Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
À Radomir Seremet
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Le corps en sait beaucoup.
− G. CRACIUN
Demain est l’ombre de nos mains
croisées.
− E. JABÈS
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A VEC UN VIEUX MOTEUR de voiture allemande et une carriole à essieu renforcé, un volant de tracteur et une boîte de vitesses de camion, beaucoup de patience et non moins d’ingéniosité, Iochka s’était fabriqué une espèce de camionnette qui lui servait à monter dans les bois au-dessus de Roudaritsa pour en rapporter des chutes de branches de hêtre et de bouleau laissées sur place par les ouvriers de l’exploitation forestière. Avec le savoir-faire que lui avaient légué ses prédécesseurs en ce monde, il les rangeait dans sa cour, à gauche de la maison, après quoi, selon des règles dont il avait seul le secret, il les empilait sous forme de pyramide, les enduisait de glaise puisée au bord de la rivière en ne pratiquant qu’une petite ouverture dans le bas, y mettait le feu et laissait le tout brûler doucement des jours de suite pour obtenir ainsi, par on ne savait quel miracle, le meilleur charbon de bois à des centaines de kilomètres à la ronde dont il réservait la vente exclusive aux ouvriers de l’exploitation. Ceux-ci le laissaient ramasser tout le bois qui traînait, c’était à peine s’ils lui accordaient la moindre attention, ils s’étaient habitués à sa présence comme on s’habitue au vent et à la pluie, ils vaquaient à leurs occupations sans même lui jeter un regard. Il faisait partie intégrante de la vallée au même titre que les arbres, que la rivière et le chemin sur lequel il avait vieilli à le parcourir tant de fois d’un bout à l’autre, à tel point que si on l’avait obligé à y marcher des heures durant, un bandeau sur les yeux, il aurait su exactement, à chaque seconde, où il se trouvait, n’aurait jamais trébuché une seule fois, aurait avancé sans la moindre hésitation et serait rentré chez lui, seul, en pleine nuit, du plus profond de la forêt sans peine et sans même se demander comment et pourquoi il revenait à la maison de si loin et à pareille heure. Il n’était pas dans ses habitudes de se poser des questions et il ne s’en donnait pas la peine, il se contentait de faire les choses comme elles devaient l’être, dans l’ordre qui était le leur et le temps lui-même s’était mis à l’ignorer comme s’il en avait assez de prendre la mesure de son passage en ce monde, à l’instar de l’espace qui ne tenait pas plus compte de lui que de tout ce qu’il contenait dans la vallée – Iochka était comme la pierre, le vieux chêne, le ruisseau qui coulait là-bas depuis que la terre avait commencé à se plisser –, l’espace le contenait et semblait vouloir se plier à ses moindres désirs, de la plus étrange manière, comme s’il voulait l’aider à vivre, comme s’il devançait ses attentes en ami fidèle depuis son installation dans sa petite maison aux abords de la Ligne de Chemin de Fer, deux pièces – une d’habitation, l’autre était la forge – après quoi il s’en était ajouté une autre, une sorte d’étrange annexe où il rangeait ses deux véhicules, sa fameuse camionnette improvisée, pour le travail, et la Trabant bleue dans laquelle il descendait de temps en temps en ville voir son fils qui avait grandi dans la vallée avant d’aller vivre en ville et n’avait jamais oublié son père même si ce dernier ne semblait vouloir se souvenir de lui que très rarement et par hasard, comme on le fait d’un vieil ami avec lequel on boit une goutte ou d’une connaissance à qui l’on parle parce qu’on n’a rien de mieux à faire, pas comme on le fait de son propre enfant. En aucun cas d’une personne très chère ou très proche, non, non, c’était un étranger, un monsieur de la ville qu’il saluait respectueusement comme il le faisait avec tous ceux qu’il connaissait car c’est ce qu’on lui avait appris dans son enfance, parce que c’était comme ça qu’il fallait faire et qu’il n’y avait jamais eu d’autre sentiment en lui, il ne s’était jamais considéré comme supérieur à quiconque, il s’était toujours mis à la disposition de tous, prêt à rendre tous les services possibles, à aider les autres sans rien demander en échange, sans se dire que c’était un travail qui méritait salaire. Non, pour lui ces choses n’existaient pas et ce jour-là, tandis qu’il montait en direction de l’exploitation ramasser le bois qu’il lui faudrait pour la semaine à venir, il ne pensait à rien d’autre qu’à tous les gens qui auraient besoin, ici et dans les chalets des environs, de son charbon de bois qui pourrait leur faire défaut s’il ne s’acquittait pas de son travail comme il le devait ; cela aurait des conséquences très désagréables, pire encore, cela pourrait coûter de l’argent et il ne pouvait pas admettre qu’il en soit ainsi, il fallait l’éviter à tout prix. Tout en montant, c’est à cela qu’il pensait et lorsqu’il a arrêté sa camionnette et qu’il en est descendu, il a aperçu un homme écrasé par un tronc d’arbre et dont l’os de l’épaule avait traversé la peau ; il était entouré par tous ceux avec lesquels il travaillait et très probablement en train de rendre l’âme. Mais ses jours n’étaient pas encore comptés puisque Iochka, âme forte qu’un accident en forêt ne pouvait pas démonter, s’est approché et a dit, en chuchotant presque : Ben, les amis, laissez-moi juste un peu voir ça, y a pas le feu et il s’est assis à côté de l’homme, a examiné attentivement l’os qui saillait en haut de la poitrine, juste sous la clavicule, il a hoché la tête, a passé doucement la main sur le front en sueur de la victime, lui a murmuré à l’oreille ça va te cuire un peu, mon gars après quoi, il lui a remis l’os en place d’un seul coup, sans rien dire de plus, en retenant son souffle, a sorti une espèce de poudre de la poche poitrine de sa chemise, en a saupoudré la plaie et a dit aux autres qui le croyaient déjà mort qu’il fallait le descendre à l’hôpital, qu’il survivrait, il a même accepté bien volontiers de boire la goutte de trapazan qu’on lui offrait, a trinqué au bon travail et au beau temps comme c’est la coutume dans le coin et comme il le faisait depuis toujours. Il s’est redressé, a rangé sa voiture à l’ombre et s’est mis à ramasser du petit bois dans les taillis de l’exploitation, du hêtre et des branches sèches de sapin qu’il a chargés tranquillement, après quoi il s’est assis au bord du chemin sous un bouquet de sapins pour manger un morceau. Il faisait déjà chaud et il avait transpiré à courir à travers bois, il a sorti un sac d’une boîte à côté du levier de vitesses, a étalé une serviette crasseuse sur l’herbe, a découpé des tranches de lard et d’oignon, un quignon de pain qui lui restait et s’est mis à manger en regardant passer les ouvriers qui transportaient des troncs sur leurs longs camions ; on aurait dit qu’il attendait quelque chose, là, au bord du chemin, les yeux fixés sur les trous laissés par les arbres comme sur de vieux amis oubliés depuis longtemps mais toujours présents. Les trous, ses copains de l’automne 1942 où, dès l’été de la même année, on était venu chercher Iochka chez lui pour l’envoyer comme enfant de troupe dans la Quatrième Armée sur le Coude du Don : en tant que fils de maréchal-ferrant auquel le père avait appris le métier, il s’était retrouvé maréchal-ferrant malgré lui et cantonné dans le village de Golubinski, gros village de Kazakhs sur la ligne de Kletskaïa. Il avait connu la steppe russe et les malheurs de la guerre, les plaisirs de la vie de troupe, les soldats plus âgés l’aimaient bien car il avait été quelques années à l’école de Sepsiszentgyörgy et savait lire et écrire le roumain, de sorte que toutes les fois qu’arrivait un communiqué reportant le début des combats, c’était lui qui prenait le papier apporté par le courrier, il s’asseyait à l’ombre d’une carriole, entouré par les plus vieux, et lisait non sans une certaine solennité en accord avec le moment les quelques lignes que le Commandement envoyait pour maintenir le moral des troupes. Il était tout aussi effrayé que les autres par le bruit des tanks et des avions, chaque fois que l’aviation russe venait en reconnaissance, il se cachait sous sa carriole et regardait entre les planches non rabotées les fauves de métal qui tournaient dans le ciel. Puis lorsqu’arrivait l’automne et que la steppe se transformait en une mer de boue qui engloutissait tout, chevaux, hommes, camions, canons et tanks, il ne sortait plus, des jours de suite, de sous sa bâche, restait là à contempler le brouillard épais et humide, une terrible nostalgie du pays montait en lui que rien ne pouvait apaiser ni les doïnes entonnées par les soldats au coucher du soleil ni les maigres rations fumantes qu’on leur servait deux fois par jour, matin et soir. Le brouillard ne s’était pas levé depuis une semaine lorsqu’en pleine nuit, du 7 au 8 novembre, était tombé le rapport de l’officier de liaison qui disait ceci : La Troisième Armée roumaine s’attend à une puissante attaque de tanks sur le front Kletskaïa-Raspopinskaïa. Mais personne ne s’en souciait déjà plus. Et au matin du 19 novembre, il y avait de nouveau du brouillard, le commandant allemand dormait, personne n’avait osé le réveiller, personne n’avait eu le courage de frapper à sa porte pour lui annoncer que les Russes arrivaient par vagues et qu’il fallait essayer de les arrêter si l’on voulait pouvoir rentrer un jour chez soi ; un immense vacarme s’était déclenché, fait d’explosions d’obus qui tombaient en une pluie de gouttes grosses comme le bras, accompagnées de jambes et de bras humains dégringolant du ciel pour frapper la boue avec des bruits de morceaux de viande fraîche, l’air était sillonné de chevaux, de voitures, de soldats, de débris de maisons, un interminable bombardement que rien ne semblait pouvoir arrêter ; cela avait duré toute une journée et toute une nuit pendant lesquelles les troupes s’étaient senties comme des bêtes à l’abattoir, se demandant à tout moment si une ferraille n’allait pas les mettre en pièces ou si un camarade n’allait pas exploser tout près, frappé par la force ahurissante de cette pluie qui métamorphosait tous ces pauvres hommes, venus conquérir ou défendre des contrées qui n’étaient pas les leurs, en bêtes terrorisées incapables de se cacher nulle part et qui ne pouvaient qu’attendre, prier, pleurer ou rire ; certains, saisis de folie, se mettaient à courir de trous d’obus en trous d’obus en hurlant peut-être pour la dernière fois de leur vie, les yeux exorbités, ils tombaient, se relevaient, en quête d’on ne savait quoi, s’arrachaient les cheveux, trébuchaient, s’asseyaient soudain et pleuraient ou, le plus souvent, fixaient d’un regard vide des choses qu’ils étaient les seuls à voir puis retombaient en enfance pour n’en plus jamais revenir ; Iochka, dissimulé sous sa carriole, qui ne pouvait constituer un abri, regardait ce massacre, ses yeux d’enfant ne pouvaient s’y faire, il avait de la peine à comprendre ce qui se passait et, lorsqu’une jambe était tombée à côté de la roue, il l’avait repoussée d’un coup de pied comme un invité importun et avait continué à regarder autour de lui, mais quand une tête d’homme avait failli le frapper, dans une gerbe de boue, qu’un œil avait giclé d’une orbite sur les planches de la carriole, il n’avait pu que pousser un cri, rejeter la tête au loin avec un frisson de dégoût, enfoncer l’œil dans la boue tout en prononçant les quelques mots qu’il connaissait pour le repos de l’âme du pauvre mort, après quoi il était resté tapi à attendre il ne savait quoi, le salut, peut-être, qui ne venait pas ou le silence dont il avait déjà oublié le sens, ce silence qui lui aurait permis d’entendre sa propre respiration ou d’appeler ses camarades qui n’étaient sûrement plus de ce monde car rien ne bougeait, il n’y avait plus autour de lui qu’un immense tas de morceaux de bois, de ferrailles tordues, de cadavres d’hommes et d’animaux et, par-dessus, le brouillard à travers lequel on devinait à peine les choses et qui dissimulait – il l’apprendrait plus tard – les cent-cinquante-mille morts de l’armée roumaine dans un cercueil de vapeurs d’où rien jamais ne les sortirait ; et lorsqu’après un jour et une nuit de bombardements le silence était revenu, Iochka était resté sous sa carriole à regarder toutes ces choses comme s’il s’agissait d’un monde dont il n’avait jamais fait partie et qui ne lui disait plus rien, absolument plus rien, juste un abattoir comme celui dans lequel il était entré une ou deux fois avec son père pour y prendre une carcasse d’animal et qui ne l’avait pas vraiment troublé même si un voile de tristesse était alors tombé sur ses yeux d’enfant pour ne plus jamais les quitter durant les presque cent ans de sa vie ; c’était avec cette même tristesse qu’il s’était levé pour commencer à chercher d’autres survivants ayant échappé comme lui à cette machine à broyer de la chair humaine où ils avaient été jetés de force. Il avait erré longtemps à travers le village, avait avalé avec peine un morceau de pain et de fromage lorsqu’il avait trouvé un endroit sans cadavres ou débris humains, on entendait encore des coups de feu au loin, il ne savait pas ce qui l’attendait, ce qu’on lui préparait en des lieux dont il ne saurait jamais rien, il avait fini par rencontrer un groupe de soldats qui en étaient réchappés par miracle, comme lui, et même un lieutenant blessé qu’ils avaient soigné comme ils avaient pu et qui avait pris le commandement de cette petite troupe qui n’avait plus rien à combattre.
Il s’était levé, avait replié la serviette qui lui avait servi de table, l’avait remise à sa place à côté du levier de vitesses et avait entrepris de ramasser tranquillement du bois dans la forêt qui vrombissait des rugissements des camions et des cris des ouvriers. Il avait trouvé beaucoup de bouts de hêtre et de bouleau et même des branches de chêne, avait coupé le tout à la hache, traîné le plus lourd dans les ornières du chemin, avait décidé de rentrer puis s’était ravisé ; il sentait qu’il avait oublié quelque chose, il s’était retourné face à la pente puis était remonté en direction de l’exploitation en croisant les camions qui traînaient des troncs, était allé jusqu’au sommet pour contempler la montagne inondée de soleil, avait aperçu le contremaître entre les arbres et était allé lui parler, ils se connaissaient depuis pas mal de temps, ils avaient bu quelquefois ensemble ; après quoi il était revenu sur ses pas et soudain, comme s’il se sentait épuisé – pas par le travail, il le savait, mais par son interminable vieillesse –, il s’était assis sur un tronc d’arbre pour se reposer. C’était dans un lieu tout pareil que la botte l’avait frappé en pleine tête, lui avait brisé le nez, mis les lèvres en compote le jour où, sans force après une semaine d’errance, il s’était assis sur une souche pour reprendre haleine et que le Russe, avec une haine qu’il n’avait jamais pu vraiment comprendre, l’avait violemment battu et l’avait obligé, couvert de sang, boitant, le dos en capilotade, à rejoindre la colonne de prisonniers qui se dirigeaient vers un lieu inconnu à l’est où ils ne parviendraient qu’après une semaine de marches forcées, un camp de concentration où il passerait dix années de sa vie, une sorte de village où régnait la famine et où les hommes travaillaient du matin au soir et dormaient entassés comme des bêtes sur des planches qui leur servaient de lit. Près du camp se trouvait une fabrique de munitions, il y avait travaillé pendant deux ans et demi de l’aube à la nuit, avait acquis quelques notions de mécanique qu’il avait perfectionnées peu à peu, n’était pas mort comme tant d’autres, avait vécu assez longtemps pour être libéré après sept ans et demi de paix qui, pour lui et ses camarades, étaient des années d’une guerre qui n’avait pas cessé. Prisonnier dans un monde où la paix régnait sans qu’il le sache, il ne soupçonnait même pas qu’il pouvait y en avoir un autre où les gens n’étaient plus tués sans être coupables de rien ni obligés de travailler comme des bêtes de somme, il ne savait pas que ses parents étaient morts de tristesse et de peine, comme les gens du village le lui avaient appris plus tard, il ne savait rien, ne pouvait rien savoir. Il avait vécu dans un monde sans avenir, où seuls l’ombre du passé et le nom d’ennemi de la patrie avaient encore un sens. Et il avait travaillé, comme tout ennemi, pour expier ses péchés d’enfant maréchal-ferrant puis de fabricant de balles et d’obus ou de réparateur de machines produisant des balles ou des obus. Et il était là, maintenant, si longtemps après que toutes ces choses lui étaient arrivées, si elles lui étaient vraiment arrivées, oubliant qu’il avait du travail à faire, rêvant les yeux grands ouverts à ce monde lointain où il avait vécu jadis.
Il a regardé la vallée, à ses pieds, le ciel, au-dessus de lui, s’est levé, a rejoint sa camionnette. Il était temps de rentrer chez lui, il y avait des heures qu’il était dans la montagne, le travail l’attendait, personne ne le ferait à sa place. Il a démarré, est descendu dans la vallée à une vitesse folle, a manqué plus d’une fois de rouler dans le ruisseau et de s’y renverser avec sa cargaison mais il connaissait le chemin comme sa poche, rien ne lui est arrivé.
Tout comme rien ne s’était passé même lorsque, poussé par un cousin à
lui, juste après la mort du petit père des peuples 1, il s’était cherché un autre avenir dans la ville qui se préparait à porter le nom de ce dernier, ville dans laquelle l’industrie se développait d’un jour à l’autre, les emplois n’y manquaient pas, tout le monde pouvait se faire une situation quelle qu’elle soit. Il avait donc quitté son village natal et avait été embauché comme apprenti dans une usine tout en suivant les cours d’une école professionnelle de mécanique ; on lui avait trouvé une place dans un foyer pour célibataires aux abords de la ville. Sa vie était des plus simples : le matin il allait aux cours, mangeait à la cantine, l’après-midi il apprenait à travailler ou s’occupait dans l’usine, les jours passaient, tous identiques, il avait connu des gens, leur avait parlé, avait mangé et bu avec eux, il avait appris à oublier ce qui lui était arrivé, à laisser loin derrière lui les dix années dans la petite ville russe entourée de barbelés. Et un jour, alors qu’il partait de l’école vers la cantine, il l’avait vue pour la première fois. Blonde, pas très grande, pas forcément très belle mais c’était la première femme qui le regardait attentivement et il lui avait rendu son regard, et un sentiment inconnu s’était enflammé dans son cœur, une émotion qui le prenait à la gorge et le faisait chanceler. Elle lui avait parlé la première, après quelques semaines de coups d’œil insistants et de rencontres fortuites, elle avait été la première à lui parler et à l’inviter à un défilé en ville, un truc sur la reconstruction du pays après la guerre et d’autres choses dont il entendait tous les gens parler sans trop savoir de quoi il retournait. Et c’est peut-être ce jour-là, lorsqu’Ilona s’est collée volontairement contre son corps au milieu de la foule, qu’il a compris que ce avec quoi il vivait depuis le bombardement en Russie, ce renflement du pantalon qui ne diminuait jamais des journées entières n’était pas un accident mais avait un sens. Elle s’était tournée alors vers lui et lui avait fait le plus beau sourire du monde et ils étaient revenus au foyer en se tenant par la main mais il ne s’était rien produit de plus entre eux.
On parlait au foyer de nouveaux emplois à pourvoir dans la vallée, de la possibilité de finir l’école plus tôt pour ceux qui voulaient se faire détacher dans la vallée, on parlait de la construction d’une voie ferrée qui battait son plein et de grandes exploitations forestières, de maisons construites au bord de la rivière, de belles situations pour les ouvriers qui souhaitaient contribuer à la reconstruction du pays, et lui entendait tout ça et, nostalgique de son village natal, il songeait de plus en plus souvent à aller voir le contremaître pour lui dire qu’il voulait être nommé dans cette vallée et y faire une autre activité plutôt que de rester en ville pour travailler en usine. La grande halle n’était pas faite pour lui, il ne voulait pas voir un plafond au-dessus de la tête toute sa vie, les grondements des outils, le vacarme des machines n’étaient pas à son goût même s’il s’efforçait de se convaincre qu’il lui fallait travailler et que le métier de mécanicien n’était pas si mauvais, alors un beau jour il a demandé au contremaître de lui donner son samedi pour aller voir les lieux, constater de ses propres yeux ce qui s’y passait, si cela valait le coup de quitter la ville.
Il était monté dans un camion à la bâche roulée, ils étaient arrivés très vite dans la ville voisine où la fabrique de bicyclettes dans laquelle pendant des années on produirait de l’armement n’existait pas encore, il avait remarqué à l’horizon le couloir entre les montagnes et à un tournant, devant lui, s’est fièrement dressée la montagne dont il ne pourrait plus jamais se séparer le cœur léger, la grande montagne blanche, avec ses rayures de forêts qu’il a aimée dès le premier instant comme une femme que l’on ne peut plus oublier. Il avait vu la vallée avec ses petits ruisseaux aux pierres luisantes, les pentes douces sous le soleil caressant, les petites exploitations forestières en train de se créer, mais ce qu’il avait le plus aimé c’était le côté désertique et sauvage de l’endroit, le silence à peine troublé par le murmure de l’eau et les cris des oiseaux du ciel, l’éloignement, l’éloignement par rapport à tout ce que représentait le monde dans lequel, il le savait très bien, il n’avait aucun avenir. Le soir, il était revenu au foyer des célibataires, ses camarades de chambrée devaient être en train de boire le peu d’argent gagné pendant la semaine, il a ouvert largement la fenêtre et a eu envie de partir tout de suite, sans différer, de prendre ses quelques affaires et partir vivre dans la vallée pour essayer une nouvelle fois de tout oublier.
Mais il n’en a rien été. Lorsque, le lundi suivant, il a dit au contremaître qu’il avait pris sa décision d’aller vivre dorénavant dans la solitude de la vallée, l’autre lui a répondu que cela ne pouvait se faire si vite et qu’il devait finir d’abord l’école car il ne pourrait plus faire la navette pour suivre les cours du soir, il devait donc rester quelques mois de plus dans la grande ville, les jours se traînaient péniblement, il s’efforçait de tout apprendre sur place à l’usine, passait la plus grande partie de son temps à rêver les yeux grands ouverts de sa nouvelle vie, à son avenir. Il rêvait même de choses auxquelles il n’avait jamais osé penser, par exemple une maison à lui, une famille, des enfants, un futur. Peut-être avec Ilona, avec cette femme qu’il voyait un jour et pas le suivant et qui disparaissait un temps pour reparaître plus tard, il n’était jamais sûr de la revoir et chaque fois il était heureux de la retrouver, de passer du temps avec elle, de la regarder à son insu, de sentir son odeur tout près de lui, cette odeur de femme, tenace, enivrante, puissante qui lui faisait tout oublier et espérer des choses qu’il ne déchiffrait pas bien mais qui étaient là et étaient connues et qui lui arriveraient un jour à lui aussi.
Et par un bel après-midi où ils étaient assis tous les deux à une table du café qui se trouvait au milieu des foyers, elle lui a pris pour la première fois la main et lui a dit je veux te voir ce soir, après l’extinction des feux, descends dans la cour, et il lui a répondu oui, je descendrai, je viendrai te rejoindre, être tous les deux ensemble, et son cœur s’est mis à taper très fort, toute la soirée il n’a rien entendu d’autre ni vu autre chose autour de lui, il a vécu enveloppé de son odeur, de sa voix qui l’appelait à se retrouver après l’extinction des feux dans la cour et lorsque les lumières se sont éteintes dans le foyer, il a attendu, en retenant son souffle, que les autres se soient endormis, il s’est levé, a pris ses chaussures, a ouvert la fenêtre et a sauté dans la cour, s’est dirigé vers le lieu dont ils étaient convenus, s’est appuyé à la clôture et il a attendu calmement, tout en mourant et en renaissant à chaque instant sous l’effet de l’émotion, il a attendu, il a regardé les étoiles du ciel, elles lui ont parlé d’espoir, de rêves et de belles histoires, il a attendu et son ombre s’est profilée le long de la haie, s’est allongée et s’est collée à lui et il a eu l’impression, pendant une seconde, que son ombre embrassait la sienne, il a embrassé mentalement cette ombre et la terre sur laquelle elle marchait, Ilona était là, s’est assise à côté de lui sur l’herbe humide, a pris sa main et ils sont restés un moment immobiles à regarder le ciel et à écouter les battements de cœur de l’un et de l’autre qui semblaient vouloir jaillir de leurs corps, ces battements qui les unissaient et d’où probablement naissaient les gouttelettes de sueur à peine sensibles qui se parlaient à travers leurs doigts qui unissaient leurs mains moites pendant qu’ils restaient appuyés à la clôture de fer en train de regarder le ciel sans savoir exactement ce qu’ils devaient faire ni pourquoi ils s’étaient retrouvés là ni ce qui allait arriver, elle a posé sa tête contre son épaule, a pris sa main, a serré entre ses petits doigts son poing d’ouvrier, sa main dure et calleuse, elle l’a posée sur sa jambe et l’a guidée vers le haut, le plus haut possible, lui a ouvert la paume et l’a aidée à relever le bord du tissu, a guidé ses doigts entre ses poils mouillés et collants, sa main est retombée sur sa jambe, ses doigts à lui ont ouvert cette bouche de chair et de peau, ont caressé, pressé, tremblé entre ces lèvres du paradis qu’il venait de découvrir, sa main à elle s’est frayé un chemin vers le cordon de la salopette de l’homme, s’y est glissée, a saisi cette chose énorme et dure, elle a poussé un petit cri entre désir et surprise, a regardé avec frayeur, les lèvres tremblantes et les yeux mi-clos de quelqu’un qui se réveille à peine, frissonnant de surprise devant la découverte de cette chose inattendue, l’a sortie, en a mesuré la longueur avec sa main, et un sourire chaleureux et cru s’est formé sur ses lèvres, elle l’a caressée puis mordillée, a laissé quelques gouttes de salive tomber sur la rougeur de plus en plus forte, ses yeux se sont fermés et ont laissé la surprise presque douloureuse descendre en elle, elle s’est levée, elle l’a embrassé avec la passion d’une moribonde, l’a serré dans ses bras et a avalé avidement l’air qui passait entre ses lèvres, un baiser pareil à une gorgée avide, il a répondu à son baiser et ses mains l’ont soulevée comme un flocon, l’ont posée sur cette chose grosse et longue comme un avant-bras dont il venait de découvrir l’utilité, sa chair a écrasé la sienne, sa chair a tranché l’autre chair et s’est unie avec elle, le ciel s’est ouvert et Iochka est entré dedans, il est entré et il a compris aussitôt ce qu’était ce paradis dont il avait tant entendu parler et quel était le chemin qui y conduisait, ils se sont aimés dans l’herbe du foyer des célibataires jusqu’au matin, et lui qui n’avait pas réussi à comprendre jusque-là comment tout cela se terminait a senti soudain une vague chaude le traverser juste au moment où le soleil colorait le ciel de sang, il a senti toute sa vie s’écouler en même temps que cette vague chaude qui se déversait dans son corps à elle, une douleur terrible l’a fait hurler et s’agripper aux barreaux de la clôture, il s’est griffé, s’est débattu et après ces quelques instants d’agonie et d’extase, après ce temps infini de l’oubli qu’il n’avait jamais imaginé, il a compris que la beauté sans fin n’était pas une vraie beauté, il a retiré son corps du corps de la femme, ils sont restés sans un mot, serrés l’un contre l’autre, animaux tristes dans la fraîcheur de cette matinée d’été qui commençait, animaux si tristes dont les vies, par-delà les événements qui s’étaient produits, n’étaient plus que souvenirs et désir, recherche aveugle de cette chose, envie de la refaire et regret, mélange dont ils sortaient dévastés et terrifiés. Ils sont restés couchés dans l’herbe, épaves d’un amour qu’ils ne comprenaient vraiment ni l’un ni l’autre, restes d’êtres humains entourés des restes carbonisés de leurs âmes, ils sont restés là et ont regardé le soleil qui se levait par-dessus l’usine, annonçant non pas un nouveau commencement mais la fin de ce qui n’aurait pas dû prendre fin, la fin du plaisir et le début de l’attente, la fin de toutes choses et le début du néant qui, à partir de cet instant, les oppresseraient et les étoufferaient.
Dans le silence du matin, la femme s’est levée soudain, le visage décomposé, comme si elle avait entendu quelque chose, une grande inquiétude a pris possession de son cœur, elle a remis en place ses vêtements et elle est partie sur le sentier en direction du foyer ; Iochka est resté calmement dans l’herbe, à regarder le lever du soleil et il a entendu des pas qui se sont arrêtés près de lui, de l’autre côté de la clôture et une voix a retenti : Regarde-moi ça, il est là. Il s’est levé, il a remis sa salopette, deux regards menaçants le fixaient à travers la clôture, il a compris sans comprendre ce qui se passait, c’était encore le matin, comme le jour où le soldat russe l’avait poussé dans la cour du camp à coups de pied et à coups de crosse dans les côtes, l’avait obligé à courir à moitié nu par moins vingt degrés dans les ornières, lui avait craché au visage, l’avait frappé à la tête avec son arme, Iochka avait perdu connaissance à plusieurs reprises et avait été réveillé violemment à grands coups donnés dans la poitrine par une énorme botte, le soldat russe l’avait battu par simple plaisir de le battre, il l’avait choisi au hasard sur les bat-flancs où dormaient dans le froid les corps des condamnés et au plus fort des coups, sûr qu’il n’avait aucune chance de s’en tirer et que c’était là-bas qu’il allait perdre la vie, Iochka avait vu une pierre de dix kilos, l’avait soulevée avec la force de qui n’a plus rien à perdre et avait brisé le crâne du soldat, lui en avait asséné des coups jusqu’à ce que cette tête ne ressemble plus à rien, puis il était tombé à côté du corps sans vie et avait pleuré, il avait pleuré ce jeune Russe qui était mort sous ses coups, ivre, un matin d’hiver comme tous les matins d’hiver et il regardait maintenant par-dessus la clôture sans vraiment comprendre, il demandait du regard aux deux types ce qu’ils voulaient, pourquoi ils étaient venus vers lui en cette matinée heureuse de sa vie, et une voix avait dit, comme pour répondre à sa question : Ilona est à moi, mon gars, et ce que tu as fait n’est pas bien. Sa main droite a été saisie d’un tremblement étrange, il a senti soudain tout son corps vibrer comme si un terrible froid s’en emparait, il a regardé les deux types avec colère, leur a demandé de partir, tant qu’il en était encore temps, de retourner d’où ils étaient venus et de le laisser tranquille, ce qu’ils faisaient là n’était pas bien, les autres ne lui ont pas obéi, ils ont saisi les barreaux de la clôture et ont bondi à côté de lui, menaçants, dans le soleil d’été qui se levait, lui a reculé de quelques pas, un des deux hommes a essayé de l’atteindre, il a esquivé, il a fait quelques pas jusqu’à la clôture, a saisi une barre métallique oubliée là par hasard, s’est retourné de leur côté, leur a de nouveau demandé de partir et de s’occuper de leurs petites vies, les deux autres ont sauté sur lui en même temps, l’ont frappé puis la barre de fer a donné l’impression de s’agiter toute seule dans l’air et un jet de sang a jailli de la tête de l’un d’entre eux qui a dessiné un demi-cercle dans la terre humide du matin, Iochka a fait demi-tour et il a frappé le second avec une soif d’animal pourchassé, puis à nouveau les deux types jusqu’à ce qu’ils tombent près de la clôture de son premier amour, il a cogné dessus jusqu’à ce qu’ils ne bougent plus puis s’est éloigné sans un mot, pleurant presque, redoutant de les avoir tués, dégoûté de ce qu’il venait de faire. Il ne voulait pas se salir l’âme avec ces deux types, il ne voulait pas être un criminel, ce qui s’était passé au camp devait rester au camp, il est entré dans le foyer pour célibataires, s’est lavé et s’est étendu, se laissant gagner par un sommeil d’enfant innocent, par le sommeil de qui n’avait pas tué ce jour-là et ne tuerait peut-être jamais.
Lorsqu’il s’est réveillé, quelques heures plus tard, deux policiers le regardaient d’un œil menaçant du seuil de la pièce. Deux hommes âgés, bedonnants, aux visages fatigués et pas rasés, deux vieux qui n’avaient aucune envie de scandales entre ouvriers : ils lui ont demandé ce qui s’était passé, il a raconté le peu de choses qu’il savait, ils sont allés chercher Ilona dans le bâtiment d’à côté, elle a raconté à peu près la même chose que lui, le plus blanc de cheveux des officiers a hoché la tête avec la sérénité de celui qui se voit exempté d’une longue et fatigante enquête, ils sont partis, il n’y avait rien à faire, de simples histoires d’amour qui se terminent mal, il en avait vu dans sa vie, en tout cas qu’il se méfie de ces types-là, un malheur est vite arrivé.
Il est allé trouver le contremaître le matin même, il n’y avait plus de temps à perdre, il lui a raconté vite fait l’affaire, le contremaître, un homme massif, gai et sain de corps, pesant dans les cent-cinquante kilos, du genre qui n’a jamais dessoûlé depuis son baptême, est allé dans son casier chercher une bouteille de palincă, l’a posée sur la table, a sorti deux petits verres d’un tiroir, a regardé Iochka en soupirant, a tiré un registre d’un tiroir, l’a feuilleté tout à loisir jusqu’à ce qu’il trouve une page vierge, a posé une règle sur la tranche, a détaché doucement cette feuille avec le soin de qui ne veut pas porter atteinte au bien public, puis il a dicté à Iochka la demande qui lui permettrait d’être nommé dans la vallée comme outilleur à la voie ferrée et qui commençait de la sorte : Je soussigné, Molnar Jozsef, vous prie de bien vouloir approuver ma demande de transfert… Le contremaître s’est brusquement frappé le front. Mon petit Iochka, trans-fert avec un f après le s, putain d’école, attends que je te donne une autre feuille. Il en a détaché une autre avec le même soin qu’auparavant, la lui a tendue, lui a dicté sa demande en épelant les syllabes, ils ont bu une nouvelle tournée de palincă et il l’a accompagné dans les bureaux, a raconté ce que le jeune voulait faire, a collectionné les signatures sur la feuille nouvellement rédigée avec soin, avec de grandes lettres épaisses puis il est entré chez le directeur d’où il est ressorti quelques minutes plus tard en agitant triomphalement la feuille comme le font les soldats victorieux avec les drapeaux, ils sont allés au secrétariat, ont demandé un numéro d’enregistrement et un coup de tampon et c’est ainsi qu’en une seule matinée de l’année mille-neuf-cent-cinquante et quelque, cinq ans et quatre mois après la mort du petit père des peuples, et treize ans après la fin de la guerre, à la suite de quelques bons verres d’alcool qui se sont prolongés par quelques bouteilles de vin et de bière au café devant le foyer des célibataires, Iochka devenait officiellement résident de la vallée. Dont il ignorait tout.
Mais bien au-dessus de tout cela se trouvait son amour. Qu’il ne pouvait pas oublier malgré les coups du sort de l’époque et qui ne lui avait rien appris mais dont il espérait un sens, de sorte que cet après-midi du même jour il s’est tranquillement assis, petit de taille et légèrement voûté, devant la fabrique où travaillait Ilona et il a attendu jusqu’à cinq heures, lorsque la sirène a retenti et que les gens ont commencé à sortir ; ses yeux, brouillés par sa longue station au café et les promesses d’un avenir meilleur et d’autant plus différent du passé qu’il était bien disposé à oublier, regardaient les cheminées de la fabrique, leurs ombres qui dessinaient sur la route infinie deux trottoirs, comme deux routes supplémentaires et obscures sur lesquelles ne marchait personne, peut-être les mêmes ombres que celles projetées à l’arrière du hangar de la ferme par les meules de foin de son village ou peut-être d’autres, les meules de foin miraculeuses du jardin de sa maison natale qui ne grossissaient ni ne diminuaient jamais quelle que soit la quantité de foin qu’on leur enlevait ou qu’on leur ajoutait, elles étaient toujours pareilles comme la première fois qu’il les avait vues et ne changeraient jamais, il était sûr qu’à la fin du monde, les deux dernières choses qui disparaîtraient seraient ces deux meules de foin, de sous lesquelles semblait pousser, sans y réussir, le grand hangar où son père avait son atelier de forgeron, lieu qu’il ne pouvait oublier, lieu où, dès sa plus tendre enfance, il se jetait de toutes ses forces sur le soufflet pour aider à la fabrication des objets en fer, du meilleur fer possible, lieu où il aidait à la bonne marche de la maison sans savoir qu’il le faisait mais en se guidant sur le sourire approbateur de son père et ses rares paroles bienveillantes, jusqu’au jour où il avait su forger les clous des fers à cheval et transporter le charbon avec la bonne humeur de l’enfant qui jouait à apprendre à vivre dans ce monde. Et tandis qu’il regardait la file d’ouvriers, de femmes et d’hommes qui sortaient de la cour de l’usine sans se presser avec, à ses pieds, la valise qu’il avait prise dans le hangar familial la dernière fois qu’il avait quitté son village, il tentait de se rappeler les choses, n’y parvenait pas et il se rendit compte que la raison pour laquelle il se trouvait là était folle et inaccessible comme les choses qui dans son souvenir tenaient la place des contes et perdaient lentement mais sûrement tout lien avec la réalité. Son père, le père de son père, le père du père de son père et tant d’autres hommes, tous avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, une armée de gens plus grande évidemment que celle qui passait sous ses yeux, tout ce monde d’où il venait semblait passer près de lui en ces instants et, de même qu’il ne connaissait pas ces gens-là, il n’avait jamais connu non plus ses proches qui l’avaient précédé et il était très probable qu’il ne connaîtrait pas non plus ceux qui viendraient après lui, il ne connaissait pas les proches de ses ancêtres et personne n’avait eu le temps ou la patience d’écrire quelque part d’où il était issu, lui, Molnar Iochka, fils de forgerons du cœur de son pays, désormais futur forgeron et amoureux à jamais parce que, de toute évidence, le tressaillement de son cœur lorsque l’ombre de la femme était apparue de l’autre côté du portail, lorsque son odeur était venue jusqu’à lui, lorsque tout son être avait franchi la frontière magique entre la fabrique et le monde, ce tressaillement douloureux de son cœur et sa tentative vaine pour faire un pas en avant tout comme l’accentuation de la lumière sur la route, toutes ces choses-là qui se produisaient pendant qu’Ilona s’approchait, toutes ces choses-là, oui, ne pouvaient avoir qu’un sens qu’il ne comprenait pas complétement mais qu’il pressentait, toutes ces choses-là ne pouvaient signifier autre chose que cette femme qui franchissait le seuil de la fabrique était son âme et qu’il restait là uniquement parce que, s’il n’avait pas été là, son âme se serait retrouvée ailleurs et cela n’était pas possible, il savait bien qu’aucun homme ne pouvait vivre sans âme, et il lui fallait faire quelque chose, il a aspiré de l’air avec le bruit que ferait un condamné à mort, il a réussi à bouger un pied qui semblait plus lourd que la tour menaçante de la fabrique dont l’ombre, à la lumière de ses émotions, commençait à bouger et à trembler, puis une fois le pied déplacé, il a réussi à entraîner son corps à travers l’air subitement boueux, dense, telle une eau dans laquelle il se noyait, il a fait quelques pas et, silencieux comme toujours, il a rejoint la femme sur la route à côté de centaines d’ouvriers qui repartaient chez eux. Il a marché. Sans rien dire. Seul près de la femme seule qui semblait ne pas l’avoir vu venir, sur son visage aucun muscle n’avait bougé, aucun sourire ne s’y était dessiné. Il lui avait jeté un coup d’œil interrogateur sous les bords de son petit chapeau et elle avait accordé le rythme de son pas au sien comme pour répondre à un appel de la nature, pas comme si elle avait su qu’il était là. Les ombres avaient sagement repris leur place, la poussière de la route avait continué à planer, un camion est passé à travers la foule et a tout blanchi derrière lui, il a respiré profondément la poussière soulevée, elle a porté une main à sa bouche et a toussé légèrement, a tenté de protéger la base de son cou et a esquissé un pas de côté, lui s’est effacé, a failli tomber dans le fossé, ils marchaient l’un à côté de l’autre sans se parler, dans une danse qui n’avait d’autre sens que de tenter d’échapper à la poussière de l’univers et du fossé du bas-côté de la route, il a essayé de lui parler mais les mots ne venaient pas, c’étaient des choses étrangères dans sa bouche, c’est tout juste s’il balbutiait, il gardait dans la poche poitrine le papier de son transfert et il a eu envie de le lui faire lire, de la faire participer à cette décision qui le concernait, il s’est ravisé et s’est dit qu’il le lui montrerait plus tard, le temps ne fuyait pas, il glissait plutôt à côté de lui et restait derrière, quelque part, dans la poussière de la route, caché dans l’ombre des cheminées fumantes et les guettant, se faufilant dans son esprit, l’obligeant à se demander ce qu’il pourrait bien faire de ce silence, ce qu’il pourrait imaginer pour dire ces choses en continuant de se taire sur cette route poussiéreuse, comme il l’avait toujours fait, martyr à son insu, étranger aux mots comme les mots lui étaient étrangers. Et au cœur du silence il s’est demandé si ses ancêtres avaient procédé ainsi, si l’un d’entre eux au moins avait marché un jour aux côtés d’une femme aimée et si, par exemple, le père de son père avait été muet comme lui, impuissant face aux sentiments qui lui serraient la gorge avec des tenailles d’acier sans lui permettre de prononcer le moindre mot, si, par le plus pur des hasards, la mère de sa mère avait réglé son pas sur celui de son homme, attendant qu’il balbutie un mot ou deux et trouve un sujet de conversation. Il n’avait aucun moyen de le savoir, personne ne lui avait jamais raconté quoi que ce soit, et le moment où cela aurait pu se produire avait glissé à côté de lui comme la vie d’un autre, mais le salut est venu sous la forme d’un mastroquet aux abords de la ville, un lieu où ils pouvaient s’asseoir, reprendre leur souffle et se parler, comme il l’avait projeté au départ. Il avait pris doucement la femme par la main, avait mis dans ce geste toute la délicatesse dont il était capable, l’avait fait asseoir à une table un peu à l’écart et avait apporté du comptoir deux bières mousseuses et fraîches, deux chopes dont l’une réussirait sûrement à lui délier la langue et à l’aider à dire les choses qu’il n’avait pas réussi à dire jusque-là, faisant à nouveau de lui un être doué de parole. Il s’était gentiment assis en face d’elle, son regard s’était relevé et avait rencontré celui de la femme qui lui posait une question. Sa main avait esquissé un geste puis un autre et il avait saisi la chope avec la précipitation de celui qui est embarrassé, il avait rassemblé ses jambes comme pour se lever, son regard à elle embrassait encore le sien avec un amour qui ne pouvait être qu’étrange, le petit homme vigoureux a respiré profondément, a voulu dire une fois de plus les choses qu’il était venu dire, a bu une gorgée de bière et a différé à nouveau de parler, tout tournait autour de lui et les ombres des deux tours semblaient s’être entortillées autour de son cou, l’empêchant de prononcer la moindre parole, il a fini par sortir le papier de son transfert de la poche avec les gestes du condamné à l’échafaud, avec la seule force que lui donnaient un regard et un geste, elle a pris le papier, ses yeux ont quitté les siens et elle l’a laissé tomber sans espoir dans un abîme inconnu jusque-là bien que pressenti. Elle a prononcé lentement les mots qui s’alignaient sur le papier déjà froissé, dans ses yeux est apparue une grande interrogation, soudain son corps est devenu tout petit, comme pour se protéger de quelque chose, elle lui a demandé à voix basse quand il allait partir, lui a brusquement recouvré le don de la parole et lui a parlé de la vallée, du ruisseau, de la colline qui devenait d’un coup une haute montagne et protégeait le monde, il lui a parlé de la beauté inouïe, de la paix des montagnes, d’une famille et d’enfants s’égaillant autour d’une maisonnette en bois, de mille et une autres belles choses, et tandis qu’il s’animait et parlait avec un enthousiasme de plus en plus fort, sur le visage d’Ilona descendait une ombre, son âme s’éloignait, ses mains se croisaient sur sa poitrine, ses jambes s’agitaient, bien serrées, elle aurait aimé s’enfuir, ne plus rien entendre, ne plus rien savoir de la vie ou de la mort, elle aurait voulu ne jamais avoir rencontré cet homme qui riait presque de bonheur en lui faisant miroiter une vie impossible, elle a soulevé sa chope, a bu une gorgée, a respiré profondément avant de prononcer un NON si déterminé, si tranchant, presque crié qu’il a arraché le cœur de Iochka et l’a jeté au loin, le laissant se débattre dans la poussière du troquet à côté de tous ses rêves brisés. Il l’a longuement regardée avec la douceur d’un agneau, avec le calme de celui qui ne comprend pas, il l’a priée de répéter ce qu’elle venait de dire, il a soulevé sa chope et il a bu dans cette gorgée toute la souffrance et le fiel du monde, il ne lui a pas demandé pourquoi, il n’a plus rien dit, il s’est dirigé vers le comptoir improvisé dans une baraque en bois, a acheté deux bouteilles de tsuica, est revenu, a pris ses affaires sur le banc et il est parti, il n’y avait plus rien à ajouter et toute la beauté du monde devait rester là-bas, peu importait pour qui et pourquoi, il ne voulait plus rien savoir, il est parti avec une bouteille de tsuica à la main, une centaine de pas plus loin, il s’est assis sur un talus, le visage tourné vers la montagne et s’est mis à boire, car Iochka était venu sur terre en l’an 7151 depuis la
Genèse, lorsque, par-delà les montagnes, le métropolite Varlaam2 imprimait sa Cazania qui avait aussi pour titre Le livre des enseignements. Il a épousé Ilona et ils ont eu des fils et des filles. Son fils aîné, Iochka, de son prénom, a grandi en parfaite santé et en sa dix-septième année il a épousé Ilona et ils ont eu des fils et des filles. Le fils aîné de ce Iochka, Iochka, a grandi lui aussi dans la cour de son bon père et dans sa dix-huitième année il a épousé Ilona et ils ont eu des fils et des filles. Son fils aîné, Iochka de son prénom, est parti de par le monde dans sa seizième année et a appris le métier de forgeron ; revenu compagnon forgeron dans son village dans sa vingt-deuxième année, il a pris pour épouse Ilona et ils ont eu des fils et des filles, ils ont construit dans la cour une forge qui a perduré un siècle. Leur premier fils, Iochka, de son prénom, a appris le métier auprès de son père, il est devenu maréchal-ferrant et ne voulant pas vivre seul avec pour seul amour ses outils, il a épousé Ilona et ils ont eu des fils et des filles. Leur premier fils, Iochka, est parti en apprentissage dans sa quatorzième année et a appris
dans la cité de Kronstadt 3 le métier de tourneur de lettres d’imprimerie. Et il y a eu de nombreux fils et de nombreuses filles dans la famille de ce Iochka-là, tous inconnus, tous morts et enterrés dans quelque cimetière, tous dépourvus de la moindre importance en ce bas-monde et c’est à ces choses-là que Iochka pensait en ce jour, la joue posée sur la main, assis sur le banc cloué sur le mur de droite de la maison portant le numéro d’inventaire 13042, numéro inscrit à la peinture blanche sur la porte de la pièce à vivre, la seule et unique, numéro qui ressemblait étrangement à celui qui était tatoué sur son bras, non, ce n’étaient pas les mêmes chiffres mais ils semblaient avoir été marqués par le même ignorant de cet art, ils semblaient griffonnés dans la chair du bois comme les chiffres creusés et presque illisibles sur le poignet gauche du vieux Iochka. Il était fatigué désormais, une fois sa promenade terminée dans la montagne, il s’asseyait sur le bord du chemin et regardait, les yeux vides, c’était sa manière de se reposer avant de reprendre le travail. Ce travail était invariablement le même, d’un jour à l’autre, et c’est peut-être pour cela qu’il aimait tant ce qu’il faisait. Et lorsqu’un 4x4 est entré en trombe sur la route pour aller se garer dans la clairière en face de sa maisonnette, il l’a à peine regardé, des gens venus à la montagne, peut-être pour faire quelque affaire, pour une discussion sympathique le soir, des histoires anciennes et nouvelles, avec quelques bonnes bouteilles achetées en ville, sauf qu’une seconde voiture avait suivi la première, s’était garée juste à côté d’elle, quelque chose semblait se passer, les gens étaient descendus, le vieux avait relevé la tête et, comme si de rien n’était, il avait dirigé ses regards vers ces visiteurs de la vallée. Puis ils se sont assis en cercle à droite des voitures, une des dames s’est mise à faire de grands gestes, a souri jusqu’aux oreilles, et ses mains semblaient vouloir amasser de l’air autour d’elle, comme pour rassembler avec ses mouvements circulaires le monde entier pour l’absorber, l’inspirer, le faire sien et sien seulement. Les autres femmes se sont prises par les mains, celle qui tentait juste avant d’inspirer tout l’air de la vallée a tenu un discours suave et passionné, presque passionnel, son visage était devenu rouge, Iochka n’entendait rien de l’endroit où il était mais il suivait avec un intérêt croissant ce qui se passait. Les femmes et les hommes ont commencé à faire la ronde, doucement d’abord puis de plus en plus démentiellement, ils sautaient, ils criaient, leurs cheveux s’agitaient autour de leurs têtes, les joues rouges, comme s’ils aimaient des êtres invisibles, la ronde était folle, personne n’en sortait, ils tournaient, tournaient, tournaient, la femme qui dirigeait a brusquement quitté le cercle, les autres se sont arrêtés, perplexes, et l’ont regardée : elle a relevé un peu sa jupe qui dépassait son genou de quelques doigts, elle a quitté ses chaussures, a traversé le ruisseau en levant les bras comme si elle priait, elle a vacillé, a failli tomber, s’est brusquement arrêtée et s’est rattrapée à une touffe d’herbes pour ne pas s’écrouler dans toute sa splendeur dans le courant du ruisseau peu profond derrière elle, elle a appelé les autres. Tous ont hésité, ont quitté leurs chaussures (ils auraient quand même pu faire un sentier goudronné et une passerelle ici, ah, quel manque de civilisation ! a dit la voix blasée et suave d’une jeune demoiselle pendant qu’elle se frayait un chemin dans les galets de la berge), ils ont fait des grimaces, se sont esclaffés, ont trébuché, se sont piqué la plante des pieds, des cris de crainte ont accompagné cette interminable traversée, finalement les naïades ont rejoint celle qui soutenait la montagne pour lui éviter de tomber. Iochka était de plus en plus curieux, il avait mis sa main en visière devant ses yeux, s’était tourné de tout son corps de leur côté, ils ne pouvaient presque plus le voir et pendant ce temps ils offraient à ses regards les rondeurs bombées de leur anatomie la plus molle qui ondulaient sous ses yeux avides, il y avait là un alignement parfait de culs parfaits qui s’offraient tous à son seul regard nullement indiscret, le regard naturel de celui qui était assis sur son banc dans sa cour et se reposait.