Histoire poétique des Mérovingiens
[260] Ainsi s’explique également, en diplomatique, l’usage des chartes
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
connues sous le nom de chirographes, et dont le procédé de
vérification consiste également à rapprocher l’un de l’autre deux
exemplaires du même acte (_chartae pariclae_) écrits sur la même
feuille de parchemin, puis détachés l’un de l’autre, la coupure
traversant dans le sens longitudinal une ligne d’écriture contenant
le mot cyrographum ou toute autre suite de lettres. V. Lebeuf,
_Dissertation sur l’époque de l’établissement des Francs dans les
Gaules_ p. 317. C’est en pays germanique, à savoir en Angleterre,
que nous rencontrons les plus anciennes traces de ce genre de
documents publics. Chifflet, Anastasis Regis Childerici p. 65,
reproduit par Lebeuf l. l., avait déjà signalé l’usage, datant de
l’époque romaine, de casser des monnaies dont les morceaux servaient
de gages aux amis séparés par l’absence.
Ce procédé de vérification est resté en usage dans le peuple, et j’en retrouve un exemple curieux dans ces mêmes régions où, il y a quatorze siècles, Childéric et son ami se séparaient après avoir partagé le sou. En 1821, quelques jeunes prêtres flamands du séminaire de Malines partaient en qualité de missionnaires pour l’Amérique. Sur le point de les quitter, un ami qui les avait accompagnés jusqu’à Waelhem, demanda à l’un d’eux de lui donner un souvenir: «N’ayant rien de mieux sur moi, écrit le héros de cette histoire, je tirai un sou de ma poche, le pliai en deux avec les dents, et le lui remis[261].» L’un de ces hommes, celui qui partait, était le P. Desmet, fondateur de la mission des Montagnes Rocheuses; l’autre, Monseigneur de Ram, premier recteur de l’université de Louvain. Je ne doute pas que si les dents du P. Desmet avaient eu, cette fois, la puissance dont il fit preuve en une autre occasion, il n’eût remis à Mgr de Ram la moitié du sou en question, et n’eût gardé l’autre pour lui: il semble bien que ce fût son intention, et qu’il ait, très inconsciemment, voulu renouveler le partage épique des deux héros francs.
[261] Lettres choisies du R. P. Desmet, 2e série, p. 219.
Voici un autre exemple pris dans la légende. La chanson du duc de Brunswick, qui se chante encore aujourd’hui dans les provinces de l’ancien royaume de Childéric, nous montre le prince revenu après de longs voyages dans ses États, au moment même où sa femme célèbre la fête de son nouveau mariage. Sous le costume d’un mendiant, il lui fait demander à boire, et, dans la coupe d’or qu’elle lui a envoyée, il jette, après l’avoir vidée, la moitié d’une bague. «A la vue de cet objet, la duchesse s’écria avec force: Cet homme, c’est mon propre époux! Elle plaça la moitié de la bague près de celle qui lui était restée, et soudain les deux moitiés adhérèrent l’une à l’autre[262].»
[262]
Zy heeft zonder verzet het stuk van den ring verheven,
’T een tegen ’t ander gezet: ’t is vast aan malkaer gebleven.
E. de Coussemaker. Chants populaires des Flamands de France, Gand
1856, p. 160.
Sauf de légères divergences dans le détail, Frédégaire et le Liber Historiae sont d’accord avec Grégoire sur le choix du signe convenu entre Childéric et Wiomad, sur le lieu où se retire le prince, et sur l’élection d’Aegidius comme roi des Francs pendant son absence. Mais, tandis que Grégoire est à peu près muet en ce qui concerne le moyen employé par Wiomad pour réconcilier le peuple avec son souverain, Frédégaire entre à ce sujet dans de longues digressions, et le Liber Historiae, de son côté, dramatise l’action que Grégoire se borne à indiquer par ces mots: pacatis occultae Francis. Évidemment, ces trois mots laissent deviner plus qu’ils ne disent. On ne peut pas croire que la légende omettait de faire connaître les artifices de Wiomad. Ce fidèle serviteur était pour elle l’âme du récit, et les ruses auxquelles il recourait devaient être considérées, par les auditeurs barbares, comme la partie la plus intéressante de l’histoire. Le mot occultae est ici, encore une fois, un sommaire sous lequel un œil exercé peut entrevoir tout un développement épique. Si Grégoire le passe sous silence, c’est toujours à cause de sa défiance envers la légende populaire, surtout lorsqu’elle lui fournit des situations et des événements qui ne concordent pas avec les idées d’un Romain civilisé. Les ruses de Wiomad lui auront paru trop grossières ou trop invraisemblables pour être admises, et il aura préféré les passer sous silence[263]. Cet expédient n’est certes pas de ceux qu’approuverait la critique moderne, mais il n’en est pas qui ait été plus souvent employé, et, de nos jours encore, on voit des historiens qui n’appliquent pas d’autre méthode à l’examen des traditions populaires.
[263] C’est avec une vraie satisfaction que je vois ce point de vue
affirmé encore par Fauriel, dont j’ai déjà eu l’occasion de
constater la remarquable perspicacité: «Il y a toute apparence,
écrit-il, que ces traditions fabuleuses, relatives à Childéric,
étaient déjà en circulation du temps de Grégoire de Tours, qui doit
en avoir eu connaissance, car il semble s’en être défié et avoir
eu le dessein formel de les faire disparaître de son récit. Mais ce
n’est pas chose facile que ce départ de la vérité et de la poésie
dans les documents primitifs où elles ont été une fois confondues,
et il n’est pas étonnant que Grégoire y ait mal réussi. _Il n’a
donné un certain air de vraisemblance historique à son récit qu’en y
laissant tout également dans le vague et dans l’obscurité._»
(_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination des
conquérants germains_, I, p. 273.)
Il faut avouer que les artifices de Wiomad étaient bien faits pour exciter la défiance d’un homme élevé au sein d’une civilisation dont le mécanisme savant ne permettait pas de comprendre la puérile simplicité de la légende germanique. Si l’on peut s’en rapporter ici à Frédégaire et au Liber Historiae, d’autant plus dignes de foi que leur accord ne provient pas d’un emprunt fait par l’un à l’autre, Wiomad aurait feint traîtreusement d’être l’ami d’Aegidius, et, après avoir gagné sa confiance, lui aurait persuadé de faire peser une dure oppression sur les Francs, puis, se retournant vers ceux-ci, il leur aurait reproché d’avoir chassé leur roi légitime et leur aurait suggéré l’idée de le rappeler. Voilà qui explique le pacatis occultae Francis de Grégoire. Cette expression est manifestement une allusion à des faits de ce genre, et il faut admettre que, rapportés à la fois par Frédégaire et par le Liber Historiae, ils formaient le fond d’une version qui était déjà sous les yeux de Grégoire de Tours au moment où il écrivait.
Quant à la nature de l’oppression qu’Aegidius fait subir aux Francs, elle est décrite par le Liber Historiae d’une manière sommaire, par Frédégaire avec beaucoup de détails. D’après ce dernier, Aegidius, devenu souverain des Francs, nomme Wiomad sous-roi (_subregulus_). Celui-ci lui conseille de lever sur eux un impôt d’un sou d’or (_aureus_) par tête. Aegidius le fait, et les Francs paient. Wiomad lui persuade de tripler ce tribut pour mieux les dompter et humilier leur orgueil. Les Francs, ainsi accablés, s’exécutent cependant, se disant qu’il vaut mieux encore payer tribut que de supporter le joug d’un Childéric. Cela ne fait pas l’affaire de Wiomad, qui soutient à Aegidius que les Francs sont des rebelles, et que, pour avoir raison d’eux, il doit en faire périr plusieurs. Et lui-même en choisit une centaine qu’il envoie au roi, lequel, toujours plus aveuglé, les fait mettre à mort. Alors Wiomad s’adresse aux Francs et leur demande s’ils continueront de payer tribut, et de souffrir que les leurs soient immolés comme des troupeaux. Les Francs déclarent unanimement que, s’ils pouvaient trouver Childéric, ils le remettraient à leur tête, parce qu’ils n’en peuvent plus. Wiomad enchanté retourne auprès d’Aegidius, et lui affirme que cette fois les Francs sont décidément soumis. Toute cette suite d’intrigues manque dans le Liber Historiae, mais il paraît bien que l’auteur de celui-ci l’a connue, et c’est par seul amour de la brièveté qu’il le résume en disant: Hortabatur (Wiomadus) Egidio aliquos Francos dolose oppremere. Ille audiens consilium ejus acrius coepit oppremere eos[264].
[264] Liber Historiae, c. 7.
Voilà, sans doute, une histoire bien invraisemblable, mais de cette invraisemblance épique qui n’avait rien de choquant pour les auditoires populaires. L’épopée germanique nous présente plus d’une fois le type du conseiller perfide qui, devenu le mauvais génie de son maître, le pousse à tous les crimes et le précipite finalement dans la ruine. L’une des plus caractéristiques parmi ces figures est le traître Sibich, qui, pour se venger du roi Hermanaric qui a outragé sa femme, l’amène à se défaire successivement de tous les membres de sa famille. Qu’on lise cette légende dans le poème intitulé: La fuite de Dietrich[265], et l’on sera frappé de l’identité de Sibich et de Wiomad, bien qu’il y ait entre le récit de Frédégaire et la rédaction de l’épopée un intervalle d’environ sept siècles. De part et d’autre, le traître est conçu d’une manière tout à fait enfantine. Les mauvais conseils qu’il donne sont tellement absurdes que la perfidie crève les yeux, bien que celui auquel ils s’adressent se garde de s’en apercevoir jamais. On comprend que Grégoire de Tours, qui avait lu des auteurs classiques, et qui avait été habitué à des types d’une bien autre vérité psychologique[266], ait été mis en défiance, et se soit refusé à regarder l’histoire des ruses de Wiomad comme authentique. Frédégaire, qui, comme on le sait déjà, n’avait ni la même éducation littéraire ni les mêmes scrupules de critique, s’est borné à reproduire la tradition telle qu’il l’avait entendue, et sans se préoccuper de ce qu’elle valait.
[265] Dietrichs Flucht éd. E. Martin dans le Heldenbuch, t. II,
Berlin 1866.
[266] Il devait connaître au moins le Sinon de l’Énéide: or, entre un
Sinon et un Sibich ou un Wiomad, quelle distance!
Je continue maintenant l’examen de notre légende.
Il semble bien qu’après avoir reconquis les sympathies du peuple pour Childéric, Wiomad n’ait plus qu’à lui renvoyer la demi-pièce d’or, pour lui marquer qu’il peut désormais revenir en toute sécurité. C’est ainsi, en effet, que les choses se passent dans Grégoire et dans le Liber Historiae. Mais il en est autrement chez Frédégaire, qui intercale ici un stratagème nouveau, et bien inutile, pour faire revenir Childéric. Le rusé personnage qui mène décidément son Aegidius par le bout du nez, lui persuade maintenant d’envoyer une ambassade à l’empereur Maurice, pour lui réclamer une somme de 50,000 sous d’or, destinés à payer la fidélité des barbares du voisinage. Lui-même demande la permission d’adjoindre à cette ambassade un sien esclave, qui doit acheter de l’argent à Constantinople[267]; en réalité, l’esclave est chargé de remettre la demi-pièce d’or à Childéric, qui se trouve dans la grande ville. Comment est-il arrivé là, alors que Grégoire et le Liber Historiae ne parlent que de son exil en Thuringe, et que, dans le récit de Frédégaire lui-même, il n’a pas été question auparavant de son départ pour Byzance? C’est ce que nous apprendrons tout à l’heure. L’ambassade part; l’esclave de Wiomad s’en va avec elle, porteur d’un sac qui contient prétendûment l’or destiné à l’échange, mais qui, en réalité, est rempli de jetons de plomb. Ce qu’il a de plus précieux sur lui, c’est le demi-aureus que son maître l’a chargé de remettre en secret à Childéric. L’esclave a de plus reçu la mission de prendre les devants, et de prévenir sans retard Childéric que le malheureux Aegidius, au lieu d’envoyer à Constantinople les tributs de la Gaule, a l’audace d’en demander lui-même à l’empereur. Childéric court faire ce beau message à Maurice, qui, saisi d’indignation, fait jeter en prison les messagers d’Aegidius, et envoie Childéric en Gaule pour tirer vengeance du sujet infidèle.
[267] Addens dixitque ad eum: «Aliquantulum solidos tuae instantiae
locum accipiens militavi: parum servus tuus argentum habeo. Vellebam
cum tuis legatis puerum dirigere, ut melius Constantinopole mihi
argentum mercaret.» Tunc acceptis ab Eiegio quingentos in munere
aureos, quos ad hoc opus emendum transmitteret, misit puerum
creditarium sibi etc. Fredeg. III, 11. Ce passage ne manque pas
d’intérêt pour l’histoire monétaire des Francs.
Childéric se met en route, comblé de cadeaux par Maurice. Wiomad, prévenu par son esclave revenu sur ces entrefaites, vient à sa rencontre à Bar, où le roi est reçu par ses sujets, et où, sur le conseil de Wiomad, il leur fait gracieusement remise de tous les tributs publics. Il est ensuite reconnu par tout le peuple franc, livre plusieurs combats à Aegidius et remporte de sanglants succès sur les Romains.
Tel est le récit de Frédégaire. On voit qu’il se compose de deux légendes indépendantes, en partie contradictoires entre elles, d’ailleurs imparfaitement soudées l’une à l’autre, et dont l’une place l’exil de Childéric en Thuringe, tandis que l’autre lui assigne pour retraite Constantinople. Examinons d’abord cette dernière, qui est entièrement inconnue de Grégoire et du Liber Historiae.
Cette légende est manifestement postérieure à Grégoire de Tours, et elle fait partie de ce développement graduel auquel sont soumises, dans la bouche du peuple, les données de la tradition, lorsqu’elles ont obtenu quelque popularité. D’abord, c’est bien de Thuringe que Grégoire fait revenir Childéric (_a Thoringia regressus_) ne laissant aucune place à l’hypothèse que l’histoire de l’exil à Constantinople aurait déjà été en circulation de son temps. Le caractère parasite de l’épisode ajouté par Frédégaire est d’ailleurs si frappant, qu’on pourrait le découper comme à l’emporte-pièce dans sa propre narration, sans qu’elle en fût altérée; au contraire, elle paraîtrait, après cette amputation, beaucoup plus logique et plus vraisemblable[268]. Enfin, la mention de l’empereur Maurice suffit pour assigner à l’épisode une date postérieure à Grégoire de Tours, car celui-ci est mort en 594, et Maurice monta sur le trône en 582, plusieurs années après que Grégoire avait écrit les premiers livres de sa chronique[269].
[268] Mettez entre crochets tout le passage qui commence à _Dans
idemque consilio_ et qui s’arrête à _multis muneribus a Mauricio
ditatus_, et lisez le reste d’un trait; l’évidence alors sera
éclatante.
[269] Je vois par une note de l’édition Arndt-Krusch, que Labarte
(_Histoire des arts industriels au moyen âge_, I, p. 454) constatant
l’anachronisme, veut corriger Frédégaire, en mettant Marcianus à la
place de Mauricius. C’est une erreur, il ne faut pas corriger les
traditions épiques, il faut se borner à en prendre acte et à
constater leur procédé.
Il vaut d’ailleurs la peine, pour l’historien autant que pour le critique, de scruter un peu plus attentivement les origines de la légende qui met en scène l’empereur Maurice. Évidemment, elle n’est pas née du vivant de celui-ci, qui ne mourut qu’en 602, et il est même peu probable qu’elle ait pris naissance sous le règne de son premier successeur Phocas (602-610). Même chez un peuple aussi barbare que l’étaient alors les Francs, on ne pouvait avoir oublié si vite le Maurice historique, dont on devait avoir parlé plus d’une fois en pays franc, à cause de ses fréquentes négociations avec les souverains de ce pays[270], et en particulier de certain conflit assez retentissant qu’il avait eu avec Childebert II[271]. C’est donc tout au plus sous le règne d’Héraclius, c’est-à-dire après 610, que les notions chronologiques sur le règne de Maurice auront été assez brouillées en Gaule pour qu’on fît de cet empereur un contemporain de Childéric, qui avait vécu plus d’un siècle avant lui.
[270] Greg. Tur. VI, 42; VIII, 18; IX, 25; X, 24. Paul Diacre, III,
17, 22, 29, 31.
[271] Voir sur cette affaire Greg. Tur. X, 2 et 4.
Pourquoi l’imagination populaire a fait choix du nom de Maurice, c’est ce que pourra dire quiconque a un peu réfléchi à la formation des légendes nationales. On a pris, parmi les empereurs du passé, celui dont on avait conservé le souvenir le plus vif, et il se trouvait, pour les raisons indiquées ci-dessus, que c’était Maurice. Ce transfert épique, s’il m’est permis de baptiser de la sorte le procédé en question, l’imagination populaire le fait toujours en pareil cas, et l’épopée n’en a pas de plus familier.
Un dernier point resterait à élucider dans l’histoire de l’épisode ajouté par Frédégaire. D’où vient cette singulière légende qui, née au VIIe siècle, fait fuir le roi barbare à Constantinople, et montre la Gaule administrée pendant quelque temps au nom des empereurs? Nous avons établi qu’elle est dépourvue de tout fondement historique; il est, dès lors, parfaitement inutile de lui chercher un lointain point d’attache avec l’histoire dans le passage de Priscus, parlant d’un prince franc qu’il a vu à Rome[272]. Par contre, on trouve dans l’histoire du VIe siècle quelques faits qu’on pourrait considérer comme ayant fourni des matériaux à la fantaisie épique. Le premier de ces faits, c’est qu’un aventurier, nommé Gundovald, qui se disait fils de Clotaire I, après avoir fait quelque bruit chez les Francs, s’était réfugié auprès de Narsès et de là à Constantinople, d’où il était revenu au bout de quelque temps comme un véritable prétendant à la couronne (582)[273]. Il paraît que le duc Gonthran Boson, un intrigant de la pire espèce, l’avait appelé, et qu’il avait même fait exprès le voyage de Constantinople pour le décider à tenter l’aventure[274]. Parmi les grands, il y en avait plusieurs, notamment les ducs Mummolus et Desiderius, qui avaient ouvertement embrassé la cause du prétendant[275]. «Viens, lui avaient-ils dit, tu es attendu par tous les grands du royaume de Childebert, et il n’y a personne qui osera bouger devant toi. Nous savons tous que tu es le fils de Clotaire, et il ne reste personne en Gaule qui puisse gouverner le royaume, si tu ne viens[276].» De pareilles offres décidèrent Gundovald; il débarqua à Marseille, où il fut bien accueilli par l’évêque. Il fut élevé sur le pavois par son parti à Brives-la-Gaillarde, et il commença ensuite à parcourir le pays en véritable souverain. Il entra dans plusieurs villes importantes, comme Angoulême, Toulouse, Bordeaux, et envoya sommer impérieusement le roi Gonthran de lui restituer sa part d’héritage[277].
[272] V. ci-dessus p. 177.
[273] Greg. Tur. VI, 24.
[274] Id. VI, 26. Cf. VII, 14, 32 et 36.
[275] Id. VII, 10.
[276] Id. l. l.
[277] Id. VII, 32.
Tous les traits de la vie de cet aventurier sont ici à noter. L’esprit public en avait été fort frappé, et en particulier de cette circonstance du voyage à Constantinople: elle est mentionnée nombre de fois. A cette date, en pays franc, on était un personnage quand on avait été à Constantinople, et qu’on avait vu l’empereur! Ajoutons que ceci se passait sous l’empereur Maurice, et que même beaucoup d’historiens ont voulu voir, dans l’équipée de Gundovald, une ambitieuse tentative de Byzance pour remettre la Gaule sous ses lois[278]. N’est-ce pas dans l’histoire de cet aventurier que la légende de l’exil de Childéric à Constantinople s’est fournie de ses traits principaux? Nous avons de part et d’autre un prétendant chassé du pays franc, réfugié à Constantinople, favorisé par l’empereur Maurice, rappelé par des Francs qui sont allés lui offrir de rentrer, enfin, revenant par mer en Gaule[279]. Certes, je ne soutiens pas que l’histoire de Gundovald soit devenue celle de Childéric, dont elle diffère d’ailleurs par son dénouement tragique, mais je dis qu’elle doit lui avoir servi de moule. Peut-être même est-ce du vivant du prétendant que la légende de Childéric s’est modelée sur la sienne. C’est du moins ce que laisserait croire la frappante analogie de certains traits, qu’on trouve à la fois dans le récit historique et dans la tradition légendaire. Ainsi, l’histoire des 50,000 sous d’or subtilisés par Childebert I à Maurice[280] a, très probablement, fourni à la légende l’idée de la même somme indûment réclamée par Aegidius au même empereur. D’autre part, il y a des aventures d’ambassadeurs francs envoyés à Maurice et maltraités en route, qui ont un singulier air de famille avec ce que nous lisons encore dans l’histoire de Gundovald[281]. Il n’est donc pas téméraire de voir, dans l’aventure réelle, le type sur lequel s’est modelé l’épisode légendaire ajouté par le chroniqueur du VIIe siècle à l’histoire de Childéric[282].
[278] Deloche dans les Mémoires de l’Acad. des Inscript., t. XXX, 2e
partie, contre Robert, ibid. A. Gasquet, _L’Empire byzantin et la
monarchie franque_, p. 186.
[279] Evicto navale revertit in Galliis (Frédég., III, 11). Gundovald
rentre par Marseille. Greg. Tur., VII, 36.
[280] Greg. Tur. VI, 42 (Childebertus) ab imperatore autem Mauricio
ante hos annos quinquaginta milia soledorum acceperat, ut
Langobardos de Italia extruderit. Audito autem imperator quod cum
his in pace conjunctus est pecuniam repetibat, sed hic fidus a
solaciis nec responsum quidem pro hac re voluit reddere.
[281] Par exemple Greg. Tur. X, 2.
[282] Sicchè, conchiudendo, a me pare verosimile un rifacimento del
poema di Childerico sullo scorcio del secolo VI, o al più tardi nei
primi anni del VII. Rajna, p. 67.
La mention de la ville de Bar dans le récit de Frédégaire nous fournit une autre indication. Bar-le-Duc était la première ville du royaume d’Austrasie quand on y entrait par le sud; c’est pour cela que Wiomad y vient à la rencontre de son roi, et que l’on mentionne l’accueil que les habitants font à celui-ci. En d’autres termes, la légende veut dire que Childéric, en revenant de Constantinople, est reçu aux frontières de son royaume par son peuple, et la remise d’impôts qu’il leur accorde est un véritable don de joyeuse entrée (_inicium receptonis_)[283]. Ce détail atteste que la chanson provient d’un endroit où l’on connaissait la frontière qui séparait l’Austrasie de la Bourgogne, c’est-à-dire du pays de Bar-le-Duc même, et je n’hésite pas à dire que c’est cette ville seule qui avait intérêt à rappeler la prétendue remise d’impôts accordée par le roi Childéric. Qui sait même si le détail n’a pas été ajouté dans une intention satirique, à un moment où l’on se débattait contre les exigences assez fréquentes du fisc mérovingien?
[283] Rajna, qui n’a pas vu cela, croit à tort qu’il s’agit de
Bar-sur-Aube, qui est en Bourgogne (p. 58), et qui ne répond point
par conséquent aux indications de Frédégaire.
Notre histoire est d’ailleurs bien dans le goût des récits francs. Nous en rencontrons encore une autre dans la chronique de Frédégaire, qui, bien qu’elle se rapporte à des faits beaucoup plus rapprochés de lui, sent également sa légende. Adaloald, roi des Lombards, avait fait très bon accueil à Eusebius, que l’empereur Maurice lui avait envoyé pour le tromper[284]. Mais, après que sur le conseil d’Eusebius il s’était laissé oindre de divers onguents, il se trouva entièrement au pouvoir de ce dernier, et incapable de faire autre chose que ce qu’il lui disait. Instigué par lui, il donna ordre de faire périr tous les grands du royaume des Lombards; il voulait, après s’être débarrassé d’eux, se livrer avec tout son peuple à l’empire. Une douzaine ayant déjà péri par le glaive sans être coupables, les autres, se voyant menacés à leur tour, élurent roi le duc de Turin Charoald, qui avait épousé Gondeberge, sœur du roi Adaloald[285].
[284] Ingeniose ad se venientem. Ingenium a déjà dans les textes
mérovingiens le sens qu’il a plus tard dans l’expression française:
par fraude et mal engien.
[285] Frédég. IV, 49.
Cette historiette, qui nous offre, je crois, le plus ancien exemple de ce qu’on appelle aujourd’hui une suggestion, n’est autre chose qu’une légende. En effet, en 624, date prétendue de l’événement, l’empereur Maurice n’était plus de ce monde; il avait péri dès 602 sous les coups de Phocas, et ce dernier lui-même avait succombé, en 610, à la vengeance d’Héraclius. D’ailleurs, toute l’histoire a une saveur légendaire qui suffit à la faire écarter[286]. Je ne l’ai mentionnée ici que pour montrer la conformité de l’épisode qui nous occupe avec d’autres qui sont sortis du même moule.
[286] Has fabulas esse patet, dit Krusch dans une note l. l.
Après cette digression, je reviens à la légende telle que la raconte Grégoire de Tours, suivi d’ailleurs par Frédégaire et par le Liber Historiae. Childéric, nous disentils tous les trois, a trouvé l’hospitalité chez Basin, roi des Thuringiens, et chez sa femme Basine. Après son retour au pays franc, Basine est venue le rejoindre, et elle est devenue sa femme. Ce récit porte sur lui la marque manifeste de sa provenance populaire, quand même le respondisse fertur, par lequel Grégoire de Tours introduit la repartie de Basine, n’en serait pas la preuve explicite. Après ce que j’ai dit plus haut au sujet de l’allitération dans les noms des quatre prud’hommes auteurs de la loi salique, il est inutile d’insister sur la parenté toute poétique créée entre le nom de Basin et celui de sa femme: à elle seule, elle suffit pour attester que nous nous trouvons ici sur le terrain de la fiction, et non sur celui de l’histoire[287]. Basine est d’ailleurs, comme l’a fort bien fait remarquer M. Rajna, le prototype de ces femmes amoureuses qui, dans les chansons de Geste, vont se jeter sans façon dans les bras des héros étrangers qu’elles aiment, en leur offrant leur amour avec plus de franchise que de dignité.
[287] Cf. P. Rajna, P. 54.
Il faut noter de plus, dans le récit de Grégoire, une contradiction bien significative. Childéric a été pendant huit ans l’hôte de Basine; or, en la voyant reparaître, il lui adresse la parole comme s’il ne se doutait pas de ce qui l’amène, presque comme s’il ne la connaissait pas. Et elle-même lui répond comme si elle le voyait pour la première fois, et que jusqu’alors elle ne l’eût connu que par la renommée. Bien plus, il se réjouit du compliment qu’elle lui fait, et il la prend pour femme, sans qu’il soit seulement question entre eux de Basin ni de leurs relations antérieures[288]. Est-ce bien ainsi que devait se passer la scène où se revoyaient deux personnages qui, dans tous les cas, étaient l’un pour l’autre de vieilles connaissances, et qui s’apprêtaient à trahir, elle son époux, lui son ami? Évidemment non, et l’on peut dire sans exagération que le dialogue de Childéric et de Basine contredit le récit de Grégoire. Mais cette circonstance est précieuse parce qu’elle nous met sur la voie des diverses phases par lesquelles a passé l’évolution incomplète de la légende.
[288] Cette contradiction arrive à son comble dans les récits de
Roricon (Bouquet, III, p. 5) et d’Aimoin, I, VIII (ibid., p. 32)
qui, d’une part, amplifient sur Grégoire et sur Frédégaire en
parlant des relations adultères que Childéric aurait eues avec
Basine à la cour de Thuringe, et, qui, de l’autre, montrent
Childéric fort étonné de la visite de cette reine, et celle-ci
parlant comme si elle ne l’avait jamais vu.
Et d’abord, en cherchant à démêler ce qu’elle contient de réel et de fictif, nous devons constater l’existence historique d’un roi des Thuringiens portant le nom de Basin. Nous savons par Fortunat que la reine Radegonde était la petite-fille de ce roi[289], et il est impossible d’admettre, comme l’ont fait quelques-uns, que ce renseignement manque d’autorité[290]. Fortunat, en effet, était lié d’amitié avec la sainte, et c’est par elle-même qu’il a connu ses relations de famille. D’autre part, Basin est encore mentionné dans l’Origo Gentis Langobardorum, document italien du VIIe siècle, qui nous apprend qu’une de ses filles avait épousé Wacco, roi des Lombards[291]; il est de plus nommé dans l’Edictum Rothari Regis, et indiqué dans l’_Histoire des Lombards_ de Paul Diacre. Voilà un ensemble de témoignages plus que suffisant pour élever au-dessus de tout doute l’historicité du roi Basin.
[289] Fortunat, Vita Radegundis, c. 1.
[290] Comme fait M. Rajna, d’après qui (p. 54, n. 4) sainte Radegonde
était venue en Gaule trop jeune pour se rappeler le nom de son
grand-père. Donc, l’assertion positive de Fortunatus émanerait, elle
aussi, de la tradition poétique. Mais de deux choses l’une: ou bien
Fortunat tenait son renseignement de la sainte elle-même, et alors
qui s’avisera d’en contester l’authenticité? ou bien il l’avait dû
demander ailleurs, et quelle apparence qu’il eût été connu autour de
lui, tout en restant inconnu de la principale intéressée?
[291] Nous possédons deux rédactions de l’_Origo Gentis
Langobardorum_. La première c. 4 écrit: Wacho habuit uxores tres:
Ranicundam filia Fisud regis Turingorum, etc. L’autre, conservée
dans le Codex Gothanus du IXe siècle, dit: Wacho habuit uxores
tres: Ranicunda filia Pisen regis Turingorum.
L’Edictum Rothari Regis: Wacho habuit uxores tres: una Ratecunda,
filia Pisen regis Thuringorum.
Paul Diacre, Hist. Langob. I, 21: Ranicundam filiam regis
Turingorum.
Remarquez en outre ce nom de Radegonde porté par une tante de la
sainte: la fidélité bien connue des familles germaniques à certains
prénoms est ici, sinon une preuve, du moins un indice.
D’autre part, il est difficile de contester le nom de Basine donné par la tradition à la mère de Clovis. A l’époque où cette tradition reçut sa forme actuelle, c’est-à-dire, si je ne me trompe, du vivant de Clovis ou peu après sa mort, ce nom n’était pas oublié[292], et il n’est pas admissible qu’on en ait imaginé un autre que celui que fournissait la réalité. Rien n’est plus vivace qu’un nom: il se perpétue avec le souvenir du personnage qui l’a porté, et il ne cesse de faire corps avec lui dans la mémoire de la multitude. Ajoutons que le vocable de Basine reparaît encore dans la famille mérovingienne: nous le trouvons porté par une fille du roi Chilpéric, religieuse à Poitiers, et il y a là tout au moins une présomption en faveur de son emploi antérieur parmi les ascendants de cette princesse[293]. Je crois donc pouvoir conclure que la mère de Clovis s’est réellement appelée Basine, tout comme le roi des Thuringiens a porté réellement le nom de Basin[294].
[292] «Il nous paraît, en effet, indubitable que la Basine dont parle
le poème a bien réellement donné le jour à Clodovech. Comment
supposer qu’un faux nom ait pu se répandre quand le véritable était
connu? Comment admettre surtout que celui de la mère de Clodovech
puisse être tombé dans l’oubli dès le temps de la mère de Grégoire?»
Junghans, Histoire critique des rois Childéric et Clovis, trad.
Monod, p. 11.
V. encore Rajna p. 54, n. 4: Che una moglie di Childerico, e
propriamente la madre di Clodoveo si chiamasse realmente Basina, non
mi pare improbabile, etc., etc.
[293] Greg, Tur. X, 39.
[294] C’est donc bien à tort que Bangert, dans son compte rendu du
livre de Rajna, p. 113, prétend trouver aux noms du roi et de la
reine de Thuringe un cachet tout romain (_ein auffallend romanisches
Gepraege_) et y voit la preuve que, _longtemps avant Grégoire de
Tours_, les Gallo-Romains auraient déjà appris, à l’école des
Francs, à inventer des chants épiques. La première assertion est
réfutée ci-dessus; la seconde le sera dans le chapitre final de ce
livre.
Mais, s’il est certain que les populations franques du VIe siècle ont connu en même temps le roi Basin et la reine Basine, l’origine de la légende des amours de Childéric ne présente plus aucune difficulté. Fidèle à son procédé instinctif, l’imagination populaire aura rapproché les deux personnages qui portaient le même nom, le lien étymologique entre les noms étant pour elle la marque du lien qui reliait les personnes. Basine n’était et ne pouvait être, de par la loi de l’imagination épique, que la femme de Basin[295]. Cette supposition naïve, qui se présentait d’elle-même à l’esprit populaire, il l’a accueillie sans défiance et sans arrière-pensée, et il a subi la tyrannie des noms sans même se rendre compte de son illusion[296]. C’est ainsi que naissent les légendes et que se font les contaminations épiques. Le point de départ du chant que nous analysons consista donc dans la supposition suivante: Basine, femme de Childéric et mère de Clovis, avait été la femme de Basin, roi des Thuringiens. Mais comment était-elle devenue la femme de Childéric? Relisez le texte de Grégoire, et la forme primitive du récit vous sautera aux yeux. Ayant entendu parler de la valeur de Childéric, elle était partie de chez elle comme une nouvelle reine de Saba, et était venue spontanément offrir son cœur et sa main au héros franc. Childéric, étonné d’un pareil honneur, lui en avait demandé le motif, et, avec une ingénuité toute barbare, elle lui avait fait la déclaration rapportée ci-dessus. Et lui, tout joyeux, la prit pour femme.
[295] Sur ce procédé d’assonancer les noms, v. ci-dessus, p. 125 et
suiv.
[296] Voici, sans sortir du cycle mérovingien, un autre exemple du
même phénomène. Amalaberge, femme du roi des Thuringiens et fille de
Théodoric le Grand, devient dans Widukind (I, 9) la fille de Clovis.
Pourquoi? Sans doute parce que Clovis a un fils nommé Théodoric, que
l’on a commencé par confondre avec le roi des Ostrogoths: chose
d’autant plus facile, en l’espèce, que c’est Théodoric l’Austrasien
qui remplit l’histoire des Thuringiens, et que Théodoric l’Ostrogoth
reste pour eux un étranger.
Voilà l’histoire dans sa simplicité primitive, telle qu’elle reparaît encore, je le répète, dans le discours de Basine, et antérieurement à toute autre transformation. Il est manifeste que cette version première ne connaissait pas le séjour de Childéric en Thuringe, et ne comportait pas de relations antérieures entre lui et la reine Basine: tout consistait dans l’escapade spontanée de celle-ci. Le discours qu’elle tient au héros a quelque chose de si vif et de si pittoresque dans son archaïsme barbare, qu’il est devenu en quelque sorte le centre du récit, et la formule immuable qui donnait son prix à l’historiette. Nous aurons plus d’une fois l’occasion de constater que bien souvent, dans les traditions épiques reproduites par des chroniqueurs, ce sont les paroles du héros principal qui sont le mieux conservées sous leur forme primitive. Pourquoi? Parce qu’elles sont la moëlle de l’histoire, et que toute la signification de celle-ci peut se résumer en elles. Il en est arrivé ainsi dans l’histoire de Basine: voilà pourquoi les paroles mises dans sa bouche se sont conservées sans altération, et qu’on ne s’est pas avisé d’y toucher, même alors que les développements nouveaux de la légende ont mis, entre ces paroles et le contexte, une contradiction dont la naïveté populaire ne s’est d’ailleurs jamais aperçue.
Mais qui ne voit que, dans son état primitif, tel que nous venons de l’étudier, la légende appelait nécessairement une nouvelle évolution? Le premier venu, ou, pour mieux dire, tout le monde à la fois, dut imaginer de bonne heure une explication plus dramatique de la fugue de Basine. Si elle se laisse entraîner à un pareil oubli de son devoir, c’est évidemment—ainsi raisonne l’esprit populaire—parce qu’elle avait pour Childéric une passion ancienne, qui pouvait atténuer le caractère répugnant de sa démarche. Et cette passion supposait forcément un séjour prolongé des deux amants dans le même endroit. C’est ainsi que l’histoire de la résidence de Childéric à la cour de Thuringe est venue se souder à celle de l’escapade de Basine, sans que les auteurs de cette contamination aient songé à remanier le discours de celle-ci pour le mettre d’accord avec la nouvelle invention[297].
[297] Au reste, dans Grégoire et dans Frédégaire, qui en ceci ne font
sans doute que reproduire fidèlement leur source, la passion de
Basine pour Childéric est seulement sous-entendue; dans Roricon et
dans Aimoin, au contraire, elle est attestée formellement. C’est que
la légende a marché et s’est développée selon la nécessité de la
logique, et il faut remarquer que ce développement s’est produit en
dehors de la version populaire, laquelle ne semble pas avoir raconté
l’adultère.
Est-ce l’obligation de faire résider Childéric à la cour de Thuringe assez longtemps pour expliquer ses relations avec Basine, qui a donné naissance à la fable de l’exil forcé de ce roi et du soulèvement de son peuple contre lui? Ou bien le fait de sa déposition temporaire était-il constant, et l’esprit épique s’est-il borné à le rapprocher de l’histoire de Basine pour fondre les deux récits en un seul? Je ne sais, et il me paraît difficile de résoudre la question avec les éléments qui sont dans nos mains. S’il s’agissait de se déterminer d’après de simples impressions, je serais assez porté à admettre une légende de la fuite de Childéric qui aura existé, pendant quelque temps, indépendamment de celle de Basine: du moins le rôle du fidèle Wiomad et celui d’Aegidius, qui auront été difficilement créés par des nécessités de pure logique, semblent le faire croire. Il aurait donc existé, dès l’origine, deux traditions collatérales et indépendantes l’une de l’autre, à savoir d’un côté l’exil de Childéric et de l’autre l’équipée de Basine, et l’élément fictif qui leur aurait servi de trait d’union, ce serait le choix de la Thuringe par Childéric comme lieu d’exil[298].