Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
Dans ce monde à eux où il ne se passait rien, tout ce qui venait du dehors semblait nouveau, de même que tous ceux qui venaient de l’extérieur. Les gens et les choses, perçus ensemble et jamais séparément, étaient le sujet de discussions qui ne comportaient ni louanges ni admiration mais auraient pu être suspectées de malveillance si les deux hommes en avaient été capables. Et peut-être que l’élément qui revenait le plus souvent dans la discussion et qui était critiqué sans fin était un rectangle lumineux. Après le passage entre les deux millénaires, lorsque la vallée commença à se peupler de gens venus du dehors et changea quelque peu d’apparence, Iochka et le pope n’avaient pas pu ne pas remarquer que la plupart des gens marchaient, hébétés, sur les sentiers en parlant tout seuls. Ils hurlaient, ils gesticulaient, ils priaient, ils aimaient tout seuls, en traversant la vallée en vastes spirales puis s’arrêtaient, épuisés, pour reprendre haleine et repartir de plus belle. Ils les avaient surnommés les « Hurleurs », sans la moindre hésitation, et les avaient assimilés, dès les premiers jours, aux fous de derrière les clôtures de l’asile. Dans leur esprit, il est vrai, il n’y avait aucune différence entre les fous qui couraient en s’essoufflant le long de la haute clôture garnie de barbelés de l’asile et les autres, libres, qui parcouraient la vallée en long et en large et faisaient la même chose. Quelques années plus tard, lorsque les Hurleurs s’étaient fait leur place dans la cage aux fous des deux vieux, même s’ils avaient appris ce qu’il en était et ne faisaient que plaisanter à ce sujet, ils avaient observé un changement dans leur comportement : de temps à autre, ils éloignaient leur appareil de l’oreille et le regardaient fixement, déplaçaient leurs doigts sur l’écran et continuaient à parler, brusquement illuminés, sauvés. L’étape suivante, toute naturelle, avait été de les surnommer alors les « Écarquillés ». Ils les regardaient avec un plaisir fou hurler et ouvrir de grands yeux, ils en admiraient en silence la capacité à rester debout lorsqu’ils trébuchaient, et se réjouissaient tout aussi sincèrement lorsque l’un d’eux, plus nigaud et moins talentueux en matière d’équilibrisme et de lévitation, tombait sur le sol ou dans la boue et, sale comme un cochon, se relevait avec la figure la plus triste du monde, comme lors d’un enterrement. Au fond, après des années, Iochka et le prêtre s’étaient rendu compte que c’est ce qu’ils attendaient et ils avaient renoncé à écouter ce qu’ils se disaient ou à essayer de comprendre le sale langage des conversations qu’avaient certains, leur seule occupation étant d’attendre une chute et de voir la tête indignée de celui ou de celle qui se redressait. Car il ne fallait pas oublier qu’il n’y avait pas que des hommes qui se baladaient comme des fous et discutaient sur les routes très peu accueillantes de la vallée mais aussi des dames. Des dames qui tombaient de manière plus cocasse encore que les hommes, des dames bien habillées, jambes en l’air dans la boue ou dans les bouses, des dames dégoûtées de la vie, aux coiffures excentriques pleines tout à coup de poussière, des dames hystériques qui pleuraient en parlant et regardaient avec désespoir leurs toilettes détruites par les vicissitudes d’une nature qui ne les avait jamais invitées à venir là.
— C’est des fous, mon vieux Iochka, avait dit le pope, frappé d’une révélation, un beau jour.
— Tu crois ? avait répondu l’autre avec un sourire entendu sous sa moustache pas rasée depuis plusieurs jours.
— C’est des possédés, crois-moi, des possédés.
— Alors prions pour eux, que faire d’autre ?
— Non, ça sert à rien.
Et c’est ainsi que de Hurleurs en Écarquillés puis en Possédés, les visiteurs franchissaient les multiples seuils de l’humain et devenaient, peut-être, allez savoir, de simples curiosités. Parce qu’au fond, la cible des critiques acerbes du pope n’était pas ceux qui parlaient tous seuls, non, ceux-là étaient des Bienheureux et pour eux il priait quand même et en des temps meilleurs pour l’Église il leur aurait lu des prières pour le pardon des péchés mais il n’avait plus l’auditoire nécessaire à cet effet. Le plus dur, pour le bon prêtre, c’était lorsque le péché, ces miasmes empoisonnés pour tous les humains, se commettait en public et délibérément, pour démontrer quelque chose. Quels pécheurs, ces gens de l’autre monde ! On aurait dit qu’ils venaient de l’enfer pas d’entre les hommes ! On les aurait dit enragés, possédés du Malin, allant et venant dans la vallée de la mort et des ténèbres de la Géhenne, et lui – disait-il à l’autre, jour après jour – il n’avait jamais cru vivre l’instant où les gens s’adonneraient à la débauche à ce point en jouissant en public de leur souillure et de leurs horreurs. Ce n’était rien qu’ils hurlent des injures, tout homme se laisse aller, dans les moments de colère, à injurier, sous l’effet d’un cœur trop éprouvé par la douleur, ce n’était pas là le péché le plus grand de ces gens. Quel genre d’êtres humains est-ce là, disait le pope, saisi de la nostalgie de la justice, pour sortir de leur voiture bouteilles sur bouteilles, dames-jeannes et même tonneaux, les exposer à la vue de tous, pas pour se faire plaisir avec un petit verre et se guérir de leurs tristesses mais pour se soûler comme des porcs et fouiller dans la boue et la poussière avec leurs groins ? Ne se souvenait-il pas, Iochka, de ces énergumènes qui avaient charrié une heure durant de grandes bouteilles de vin de la voiture au chalet de derrière et bu comme pour un concours au point d’être la risée du monde entier ? Ils avaient été si ivres qu’ils s’étaient endormis sur place, dans le pigeonnier, sous les arbres et même dans les ravins. Et ce samedi-là il s’en était bien trouvé un pour demander : Où est la mer ? Et pour que son compagnon de débauche, probablement encore plus soûl que lui et plus vicieux, lui réponde : Je ne sais pas car je ne suis pas d’ici. Dieu agit de la sorte, avait dit le pope, songeur plus que de mesure, il commence par vous faire perdre l’esprit : il vous donne à porter ce qu’on peut porter, pas plus et puis il vous le rend, tu sais bien. Mais ceux-là étaient profondément plongés dans le péché. Non seulement ils avaient tous dormi dans la même pièce avec leurs femmes – savoir encore ce qu’ils avaient fait pour mettre le Seigneur en colère –, mais le troisième jour ils l’avaient payé cher, le type à l’esprit perdu était allé crier sur la terrasse de tous ses poumons : La mer est là, la mer est là. Il avait bien hurlé comme ça, alors le Seigneur lui avait fait croire à une vision et lui s’était jeté tête la première vers cette vision et s’était brisé le crâne contre le ciment de la terrasse, inévitable avec pareils diables d’hommes ! Il s’étonnait ensuite, si tu te rappelles, de s’être fait mal et il a même fallu faire appel à l’assistant du vétérinaire pour le désinfecter avec ce spray vert, utilisé d’ordinaire pour les animaux, ce n’était plus un homme, de toute façon. Les péchés se paient, mon ami, parfois avant l’heure pour que cela serve de leçon aux autres.
Ce genre de discussions avait lieu sinon tous les jours du moins tous les deux jours. Entre péché et ironie, ils ne savaient que préférer, eux deux ne se posaient jamais la question. Ce qui est certain c’est que les gens de l’autre côté qui venaient dans leur vallée leur offraient de nombreux sujets de conversation qui leur faisaient passer le temps. Car dans la vallée le temps paraissait long, infiniment long depuis toujours. On aurait dit qu’il s’était dilaté depuis les débuts du monde, et qu’il restait ainsi, telle une bande élastique étirée au-delà de toute mesure, qui refusait de se casser et continuait à s’étirer, contre nature. C’était le temps des solitaires, des isolés, de ceux qui ne parlent pas et qui, de ce fait, perçoivent les choses autrement, dans un silence qu’ils sont seuls à comprendre. C’était le temps des choses qui ne cessent de se répéter, et par conséquent sont identiques et transforment l’univers en un labyrinthe de miroirs à l’intérieur duquel on voit la même image de quelque côté qu’on se tourne. Un temps comme prédestiné à ce lieu où les seules personnes stables étaient les fous de l’asile, les deux vieux amis et le docteur, encore que ce dernier se soit isolé au point qu’on ne le voyait plus jamais.
Mais comment était vu ce monde de l’extérieur ?
Au-delà des affirmations ou des étonnements, ces deux vieux étaient sinon ignorés au moins moqués par les gens des temps nouveaux qui arrivaient de plus en plus nombreux dans la vallée avec des cohortes de 4×4. On les regardait tout au plus comme une curiosité, comme des vestiges d’un monde qu’on se sentait obligé de dépasser et de nier. On les photographiait naturellement ou à leur insu, on retenait leurs expressions locales, on en faisait des sujets de récit comme si c’étaient des objets de musée et on s’en amusait ensuite dans les bureaux. On buvait avec eux, on les invitait en insistant et on écoutait leurs histoires, la mode étant de socialiser avec le peuple.
Comment les gens de l’autre côté percevaient-ils la croyance ?
Comme le vestige d’un monde révolu, d’un monde vieilli et qu’il fallait combattre à tout prix. Les grands signes de croix du prêtre étaient observés avec humour et indulgence, les réponses de Iochka étaient vues comme une sorte de peur.
Comment les habitations des deux vieux étaient-elles considérées ?
Comme des tanières. Des gîtes de lièvres. Des chaumières. Des trous. Dans le meilleur des cas : des ateliers, des garages. Sous le seuil d’un minimum de confort acceptable. Belles mais totalement inutilisables. Des pièces de musée. Ne cohabitez pas avec ces gens-là !
Comment ceux de l’extérieur s’adressaient-ils aux gens de la vallée ?
Avec respect. Peut-être à cause de l’âge ou pour accroître la distance qui séparait les deux mondes. Ils leur parlaient avec des mots simples, usuels, d’une langue qu’ils jugeaient convenir aux âmes simples, de bêtes ou presque. Ils leur parlaient comme on parle depuis un sommet de montagne en direction d’un ravin, en détachant les syllabes de chaque mot, comme pour leur faire sentir qu’ils ne comprendraient peut-être pas ce qu’on leur disait, ce qui mettait le pope dans une colère noire multipliant de manière exponentielle le nombre de malédictions qu’il leur réservait. Il s’emportait souvent en grec ancien ou en latin, proférant à l’adresse de ces gens-là les invectives les plus cuisantes et les blasphèmes les plus terribles, décompressant ainsi, soulageant une âme trop contrainte à l’humilité. Iochka, lui aussi, quand on le traitait comme un niais, se mettait à parler hongrois, à toute vitesse, un hongrois élégant et désuet, sa langue maternelle à laquelle rien ni personne ne pouvait le faire renoncer, c’était sa manière à lui de se venger des gens qui lui manquaient de respect et avec lesquels il était obligé de discuter. Et chaque conversation devenait une tour de Babel, les vieux ne voulaient plus renoncer à ces langues sous aucun prétexte et les autres finissaient par s’en aller humiliés, rire ailleurs.
Mais là-dessous se cachait un grave péché dont il n’avait jamais été question et qui ne viendrait pas dans leurs discussions. Non que le silence soit d’or mais parce que parler était chose périlleuse.
Après la nuit au cours de laquelle cette jeune femme avait violé Iochka et en avait fait l’arme d’une cruelle vengeance, nuit qu’il n’avait pas comprise et dont elle était sortie gagnante, avec une expérience en plus, les choses avaient pris une tournure sinon étrange du moins digne de quelque attention. Peut-être que sur son chemin vers son monde à elle, la belle jeune femme avait oublié ce qui s’était passé, fascinée par le paysage et par les paroles échangées dans la voiture, mais une fois rentrée chez elle, une fois passé le scandale monstre qui s’était produit avec son bien-aimé et leur séparation acquise, cette nuit sur la montagne avait pris de l’importance dans son esprit, était devenue, sinon le mythe d’un nouveau départ, un symbole de fin. Sa relation s’était achevée ainsi, dirait-elle plus tard à ses copines de beuverie : Mes cocottes, j’ai été obligée de violer un vieux pour me débarrasser de l’autre, il me lâchait pas les baskets et il se foutait de moi, vous savez bien. Devenue monnaie d’échange de la curiosité de toute une bande, la figure du vieux avait fait très vite le tour d’un grand nombre de bureaux et même de bâtiments entiers, ses performances prenant de l’importance avec chaque nouveau récit et devenant démesurées, un vrai phénomène de la nature, presque inexplicable. Rien n’avait étonné personne lorsque, un mois environ après le premier événement, une fille qui désirait à son tour se séparer d’un petit ami était allée tout spécialement dans la vallée, avait franchi la barrière entre les deux mondes et avait fini par trouver celui qui, dans son esprit, lui apporterait le salut et une vie meilleure. Elle avait préparé sa nuit avec force boissons en alimentant son émotion par une attente qui semblait ne plus devoir se terminer car tous ceux avec lesquels elle s’était livrée à une fête monstrueuse ne semblaient guère disposés à se retirer tout de suite dans leurs chambres, elle avait réussi, le premier soir, à s’endormir la tête sur la table et à se réveiller le lendemain avec une belle gueule de bois à la mesure de la vallée et du ruisseau. Elle ne se rappelait pas avoir mené son plan à son terme, l’échec lui semblait terrible, elle le sentait comme une griffe plantée dans son cou, un remords inhumain, elle avait un but et se devait de l’atteindre, le second soir elle s’était limitée à quelques verres et avait sagement attendu que les autres se retirent, ce qui s’était produit assez vite, eu égard à la grande fête de la veille. Elle avait mis dans son sac à dos deux bouteilles de la boisson la plus fine, était descendue dans la vallée et sans le moindre préambule, sans chercher à différer le moment, elle avait frappé à la porte de Iochka. Elle l’avait invité à boire avec elle et lui qui n’était pas homme à refuser une bonne boisson et la compagnie d’une autre âme, au cœur de la nuit, était sorti devant sa petite maison pour discuter avec elle. Comme le plan était cette fois bien mis au point, que la fille savait ce qu’elle devait faire et pourquoi elle était là, ils étaient rentrés après quelques verres poursuivre leur soirée au chaud. On ne peut pas dire qu’elle avait été agréablement surprise de la pauvreté et de la laideur des lieux, on peut même rappeler en passant que, redoutant de contracter quelque maladie, elle s’était à peine assise sur un coin d’un des lits et était restée là comme sur des charbons ardents, se demandant si ce qu’elle faisait était bien et si elle ne le regretterait pas plus tard. Mais dans les vapeurs de l’alcool, elle s’était laissée séduire par la misère et la pauvreté ambiantes, elle avait éprouvé une envie de plus en plus forte de faire ce qu’elle était venue faire. Sa proposition n’allait pas de soi, sa jupe s’était lentement retroussée, ses œillades de plus en plus appuyées laissant comprendre à son compagnon de beuverie qu’elle attendait de lui quelque chose de plus qu’une discussion en pleine nuit. Elle s’était carrément mise à se caresser les jambes, à laisser entrevoir, par des gestes bien étudiés, la dentelle de ses dessous et les formes appétissantes que dissimulaient ses vêtements. En regardant attentivement Iochka, elle n’avait pas pu ignorer le renflement de plus en plus marqué de son pantalon ni la lenteur de plus en plus évidente avec laquelle le vieux parlait, il était pris dans les rets de ce qu’elle lui montrait. Elle s’était rapprochée de lui sans la moindre hésitation, avait rempli les verres, une de ses mains s’était posée sur la jambe du vieux et elle avait commencé à masser la chose qu’elle était venue chercher. Ses yeux avaient brillé dans la faible lumière de la chambre, la température était brusquement montée de quelques degrés et comme si de rien n’était, la belle jeune femme avait commencé à se déshabiller sous les yeux ardents du vieux. Les épaules rondes, les seins pleins et fermes, les hanches lisses et l’absence de tout poil dans la zone féminine de son corps avaient fait croître en lui un désir insatiable, un sentiment qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps et qui lui rappelait sa folle jeunesse, son âme d’autrefois. Sur le visage de la jeune femme s’était gravé celui d’Ilona, son jeune corps était devenu comme par miracle celui de l’Autre, de celle qui s’en était allée, de celle qu’il avait aimée comme aucune autre femme en ce monde. Peut-être à cause de l’alcool ou peut-être sous l’effet d’une subite et inexplicable folie, Iochka revivait ses soirées avec son seul amour, dans son esprit se réinstallaient, couche après couche, toutes les choses qu’il avait perdues et qui ne reviendraient jamais ou qui étaient en train, justement, de revenir. Son monde simple, limité au travail, à la boisson et à quelques mots lorsqu’il avait l’occasion d’en échanger avec quelqu’un, retrouvait sa qualité la plus précieuse : le plaisir. Un désir fou montait en lui qui le prenait à la gorge, paralysait ses mains et ses pieds, lui brouillait le regard, faisait trembler le peu de voix qui lui restait, un sentiment de fin du monde et de mort prochaine qu’il avait oublié et revivait avec une joie qu’il avait peur de formuler. Car comment aurait-il pu dire ce qui se passait, les mouvements de cette fille sur ses genoux, ses mains avides qui tiraient sa tête entre ses jambes, le poussant, le caressant, le tirant en elle de toute la force dont elle était capable, ses gémissements qui faisaient vibrer les murs et ses mots crus qu’il n’avait plus entendus depuis si longtemps, comment aurait-il pu dire, avec ses trop faibles capacités, la douceur de sa bouche qui tentait d’enfourner son énorme virilité, ses râles et ses larmes qui coulaient des yeux de cette fille noyée dans son propre désir, son regard perdu lorsqu’avec les efforts surhumains d’un désir qui n’en finissait plus, elle avait réussi l’exploit inouï de le faire entrer tout entier en elle au point de le sentir jusque dans son estomac ? Et l’infinie douceur de son ventre dans les profondeurs rosées duquel sa langue se creusait des sentiers depuis si longtemps connus, toujours les mêmes, ces sentiers sur lesquels tout homme est voué à se perdre ? Comment aurait-il pu, avec ses pauvres mots, dire ensuite l’étonnement de ses yeux, son imploration, ses larmes d’extase lorsqu’elle s’était couchée sur lui et qu’elle s’était sentie pleine, pleine comme jamais, lorsqu’elle avait senti qu’elle ne pourrait jamais couvrir complètement le miracle du corps de ce vieux et avait commencé, comme démente, à gémir au point de faire pencher les murs et de faire entrer tout l’univers dans cette petite pièce ? Peu à peu, ses gémissements et ses cris s’étaient changés en hurlements inhumains d’animal traqué, en hurlements d’avant une mort souhaitée, d’avant un suicide toujours espéré comme une rédemption. Ses ongles avaient creusé des traces profondes dans sa peau blanche et ridée, ses dents avaient mordu le cou du vieux, elle avait perdu la tête et un nouvel animal, inconnu jusque-là était né en elle et vivrait longtemps en récits qui, racontés au bon moment et comme il se devait, contribueraient fortement à multiplier les péchés qui se produiraient dans cette chambre coupée du monde. Car après ses derniers soubresauts et ses derniers hurlements, lorsque sa semence l’avait remplie et qu’elle s’était retirée brusquement, redoutant une grossesse non désirée, elle était restée affalée sur la poitrine du vieux et avait eu longtemps le regard vide, sentant comme une vraie bénédiction la main de l’autre lui caresser le front dans un geste presque paternel, presque avec amour. Elle s’était relevée, sans rien dire, s’était rhabillée dans ce silence total et était sortie dans les bruits du ruisseau et le bruissement des arbres. Elle planait dans la vallée, comme ressuscitée, comme un être nouveau, comme une espèce jusqu’alors inconnue qui conduirait plus loin dans la vallée sa belle histoire, d’un monde qui existait à peine, qu’on pouvait à peine dire, un monde de beauté et de débauche qu’elle n’avait jamais imaginé auparavant. Elle sentait encore et sentirait longtemps encore, plusieurs jours, l’énorme bite de l’homme pourfendant sa chair. Elle avait gardé longtemps ce sentiment de mort, de fin du monde, de désir pour le désir impossible à étancher. Elle était venue jeune et pleine de désirs de vengeance dans la vallée, elle avait remporté le trophée espéré, celui dont on lui avait parlé avec tant de plaisir, elle était une autre femme à présent, une femme prête à mourir pour le plaisir parce qu’elle avait trouvé, elle ne savait pas comment et ne le comprendrait jamais, la forme de plaisir la plus proche de la mort. Forme qu’en remontant comme soûle dans sa chambre elle avait décidé de garder d’une manière ou d’une autre et de ne pas laisser mourir là-bas, dans le désert et le néant dont elle était entourée. Ce n’était qu’une pensée qui accompagnait ses pas, un simple éclair de son esprit qui la hantait de plus en plus intensément en se rapprochant de son hôtel. Son désir devenait une présence, quelque chose de plus qu’une émotion, une prémonition. Elle voulait garder ce qu’elle éprouvait, elle voulait que cette agréable griserie n’en finisse plus, qu’elle ne se transforme pas en quelque chose de vécu mais devienne plutôt un plan, un petit plan diabolique et angélique en même temps, qu’elle aurait voulu voir se réaliser en dépit de toutes les interdictions. Au bout d’un jour de tourments et de réflexion, de souvenirs et de frissons qui lui traversaient tout le corps et semblaient ne pas vouloir s’arrêter, au bout d’une journée qui illustrait le néant comme rien n’avait pu le faire auparavant, le soir, quand des myriades d’étoiles parsemaient le ciel dans lequel la vallée semblait monter chaque fois que la lumière disparaissait, elle avait frappé à la porte d’à côté, avait pris son courage à deux mains et avec l’infinie timidité de celle qui attend et ne sait pas vraiment ce qu’elle attend en réalité, elle avait appuyé sur la poignée et était entrée. Devant elle se trouvait la beauté, la beauté pure et innocente, la beauté de celle que, depuis longtemps, sans le dire et sans même le savoir vraiment, elle désirait. Une camarade, presque une amie, une de ces femmes qu’elle rencontrait chaque jour et qui, sans qu’elle le sache, vivait dans son âme. Elle faisait partie intégrante de son être, comme Iochka était devenu, la nuit d’avant, partie de son être. Et comme quelque chose avait changé de manière définitive dans le cours de son existence et qu’elle avait compris, ou presque, que la honte n’était qu’une énorme bêtise, elle s’est assise sur le bord du lit sans rien dire. Elle n’a rien dit en regardant l’autre dans les yeux, elle n’a rien dit et tout un monde s’est déployé dans son silence, le monde vrai dans lequel les mots n’ont pas de sens. Était-ce donc, en l’absence des mots, la soumission à un amour ?
Elle l’a embrassée sans mot dire, l’a prise dans ses bras et l’a étendue dans son lit depuis longtemps défait, elle l’a aimée comme une femme et comme un homme, son âme a étreint la sienne dans une sorte de mort, tout s’est obscurci alentour et elles sont restées toutes les deux, simples corps qui se désiraient et se tenaient dans une nuit qui semblait ne jamais avoir commencé et ne commencerait jamais, dans un silence traversé de temps à autre de soupirs, d’ahanements, de souffles mêlés. Il y avait quelque chose de l’au-delà de l’humain dans leur amour né là-bas, quelque chose d’indicible et qui n’était et ne serait jamais dit en mots parce qu’il est bien connu qu’aucun corps ne parle la langue des hommes ni aucune autre langue, les corps sont muets et ne savent s’exprimer que par gestes, par densité, par scintillement, jamais par le biais de cette pauvre et toujours insatisfaisante parole. Les corps se parlent plutôt par les odeurs, par les attouchements, par les regards, par le sexe, ils ont leur langage bien à eux, et il sera incompréhensible jusqu’à la fin des temps et c’est justement dans cette langue que la jeune fille a regardé sa nouvelle amie, l’a aidée à s’habiller sous ses yeux intrigués, l’a prise par la main et ensemble, âmes jumelles, elles ont descendu l’escalier, sont sorties de l’hôtel et dans l’instant suivant, sans que rien ne soit arrivé, elles ont commencé à marcher à travers le ciel, se sont rapprochées des étoiles, ont brillé une seconde comme elles, ont été aussi célestes que tout autre objet céleste. Pas des astres car il est possible que tout soit l’effet de l’imagination mais de petites lueurs qui descendaient une petite colline dans une vallée oubliée du reste du monde, de petites lueurs filantes, de petits anges pareils à ces lueurs qui dans les soirs d’été sillonnent le ciel et le rendent beau par leur mouvement. Et lorsque leurs lumières se sont éteintes, lorsque plus rien du ciel ne s’est plus reflété dans leurs yeux et qu’elles sont devenues des êtres d’ombre dans le même ciel infini, êtres d’ombre comme le sont les arbres qui les entourent et les pierres et l’eau, êtres d’ombre aussi, elles ont continué à marcher dans le ciel jusqu’à la porte du vieux et sont entrées sans frapper dans la chambre misérable dans laquelle il dormait du sommeil de l’enfant de la vieillesse. Elles l’ont aimé comme elles s’étaient aimées, il y avait maintenant trois corps silencieux dans le même ciel, le monde était monté ou bien l’espace d’en-haut était descendu, tout était pareil et en même temps différent et un infini se tissait dans leurs yeux, inondant le petit univers dans lequel ils se trouvaient, un infini obscur et silencieux qu’ils étaient les seuls à comprendre car ils étaient les seuls à être encore des corps, comme les premiers êtres humains de l’univers.
Et c’est ainsi que s’est mise à dégringoler à travers les bureaux des hautes bâtisses de verre et les bars enténébrés de la grande ville d’où venait la jeune femme une autre histoire de désir, un fragment de plus d’une réalité inimaginable qui, racontée et racontée de nouveau après un nombre plus ou moins grand de verres, commençait à constituer un univers : un univers dans lequel le bon vieux Iochka vivait sans vivre, était le personnage principal sans le savoir. Ces histoires ramèneraient dans sa vallée d’autres jeunes femmes et d’autres moins jeunes aussi, seules ou appartenant à d’autres, heureuses ou indiciblement tristes, amatrices de ces vengeances en amour ou de plaisirs gratuits et que cela justement rendait si belles, femmes seules ou en petits groupes qui, attirées par l’histoire entendue directement ou par ricochet, comme c’est toujours le cas des histoires de ce genre, venaient vérifier sur leur propre peau les choses racontées et se convaincre de la vérité de paroles presque trop crues, presque trop près de la vérité du scintillement des yeux qui se rappelaient ou racontaient, au cours de soirées ou de nuits pas vraiment paisibles, le plaisir pur, sans raison, sans conséquences. C’est ainsi qu’une ineffable beauté s’était installée dans sa vie et se trouvait être pour lui le bien le plus précieux qui soit, une sorte d’élixir de jeunesse dont il n’avait jamais rêvé et qu’il n’avait jamais osé espérer, la présence de ces femmes était ce qui le faisait rester jeune malgré son âge plutôt avancé. Peu à peu, en des temps propices à l’oubli, il avait eu sa part de femmes laides et de belles femmes, de femmes jeunes et moins jeunes, de femmes seules ou accompagnées de leurs amies pour une sorte de pèlerinage qui durait parfois des nuits et des jours et déclenchait, dans la petite chambre au pied de la colline, des scènes qui auraient fait rougir les amateurs les plus enragés de la débauche qui donnait sens à leur vie. Car dès qu’elles poussaient leur courage jusqu’au bout, franchissaient la barrière et entraient dans le territoire merveilleux de la vallée, ces femmes semblaient entrer dans d’autres corps et laissaient leurs esprits s’envoler librement, débarrassés de la morale quotidienne. Si chez elles, dans le calme des grandes villes, elles étaient contraintes de vivre selon certaines règles en respectant une morale stricte, une morale qui craignait le qu’en-dira-t-on et le désastre qu’il génère toujours, dans la vallée les choses prenaient une tournure tout à fait différente. Les amies, les fiancées et les épouses sages se métamorphosaient en femmes débauchées, les abandonnées ou les trompées devenaient les vestales de temps sans histoire, les esseulées trouvaient, pendant quelques heures, la chose qu’elles cherchaient depuis toujours et dont l’absence les rendait aussi seules, aussi privées d’amour.
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C ETTE NUIT-LÀ, alors même que les choses avaient semblé se passer dans le plus grand mystère et auraient dû normalement y rester sans que rien n’en transpire jamais, même si tout le monde en avait été informé et aurait dit, la main sur le cœur, qu’ils n’en savaient rien, Vasilé l’avait su, lui. Il avait entendu le camion au moteur emballé, plus bas dans la vallée ; depuis la remorque dont il avait fait sa maison, on entendait clairement le moindre bruit. Il avait cru qu’un groupe de jeunes étaient partis en faire à leur tête en ville, cela s’était déjà vu, il tolérait ces choses-là car de toute façon il n’aurait pas pu les interdire mais le bruit avait persisté, le moteur ne s’était pas arrêté pendant de longues minutes et il avait même semblé s’emballer plus encore par moments et cela lui avait mis la puce à l’oreille. Il était descendu du lit improvisé où il essayait de se reposer de temps en temps et était parti en direction de ce bruit assourdissant, ce n’était pas loin, ça ne devait pas être trop loin, à quelques centaines de pas au maximum. Il s’était arrêté au coin du mur d’enceinte de l’asile, en cherchant à éviter de passer dans la lumière, il avait bien examiné les alentours pour ne pas tomber sur quelqu’un, les phares étaient tournés vers la forêt sombre et dans leur faisceau lumineux un homme était à genoux. À côté de lui s’en trouvait un autre, debout, qui semblait tenir une arme à la main, Vasilé s’en était approché en se cachant derrière les arbres et en essayant d’écouter mais il n’avait rien pu entendre, puis il avait vu ce qu’il aurait dû voir dès le début : l’homme qui restait jusque-là agenouillé avait été jeté dans le camion, et un autre type était sorti de l’ombre et s’était approché de l’entrée de la maison de Iochka et semblait avoir dit quelque chose, avant de remonter dans la cabine du camion qui avait aussitôt démarré. Vasilé s’était assis à côté de l’arbre qui le cachait à tout regard. Il avait vu Iochka rentrer silencieusement dans la maison, la lumière s’était éteinte ; il n’avait toujours pas bougé ; à mesure que le calme revenait dans la vallée, une colère aveugle montait en lui, une colère qu’il devait étouffer, qu’il essayait de faire taire, de freiner. Il leur avait pourtant bien dit. Il avait pourtant parlé clairement. On ne peut plus clairement, il leur avait demandé une seule chose. Et voilà le résultat. Qu’ils osent venir là ! La nuit, qui plus est. En cachette, sans que personne ne l’avertisse. Qui ? Pourquoi ? Dans quel but ? Que voulait ce type à cette vallée, à la fin ? Vasilé était revenu à son baraquement, il s’était assis sur les marches métalliques et fumait, la colère du début s’était transformée petit à petit en un gros chagrin qui lui creusait le visage, le vieillissait, le déformait. Il avait pris sa bouteille pour attendre le matin mais finalement il était allé doucement jusqu’au baraquement où dormait le gars qui le conduisait habituellement en camion pour le boulot. Il était allé le réveiller, l’avait secoué et lui avait dit à voix basse, allez, viens, j’ai des choses à faire. L’autre s’était levé sans protester et l’avait suivi. Vasilé était monté dans le camion pendant que l’autre urinait longuement près du fossé, à n’en plus finir. Lorsqu’il avait démarré le moteur et avait essayé de passer les vitesses, un bruit de rouille et de mort avait secoué tout le camion.
— Il faudrait réparer cet embrayage.
— Faudrait.
— Pas « faudrait », tu le feras marcher.
— Faudra le changer, il ne fonctionne plus.
— Tu le changeras si c’est que ça.
Ils étaient partis en pleine nuit vers la ville. Les ténèbres couraient autour du camion, les arbres allongeaient ou rapetissaient leurs ombres dans la lumière des feux, sa colère ne diminuait toujours pas et même, à mesure que le niveau de la bouteille posée à ses pieds baissait, la colère montait. Tant d’années de souffrances, de pénurie, toujours à errer au milieu des bois interminables, la fuite, la frayeur, la peur d’être pris et fusillé comme un chien au bord d’une route, tant de pensées qui l’avaient hanté durant
l’illégalité 12et pour quel résultat ? Pour qu’un type de mes couilles vienne faire la loi dans sa vallée ! Il veut faire la loi, tout seul, ce coco. Il déborde d’enthousiasme. Oh, le monde est fou, il faut faire quelque chose, se disait-il. Comment en vouloir à un gamin ? Ils auraient à la limite pu venir lui en parler, faire les choses en plein jour, pas en cachette, ça marche pas comme ça, il ne se laissera pas faire, il n’avait peur de personne. Il s’était battu pendant la guerre, il était mort cent fois dans une guerre qui n’en finissait plus, il était mort de faim et de soif des millions de fois, il avait été blessé, battu, sa chair portait les traces de l’histoire inscrite sur son corps, il avait à son tour tué pour ne pas mourir, il avait fait ce qu’il fallait faire, il avait obéi aux ordres, c’est ce que faisait tout soldat, obéir aux ordres, tuer puisqu’on le lui demandait, oui, les soldats torturaient, tuaient, démembraient, enlevaient des yeux et arrachaient des oreilles et des langues et des ongles, passaient au suivant, c’était ça la guerre : tuer l’autre parce qu’on t’a dit de le faire, tuer pour survivre, ne pas crever comme un ver dans la boue, aller plus loin vers nulle part, vers la bataille suivante, voilà, et il avait fait ce qu’il fallait faire, de la Russie jusqu’en Allemagne, il avait fait ce qu’il fallait, ni plus ni moins. Combien d’hommes avait-il estropié ? Combien en avait-il tué de son arme ou de ses mains ? Combien d’enfants n’avaient plus revu leurs pères à cause de lui ou d’autres comme lui ? Combien de fois ses mains avaient-elles été couvertes du sang du prochain, combien de fois il avait vu la vie s’écouler des yeux du vaincu ! Il vivait en permanence avec ces images, ses nuits étaient toutes hantées par des mondes ensanglantés dont il ne parlait jamais, ses rêves étaient peuplés de gorges arrachées par les obus ou coupées au couteau, de corps se déplaçant sans tête et sans membres, des enfants hurlaient dans les nuits glacées, implorant la mort, le salut, la fin. Ses rêves étaient faits de guerre parce qu’il n’en avait pas d’autres, de rêves, ils étaient épuisés depuis longtemps, depuis qu’il n’avait plus su compter le nombre d’hommes qu’il avait tués et des destins arrêtés sans qu’il sache pourquoi. Il regardait maintenant dans le noir du côté où se trouvait l’ermitage, il avait raconté tout ça au pope, il s’était confessé du mieux qu’il avait pu. Le prêtre n’avait rien dit, il avait prié pour ce malheureux, l’avait compris tout en sachant qu’il n’y avait pas de salut pour des êtres comme lui, il n’y avait plus de promesse d’une vie dans l’au-delà. Il avait connu d’autres années d’errance durant lesquelles il avait encore tué parce qu’il avait foi en une cause, parce qu’il croyait que c’était la bonne, parce que de tous les maux du monde il pensait avoir choisi le moindre et avait décidé de se battre pour cela, il voulait que les hommes soient égaux comme on le lui avait dit, il aurait voulu que les pauvres soient moins malheureux, que les riches travaillent au coude à coude avec lui, il voulait un monde meilleur mais cette guerre avait duré une vie, encore une, combien en avait-il vécu ? Et maintenant, où en était-il ? Il courait dans la nuit pour aller chercher des réponses. C’était lui qui y allait, alors qu’il aurait fallu que ce soient les autres qui viennent à lui.
Le camion est entré dans la ville peu avant le matin, les toits commençaient à prendre forme dans l’obscurité finissante, la montagne apparaissait aussi, calme gardienne de ce monde. Il s’est arrêté devant la maison du camarade du syndicat, Vasilé est descendu du véhicule, est entré dans la cour, s’est assis sur le banc devant la maison et s’est mis à attendre que la maisonnée se réveille. La cour était petite, plutôt longue que large, avec quelques arbres fruitiers et quelques semis. Son copain habitait les pièces de devant avec son épouse et ses trois enfants, les propriétaires occupaient toujours les pièces de derrière. Lorsque Ion est sorti et a aperçu Vasilé, le jour venait de pointer, les oiseaux commençaient à piailler. La première chose qu’il a faite a été d’appeler sa femme et de demander à Vasilé s’il avait mangé quelque chose ou s’il voulait un café chaud, on était justement en train de le préparer. Vasilé a répondu tristement par un signe de la tête et a pris une nouvelle gorgée à la bouteille avant d’inviter son camarade à s’asseoir à ses côtés.
— Que t’arrive-t-il ? Qu’est-ce qui se passe ? lui a demandé l’autre, gentiment.
Vasilé lui a raconté le peu qu’il savait, l’autre écarquillait les yeux de plus en plus à mesure que les mots s’installaient dans son esprit, il s’est levé, a pris lui aussi une gorgée d’alcool, s’est rincé la bouche avec puis l’a recrachée sur un semis et en a repris une autre.
— Comment ça ? Ils sont venus la nuit, tu dis ?
— Oui, pour leurs conneries.
— Attends, on se prend un café et puis on y va. On saura où on en est.
Ils avaient tous les deux milité dans l’illégalité, ils avaient lutté pour un monde meilleur qu’ils ne voyaient nulle part maintenant, ils avaient voulu que les paysans et les ouvriers ne connaissent plus la pauvreté et ils avaient juste réussi à les rendre plus pauvres, ils le savaient parfaitement, ils essayaient de faire le Bien autant qu’ils le pouvaient, par une bonne action pour un tel ou pour un autre. Impossible d’en faire davantage. Ils vivaient avec cette frustration comme ils respiraient, ils aidaient les gens autant qu’ils le pouvaient, ils défendaient leurs ouvriers chaque fois qu’il y avait un problème, le rêve pour lequel ils avaient vécu s’était évanoui pour laisser place à une misère plus terrible que celle d’avant. Les pauvres étaient encore plus pauvres, les riches n’avaient pas disparu. Et pourquoi tout ça ? Était-ce pour cette pauvreté qu’ils avaient lutté ?
— On va voir Tudor. C’est à lui que je veux parler. Moi et lui, avait-il dit, toujours tendu.
— On y va. Tu l’as averti ?
— T’es bête ou quoi ?
— Ben je me disais que…
— Putain, depuis quand je dois m’annoncer pour le voir ?
— T’as bien raison.
Ils ont laissé le chauffeur chez Ion, pas la peine de lui faire trimballer sa ferraille à travers le centre de la ville. Ils sont donc partis à pied, ce n’était pas loin, cela leur prenait tout au plus un quart d’heure en marchant normalement. Ils n’étaient pas pressés, pas pressés du tout, ils avaient le temps. Ils marchaient d’un pas décidé, deux colosses aux épaules larges comme une porte, les cous forts et les regards féroces dans leurs salopettes et leurs brodequins, deux apparitions d’un autre monde dans le centre-ville qui commençait à prendre vie. Ils ont fait une halte à un café du centre et ont trinqué en attendant que la limousine noire du camarade pénètre dans l’enceinte officielle, ils ont attendu encore dix minutes et se sont dirigés calmement vers la guérite du gardien de l’entrée. Ils ont dit ce qu’ils voulaient. Voir le camarade commandant, lui parler. Le jeune homme de la guérite s’en est étonné, a téléphoné et a signalé ce qui se passait, il y a eu un court silence puis il leur a dit d’attendre. Du bâtiment principal est venu comme un tourbillon un petit homme en uniforme, il s’est approché d’eux et les a sermonnés, ils ont répondu aussi durement, il les a traités de tous les noms, Ion a sorti de sa poche poitrine son vieux carnet tout écorné et le lui a mis sous le nez, le petit homme s’est fait alors encore plus petit, est devenu tout rouge, même violacé avec, vers les tempes, un paquet de veines gonflées, le petit numéro de la première page du carnet lui signifiait qu’il venait de faire une gaffe, il s’est ressaisi, il s’est radouci et s’est mis à balbutier, les a invités dans le hall de l’entrée, puis s’est lancé à toute vitesse dans les escaliers montant à l’étage. Les deux colosses se sont assis l’un à côté de l’autre sur le petit banc de l’entrée, ont regardé des papiers collés sur une porte en contreplaqué, leurs gestes indiquaient qu’ils ne se sentaient pas à leur aise, la pièce était trop exigüe pour eux. Le petit homme a descendu l’escalier, il était devenu carrément violacé entretemps et on ne peut plus amical, il leur donnait maintenant du « chers camarades » tout en les conduisant à l’étage vers une double porte capitonnée sur laquelle rien n’était inscrit. Vers le Camarade. Il a ouvert la porte, a fait un pas respectueux en arrière, les deux autres sont entrés de biais, la porte étant trop étroite pour eux.
La pièce était immense, dix mètres sur dix, peut-être le salon de l’ancien palais nationalisé. Les murs étaient couverts de rayons remplis de livres reliés en cuir marron et rouge, près de la fenêtre du côté de la rue trônait un énorme bureau long de trois mètres. L’homme aux cheveux grisonnants s’est levé de son bureau les bras tendus, avec un sourire heureux, les a invités à s’asseoir dans les fauteuils et a pris une chaise pour lui.
— Alors, comme ça, tu t’es acheté des livres, a dit Ion avec un sourire.
— Penses-tu, ils étaient déjà là à mon arrivée.
— Ah. Sinon, ça va la santé ?
— Autant que c’est possible avec la vieillesse qui arrive.
— Écoute, mon gars, lui a dit brusquement le contremaître, je suis venu te dire un truc.
— Mais, Vasilé, attends un peu, il n’y a pas le feu, vous prendrez bien une goutte ? J’ai de tout.
— Pourquoi pas, on peut boire. Mais moi je dois te parler.
— Parle, mais attends que j’appelle pour qu’on nous donne quelque chose à boire.
Il est allé donner un ordre bref au téléphone puis a repris sa place :
— Dis-moi tout.
— La nuit passée. Il devait être deux heures. J’ai été réveillé par un camion. Je me suis d’abord dit que c’était un de mes gars qui partait chercher des putes ou à boire au milieu de la nuit, des jeunes, on ne peut pas les en empêcher. Je suis sorti alors pour voir. Rien autour des baraquements, un silence de tombe. Le camion que j’entendais devait être plus loin, dans la vallée. Et j’y vais pour voir de plus près, en me disant qu’il est peut-être arrivé un malheur. Bon…
Son copain le regardait avec un léger sourire, il retrouvait dans le débit rapide teinté de douceur le conteur de jadis. Il le connaissait depuis le temps de la guerre, ils avaient été ensuite ensemble dans les montagnes à pourchasser l’ennemi, ils avaient risqué leur vie l’un pour l’autre. S’il s’était aventuré jusque-là, ça devait être important, vraiment important. Je contourne l’asile – continua Vasilé –, dans la clairière devant la maison du magasinier, stupeur !, un camion avec le moteur en marche, pleins phares dans la nuit, un homme le pistolet sur la tempe d’un type à genoux, un vrai cirque à ciel ouvert. Je me tiens coi derrière mon arbre, faudrait pas qu’il m’arrive un pépin à mon âge, les autres restent encore un moment là, celui qui était à genoux tremblait de tout son corps et même de sa culotte, ton homme qui veut changer la face du pays et construire une vie toute nouvelle dans ma vallée le jette dans le camion comme un sac de patates, il échange quelques paroles avec le magasinier qui se tenait comme un imbécile au milieu de la route, puis le coco remonte dans le camion et s’en va.
— Qu’est-ce que tu me racontes là, Vasilé ? Ce n’est pas possible.
— Tu crois que je serais venu te raconter des balivernes ? Comment, « c’est pas possible » ? Je serais fou ? Soûl ? Dis donc, mon Tudor ! Je te dis que je l’ai vu de mes yeux, vu.
— Attends, attends, on va se renseigner, on va fouiller, calme-toi, prends un verre le temps que je fasse ma petite investigation.
Sur le front de l’homme grisonnant s’était creusée une ride profonde, un grave souci lui déformait presque le visage, il s’est levé en s’efforçant de sourire et a attrapé le téléphone, a aboyé un ordre, a griffonné, très nerveux, sur une feuille de papier posée sur le bureau, s’est rassis les mains serrées sur la poitrine et a attendu. Par la porte capitonnée est entré le même officier de petite taille, le visage tout rouge, on aurait dit qu’il rapetissait encore plus sous le regard noir de son chef.
— Tu y vas de suite, tu me fais un rapport. Je veux que tu apprennes qui était en mission cette nuit. C’est cet endroit qui m’intéresse, a-t-il ajouté calmement, en lui tendant le papier.
— Permettez-moi de me retirer. Ce sera fait, a dit le petit homme.
— Vas-y. Et fais vite, en cinq minutes tu dois être renseigné et me communiquer le résultat directement, je te dirai après ce que tu as à faire.
L’officier a salué réglementairement en faisant claquer ses talons et a disparu. Le silence est retombé dans la pièce, les trois hommes ont trinqué, ont souri à nouveau, il y avait des années qu’ils ne s’étaient plus réunis à trois et le temps passait, hélas, ils se retrouvaient plus âgés, plus grisonnants mais pourtant camarades d’armes, comme avant. Ils ont bu, parlé de leurs enfants, de leurs femmes, de la vie. Ion et Tudor ont plaint Vasilé, isolé dans sa vallée, l’ont même un peu moqué, il les a injuriés à sa guise, des noms de saints, de diables et autres noms d’oiseaux ont défilé, sortant des lèvres du contremaître. Leur discussion a continué, il a été aussi question du fils aîné de Ion qui devait aller suivre des études supérieures, Tudor a immédiatement proposé ses services, le « gamin » était comme un neveu pour lui, pourquoi il n’était pas venu le solliciter, entre bons camarades, quand même ? Et Ion de répondre que c’était gênant, que ça ne se faisait pas, et Tudor d’ajouter que vu tout ce qu’il avait fait pour ce pays, il avait bien droit à quelques bénéfices, lui qui avait déjà préféré rester au syndicat au lieu de le suivre et d’occuper un poste supérieur. Vasilé souriait, sa fille aînée était devenue assistante médicale grâce à Tudor, il connaissait bien son pouvoir, c’était la vie, si leurs enfants n’occupaient pas les bons postes, les autres ne se gêneraient pas pour le faire.
Sur ce, on avait frappé à la porte, le petit officier avait passé sa tête de blaireau dans l’entrebâillement et avait demandé la permission d’entrer.
— Voilà, mon commandant. J’ai trouvé.
— Tu l’as appelé ?
— À vos ordres, et s’il dort ?
— S’il dort ? Putain ça alors ! a dit Tudor avec un énorme étonnement sur le visage ; ben s’il dort, on le réveille et on le fait venir ici avec quelques coups de pied au cul en dix minutes. Lui, sa mère, son père s’il le faut, qui que ce soit doit venir ici quand je l’exige. Tu vas tout de suite chez lui, toi, pas quelqu’un d’autre, et tu me l’amènes. En avant !
Restés entre eux, ils se sont tus un moment, chacun penché sur son verre de liquide couleur d’ambre, plongé dans ses pensées, chacun dans son univers, se taisant dans sa langue. Puis, comme par un miracle répété, leur bavardage a viré sur les souvenirs. Avec des vivants, des opportunistes, avec des ouvriers, des paysans et surtout avec des morts. Morts dans une bataille qu’ils avaient crue juste et que ces trois hommes réunis là croyaient encore défendable, morts fusillés, décapités, infectés, démembrés, noyés, morts en hurlant, morts de douleur, des hommes qui avaient appelé la mort dans des montagnes désertiques, des hommes qui n’avaient pas pu avoir un médecin ni un prêtre, qui avaient agonisé des jours et des semaines durant, qui avaient transformé la vie de leurs camarades en un enfer renouvelé à chaque instant, des hommes qui avaient pleuré, le canon de l’arme dans la bouche ne trouvant pas le courage d’en finir avec la souffrance, qui s’étaient jetés dans les ravins, des hommes simples pour qui le combat n’était, la plupart du temps que souffrance et mort, rien de plus. Et tout ça pour qu’ils puissent maintenant boire un verre et se souvenir, sans suite logique et sans ordre, de pourquoi ils étaient là. Pour qu’ils n’oublient pas le peu de personnes restées en vie, et qu’ils continuent à rester amis à la vie et à la mort – unis par la chose la plus mystérieuse qui soit, la mort.
On avait entendu frapper à la porte et on a vu entrer un type costaud, entre deux âges, une grosse cicatrice lui balafrant le visage, depuis l’œil gauche jusque sous le menton, le rendant hideux malgré lui. De grande taille, bien charpenté, peut-être tout aussi robuste que Ion et le contremaître, c’était une apparition qui aurait instillé la terreur même chez les plus hardis des hommes. Il a fait le salut réglementaire et est resté immobile devant la chaise où se trouvait l’officier, les yeux fixés sur un point au-delà de la fenêtre où il n’y avait probablement rien à voir.
— Hier soir, a dit Tudor avec un calme incroyable vu la sortie de tout à l’heure, hier soir t’as eu beaucoup à faire.
— Permettez-moi de rapporter, camarade commandant, la directive…
— Pas de directive ici.
— Mais…
— Ne m’interromps pas, c’est moi qui parle maintenant. Viens avec moi. Allons ! Sur le mur de droite, entre deux corps de bibliothèque, se trouvait une carte du département. Tudor s’est arrêté devant et a attendu que l’autre s’approche, a posé une main protectrice sur son épaule et de l’autre main, aux ongles bien soignés et incroyablement roses, a dessiné le contour de la vallée. Il a refait du doigt un cercle autour et s’est immobilisé à l’endroit de la barrière : Tu la connais cette barrière, tu l’as franchie cette nuit et tu as discuté là-bas avec quelqu’un, d’après ce que j’ai entendu dire. L’autre a voulu parler mais Tudor l’a arrêté d’un geste. Voilà ce qu’on va décider : personne ne dépasse cette barrière dorénavant, sauf pendant les vacances, en promenade avec ses enfants et sa femme. Juste pour les loisirs.
— Mais l’infiltration, la directive alors, a crié l’autre d’une voix rauque.
— Laisse-les tomber. Infiltre-toi ailleurs ! Il y a de la place pour. Pas ici. Et tu répètes aussi aux autres, sans crier, que c’est moi qui ai donné l’ordre.
— Mais …
— Ne m’oblige pas à des explications, putain ! a hurlé Tudor brusquement si fort que les murs et les vitres en ont presque tremblé. Ne me pousse pas à expliquer sinon tu regretteras jusqu’au lait que t’as tété à ta mère, à ta sale mère ! T’as compris cette fois ?
— Compris, à vos ordres ! Je transmets, nous servons et nous défendons notre patrie !
— Oui, c’est ce que tu feras, lui a répondu Tudor sur un ton paternaliste, chaleureux, comme si le cri d’avant n’avait jamais résonné dans la pièce. Qu’ils fassent tous comme ça et ce sera bien pour tout le monde. Demain je t’avance en grade. Viens boire un verre avec nous !
L’officier a pris une chaise rangée sur le côté et il a trinqué avec les trois autres, a écouté la discussion qui a continué, semblait n’avoir jamais été interrompue et, à mesure que les histoires coulaient et leurs détails apparaissaient et disparaissaient comme des visions, dans son esprit a jailli la lumière. Il comprenait qu’il se trouvait à la même table que la résistance, qu’il avait la chance de parler aux quelques survivants de la résistance, à ceux qui avaient lutté avant même qu’il sache de quoi il était question, à des héros encore en vie. C’était ceux dont on leur parlait, qu’ils étudiaient à l’école des officiers, ceux qui avaient lutté pour que leur monde soit meilleur. Il toastait, souriait, se réjouissait de se trouver là et le cri du commandant était à présent l’ordre à respecter sans faute, il savait ce qu’il fallait défendre, il comprenait pourquoi le commandant lui avait dit si peu de choses, comprenait aussi pourquoi au lieu de le punir il l’avait invité à se joindre à eux, il comprenait ou croyait tout comprendre et il était heureux d’en être, il avait même des remords muets pour la nuit de la veille.