Histoire poétique des Mérovingiens
Chapitre 524
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Voici d’ailleurs un autre témoin qui, s’accordant au fond avec Marius, ne laisse rien à désirer pour la précision des détails et pour l’exactitude des informations. C’est le chroniqueur byzantin Agathias, mort en 572, et qui nous a conservé beaucoup de renseignements de première valeur sur les royaumes barbares de l’Occident:
«Peu après, écrit Agathias, Clodomir marcha contre les Burgondes, nation de race gothique, entreprenante et belliqueuse. Il périt au milieu de la bataille, la poitrine traversée d’un dard. Lorsqu’il fut tombé, les Burgondes, voyant sa longue chevelure flottante qui lui descendait jusque sur le dos, reconnurent qu’ils avaient tué le chef des ennemis. Car c’est la coutume des rois francs de ne jamais se couper les cheveux: à partir de l’enfance, leur chevelure intacte flotte sur leurs épaules, et les cheveux de devant, bien partagés, retombent des deux côtés… Les Burgondes donc, ayant coupé la tête de Clodomir et l’ayant montrée à son armée, y jetèrent l’épouvante et le désespoir, et tel fut l’abattement des guerriers francs qu’ils ne voulurent plus combattre. Les vainqueurs terminèrent la guerre de la manière qui leur parut la plus avantageuse, et aux conditions qu’il leur plut de fixer. Quant aux débris de l’armée franque, ils furent heureux de pouvoir regagner leurs foyers[485].»
[485] Agathias, Histor. I, 3 (Bonn).
Voilà qui est concluant. Le témoignage d’Agathias, qui est d’ailleurs un ami du peuple franc, s’ajoutant à celui de Marius d’Avenches, et opposé aux contradictions et aux invraisemblances du récit de Grégoire, montre que celui-ci n’est autre chose, encore une fois, qu’un récit populaire reproduit par notre chroniqueur à défaut de renseignement écrit.
Je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui trouve son application dans d’autres épisodes encore de ce livre. C’est que l’imagination populaire, qui s’est complu à développer l’histoire tragique de Clodomir, semble s’être désintéressée de la guerre victorieuse qui devait, quelques années après, venger la mort de ce prince et mettre définitivement la Burgondie sous l’autorité des rois francs. Lorsqu’il s’agit de célébrer des faits si glorieux, si flatteurs pour l’amour-propre national, elle reste muette[486], elle qui s’est étendue sur les douloureux épisodes qui ont obscurci l’éclat des armes franques à Vézeronce. Pourquoi cela? C’est parce que rien n’est plus naturel et plus ordinaire pour un peuple guerrier que le triomphe de ses chefs; il semble qu’il n’en puisse pas être autrement, et la victoire de la veille sera vite oubliée pour la victoire du lendemain. Rien, au contraire, de plus stupéfiant, de plus inexplicable que sa défaite. C’est pour l’amour-propre une blessure cuisante qui ne se ferme pas et à laquelle il pense toujours. Coûte que coûte, il faut qu’il parvienne à expliquer par quelque circonstance spéciale la honte du désastre. Partie pour cette raison, partie aussi par suite de la sympathie spéciale des peuples pour les héros qui ont péri, c’est autour de ceux-ci que se concentre le travail poétique. On leur forme une légende qui rend compte de leur mort de la manière la plus glorieuse pour eux; on s’arrange de telle sorte que la défaite et la mort soient pour eux un triomphe plus éclatant que la victoire elle-même. C’est cette persistante préoccupation nationale autour de leurs noms qui les élève à la hauteur de héros épiques. Achille, Sigfried, les Burgondes, Roland, doivent surtout leur gloire à leur mort. Clodomir eût pu aspirer à des destinées semblables, si l’imagination de son peuple n’avait pas été détournée de sa mémoire par des sujets nouveaux, et si, à un moment donné, l’apparition de la figure de Roland n’avait relégué dans l’ombre toutes les physionomies poétiques apparentées à la sienne.
[486] Voici tout ce que Grégoire de Tours trouve à en dire:
Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt,
Agustidunumque obsedentes, cunctam, fugato Godomaro, Burgundiam
occupaverunt, III, 11.
CHAPITRE VII
La guerre de Frise ou l’invasion danoise.
Le roi Théodoric d’Austrasie, fils aîné de Clovis, a été, comme son père, le héros de plus d’une chanson épique. C’est ce qu’affirme formellement l’anonyme du IXe siècle mentionnant le nom de Théodoric parmi ceux des ancêtres de Charles que la voix populaire est habituée à célébrer[487]. Et ce nom a acquis de bonne heure une telle célébrité poétique, que le Chant du voyageur, poème anglo-saxon du VIIe siècle, le mentionne, seul de tous les rois francs, au milieu des héros les plus fameux de la légende et de l’histoire[488]. D’autre part, il n’était pas moins répandu dans les souvenirs poétiques des Saxons du continent, et, au Xe siècle, Widukind, leur premier chroniqueur, le met en scène comme un personnage parfaitement connu de son peuple[489]. Seulement, il était exposé à être confondu plus d’une fois avec son illustre homonyme, le héros de l’épopée ostrogothique. Aussi se préoccupat-on de bonne heure de le désigner par une épithète qui permît de distinguer ces deux personnages. Comme Théodoric l’Ostrogoth restait naturellement le Théodoric par excellence, qui n’avait pas besoin d’épithète, il fut, lui, Théodoric le Franc, ou comme disaient les barbares, Théodoric le Hugue (Huga Theodoricus). Huga ou Hugo était en effet, dès le VIIe siècle, le nom sous lequel la poésie barbare se plaisait à désigner les Francs[490]. Sous ce nom de Hugo-Theodoricus, ou, selon la forme allemande, de Hug-Dietrich, Théodoric d’Austrasie est entré dans l’épopée germanique, et y a occupé une position pleine d’éclat et de gloire. Pendant que son souvenir se perdait parmi les populations de langue romane, qui n’avaient eu avec lui que des rapports lointains, il retentissait de proche en proche parmi toutes les tribus germaniques[491]. Si défigurée que puisse être son histoire dans le poème de Hug-Dietrich, dont nous avons conservé la rédaction du XIIIe siècle[492], elle y est toutefois comme le germe fécond duquel est sortie toute la riche efflorescence de l’imagination populaire.
[487] V. ci-dessus p. 53.
[488] Theodoric weold Froncum. Widsyth o. 24 (Grein-Wülcker,
Bibliothek der angelsaechsischen Poesie. Kassel 1883, t. I, p. 2.)
[489] Widukind I, 9 (Pertz, Scriptor. III, 420).
[490] Hugo Theodoricus iste dicitur, id est Francus, quia olim omnes
Franci Hugones vocabantur a suo quodam duce Hugone (_Annal.
Quedlinburg._ dans Pertz, Script. III, p. 31). On pourrait être
tenté de rapporter l’origine de ce nom à Hugues Capet, duc des
Francs, et à son père Hugues le Grand, et peut-être est-ce en effet
la pensée de l’auteur des Annales, qui écrivait au XIe siècle.
Mais c’est une erreur. Non seulement, dès le Xe siècle, Widukind
donne le nom de Huga à Clovis (Wid. I, 9), mais déjà le Beowulf, qui
est du VIIIe siècle, nomme les Francs Hûgas, v. 2195 et 2503.
[491] K. Müllenhoff, Die Austrasiche Dietrichssage.
[492] Publié dans le t. III du Heldenbuch de K. Müllenhoff par
Jannicke, où il constitue proprement l’introduction du Wolfdietrich
B.
Si donc, de très bonne heure, les Francs ont chanté leur roi Théodoric, ne sommes-nous pas fondés à supposer qu’un écho de leurs chants pourrait bien avoir passé dans les récits de leurs chroniqueurs? Cela est d’autant plus probable que Grégoire et ses successeurs ne possédaient aucun renseignement écrit sur le règne de ce prince, non plus que sur celui de son fils. Ils devaient donc forcément recourir à la tradition orale. Et celle-ci, sans doute, avait déjà revêtu la forme rythmique, car, est-il besoin de le répéter? c’est au lendemain des événements que naissent les chansons épiques, et si elles n’apparaissaient immédiatement après eux, le souvenir s’en perdrait, et elles ne pourraient plus éclore par la suite. Voyons ce que nous apprenons à cet égard dans la chronique de Grégoire[493].
[493] C’est le cas de rappeler ici les judicieuses paroles de M. G.
Paris: «A mon sens, il n’y a pas de tradition historique orale; les
faits les plus importants s’oublient s’ils ne sont pas conservés par
des récits poétiques.» (Romania, t. XIII (1884), p. 602.) Cf.
Darmesteter, Revue critique, t. XVIII (1884), p. 301: «Les plus
grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de
traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec
elle le souvenir dans l’oubli de la tombe, à moins qu’un poème dicté
à son auteur par l’impression immédiate des faits, devenu ensuite
populaire, n’en transmette la tradition aux générations futures.»
Théodoric d’Austrasie y figure dans deux épisodes poétiques. Le premier, c’est la guerre qu’il eut à soutenir en Frise contre les pirates danois.
«En 515, nous dit Grégoire, les Danois, sous la conduite de leur roi Chochilaicus, vinrent avec une flotte attaquer les Gaules. Ayant débarqué, ils ravagèrent un pagus du royaume de Théodoric, et firent un grand nombre de captifs qu’ils entassèrent dans leurs vaisseaux avec le reste du butin, puis ils se préparèrent à regagner leur patrie. Assis sur le rivage, le roi attendait que la flotte prît le large pour la suivre. Mais, la nouvelle du désastre étant parvenue à Théodoric, il envoya son fils Théodebert avec une forte armée et bien équipé. Théodebert tua le roi, vainquit les pirates dans une bataille navale, et leur reprit leur butin, qu’il rendit aux indigènes[494].»
[494] Greg. Tur. III, 3.
Tel est le récit de Grégoire de Tours, auquel je me suis borné à ajouter la date de l’événement. Frédégaire et le Liber Historiae le reproduisent en le résumant; de plus, le Liber, toujours préoccupé de la précision géographique, désigne le pagus Hattuarius comme le théâtre de la lutte[495].
[495] Fredeg. III, 30-31. Liber Hist. Franc. 19. Sur la part qui
reviendrait dans l’expédition de Hygelac à un prétendu fils de
Ragnacaire de Cambrai, comme le soutient Depping dans son _Hist. des
expéd. marit. des Normands_ I, p. 60, voir ci-dessus, p. 315, n.
[468].
C’était un sujet hautement épique, cette rencontre à main armée des deux peuples sur les rivages de la Frise, et il était bien fait pour ne pas tomber dans l’oubli d’un peuple belliqueux et ami de la gloire. Rentrés dans leur patrie, après les sanglantes aventures qu’ils avaient eues en pays franc, les aventuriers scandinaves ont eu à répondre aux épouses et aux vierges qui s’informaient des héros aimés. On devine avec quels accents ils auront raconté la fin de ces braves. D’emblée, les narrateurs étaient en pleine épopée, et le rythme devait accourir de lui-même à des récits qui le sollicitaient avec tant d’énergie. Dès le lendemain, la gloire de Hygelac était sur toutes les bouches, et l’imagination se portait avec un intérêt passionné vers les vaillants qui dormaient là-bas sur la côte étrangère, après avoir offert un large festin de cadavres aux loups du combat et aux corbeaux d’Odin! Ainsi naquit, chez les Scandinaves, le chant d’Hygelac, et il était achevé depuis longtemps lorsque, à la fin du VIIe siècle, le Beowulf fut mis par écrit en Angleterre. Voici de quelle manière on en peut reconstituer les lignes principales, grâce aux allusions qui y sont faites à plusieurs reprises dans le vieux poème:
Hygelac, roi des Goths de la Suède, avait fait une descente en Frise, dans le pays des Hetvares[496]. Dans le combat qui s’engagea entre lui et les guerriers francs, le sort des armes lui fut contraire. Ses guerriers jonchèrent le champ de bataille, et lui-même succomba dans la mêlée, pendant que sa cuirasse et son collier tombaient entre les mains des Francs. Son vainqueur, qui s’appelait Daeghrefn, ne se réjouit pas de sa victoire ni des dépouilles du roi, car un des guerriers de celui-ci, Beowulf, se jeta sur lui, et, sans se servir de l’épée, le fit périr en lui broyant les os de la poitrine sous sa cotte de mailles. Lorsque les débris des vaincus regagnèrent leur flotte, Beowulf avait trente blessures, mais les Hetvares avaient pâti autant que leurs ennemis, et il n’y en eut pas beaucoup d’entre eux qui revirent leur foyer[497].
[496] C’est Grundtvig qui a le mérite d’avoir le premier établi
l’identité de Chochilaicus avec Hygelac et des Hetvares du Beowulf
avec les Hattuarii (_Dannevirke_ 1817, t. II, p. 284, cité par K.
Müllenhoff Z. f. d. A. VI, p. 437).
[497] Beowulf (ed. Heyne, Paderborn 1873) 1206-1215, 2355-2367,
2502-2509, 2911-2922.
Ce récit s’accorde trait pour trait avec celui de nos sources franques, et les complète sous quelques rapports. A la vérité, il fait de Hygelac un roi des Goths et non des Danois: mais en cela, il se borne à préciser ce qui est vague chez Grégoire: en effet, sous le nom collectif de Dani ou de Nordmanni, les écrivains francs, même au IXe siècle encore, étaient habitués à désigner indistinctement tous les Scandinaves. Par contre, le poème anglo-saxon n’a pas plus de précision en parlant de l’ennemi étranger, puisqu’il se sert pour le désigner de quatre noms différents, Frisons, Hetvares, Francs et Hugas. Il s’agit ici d’un même peuple, pris tantôt dans son ensemble et tantôt dans sa partie. Le pagus Hattuarius, indiqué par le Liber Historiae comme le pays où eut lieu l’action, appartenait précisément à la Frise, qui, envisagée dans le sens large du mot, allait depuis les confins du Danemark jusqu’aux bouches de l’Escaut et jusqu’aux portes de Bruges. Ce pays faisait partie du royaume des Francs ripuaires, et c’est pourquoi les Hetvares sont ici mentionnés, d’un côté sous leur nom géographique de Frisons, de l’autre sous l’expression politique de Francs. Quant à Hugas, c’est, comme on l’a vu plus haut, l’appellation poétique sous laquelle les peuples barbares voisins des Francs désignaient ce peuple.
C’est donc bien, comme le dit notre source neustrienne, dans le pagus Hattuarius, alors compris dans le royaume de Théodoric I, que fut livrée la bataille, et nous devons nous figurer les Scandinaves comme ayant pénétré assez loin dans les terres en remontant le cours de la Meuse, selon le procédé que nous les voyons employer au IXe siècle. Ainsi s’explique le récit de Grégoire, d’après lequel Théodoric, apprenant leur descente dans son pays, envoie contre eux son fils Théodebert, qui leur inflige une défaite, et leur reprend le butin et les captifs entassés sur leur flotte. Une fois les pirates taillés en pièces, cette flotte était en réalité prisonnière sur le cours du fleuve, à une distance assez considérable de la mer, et il suffisait de mettre la main dessus.
Le poème anglo-saxon nous donne sur la bataille elle-même des indications qui laissent deviner un tableau fort dramatisé. Naturellement, il diminue autant que possible le désastre subi par les Scandinaves, et, s’il ne peut nier la mort de Hygelac, ni la fuite de son armée, il répand du moins sur ces tristes souvenirs un rayon de gloire. Il veut que Beowulf ait vengé son maître, et que les ennemis aient payé cher leur succès. Cela est dans l’ordre, et nous devons reconnaître ici la constance des lois épiques chez tous les peuples.
Je ferai remarquer que le nom de Daeghrefn, donné au meurtrier de Hygelac, est le corrélatif saxon du franc Dagoramn, et qu’il désigne peut-être un personnage historique[498]. A la vérité, nos sources franques, si laconiques dans la mention de cet épisode, ne nous parlent pas de lui et laissent au jeune Théodebert toute la gloire de la journée, mais leur silence est loin d’être une preuve, et il est fort peu probable que l’auteur du Beowulf ait inventé le nom de Dagoramn.
[498] Le nom de Dagoramnus fait défaut dans le répertoire de
l’onomastique franque, tel du moins qu’il est dressé par Foerstemann
dans son Altdeutsches Namenbuch. Cependant, il est composé de la
manière la plus régulière, et correspond à une idée poétique que
nous retrouvons précisément dans le Beowulf. Dagoramnus c’est le
corbeau du jour, c’est-à-dire le corbeau qui annonce le jour;
voyez Beowulf 1802, ed. Heyne: _Od that refn blaca heofenes wynne
Blid-heord bodode_, c’est-à-dire: jusqu’à ce que le noir corbeau
annonçât d’un cœur allègre la joie du ciel (= le soleil).
On voudrait posséder encore le chant danois sur l’invasion de la Frise: il serait un des plus intéressants parmi ceux que nous fournit la littérature scandinave. Malheureusement, nous ne le connaissons plus que par les allusions du Beowulf, et il n’y a pas lieu d’espérer qu’on en retrouvera jamais autre chose. Aussi, au lieu de continuer mes recherches du côté de la poésie du nord, me retournerai-je vers nos chroniqueurs francs pour voir si je n’y trouverai pas quelque trace de l’existence d’un chant épique sur ce sujet.
Il n’est pas probable qu’un épisode pareil ait passé inaperçu de la poésie franque. Quoi de plus émouvant que cette descente de la flotte ennemie, et ce pillage opéré par des aventuriers que les eaux du fleuve amenaient jusqu’au cœur du pays? Et, d’autre part, quoi de plus glorieux que la libération du sol et la reprise du butin et des captifs aux pirates? Les poètes populaires n’avaient pas tous les jours un si beau sujet à traiter, et les poètes ne manquaient pas en Frise, témoin ce vieil aède aveugle du nom de Bernlef, qui chantait les exploits et les guerres des rois du temps passé, et qui, guéri de sa cécité par saint Luidger, devint désormais le catéchiste de son peuple[499].
[499] Vita Luidgeri dans Pertz, Script. III, p. 412.
Ce qui est certain, c’est que Grégoire de Tours n’a pu avoir connaissance de l’événement que par la voix populaire, puisque, comme je l’ai montré plusieurs fois, il ne possédait aucune tradition écrite sur le règne des fils de Clovis. Que cette tradition populaire se fût déjà fixée dans un chant épique, cela n’est pas seulement fort vraisemblable en soi, cela est également suggéré par le récit même de notre chroniqueur. D’où, sinon d’une narration poétique, serait tiré ce détail si pittoresque et si vivant: oneratis navibus… rex eorum in litus resedebat, donec navis alto mare compraehenderent ipse deinceps secuturus. Il y a là tout un tableau. Ce roi surpris au milieu des agréables préparatifs du retour victorieux a manifestement passé sous les yeux du narrateur ecclésiastique dans cette vive et saisissante image, et Grégoire ne nous l’aurait pas peint avec ce relief énergique s’il ne l’avait vu, en quelque sorte, vivre et agir dans sa source populaire.
Mais à ces conjectures, qui n’ont d’autre base que leur propre vraisemblance, nous sommes en état d’ajouter la preuve positive que la poésie populaire, chez les Francs des Pays-Bas, s’était réellement occupée de l’histoire de Chochilaïc. Au IXe et au Xe siècle, dans une île située vers l’embouchure du Rhin, on montrait des ossements d’une grandeur prodigieuse qu’on disait être ceux du roi Hunglac. Les populations accouraient de loin pour les voir, et racontaient des merveilles de ce souverain, qui, à l’âge de douze ans, était déjà tellement fort, que son cheval ne pouvait plus le porter[500].
[500] Voir la notice conservée dans un ms. de Phèdre du Xe siècle,
ayant appartenu à Pierre Pithou. Elle a été reproduite, après Berger
de Xivrey, Traditions tératologiques, Paris 1836, et d’autres, par
Haupt, Zeitschrift für deutsches Alterthum, t. V (1845), p. 10.
Müllenhoff (ibid. t. XII, p. 287) conjecture avec raison que
c’étaient sans doute les ossements de quelque baleine ou autre
cétacé qui avaient été pris pour ceux d’un homme gigantesque. Rien
de plus fréquent qu’une méprise de ce genre. V. saint Augustin, _De
civitate Dei_ XV, 9: Vidi ipse non solus, sed aliquot mecum in
Uticensi litore molarem hominis dentem tam ingentem, ut si in
nostrorum dentium modulos minutatim concideretur, centum nobis
videretur facere potuisse. Sed illum gigantis alicujus fuisse
crediderim. Sur quoi Poujoulat, Hist. de saint Augustin (5e édit.
Tours 1866, t. II, p. 283) fait observer qu’il s’agissait sans doute
d’une dent de quelque animal antédiluvien. J’ajouterai que rien, à
mon sens, n’a plus contribué à répandre la créance aux géants de
l’antiquité que les découvertes faites à diverses reprises
d’ossements fossiles gigantesques, qu’on était toujours disposé à
attribuer à des êtres humains.
Cette tradition, qui nous serait entièrement inconnue si le hasard ne l’avait fait retrouver dans un vieux manuscrit fort étranger à notre sujet, fournit, à mon sens, l’explication de la couleur poétique revêtue par le récit de Grégoire. Elle confirme la supposition que Chochilaïc était de bonne heure entré dans le domaine de la chanson épique. Il doit y avoir eu la vie longue, puisqu’à plusieurs siècles de distance il n’était pas encore oublié, et se trouvait même transformé en un personnage gigantesque, dont l’imagination aurait fait un monstre ou un demi-dieu, si la religion chrétienne ne l’avait confiné dans le monde des réalités. Grégoire de Tours, cela va sans dire, avait entendu la tradition sous une forme bien moins altérée, et nous n’avons aucune raison de croire qu’elle eût déjà abandonné le terrain de l’histoire pure au moment où il la mit par écrit. Le ton seul était celui de la poésie héroïque, le récit lui-même était la fidèle reproduction de l’événement. Mais, au fur et à mesure qu’il se répandit, il alla en s’altérant dans le sens indiqué par les lois de l’épopée. Si, selon l’ingénieuse conjecture de M. Rajna[501], il a fait partie du répertoire de Bernlef, l’aède frison du IXe siècle, nul doute qu’il n’y ait déjà revêtu une forme plus poétique et plus riche que dans le résumé de Grégoire.
[501] Rajna p. 110.
Quoi qu’il en soit, la chanson franque sur Chochilaïc n’est pas la seule trace de la vie poétique aux Pays-Bas. Trois siècles et demi plus tard, une même inspiration devait dicter le Ludwigslied aux habitants de la même contrée, visités par le même ennemi et vainqueurs dans les mêmes conditions. Mais le Ludwigslied, lui aussi, avait disparu, de telle sorte qu’il a fallu un hasard aussi rare qu’heureux pour le rendre au monde savant[502]. Que d’autres chants ont cessé de retentir sans avoir laissé la moindre trace, et quelle richesse ne doit pas avoir eue le répertoire épique des Francs, à en juger d’après le flot abondant de poésie populaire qui jaillit sur nos pas, chaque fois qu’en remuant le sol des traditions anciennes, nous parvenons jusqu’aux sources vives de l’histoire!
[502] On sait que le manuscrit de ce document, trouvé par Mabillon à
l’abbaye de Saint-Amand, et publié d’après sa copie par Schilter en
1696 à Strasbourg, a été retrouvé de nos jours par Hoffmann von
Fallersleben, qui en a donné une nouvelle édition dans Elnonensia,
publié par lui et par Willems, Gand 1837.
CHAPITRE VIII
La guerre de Thuringe.
«Cependant trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthar, tenaient le royaume des Thuringiens. Hermanfried se rendit, par la force, maître de son frère Berthar et le tua. Celui-ci laissa orpheline en mourant sa fille Radegonde; il laissa aussi des fils dont nous parlerons dans la suite. Hermanfried avait une femme méchante et cruelle, nommée Amalaberge, qui semait la guerre civile entre les frères. Un jour son mari, se rendant au repas, trouva seulement la moitié de la table couverte, et, comme il demandait à sa femme ce que cela voulait dire: «Il convient, dit-elle, que celui qui se contente de la moitié du royaume, ait la moitié de sa table nue.» Excité par ces paroles et d’autres semblables, Hermanfried s’éleva contre son frère, et envoya secrètement des messagers au roi Théodoric, pour l’engager à l’attaquer: «Si tu le mets à mort, nous partagerons par moitié ce pays.» Celui-ci, réjoui de ce qu’il entendait, marcha vers Hermanfried avec son armée; ils s’allièrent en se donnant mutuellement leur foi, et partirent pour la guerre. En étant venus aux mains avec Baderic, ils écrasèrent son armée, le firent tomber sous le glaive, et, après la victoire, Théodoric retourna dans ses possessions. Mais ensuite, Hermanfried, oubliant sa foi, négligea d’accomplir ce qu’il avait promis au roi Théodoric, de sorte qu’il s’éleva entre eux une grande inimitié.
… … … … … … … … … … … …
«Après cela, Théodoric, qui n’avait point oublié le parjure d’Hermanfried, roi de Thuringe, appela à son secours son frère Clotaire, et se prépara à marcher contre Hermanfried, promettant au roi Clotaire sa part du butin, si la bonté de Dieu leur accordait la victoire. Ayant donc rassemblé les Francs, il leur dit: «Ressentez, je vous prie, avec colère, et mon injure, et la mort de vos parents. Rappelez-vous que les Thuringiens sont venus attaquer violemment nos parents, et leur ont fait beaucoup de maux; que ceux-ci, leur ayant donné des ôtages, voulurent entrer en paix avec eux; mais eux firent périr les ôtages par différents genres de mort, et, revenant se jeter sur nos parents, leur enlevèrent tout ce qu’ils possédaient, suspendirent les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse, firent périr d’une mort cruelle plus de deux cents jeunes filles, les liant par les bras au cou des chevaux, qu’on forçait, à coups d’aiguillons acérés, à s’écarter chacun de son côté, en sorte qu’elles furent déchirées en pièces. D’autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; puis on faisait passer sur elles des chariots chargés; et, leurs os ainsi brisés, ils les laissaient pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu’il m’a promis, et néglige entièrement de s’acquitter. Nous avons le droit de notre côté; marchons contre eux avec l’aide de Dieu.» Les Francs, ayant entendu ces paroles, et indignés de tant de crimes, demandèrent, d’une voix et d’une volonté unanimes, à marcher contre les Thuringiens. Théodoric, prenant avec lui, pour le seconder, son frère Clotaire et son fils Théodebert, partit avec son armée. Cependant les Thuringiens avaient préparé des embûches aux Francs: ils avaient creusé, dans le champ où devait se livrer le combat, des fosses dont ils avaient caché l’ouverture au moyen d’un gazon épais, en sorte que la plaine paraissait unie. Lorsqu’on commença donc à combattre, plusieurs des chevaux des Francs tombèrent dans ces fosses, ce qui leur causa beaucoup d’embarras; mais lorsqu’ils se furent aperçus de la fraude, ils prirent leurs mesures pour s’en garer. Enfin, les Thuringiens, voyant qu’on faisait parmi eux un grand carnage, et que leur roi Hermanfried avait pris la fuite, tournèrent le dos, et arrivèrent au bord du fleuve de l’Unstrut; et là, il y eut un tel massacre de Thuringiens que le lit de la rivière fut rempli par les cadavres amoncelés, et que les Francs s’en servirent comme de pont pour passer sur l’autre bord. Après cette victoire, ils prirent le pays et le réduisirent sous leur puissance. Clotaire, en revenant, emmena captive avec lui Radegonde, fille du roi Berthar, et la prit en mariage; il fit depuis tuer injustement son frère par des scélérats[503]. Elle, se tournant vers Dieu, prit l’habit religieux et se bâtit un monastère dans la ville de Poitiers. Elle s’y rendit tellement excellente dans l’oraison, les jeûnes, les aumônes, qu’elle acquit un grand crédit parmi les peuples.
[503] Cf. le poème de Fortunat, De excidio Thuringiae, 125.
Qualiter insidiis insons cecidisset iniquis
Oppositâque fide raptus ab orbe fuit.
(Pertz, Script. Antiquiss. IV, p. 274.)
«Tandis que les rois francs étaient encore en Thuringe, Théodoric voulut tuer Clotaire, son frère; et, ayant disposé en secret des hommes armés, il le manda vers lui, comme pour conférer de quelque chose en particulier; puis, ayant fait étendre dans sa maison une toile d’un mur à l’autre, il ordonna à des hommes armés de se tenir derrière, mais comme la toile était trop courte, les pieds des hommes armés parurent au-dessous à découvert; ce qu’ayant vu Clotaire, il entra dans la maison, armé et accompagné des siens. Théodoric comprit alors que son projet était connu: il inventa une fable, et l’on parla de choses et d’autres. Puis, ne sachant de quoi s’aviser pour faire passer sa trahison, il donna à Clotaire, dans cette vue, un grand plat d’argent. Clotaire lui ayant dit adieu, et l’ayant remercié de ce présent, retourna dans son logis. Mais Théodoric se plaignit aux siens d’avoir perdu son plat sans aucun motif, et dit à son fils Théodebert: «Va trouver ton oncle[504], et prie-le de vouloir te céder le présent que je lui ai fait.» Il y alla, et obtint ce qu’il demandait. Théodoric était très habile en de telles ruses.
[504] Patruum tuum. C’est la leçon de B5 et C1, et il faut la
préférer à patrem, qui est celle de tous les autres manuscrits,
mais qui est manifestement fautive.
«Lorsqu’il fut revenu chez lui, il engagea Hermanfried à venir le trouver, en lui donnant sa foi qu’il ne courait aucun danger; et il l’enrichit de présents honorifiques. Mais un jour qu’ils causaient sur les murs de la ville de Tolbiac, Hermanfried, poussé par je ne sais qui, tomba du haut du mur, et rendit l’esprit. Nous ignorons par qui il fut jeté en bas; mais plusieurs assurent que dans cette affaire la ruse de Théodoric éclata manifestement.»
Tel est le récit de Grégoire de Tours[505].
[505] Greg. Tur. III, 4, 7 et 8.
Frédégaire, qui le résume en quelques lignes, trouve le moyen d’y introduire une variante importante: d’après lui, c’est Théodebert, fils de Théodoric, qui aurait immolé Hermanfried[506]. Le Liber Historiae, fidèle en ceci au texte de Grégoire, s’en écarte en ce qu’il ajoute que Théodoric aurait fait périr aussi les enfants du roi de Thuringe[507]. Sans nous arrêter à la discussion de ces variantes, qui seront examinées en leur lieu, nous allons immédiatement examiner le récit de Grégoire.
[506] Fredeg. III, 32.
[507] Lib. Hist. 22, suivi par Aimoin II, 9 (Bouquet III, 50).
Par une bonne fortune bien rare, nous possédons sur cette guerre la tradition épique d’un autre peuple qui s’y est trouvé mêlé, je veux dire les Saxons. Cette tradition repose sur la base des mêmes événements historiques, seulement, elle met en relief le rôle qu’y ont joué les Saxons, et nous montre sous quels points de vue divers l’imagination des peuples différents peut concevoir une même donnée fournie par la réalité. Voici la tradition saxonne d’après les plus anciens chroniqueurs qui nous l’ont conservée:
Huga, roi des Francs, étant mort, son peuple, par reconnaissance pour sa mémoire, prit pour successeur son fils naturel, Théodoric. Huga laissait une fille unique, Amalberge[508], qui avait épousé Hermanfried, roi des Thuringiens. Théodoric, devenu roi, fit tout ce qu’il put pour se concilier son beau-frère, et celui-ci, de son côté, était disposé à la paix, et son conseil pareillement. Mais l’ambitieuse Amalberge parvint à tout brouiller par l’intermédiaire d’Iring, qui était le familier de son mari, et dont elle avait fait son complice. Hermanfried se laissa persuader par cet intrigant personnage, et répondit à l’ambassadeur franc dans les termes les plus injurieux, disant que son maître n’était qu’un esclave. Là-dessus, Théodoric furieux se mit en campagne. Il rencontra son adversaire à Runibergun[509] et lui livra une bataille qui dura trois jours: le troisième, Hermanfried vaincu prit la fuite, et se réfugia dans la ville de Scheidungen sur l’Unstrut. Théodoric tint conseil sur ce qu’il avait à faire. Walderic lui conseilla de rentrer chez lui pour réunir une plus grande armée; un de ses esclaves, au contraire, lui persuada de rester et d’achever sa victoire. Le roi suivit ce dernier conseil, et s’allia aux Saxons, voisins et ennemis des Thuringiens, qui lui fournirent neuf mille soldats sous les ordres de neuf chefs. Avec eux, il fit le siège de la ville, qui se défendit vigoureusement; une sortie des assiégés coûta même la vie à six mille Saxons. Cependant, le roi des Thuringiens, dont l’armée avait été plus maltraitée encore, ouvrit des négociations avec Théodoric, et Iring, son ambassadeur, fit si bien par son éloquence et par son or qu’il parvint à gagner le conseil du roi ainsi que le roi lui-même. Il fut donc convenu entre les Francs et les Thuringiens qu’on ferait la paix, et, quant aux Saxons, ils furent tout bonnement lâchés. Iring, joyeux, manda de bonnes nouvelles à son maître, et resta lui-même dans le camp des Francs, de peur qu’il ne survînt la nuit quelque changement dans leurs dispositions. Malheureusement, les Saxons furent mis au courant, grâce à des circonstances fortuites, du danger qui les menaçait. Aussitôt le vieux Hathagat, déployant l’étendard national qui représentait un lion et un dragon surmontés d’un aigle aux ailes éployées, exhorta les Saxons à se conduire en gens de cœur, et, la nuit venue, ils se ruèrent sous sa direction à l’assaut de la ville, qui tomba entre leurs mains. Hermanfried n’eut que le temps de se sauver avec sa femme et ses enfants. Les Saxons victorieux offrirent un sacrifice à leurs divinités et s’abandonnèrent à toute l’ivresse du triomphe. Théodoric, après cela, leur fit bon accueil, leur céda pour toujours le sol conquis, et leur donna le titre d’amis des Francs. Quant à Hermanfried, Théodoric se servit d’Iring lui-même pour le faire sortir de sa cachette et l’attirer auprès de lui. Le malheureux se laissa décevoir, et, dès la première entrevue avec Théodoric, tomba sous les coups du perfide Iring. Le meurtre à peine accompli, le roi franc déclara à l’assassin qu’il en rejetait toute la responsabilité. Alors, plein de remords et de douleur d’avoir commis un crime inutile, Iring se jeta sur Théodoric lui-même, le massacra et étendit son cadavre sous celui de son maître, pour que ce dernier triomphât au moins dans la mort de l’ennemi qui l’avait dompté vivant. Puis le malheureux s’ouvrit un chemin à la pointe de l’épée et disparut. Son nom est resté en grand honneur auprès de son peuple, puisque la voie lactée s’appelle aujourd’hui encore le chemin d’Iring[510].
[508] Pourquoi les Saxons font-ils d’Amalberge la fille de Clovis,
alors qu’elle est la nièce de Théodoric, roi des Ostrogoths? Pour
deux raisons d’ordre épique: La première, c’est la confusion faite
éternellement entre deux personnages du même nom. Du moment qu’elle
était reliée par un lien de parenté avec un Théodoric quelconque, il
était inévitable que ce parent fût le Théodoric que les Saxons
connaissaient le mieux, à savoir, le roi d’Austrasie. 2º Le fait de
la guerre entre Théodoric d’Austrasie et les Thuringiens étant
acquis à l’histoire, il avait besoin d’être motivé: or, l’épopée,
qui ne conçoit que les motifs d’ordre individuel, en trouvait un
tout indiqué dans l’ambition présumée d’Amalberge.
[509] Ronneberg près de Hanovre, selon la plupart des historiens
modernes. D’après Boehme (_De Runibergo ubi victus a Francis est
Hermenefridus Thuringorum ultimus rex prolusio_, 2e édition in-4º,
Leipzig 1773 et 1774) dont l’opinion a été reprise récemment par E.
Lorenz (_Die Thüringische Catastrophe vom Jahr 531_, Jena 1891), il
faudrait, au contraire, placer le champ de bataille sur l’Unstrut
même, au lieu dit Die Ronneberge, près de Vitzburg et à peu de
distance de Burgscheidungen, qui est le Scithingi de nos sources. Ce
point de vue, très séduisant en lui-même, a malheureusement contre
lui le témoignage formel des Annales Quedlinburgenses, d’après
lesquelles Runibergun se trouverait dans le pagus de Maerstem,
c’est-à-dire dans le pays actuel de Hanovre. Il faudrait, pour se
débarrasser de ce témoignage, admettre que l’auteur des Annales
s’est trompé, et que, ne connaissant que le Runibergun hanovrien, il
y a placé par conjecture le théâtre de l’action. C’est ce point de
vue que défend Lorenz o. c. p. 55 et suiv., et j’avoue que je suis
assez disposé à partager son avis. On a déjà vu plus haut, p. 338,
n. 2, que l’auteur des Annales de Quedlinburg ne comprend pas
toujours fort bien les traditions historiques dont il se fait
l’écho.
[510] Widukind, I, 9-13. Les Annales Quedlinburgenses contiennent le
même récit, se rapprochant par endroits beaucoup de celui de
Grégoire de Tours, ce qui s’explique par la circonstance que
l’auteur a consulté le Liber Historiae. (V. la préface de Pertz,
Script. t. III, p. 20.) Il est déjà fait allusion à cette histoire
dans la Translatio S. Alexandri de Rodolphe et Meginhard, où l’on
voit que dès le IXe siècle, où fut composé cet ouvrage, elle avait
déjà une haute antiquité. La Translatio est d’ailleurs curieuse à
plus d’un titre: Saxonum gens, sicut tradit antiquitas, ab Anglis
Britanniae incolis egressa, per Oceanum navigans Germaniae litoribus
studio et necessitate quaerendarum sedium appulsa est in loco qui
vocatur Hadaloba, eo tempore quo Thiotricus rex Francorum contra
Irminfridum generum suum ducem Thoringorum dimicans, terram eorum
crudeliter ferro vastavit et igni. (Pertz, Scriptor. t. II.)
Enfin, nous possédons de la même légende une version assez mutilée
du XIIe siècle, dans laquelle les Souabes sont mis à la place des
Saxons. (K. Müllenhoff, Von der Herkunft der Schwaben dans Haupt,
Zeitschr. t. XVII.)
Ce récit poétique, dont je viens de reproduire la version la plus étendue que nous possédions, était déjà au IXe siècle une ancienne tradition parmi les Saxons, et il y avait sans doute revêtu la forme d’un chant épique. Rien n’est plus instructif que de suivre ses phases à partir de cette date, et de marquer ses principaux développements, mais ce travail serait trop étranger à notre sujet, auquel il nous faut revenir. Je dis donc que l’intérêt de la tradition saxonne se concentre pour nous dans les parties où elle est identique avec la version de Grégoire de Tours. Nul doute que deux traditions nationales sur un même événement, conçues à des points de vue opposés, et conservées indépendamment l’une de l’autre dans des milieux différents, n’impriment un cachet d’historicité aux parties du récit sur lesquelles elles sont d’accord. L’expédition de Théodoric en Thuringe, la défaite d’Hermanfried, et sa mort tragique à la cour du roi franc, voilà, par conséquent, trois points qui sont dès maintenant élevés au-dessus de toute contestation. Le reste doit faire l’objet d’un examen détaillé.
Il faut d’abord nous rendre compte de la place qu’occupait dans les souvenirs populaires des Francs l’histoire de la guerre de Thuringe. Cette guerre, qui s’était déroulée en deux actes, et dont les derniers événements s’étaient passés peu avant la naissance de Grégoire de Tours, avait laissé dans leur esprit une trace considérable. Ils avaient, en effet, au milieu d’eux, et dans une condition qui attirait sur elle l’attention de tous, une princesse thuringienne, triste victime de cette lutte, que Clotaire avait ramenée captive, qu’il avait épousée, dont il avait massacré les frères, et qui, fuyant la couche du meurtrier des siens, avait enfin trouvé dans un monastère, à Poitiers, la paix et la solitude qu’il fallait à cette âme sainte et meurtrie. On se rend bien compte des sympathies qu’elle dut inspirer par ses vertus et par ses malheurs, même à ces populations franques si barbares encore, mais qui n’étaient inaccessibles cependant à aucun sentiment généreux. Grégoire de Tours a rendu un éclatant témoignage de sa popularité[511]. D’autre part, nous avons déjà vu que l’histoire de Radegonde a fait sentir son influence sur la légende de Clotilde[512], et que les événements réels de l’existence de la princesse thuringienne ont été transportés par l’imagination populaire dans l’histoire légendaire de la femme de Clovis. Quoi d’étonnant dès lors que la guerre de Thuringe soit restée un des sujets les plus familiers dans les souvenirs du peuple? Mais par là même qu’elle était de date récente, et que sainte Radegonde, présente au milieu des Francs, en pouvait redire les péripéties réelles, elle ne devait pas se présenter à l’esprit de notre chroniqueur sous une forme très altérée. Grégoire, en effet, était le contemporain de la sainte, et c’est du vivant de celle-ci qu’il a raconté cette histoire[513]. Comme il était en relations d’amitié avec saint Fortunat, l’ami de Radegonde, et que lui-même la connaissait et lui avait parlé à plusieurs reprises, il est peu probable qu’il ait négligé de s’informer auprès d’elle et auprès de l’évêque de Poitiers, et qu’il n’ait pas appris de tous les deux ce que la sainte était en état de connaître elle-même, à savoir, tout au moins, les traits généraux des événements. D’ailleurs, bien qu’emmenée fort jeune hors de son pays, elle avait dû entendre raconter, soit par son frère, soit par d’autres captifs thuringiens venus avec elle, la suite des malheurs de sa famille, et elle aura pu communiquer à Grégoire, sinon beaucoup de détails, du moins quelques faits positifs et certains. Le nom de son grand-père et de sa grand’mère, ceux de son père et de ses oncles, la triste destinée de ses proches parents, voilà ce qu’elle connaissait mieux que personne, et il n’y a pas l’ombre d’un doute à soulever contre cet ensemble de notions qui forme, en quelque sorte, la charpente du récit de Grégoire.