement vraisemblable tant qu’il s’agit de Clotaire I, mais il devient contradictoire si le récit s’applique à Clotaire II.
[659] V. ci-dessus p. 383.
[660] Les chiffres par lesquels l’érudition moderne distingue les
divers rois qui ont porté le même nom n’existaient pas au moyen âge;
le peuple ne connaissait par suite qu’un seul roi Clotaire, un seul
roi Charles, et tout ce qui était raconté de l’un s’appliquait
d’emblée à l’autre.
[661] Cette objection a déjà été soulevée par A. de Valois _Rer.
Franc._ III, 59.
Le travail de contamination et de fusion paraît d’ailleurs avoir commencé assez tôt. Parlant de l’expédition de Clotaire I en Saxe, qu’il rapporte inexactement à l’année 553, le continuateur de Marcellin dit que les rebelles furent domptés sur les bords du Wéser[662]. Aucune de nos sources écrites ne nous a conservé ce détail. D’autre part, nous voyons par les versions poétiques sur la guerre de Clotaire II que l’engagement avec l’ennemi a eu lieu sur les bords du Wéser. Cette circonstance ne doit pas être fortuite: j’y vois, au contraire, une preuve de plus que ce que la bouche populaire racontait de Clotaire I a passé dans la légende de Clotaire II. Aller plus loin, et rechercher la raison de l’introduction de Dagobert dans le récit me semble un travail aussi téméraire que peu fructueux: nous connaissons trop peu l’histoire du temps pour pouvoir dire quelle circonstance aujourd’hui oubliée a dû motiver les changements subis par la légende. Peut-être les principaux traits de la chanson étaient-ils déjà constitués à l’époque où elle n’était appliquée qu’à Clotaire I, et Dagobert n’est-il que le prête-nom d’un des fils de ce roi, de Sigebert, par exemple, qui devait lui succéder en Austrasie. Dans tous les cas, nous avons ici un nouvel exemple, et des plus curieux, de la manière dont l’esprit épique élabore les matériaux qui lui sont fournis par l’histoire.
[662] 553. Quo ipso anno Clotarius ipse Saxones rebellantes juxta
Wiseram fluvium magna caede domuit, et Thoringiam pervasam
devastavit. Bouquet II, 20.
CHAPITRE IV
Derniers accents épiques.
Après Clotaire II, il n’y a plus trace de chants épiques dans nos sources, ou du moins on n’en trouve plus qu’elles aient analysé. Sans doute, il continue de s’en produire, mais ou bien les chroniqueurs les ignorent, ou bien ils ne leur demandent pas de renseignements sur des personnages et sur des faits qu’ils connaissent sans leur secours. C’est la notoriété publique désormais qui leur fournit leurs données. Tout le monde est au courant des événements du jour et de la veille, et peut les raconter avant qu’il y ait des chansons pour les célébrer. Il y a une mémoire publique qui est le réservoir commun où viennent puiser le poète et le chroniqueur. Seulement, il faut remarquer que cette mémoire est épique elle-même, c’est-à-dire qu’elle garde moins les faits que les impressions, et qu’elle obéit aux lois de l’imagination et non aux exigences de la science historique. Elle ne retient que quelques traits saillants des événements, de préférence ceux qui ont un caractère dramatique et pittoresque, et laisse les autres dans l’ombre sans se préoccuper de leur degré d’importance. L’histoire telle qu’elle s’en souvient n’est nullement l’histoire telle qu’elle s’est passée. Un triage s’est fait, qui a éliminé toutes les données pour lesquelles l’âme populaire n’a pas d’intelligence. Il n’est resté que les éléments susceptibles de subir l’action transformante du génie poétique. Et l’ensemble de ces éléments constitue la source exclusive où les chroniqueurs vont puiser leurs renseignements oraux.
Si nous passons en revue les récits de nos chroniqueurs à partir du point où on n’y peut plus démêler l’influence des chants épiques, nous y constaterons sans peine la réalité du triage dont il vient d’être question. Chacun des faits racontés, pris isolément, a gardé son caractère historique; mais l’ensemble, par là même qu’il constitue un choix fait par l’imagination, a une couleur plutôt poétique. Le dessin est encore celui de l’histoire; la couleur est celle de la poésie.
Voici, par exemple, dans le Liber Historiae, le roi Dagobert qui s’offre à l’admiration du lecteur. C’est le roi vaillant par excellence, le vrai soutien des Francs, le sévère justicier, le grand bienfaiteur des églises. La paix règne dans tout son royaume, protégé par sa forte épée. Le bruit de sa gloire retentit parmi les nations, et il inspire la terreur à tous ses voisins. Néanmoins, il est pacifique et bienveillant, et il règne sur le peuple franc comme un nouveau Salomon. Lorsqu’il meurt, il est universellement pleuré de ses sujets, et la voix des regrets populaires se fait entendre autour de sa tombe[663].
[663] Liber Historiae c. 43.
Ce portrait ne contient, à proprement parler, aucun élément qu’il faille regarder nécessairement comme épique, et toutefois, qui ne voit à quel point il est idéalisé? Aucun des traits qui caractérisent la physionomie individuelle n’y est conservé; tous ceux, au contraire, avec lesquels on peut tracer la figure du roi juste et sage s’y retrouvent. Ce n’est pas le portrait d’un souverain des Francs du VIIe siècle qui est peint ici: c’est le type du roi. Son vrai nom n’est pas Dagobert, c’est Salomon.
Mais ce type du monarque, obtenu par l’élimination de tout ce qui est personnel ou individuel, n’est lui-même que l’élaboration d’un ensemble de matériaux recueillis par une plume contemporaine, et triés sous l’influence de l’imagination épique. Ces matériaux, nous les retrouvons dans les pages que Frédégaire a consacrées au règne de Dagobert I. Ce roi a produit sur le chroniqueur, ou du moins sur ses bailleurs de renseignements, une impression profondément épique. Il est pour eux, si l’on peut ainsi parler, le monarque par excellence. Lorsqu’il entre en Burgondie, il frappe de terreur les grands, tant ceux du clergé que les laïques; par contre, son arrivée comble de joie les pauvres et les affamés de justice. A Langres, il fait éclater sa haute impartialité vis à vis des grands et des petits. Inaccessible à la corruption, le roi ne fait aucune acception de personnes; la justice seule règne avec lui, et c’est ainsi qu’il se rend agréable au Très Haut. A Dijon, à Saint-Jean de Losne, à Châlons-sur-Saône, il déploie la même fermeté et la même grandeur d’âme. Le sommeil n’approche pas de ses paupières et la nourriture ne restaure pas ses membres, tant il est passionnément préoccupé de faire droit à tous, afin que personne ne sorte de sa présence sans avoir obtenu justice. Son règne est heureux et prospère: de sages conseillers, Arnulf et Pepin, en rehaussent l’éclat; il est aimé de ses peuples, et sa gloire retentit sur toutes les lèvres[664]. Au dehors, il inspire une telle crainte que les peuples se soumettent spontanément à lui, ou l’appellent à leur secours quand ils sont attaqués. Pas un des rois francs ses prédécesseurs ne l’a égalé en gloire. Tel est ce souverain qui fait l’orgueil de l’Austrasie. Mais dès que, devenu par la mort de Clotaire II maître de tout l’empire franc, il met le pied sur le sol de la Neustrie corrompue, dont il s’éprend et où il veut fixer sa résidence, il tombe dans une irrémédiable et honteuse décadence. Il oublie cet amour de la justice qui l’animait autrefois, il se met à dépouiller l’Église et ses leudes pour remplir ses trésors, il se livre à la volupté, il a trois reines et une multitude de concubines. Son cœur reste bon, il est vrai, et sa main aime encore à s’ouvrir pour les malheureux, mais la cupidité maudite n’a-t-elle pas terni toutes ses qualités, et peut-on espérer pour lui le royaume éternel?[665]
[664] Ut a cunctis gentibus immenso ordine laudem haberit.
[665] Fredeg. IV, 58-60.
Ce portrait en partie double est stylisé, c’est incontestable, et bien que le nom de Salomon ne soit pas prononcé, il est manifeste que c’est le souvenir de ce roi qui a flotté devant l’esprit du chroniqueur au moment où il esquissait la figure de Dagobert. C’est donc sous la dictée de l’imagination qu’il a écrit ces lignes, dans lesquelles on pourra ne relever aucun détail qui ne soit historique, bien que, pris dans son ensemble, le tableau donne l’idée d’une figure obtenue grâce à un vrai travail de sélection épique.
Je crois devoir insister sur cette distinction entre l’impression que les faits historiques ont laissée, et l’élaboration dont ils ont été l’objet de la part du génie épique. Elle est particulièrement reconnaissable ici. Si le portrait de Dagobert qui vient de passer sous nos yeux atteste la vivacité de l’impression, la narration elle-même établit d’une manière non moins certaine la conformité stricte du récit à la réalité. Et cependant, il y a dans l’histoire de Dagobert I des épisodes qui semblaient appeler en quelque sorte l’imagination populaire. Tel est, par exemple, celui des Bulgares massacrés en Bavière par ordre du roi. Ces barbares s’étaient réfugiés, au nombre de neuf mille, sur le territoire de l’empire franc, pour échapper aux Avares qui leur avaient infligé une sanglante défaite. Dagobert ordonna d’abord aux Bavarois de leur accorder l’hospitalité, puis, sur le conseil des Francs, il commanda de les massacrer tous avec leurs femmes et leurs enfants, chose d’autant plus facile que ces malheureux étaient dispersés et sans défiance. Frédégaire, et à sa suite le Gesta Dagoberti[666], racontent avec une crudité naïve cette histoire flétrissante pour leur héros: ils ne blâment pas le vil expédient auquel il recourt pour se débarrasser d’hôtes encombrants, mais ils ne font rien non plus pour en diminuer l’odieux, preuve qu’ils se tiennent encore sur le terrain de l’histoire pure. Si la légende avait passé par là, elle nous aurait présenté les choses bien autrement: les Bulgares seraient devenus d’injustes envahisseurs, ou bien encore des hôtes perfides qui auraient récompensé par la plus noire trahison l’hospitalité du roi; leur massacre aurait été célébré comme une mesure de légitime défense et comme un triomphe remporté sur d’injustes agresseurs. Le récit de Frédégaire, on le voit, est antérieur à toute germination poétique du sujet, et la figure la plus épique peut-être des Mérovingiens est aussi celle qui, dans sa chronique, porte le moins le reflet de l’épopée.
[666] Fredeg. IV, 72. Gesta Dagob. 28.
Qu’on ne s’étonne pas de cette qualification que je viens d’appliquer au personnage en question. Bien que tout témoignage positif me fasse défaut pour étayer mon affirmation, je n’hésite pas à répéter qu’à mon sens Dagobert I a été le centre de l’épopée mérovingienne. S’il n’a été donné à aucun roi de sa dynastie d’avoir aux yeux de ses sujets le prestige éclatant dont il est revêtu dans nos chroniqueurs, il en faut conclure qu’aucun d’eux n’a dû occuper une place aussi brillante que la sienne dans l’épopée nationale. Et plus d’un indice nous permet de croire qu’il en a été réellement ainsi. D’abord la mention qui est faite de lui dans le chant sur la guerre de Clotaire contre la Saxe. Nous avons vu que, selon toute apparence, il s’agit là d’une guerre de Clotaire I, attribuée à Clotaire II en vertu d’un simple transfert épique, et que, par conséquent, Dagobert I n’a pu y jouer aucun rôle. Si donc il y a été introduit en dépit de l’histoire, c’est évidemment à cause de sa haute signification de héros d’épopée. D’autre part, nous rencontrons dans l’épopée carolingienne certains traits dont l’histoire de Dagobert nous offre la forme la plus ancienne, preuve qu’ils ont dû être racontés de lui avant de se voir, par la suite des temps, attribués à d’autres héros. Il en est ainsi notamment pour le curieux épisode raconté dans le Floovant, chanson de geste du XIIe siècle. D’après ce poème, Floovant, fils de Clovis, par pure espièglerie d’adolescent, s’est avisé un jour, pendant que le duc Sénéchal, son gouverneur, était endormi, de lui couper la barbe. Or, on ne pouvait faire de plus mortelle injure à un Franc que de le défigurer ainsi et de le livrer à la risée publique. Le malheureux alla se plaindre amèrement à Clovis, et le roi irrité voulut mettre à mort le fils coupable: il ne céda qu’à grand’peine aux sollicitations de la reine sa femme, et consentit à commuer la peine en un exil de sept années.
Cet épisode, comme MM. Guessard et Michelant le montraient dès 1859[667], et comme, depuis lors, l’ont prouvé MM. Gaston Paris[668], A. Darmesteter[669] et Rajna[670], n’est autre chose qu’une version nouvelle et peu altérée d’un récit qui figure déjà dans le Gesta Dagoberti. Le voici dans le texte de ce document:
[667] Floovant, chanson de geste, publiée par MM. Guessard et
Michelant. Paris 1859, p. VI.
[668] Gaston Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 444.
[669] A. Darmesteter, De Floovante vetustiore gallico poemate, p.
103 et suiv.
[670] Pio Rajna o. c. p. 146 et suiv.
«Dagobert croissait en vertu comme en âge, et il donnait par ses actions l’espérance qu’on trouverait en lui un excellent roi. Son père Clotaire avait choisi, pour traiter les affaires sous ses ordres, un certain Sadrégisile, d’une fidélité éprouvée, à ce qu’il croyait, et lui avait confié notamment le duché d’Aquitaine. Celui-ci, enorgueilli d’une si grande dignité, et travaillé soit par cet orgueil, soit par quelque espoir de posséder lui-même le royaume, souffrait impatiemment les heureux progrès de Dagobert, fils du roi. Quoiqu’il fît semblant de lui porter beaucoup d’amour, il ne put cacher longtemps ce qu’il méditait. Mais comme, craignant le roi Clotaire, il n’osait laisser éclater tout haut ses sentiments, sa secrète inimitié ne parut d’abord que par ses mépris répétés envers le fils du roi. Il alléguait pour excuse la jeunesse de celui-ci, disant qu’il ne fallait pas qu’un esprit encore inexpérimenté pût devenir insolent par la soumission des grands du royaume, ni que l’exercice d’un pouvoir acquis de trop bonne heure détournât le jeune homme du travail et de l’étude. On rapporta à Dagobert ce que faisait et disait cet homme; il s’était déjà aperçu lui-même de son inimitié, et par les paroles des autres il en fut tout à fait convaincu. Mais, ne pouvant le remettre aussitôt dans le devoir, il jugea qu’il fallait attendre une occasion pour examiner avec soin la chose, et faire subir à son rival le châtiment qu’il méritait. Un certain jour, Clotaire partit pour la chasse et s’en alla fort loin. Dagobert et le duc Sadrégisile restèrent à la maison. Alors Dagobert, ayant trouvé l’occasion qu’il désirait, manda le duc auprès de lui et l’invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci, ne soupçonnant nullement ce qui devait arriver, commença à le traiter légèrement, et ne rendit point à son seigneur futur, que dis-je, à celui qui était déjà son seigneur, les honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce jour la peine de ses précédentes insolences, la repoussa comme si elle lui eût été offerte, non par son seigneur, mais par un compagnon et à mauvais dessein. Alors Dagobert commença à l’accuser d’être infidèle envers son père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer ennemi de ses compagnons, ajoutant qu’il ne fallait pas supporter longtemps les outrages d’un serviteur, ni tarder à venger ses injures, de peur que tant d’orgueil ne fût quelque jour poussé à l’excès; il le fit aussitôt battre de verges et le déshonora en lui faisant couper la barbe, ce qui était alors le plus grand affront. Ainsi cet homme qui s’était imaginé que, par une longue suite de prospérités, il deviendrait roi, apprit tout à coup combien il était loin de ce haut rang.
«Au retour de Clotaire, Sadrégisile, déshonoré par ces affronts, se présente devant lui et lui raconte en pleurant ce qu’il a souffert, et de la part de qui. Le roi, touché des injures de son duc, et se répandant contre son fils en menaces furieuses, ordonne qu’on le fasse venir vers lui. A cette nouvelle, Dagobert, qui ne devait ni ne pouvait résister, jugea qu’il lui était au moins permis de fuir la colère de son père en se retirant dans l’église des saints martyrs dont j’ai parlé. Il prit donc la fuite vers cet asile, et, poursuivi par son père, se rendit en toute hâte là où s’était réfugié autrefois le cerf que lui-même poursuivait. Ce souvenir lui faisait croire que les saints qui avaient repoussé les chiens de leur sanctuaire le protégeraient aussi contre le courroux du roi, et l’événement ne trompa point son espérance[671].»
[671] Gesta Dagoberti trad. Guizot (_Collection de Mém. relatifs à
l’histoire de France_, t. II, p. 276 et suiv.).
La ressemblance, on le voit, est frappante. Dans les deux récits, il y a un fils de roi qui outrage mortellement le favori de son père; dans chacun, le caractère spécial de l’outrage est le même; et, enfin, de part et d’autre, le monarque irrité se propose de tirer un châtiment exemplaire du coupable, qui n’est sauvé que grâce à des circonstances spéciales. On ne pourra certes pas soutenir que l’épisode de Floovant soit tiré du Gesta Dagoberti: les divergences des deux récits sont trop nombreuses: le nom du jeune prince, de son père, de sa victime, la raison de l’insulte, la manière dont le coupable échappe au châtiment, tout diffère et atteste que le poète du Floovant s’est inspiré d’une autre source. Et cette source ne peut être que la tradition populaire, à laquelle avait déjà puisé l’auteur du Gesta Dagoberti lui-même.
Mais quelle est, dans ce cas, la plus ancienne des deux versions, et qui, du fils de Clovis ou du fils de Clotaire II, y a été célébré le premier? On ne peut pas nier que la version qui met en scène Dagobert I ait pour elle le privilège d’une antériorité considérable, puisqu’elle n’a pas été rédigée plus tard que 835[672]. Si Dagobert n’était devenu le héros de l’aventure que par suite d’un transfert épique en vertu duquel il aurait été substitué à un prince de l’âge précédent, ce transfert épique aurait fait totalement disparaître le nom et la personnalité de ce dernier, et on ne peut pas admettre qu’ils se fussent conservés jusqu’au XIIe siècle à côté de la version qui faisait intervenir Dagobert. D’aucune manière donc, nous ne sommes autorisés à croire que l’auteur du Floovant aurait possédé, au XIIe siècle, la forme primitive d’une légende qui aurait été altérée dès le IXe: de pareils phénomènes de conservation ne se produisent jamais, et le transfert épique, une fois accompli, ne retourne pas sur ses pas. D’ailleurs, le Floovant de la Chanson de Geste peut fort bien se ramener à Dagobert, avec qui il a en commun non seulement l’exploit de la barbe coupée, mais encore les combats contre les barbares de l’autre côté du Rhin; quant à son nom, ce n’est qu’un appellatif tellement vague qu’il peut être attribué à n’importe quel prince mérovingien. Floovant, en effet, comme l’a montré M. Gaston Paris, n’est autre chose que Chlodoving, forme patronymique signifiant descendant de Clovis[673]. Je crois donc que l’auteur du Floovant a puisé à une source contenant une version déjà altérée de l’épisode rapporté dans le Gesta Dagoberti[674].
[672] Krusch dans Script. Rerum Merov. II, p. 396.
[673] Mais cela même n’est qu’une ingénieuse conjecture, et j’avoue
que je ne suis pas absolument persuadé de l’identité de Floovant et
de Chlodoving.
[674] Bangert, Beitrag zur Geschichte der Flooventsage dit avec
raison p. 21: «Die Geschichte Floovents ist die sagenhafte
Geschichte des Koenigs Dagobert.»
Je crois aussi que la substitution de Clovis à Clotaire II comme père du héros est d’ordre purement littéraire, et que la tradition populaire en est bien innocente. Je m’abstiens d’ailleurs de tout jugement sur l’authenticité de l’épisode, qui est probablement inventé[675]. Si je devais dire toute ma pensée, j’avouerais que je le considère comme un motif poétique d’abord très indépendant de l’histoire de Dagobert, et qui, par la suite, n’y a été introduit qu’en vertu de la tendance constante des légendaires à mettre un nom connu sur les aventures qu’ils racontent.
[675] «Sadregisile paraît bien être un personnage inventé.» J. Havet,
Questions Mérovingiennes dans Bibl. de l’Éc. des Chartes LI, p.