Histoire poétique des Mérovingiens

Godefroid Kurth · Chapitre 12 sur 28

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Histoire poétique des Mérovingiens

Chapitre 5

[479] La contradiction est signalée par A. Jahn, _Die Geschichte der

Burgundionen und Burgundiens_, t. II, p. 48, n. 2.

Dans la seconde partie du récit, la légende a également intercalé un motif purement poétique. La guerre, selon elle, aurait été entreprise par les rois francs à l’instigation de leur mère Clotilde, qui leur demandait de venger son père et sa mère. Comme nous avons montré plus haut que Clotilde n’avait pas de parents à venger, il n’est pas besoin d’autre preuve pour faire rejeter cette partie du récit. D’ailleurs, même en supposant qu’elle ne fût pas écartée par l’argument négatif, notre récit a un tel caractère d’invraisemblance qu’il est impossible de le défendre en bonne critique. Si Clotilde est si âpre à la vengeance, pourquoi n’a-t-elle pas armé le bras de son mari Clovis, et a-t-elle attendu la mort de Gondebaud, son persécuteur, pour décharger sa colère sur le fils innocent de celui-ci? Clovis, il est vrai, a fait la guerre au roi des Burgondes, mais nullement à l’instigation de Clotilde, qui n’apparaît pas une seule fois dans tout le récit de sa campagne: il l’a entreprise à la demande de Godegisil, et parce qu’on lui avait fait de magnifiques promesses, et il pense si peu à venger Clotilde qu’au moment où Gondebaud va devoir se rendre à sa merci, il lui fait grâce contre la promesse d’un tribut annuel. Gondebaud manque bientôt à ce dernier engagement, n’importe: Clovis ne bouge plus, et Clotilde elle-même, qui cette fois aurait si beau jeu à exciter son mari, garde le plus profond silence et a totalement oublié ses griefs. Elle les oublie tant que vit Gondebaud, qui en est l’auteur unique, elle les oublie tant que règne Clovis, qui en devrait être le vengeur d’office: et c’est seulement lorsque l’offenseur et le vengeur sont descendus tous les deux dans la tombe, l’un depuis neuf ans, l’autre depuis douze, c’est lorsqu’il ne reste plus personne à punir, que cette veuve retirée du monde, et qui vit exclusivement pour la religion et pour les bonnes œuvres, loin de ses fils, et n’ayant plus que la mort à attendre, sort soudainement comme d’un sommeil, et s’avise de couronner une vie remplie de bonnes œuvres en déchaînant une guerre fratricide dans laquelle périra son propre sang[480]. En vérité, il faudrait des témoignages plus sérieux que celui d’une tradition populaire pour nous faire admettre un tel entassement d’invraisemblances!

 

[480] Cette absurdité a frappé quelques écrivains qui, n’osant

d’ailleurs pas révoquer en doute le témoignage de Grégoire, ont

essayé de l’atténuer en attribuant une autre cause ou un autre

prétexte aux excitations de Clotilde. Ce serait, d’après eux, le

meurtre de Sigéric par son père qui l’aurait poussée à intervenir.

(Daguet, Hist. de la Conféd. suisse, p. 35; Jahn o. c. II, p. 51.)

Mais cette supposition contredit d’une manière formelle le texte de

Grégoire de Tours, que ces auteurs veulent sauver: autant vaut alors

l’abandonner tout à fait! Je n’ai pas besoin de dire que Gibbon, ch.

XXXVIII, et Henri Martin, Hist. de France, n’ont découvert ici

aucune invraisemblance: du moment qu’un crime est commis par un

personnage que l’Église catholique vénère parmi ses saints, ce crime

devient un point d’histoire incontestable pour certains historiens.

Je donne cependant la palme de la crédulité au brave Bornhak, selon

lequel Clotilde elle-même était excitée par le clergé catholique de

Tours. (_Geschichte der Franken unter der Merovingen_, p. 259.) Si

le pauvre homme s’était souvenu que le roi Sigismond était

catholique et que son peuple était en bonne voie de se convertir au

catholicisme, il se serait abstenu de cette nouvelle occasion de

dire une sottise.

On voit d’ailleurs comment la légende a été amenée à introduire ici le nom de Clotilde. Ainsi que je l’ai montré plus haut[481], l’imagination populaire a vu dans la fin tragique de la dynastie burgonde le châtiment de quelque grand forfait. Et comme les fils de Clovis ont été les instruments de la justice divine contre leurs propres cousins, elle a dû se dire qu’ils avaient eux-mêmes à venger une cause sacrée: celle de leur mère. Ainsi fut créée d’abord la légende des crimes de Gondebaud, dont nous avons fait justice; ainsi fut imaginée, plus tard, l’intervention directe de Clotilde auprès de ses fils[482]. Cette intervention, en soi, n’avait rien d’invraisemblable, et on conçoit facilement que, croyant à la réalité des griefs de Clotilde contre ses parents de Burgondie, on lui ait prêté une attitude de vengeresse. Mais l’invraisemblance éclate du moment où l’épisode que nous discutons est rapproché des autres histoires dont la reine des Francs est l’héroïne. Alors, en effet, leur manque de cohésion devient manifeste: il apparaît que chacune a été imaginée de toutes pièces et vit de sa vie propre. On peut les souder entre elles; quant à les fondre en un tout logique constituant une histoire suivie, cela est impossible.

 

[481] Ci-dessus p. 245 et suiv.

 

[482] On ne peut plus que sourire aujourd’hui en voyant de quelle

manière les apologistes, embarrassés par cette légende dont le

caractère leur échappait, se sont évertués à innocenter sainte

Clotilde. Ces avocats d’une cause excellente avaient de bien pauvres

arguments. Selon l’abbé Du Barral, les trois fils de Clotilde ont

affirmé mensongèrement qu’ils avaient été poussés par leur mère à

entrer en Burgondie, et cela pour tenir en échec leur aîné

Théodoric, qui était un rival redoutable et qui pouvait s’opposer à

leur expédition. «En tout cas, continue le docte abbé, si le

discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par

ceux-ci, elle a pu l’être par quelques autres, par des courtisans,

par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes,

peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque

Aredius bourguignon. Et c’est ce récit habilement et méchamment

répandu dans les masses qui est parvenu à Grégoire de Tours.»

Toujours le thème de l’invention mensongère et intéressée à la place

de l’invention poétique et inconsciente: toujours la fraude à la

place de la poésie! Mais le pauvre abbé a lui même si peu de foi

dans ses conjectures, qu’il finit en supposant que le tout pourrait

bien être une interpolation! (_Annales de philos. chrétienne_, déc.

1862.) Sur quoi M. Charles Barthélemy, dans son mauvais livre

intitulé Erreurs et mensonges historiques, t. V, se hâte de

proclamer, en invoquant Boissieu et Carlo Troya, qu’il n’a pas lus,

mais en se gardant de citer Du Barral qu’il copie, que l’histoire en

question n’est qu’une interpolation!

Nous pouvons accorder plus de confiance à l’histoire du trépas de Sigismond. La manière dont Grégoire de Tours en raconte la première partie montre qu’ici encore, comme dans plusieurs rencontres précédentes, il résume des données plus détaillées: Sigismundus vero, dum ad sanctos Acaunos fugire nititur, a Chlodomere captus cum uxore et filiis captivus abducitur. Le récit du Passio Sigismundi, dont nous avons déjà eu l’occasion de constater l’exactitude, vient ici fort heureusement ajouter au tableau les traits qui lui rendront la couleur et la vie.

«Trahi par un grand nombre de Burgondes qui avaient pactisé avec les Francs, Sigismond s’était réfugié sur le mont Veresallis, où il vivait dans la solitude. Alors tous les Burgondes, le trahissant ouvertement, se donnèrent aux Francs, leur promettant de rechercher leur maître et de le leur livrer enchaîné. A cette nouvelle, Sigismond se rasa la tête et prit l’habit monastique. Il vivait au milieu de sa solitude montagneuse dans les jeûnes et dans les austérités, lorsque quelques Burgondes vinrent le trouver et lui promirent de le conduire en toute sécurité aux tombeaux des saints martyrs d’Agaune. Mais, arrivé devant les portes du monastère, l’infortuné tomba sur les cohortes de Burgondes et de Francs qui l’attendaient. Un Burgonde du nom de Trapsta, traître envers son roi comme Judas l’avait été envers son Dieu, mit la main sur lui; il fut enchaîné et livré aux Francs. Mais ceux-ci, craignant que le sang innocent ne retombât sur leurs têtes, chargèrent les Burgondes eux-mêmes de le conduire au lieu de son supplice. Il fut donc emmené ainsi sous bonne garde avec sa femme et ses fils Gisdead et Gundebad jusqu’à un endroit nommé Belsa, etc.» (V. le reste plus haut.)

Il n’y a dans tout ce récit rien qui ne paraisse absolument digne de foi. L’exacte connaissance qu’a l’auteur des noms des principaux acteurs de ce drame, et la précision de ses renseignements d’ailleurs dépourvus de tout caractère poétique sont faits pour inspirer la plus grande confiance. Sa narration cadre parfaitement avec celle de Grégoire, dont elle nous ouvre l’intelligence en nous montrant ce qu’il y a derrière le dum ad sanctos Acaunos fugire nititur. Elle-même est confirmée, dans sa partie relative à la trahison des Burgondes, comme aussi dans un de ses détails les plus caractéristiques, par le témoignage formel de Marius, qui dit: «Sous ce consul, le roi Sigismond fut livré aux Francs par les Burgondes, et conduit en France sous l’habit monastique; là il fut jeté dans un puits avec sa femme et son fils.»

Quant aux circonstances dans lesquelles Sigismond a péri selon Grégoire, nous n’en voyons aucune qui puisse être considérée comme légendaire. Le lieu du meurtre, la manière dont il fut accompli[483], le nombre des victimes sont attestés soit formellement, soit implicitement, par trois sources à la fois: rare et remarquable accord. Le seul fait qui ait pu être embelli par la tradition populaire, c’est le dialogue du saint et du roi. Que ce dialogue soit une amplification poétique, il n’est guère possible d’en douter; la poésie populaire a naturellement arrangé les paroles du saint en vue de leur donner le plus d’intensité dramatique possible. La prédiction relative aux destinées de la femme et des enfants de Clodomir vise des faits déjà accomplis; or, les deux aînés de Clodomir ont péri en 532, et nous devons croire que sa veuve Guntheuca, devenue après la mort de ce roi la femme de Clotaire I, aura succombé aussi d’une manière tragique, bien que nous la perdions de vue à partir de cette date, son nom n’étant plus prononcé dans nos sources. D’autre part, la réponse de Clodomir au saint est tout ce qu’il y a de légendaire. Parler d’ennemis qu’on laisse derrière soi, et du danger d’être pris entre deux feux, alors qu’il s’agit d’un malheureux prisonnier qu’on tient à sa merci, et au milieu de son propre pays, c’est, ou bien une atroce plaisanterie, ou bien une distraction de l’esprit populaire: dans les deux cas, elle trahit le travail de l’imagination épique. La démarche du saint ne peut pas être révoquée en doute, et on en devine assez la nature, mais l’entretien avec le roi est une amplification.

 

[483] La loi salique prévoit et punit le cas où on aurait jeté sa

victime dans un puits après l’avoir fait périr (XLI, 2 et 4): il

s’agit donc ici d’une pratique usitée chez les Francs.—Sur des

juifs tués à Tours et jetés dans un puits, cf. Greg. Tur. VII, 23.

Enfin, l’épisode de la bataille de Vézeronce et de la mort tragique de Clodomir, bien qu’historique au fond, a reçu aussi quelques embellissements. Les faits étaient encore trop rapprochés pour que le souvenir eût pu en être effacé, ou pour qu’ils pussent être entièrement dénaturés. Mais déjà l’amour-propre national a répandu sur eux une couleur moins déplaisante. Clodomir a péri dans la bataille, soit, puisque aussi bien il n’est pas possible de le nier, mais il n’a succombé qu’à la trahison, et son armée n’en a pas moins remporté la victoire. Qui ne lit à travers ce récit que Clodomir a été vaincu en réalité, et que son peuple s’est consolé de sa défaite en la transformant quand même en une victoire? On n’imagine pas facilement un ennemi, qui, mis en fuite, tend un piège à son vainqueur, parvient à changer au dernier moment la défaite en un triomphe, et dresse au milieu du carnage la tête du roi victorieux. Que ferait-il de plus s’il avait remporté la victoire? D’ailleurs, le reparatis viribus cadre mal avec tout cet épisode: si les Francs sont vainqueurs, ils n’ont nul besoin de réparer leurs forces pour mettre les Burgondes en fuite. Et puis, immédiatement après, Grégoire lui-même nous montre Godomar dans la paisible possession de son royaume, sans nous dire comment il l’aurait reconquis. Ses ennemis francs doivent attendre huit ans avant de reprendre les armes contre lui, et encore se ligueront-ils à deux et essayeront-ils de mettre leur frère aîné Théodoric en tiers dans leur alliance, tant il leur paraît un adversaire redoutable! Il y a donc, dans le récit de Grégoire, plus qu’il n’en faut pour le rendre suspect, et pour permettre de retrouver, sous la prétendue victoire des Francs, un grave désastre qui aura frappé l’armée de Clodomir. Cette conjecture va se changer en certitude si nous comparons la version du chroniqueur franc avec celle de deux autres témoins, mieux informés et plus indépendants d’esprit.

Le premier est Marius d’Avenches. Il écrit sur place, d’après des Annales, n’accueille aucune rumeur populaire, et se contente d’enregistrer les faits tout nus. Or, voici ce que nous dit Marius: Cette année, Godomar combattit à Vézeronce contre Clodomir, roi des Francs, et Clodomir y fut tué[484]. Nul ne soutiendra, je pense, qu’il y ait dans cette laconique notice autre chose que le récit de la défaite de Clodomir. Or, lorsqu’il s’agit des événements burgondes, qui se sont passés sous ses yeux, ou, tout au moins, sous les yeux de son bailleur de renseignements, Marius mérite incontestablement plus de créance que Grégoire.

 

[484] Eo anno contra Chlodomerem regem Francorum Viseroncia

praeliavit, ibique interfectus est Chlodomeres. Marius Avent. a.