Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
Leur discussion a continué un temps, ils étaient devenus amis, des camarades, tout était résolu, ce qui s’était passé était maintenant oublié comme si de rien n’était. À un certain moment, Ion et Vasilé se sont levés pour partir, l’officier les a accompagnés, les regardant avec un respect qui ne quittait plus ses yeux depuis qu’il avait saisi devant qui il se trouvait, ils sont sortis ensemble du bâtiment officiel et les deux vieux camarades sont allés continuer la fête qui ne venait que de commencer pour eux dans un café du quartier.
C’était leur façon habituelle de faire la noce et peut-être qu’ils finiraient leur vie de la sorte, devant un verre d’alcool, dans un boui-boui prolétaire. Le sort ne leur offrait plus que cette joie et ils voulaient en profiter, s’amuser, il leur semblait que c’était tout ce qui leur restait, de toute façon, puisque la seule paix qui s’installait dans leur âme, depuis que la paix s’était installée dans le pays, était celle qu’apportait la boisson, rien ne pouvait mieux leur cacher les souvenirs d’eux-mêmes.
Lorsque Vasilé est reparti vers la vallée, la nuit commençait à tomber. Les montagnes sur la gauche de la route ne se voyaient presque plus, les ombres des arbres étaient retournées dans leur monde originaire, celui des ténèbres et lui, il n’arrivait pratiquement plus à parler, vu son degré d’ivresse. Le chauffeur avait eu du mal à faire monter cet homme massif dans la cabine du camion et à présent il conduisait calmement sur la route déserte qui, par une illusion d’optique assez fréquente, semblait mener vers l’autre bout de la journée et vers le début de la nuit, le contremaître était avachi contre la vitre et essayait de garder les yeux entrouverts pour ne pas s’endormir. Dans son esprit il y avait une étrange lumière, ses souvenirs semblaient encore plus vivants que jamais, et si vu de l’extérieur il paraissait muet, aveugle et ivre au-delà de toute mesure, de l’intérieur il se sentait plus conscient que jamais et jugeait les choses avec une parfaite limpidité proche de la clairvoyance qui le mettait au-dessus de ses semblables. C’était l’effet que l’alcool produisait sur lui invariablement. Chaque fois qu’il se soûlait il était envahi par la clairvoyance de celui qui va mourir et qui revit les moments de sa vie entière avec une limpidité terrifiante, lui si courageux dans son existence quotidienne. Rien ne l’effrayait autant que ses propres souvenirs, rien ne lui faisait désirer sa mort plus que ces fragments d’images et de sons qui défilaient devant ses yeux à une vitesse invraisemblable, le rejetaient en arrière, dans toute l’histoire des horreurs qui constituaient – jusqu’à un point – sa vie. Les estropiés, les décapités, les pendus, les écorchés vifs, les châtrés ressuscitaient alors en images qui se promenaient dans l’espace entre ses yeux et le monde, un espace qu’il détestait et dont il avait peur comme un enfant qui, pour échapper aux ténèbres, enfouirait sa tête dans le noir. Il sentait avec tout son être l’odeur de sang et de pourriture des morts, revoyait à nouveau les regards d’hommes traqués que ceux qui allaient mourir jetaient au monde, il y avait dans cet univers infini tout un tas d’horreurs qu’il avait commises au nom d’un idéal dont personne ne se souvenait. Son temps était comme celui de tout humain, le temps des souvenirs présents et si puissants, le temps de la remémoration, le temps répétitif de la mort et de la douleur, du mal toujours présent et du bien presque impossible, impossible à imaginer et à penser, comme inévitablement chimérique, le bien réservé seulement à quelques puissants décideurs du sort des autres, nombreux, un bien comme le poids d’un désir non assouvi.
Vasilé avait éprouvé ce sentiment depuis tout jeune enfant, quand il n’avait pas pu aller à l’école parce que ses parents ne le voulaient pas : il avait dû travailler dès l’âge de huit-neuf ans dans les champs et n’avait rien connu d’autre, sa vie entière n’avait été qu’un travail infini et il ne pouvait se l’imaginer autrement. Il était, comme tous les siens, ses ancêtres et ceux qui viendront ensuite, une bête de somme à visage d’homme, une machine remplaçable à tout moment par une autre machine et le service militaire, la guerre, la mort étaient comme un salut inespéré. Il était jeune et l’uniforme militaire le transformait en une machine à tuer des hommes mais une machine meilleure quand même que celle d’avant, car presque heureuse dans sa cruauté. Il avait tué se disant que c’était préférable au travail, au dur labeur des champs, il avait commis le mal en pensant toujours que pour lui c’était un mieux, un espoir de devenir autre chose, de se sortir de son état où tous les gens étaient pareils, condamnés à vie, quasiment des êtres qui annoncent déjà leur tombe et la portent comme une délivrance, un salut. Enfermé à vie dans la misère, perdu dans les champs de glaise et de poussière, comme toute autre bête, lorsqu’il avait revêtu l’uniforme militaire il avait ressenti ça comme une libération, comme une sortie de l’enfer.
Il avait aimé Iléana, son image semblait illuminer cette nuit dans laquelle ils venaient de s’enfoncer. Il a repris une autre gorgée de palincă qu’il a avalée avidement et la brûlure a été comme un feu lumineux, Iléana, sa Lénutza, son grand amour, le soleil de sa vie, son salut. Il revenait de la guerre, il était jeune, il l’avait aimée dès le premier instant où il l’avait vue, ils s’étaient aimés comme des dingues, dans les champs et dans les bois, sur les berges de la rivière, ils s’étaient juré fidélité pour toujours et s’étaient embrassés durant les soirs infinis d’été et ils avaient été heureux ; il commençait à oublier, son amour effaçait les traces des crimes, il réussissait enfin après tant d’années à sourire lorsque son ombre s’approchait de lui dans la nuit. Mais le père d’Iléana, paysan assez riche, un koulak peu avenant, n’avait pas accepté qu’elle l’épouse. Il s’était opposé à leur jeune amour, il lui avait arraché le cœur, l’avait humilié devant tout le monde, avait éveillé à nouveau l’animal qui semblait endormi en lui. Le père d’Iléana l’avait regardé méchamment cet après-midi de dimanche d’été, lui avait répondu en peu de mots, des mots de colère retenue, d’autant plus menaçants qu’ils étaient chuchotés, destinés à eux deux seulement. Il était farouchement contre, il avait interdit à sa fille, Iléana, de sortir de la cour, l’avait battue, l’avait tirée par ses blonds cheveux soyeux et l’avait poussée, couverte de bleus et de sang, dans l’étable, lui avait donné des coups de pied à la tête et au ventre, lui avait craché dessus et l’avait traitée de tous les noms jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse, d’après ce qu’on avait raconté à Vasilé. Il s’était tu, le cœur retombé dans les ténèbres, sur ses lèvres il avait senti comme le goût du sang de cet homme cruel. Et ce dernier, comme poussé par une force plus grande que lui, s’était pointé devant chez Vasilé un soir avec tous les siens et l’avait terriblement injurié et humilié devant les voisins, l’avait traité de miséreux et de criminel, entre eux il s’était fait alors un lourd silence, un silence comme une promesse néfaste ; Vasilé avait regardé toute la parentèle d’Iléana avec le calme de celui qui savait ce qui lui restait à faire et s’était contenté de cracher dans la poussière à leurs pieds en leur tournant le dos, comme pour leur signifier qu’il les ignorait. C’est alors, de nulle part, des ténèbres qu’il connaissait trop bien et qui ressemblaient à celles que traversait le camion ce soir, que le père d’Iléana avait prononcé des paroles terribles qui avaient décidé de son sort, il avait dit que si jamais ils avaient un enfant, la mère et le petit mourraient de sa main pour qu’ils ne se retrouvent jamais chez ce moins que rien qui ne lorgnait que sur sa fortune. Il avait ajouté qu’il préférait les écorcher vifs tous les deux, mère et enfant, que de les laisser entrer dans cette famille. Vasilé s’était tu, profondément affecté, avait fait quelques pas vers le groupe du père, voulant les tuer sur place, au milieu de la rue, sous les yeux des gens, comme des bêtes. Il s’était arrêté au portail, les avait tous mesurés du regard et quelque chose l’avait fait s’arrêter, comme si une main invisible l’avait retenu, il leur avait tourné le dos, les laissant là. Le même soir, pendant que le village entier dormait et qu’une grande lune blanche illuminait l’univers des ignorants, il s’était dirigé vers la maison d’Iléana. Seul. Renfrogné, le cœur plus noir que la nuit qui l’entourait, plus silencieux que l’air respiré. Plus calme que la terre sur laquelle il marchait, décidé à faire ce qu’il devait, ni plus ni moins. Il a ouvert le portail et il est entré dans leur maison comme un invité. Il avait croisé tout d’abord Iléana à laquelle il a conseillé d’aller l’attendre chez lui le temps qu’il dise quelques mots aux siens, la rassurant : tout irait bien. Elle était partie, blanche vision dans la nuit vers son grand amour plein d’espoirs, sans aucun regret. Vasilé a réveillé toute la famille d’Iléana, doucement, avec des paroles presque gentilles, il les a tous réunis à la cuisine, à côté du fourneau. Il s’était installé devant eux à la table traditionnelle à trois pieds, il a posé ses mains de géant sur ses genoux et leur a parlé doucement, les priant presque, en chuchotant. Il leur a dit qu’ils avaient le choix, il ne voulait pas de leur fortune, il se fichait des biens et des terres, ils n’avaient qu’à tout garder, il ne leur demandait rien et ils pouvaient vivre dans une bonne entente, mais ils devaient savoir qu’Iléana était à lui, pas à eux. Il les a regardés avec douceur, tel un enfant qui implore, puis s’est tu et a attendu. À mesure qu’ils s’éveillaient complètement, le père surtout était pris d’une colère aveugle. Il regardait autour de lui, dans le noir, en l’absence de spectateurs étrangers, il perdait un peu de son aplomb mais il n’en démordait pourtant pas et, l’esprit troublé par la boisson de la veille et la voix enrouée de sommeil, il a dit qu’il préférait mourir plutôt que d’accepter une telle honte, donner la main de sa fille à un type comme lui. Vasilé lui a conseillé de bien réfléchir à ce qu’il disait, de retirer ses paroles, il lui souriait presque en lui disant cela et durant quelques secondes il en a eu pitié. Mais le vieux n’en démordait toujours pas. Ses fils soutenaient leur père. Alors il faudra que je vous tue, a dit Vasilé simplement, comme si c’était sans importance. Il faudra que je vous tue tous, cette nuit, parce que vous n’êtes pas des hommes compréhensifs. Il avait palpé la chaîne métallique dans sa poche, les avait regardés attentivement, en épiant chacun de leurs gestes. Puis la machine à tuer cachée en lui s’était éveillée et s’était mise en branle, l’animal de proie ouvrait de nouveau ses yeux, il faisait le mal pour le bien, c’était compréhensible, il fallait qu’il en soit ainsi. Ses mains avaient fait ce qu’elles avaient à faire, frappé cruellement, cassant des os et déchirant des peaux, des coups qui venaient comme d’une seconde nature, les corps des hommes s’étaient rapidement transformés en un tas informe de chair qui gisait dans la pièce, il les avait frappés avec hargne, il avait pensé à utiliser sa chaîne, finalement il avait sorti son couteau et les avait égorgés sans même réfléchir, les tuant comme si c’était le geste le plus naturel au monde, en les supprimant vite et sans pitié, il les avait exécutés, il avait bien appris à le faire durant les années de guerre. Il s’était ensuite allumé une cigarette, les avait regardés une dernière fois en crachant par terre avec un goût de vengeance assouvie, il en souriait presque, c’était une chose accomplie, il était content même si au fond de lui-même il le regrettait. Il avait ensuite cherché le jerricane de pétrole, il fallait bien qu’il y en ait un, il avait arrosé la cuisine et, avec le calme de celui qui n’avait plus qu’une seule chose à faire, il avait frotté une allumette, avait regardé une dernière fois autour de lui et avait lâché l’allumette dans une flaque par terre. Il avait fermé la porte avec soin et s’en était allé sans tourner une seule fois la tête vers la grande flambée qui en quelques instants avait changé la cuisine en un géant avec un œil de feu qui regardait la nuit profonde comme la mort qui regarde le monde, sans hâte et sans haine, depuis que le monde est monde.
Il avait ensuite retrouvé Iléana, il était tranquille comme la mort qui régnait maintenant sur la maison des siens, il lui a tout raconté par le détail et un silence lourd était retombé entre eux. Aucune larme n’avait coulé, aucun soupir n’avait déchiré l’air qui les séparait, aucun mot n’a été prononcé ni ne le serait par la suite, les faits étaient accomplis et dans l’âme de la femme qui s’assombrissait, un doute s’est infiltré qui ne la quitterait plus jamais jusqu’au jour de sa mort.
Les choses s’étaient ensuite enchaînées rapide-ment, Vasilé avait été arrêté peu de jours après, un simulacre de procès avait fait des victimes les coupables et lui, il était rentré à la maison propre comme un sou neuf et sale comme l’enfer, rentré convaincu de son bon droit, sans se soucier des regards que les villageois lui lançaient, sans se soucier de la rumeur rapide selon laquelle il avait tué les parents d’Iléana de sang-froid et, chose plus grave encore, il en avait été innocenté par ceux qui, en ce moment déjà, voulaient prendre aux gens toutes leurs terres et les biens que leurs ancêtres avaient péniblement gagnés. Mais la souffrance de l’homme venait d’ailleurs, il se fichait pas mal de l’opinion des gens et aurait pu vivre une vie entière parmi eux, sans être affecté par leurs regards ou par leurs commentaires dans son dos, non, cela ne le touchait nullement. Ce qui comptait, c’est qu’Iléana avait brusquement changé. Elle le regardait avec des yeux craintifs qui semblaient le juger plus durement que les juges les plus inflexibles, évitait ses caresses et on disait qu’elle allait les dimanches au cimetière, bien qu’elle soit restée chez lui enceinte jusqu’aux yeux, et pleurait ses morts avec des paroles nombreuses qu’elle taisait ensuite à la maison, craignant la colère et les regards de Vasilé. Il y avait beaucoup pensé, avait essayé de la faire parler ou au moins de la faire avouer ces choses-là mais le silence de la femme était fait d’une pierre plus dure que sa rage à lui et jamais, durant les deux années vécues encore ensemble, il n’avait réussi à lui arracher un seul mot sur ce qui l’avait poussée à ne plus jamais sourire. Elle avait mis au monde deux enfants en bonne santé, enfants du deuil et de l’interrogation jamais formulée, de la mort et du blasphème familial. Elle-même n’aurait su dire si elle avait été contente de ces naissances. Ni si son âme avait été habitée par de l’amour ou par la crainte de son géant de mari qui se comportait comme si rien ne s’était jamais passé, comme si entre eux les choses auraient pu se dérouler comme dans une famille normale, comme si c’était possible d’oublier le crime. Iléana était une femme en deuil, une jeune femme d’à peine vingt ans qui en une nuit avait découvert que toute sa famille avait été décimée à cause de son amour, elle était victime et bourreau en même temps et l’homme dont elle partageait la vie était au fond sa main ensanglantée, la main qui avait tué son père et ses frères ; chose qu’elle ne pouvait pas oublier et, toutes les nuits, elle songeait à ce qui s’était passé et même si elle n’avait rien vu, son esprit ne lui dépeignait pas moins la scène de multiples manières, c’était pire que ce qui s’était réellement passé. Elle souffrait et vivait avec la peur, la vie était pour elle le plus calme des enfers possibles, torture infinie malgré l’absence de tout fait qui vienne l’effrayer, et un an et demi après la naissance des enfants, un garçon et une fille, un soir où, après avoir mis la table et que son mari se préparait à dire quelque chose, elle avait prononcé quelques mots, peu de mots mais qui avaient déchiré le silence avec tout le feu de son cœur tourmenté :
— Vasilé, faut que tu partes.
Tête baissée, elle avait attendu une parole méchante ou un terrible coup de poing qui lui permettrait d’oublier ses souffrances et de retrouver les siens. Elle se disait que tel était son sort et qu’il valait mieux mourir que de se torturer jour après jour. L’homme l’avait regardée longuement avec un calme qui n’annonçait rien, ce genre de calme qui n’implique aucun mot, aucun fait, le calme silencieux des choses, de la terre, celui de l’univers qui ne se soucie jamais des gens. Il avait fini son assiette, avait avalé son verre de vin d’un coup, avec un geste large qui aux yeux de la femme n’annonçait rien de bon, il s’en était versé un autre et sa grande main s’était posée sur la tête d’Iléana et l’avait caressée avec tout l’amour de l’univers, ses regards silencieux, sombres et chaleureux à la fois, laissaient voir une souffrance de l’âme comme elle n’en avait encore jamais vu. Il n’avait pas dit un mot, avait quitté la table à trois pieds, avait fait un tour de la cour en regardant bien, s’assurant que tout était à sa place, il était entré dans la maison, avait embrassé ses enfants sur le front, enfilé une veste et, comme si rien de spécial ne s’était passé, était sorti de la cour. Grand, épaules larges, il avançait dans la rue sans se presser, comme s’il allait à une affaire qui l’attendait, après quoi il rentrerait aussitôt chez lui. Le colosse pleurait en s’éloignant de sa maison et de ses rêves mais il avait compris, en un instant aussi long que sa vie entière, qu’il ne lui restait pas d’autre choix que de s’en aller et de veiller de loin sur ses trois êtres chers, d’un lointain qui serait la croix qu’il devait porter pendant les jours qui lui restaient à vivre.
Dans la nuit qui filait autour du camion, nuit qui le tirait à nouveau vers son extrémité la plus lointaine, Vasilé voyait défiler le chemin parcouru autrefois vers la petite gare de plaine, les yeux étonnés du cafetier qu’il avait réveillé pour qu’il lui serve à boire, le néant qui le happait graduellement, pareil à ce néant vers lequel il se dirigeait à présent, vers sa vie sans but et sans espoir, la prison qu’il s’était choisie comme punition pour des actes commis par trop d’amour. Rien d’autre n’avait habité son âme que l’amour ultime de celui qui peut tuer et mourir pour ce qui lui appartient, pour les seules choses qui comptent vraiment. Il acceptait son sort, il n’en avait pas connu d’autre et n’en avait pas désiré, il continuait à se dire que c’était écrit d’avance et qu’il suivait un trajet déjà tracé, qu’il était impossible d’éviter ou d’effacer parce que la vie était un trajet qu’on ne quitte pas.
Il avait choisi cette vallée, le chantier qui venait juste de s’ouvrir, sans trop y réfléchir. Il se disait que partout ailleurs ç’aurait été pareil – le plus loin et le plus isolé c’est ce qu’il y avait de mieux – et s’était mis au travail comme s’il n’avait jamais rien fait d’autre que ça, comme si le village de plaine dont il venait n’était qu’un rêve et la vie de même, la chimère d’une lenteur pas possible, une lenteur qui interdisait toute forme de rapprochement. Presque tout l’argent qu’il gagnait allait à sa femme et à ses enfants, lui ne comptait pas, il n’avait besoin de rien, il avait vécu toute sa vie en salopette sans même réfléchir à ce qu’il faisait, prisonnier d’une pauvreté qu’il n’avait envie ni de voir ni de comprendre. Lui qui avait mérité d’être prisonnier à vie il subissait effectivement cette punition : vivre en prisonnier volontaire dans une vallée oubliée de Dieu, témoin muet de sa propre vie, exilé sans exil, répétant les jours et les nuits dans l’attente de la fin. Bien des années plus tard, quand le monde avait basculé, que le régime avait changé et que le pope apprendrait son histoire, il raconterait à qui voulait l’entendre qu’il avait suffi d’un seul coup du sort pour réduire ce colosse d’homme en un rien, en une ombre. Car le jour où il était parti se battre à côté de ses hommes, faire ce que ces derniers voudraient faire, donner sa vie pour un monde qu’il s’imaginait meilleur, il n’avait pas pensé un seul instant à ce qui allait se passer et avait mis tout son cœur dans les combats de rue. On sollicitait à nouveau ses compétences, il avait pris soin que les ouvriers ne meurent pas et il avait été absolument indifférent à ce qui aurait pu lui arriver, se disant seulement qu’il fallait suivre le cours des choses. Et lorsque tout avait été terminé et que les gens étaient extrêmement joyeux – quoiqu’encore craintifs – et qu’on aurait dit qu’une lumière nouvelle se posait sur le monde, quand sur les lèvres et dans les cœurs de tous retentissait le mot « liberté », lui aussi était content car il sentait qu’il avait accompli sa mission à côté de ses camarades. Il avait essayé de téléphoner à ses enfants, racontait encore le pope, non sans dépit, il était tombé sur sa fille, avait constaté que tout était en ordre, échangeant encore quelques mots puis il avait appelé de la cabine devant la Mairie l’autre numéro et après d’innombrables sonneries « occupé » sa belle-fille lui avait enfin répondu et alors le monde s’était écroulé lorsqu’on lui avait dit que son fils n’était pas rentré depuis plusieurs jours. Il avait raccroché, était resté silencieux dans cette cabine trop étroite pour lui, saisi comme par une énorme inquiétude et par des pressentiments des plus sombres. Il était parti aussitôt vers la grande ville avec ce qu’il avait trouvé, sautant d’une voiture dans une autre, il avait même marché dans l’hiver rude de sorte que le soir il était devant la porte de son fils, presque à bout de souffle, ne pouvant plus parler, impatient de savoir, d’avoir des nouvelles, mais sa belle-fille n’en avait aucune, ses yeux rouges d’insomnie reflétaient la peur pendant que les yeux des petits demandaient sans mots ce qui se passait. Il était reparti dans la nuit impitoyable, c’était Noël et il y avait ici et là des guirlandes illuminant les sapins, il avançait et se renseignait, toujours suffoquant et comme évitant les mots graves, sur l’endroit où se trouvaient les blessés et les morts, où ils avaient été déposés une fois les rues redevenues calmes et une fois les chars disparus, comme par miracle, des boulevards de la grande ville. Les gens répondaient, un peu craintifs, il y avait une obscurité inquiétante dans les halètements de cet homme aux cernes énormes, il était passé partout, d’un lieu à un autre, et son monde s’était écroulé dans une grande salle, aux abords de la ville, dont le sol en marbre était jonché d’une centaine de cadavres. Un soldat fatigué lui avait permis d’y entrer, en haussant les épaules en réponse à ses questions, il avait donc été obligé de commencer sa recherche par le coin droit et de passer en revue chaque mort, poitrines déchiquetées, visages explosés, jambes et mains arrachées, sourires figés sur les visages de quelques-uns, traits torturés sur d’autres, ainsi surpris par la mort. Vasilé avait l’impression que ce paysage lui était familier, après des dizaines d’années, voilà qu’on en était arrivé au même point, des rangées de morts, des rangées de vies brisées sans aucune raison, la vie, la vie, personne n’y échappait, se disait-il le cœur tremblant, tout en continuant de rechercher fébrilement et, vers le milieu de la salle, entre un garçon à moitié décapité et une fille aux jambes écrasées sans la moindre trace de balles, étendu sur le marbre gris dans la semi-obscurité, gisait sous le poids des siècles son fils, le sang de son sang, la chair de sa chair, un trou dans la tête et un sourire perdu sur ses lèvres où s’était coagulé un filet de sang. Vasilé était tombé à genoux sur le marbre, ses mains de géant posées sur le corps froid, il avait hurlé pour toute sa vie, pour les milliers de jours passés dans l’isolement et la solitude de la montagne au nom d’un bien qui, dans ces secondes déchirées par ses hurlements de père dévasté, avait pris fin. Il y était resté longtemps, seul, écroulé parmi les morts, plus mort que ces cadavres, il y était longtemps resté serrant dans ses bras la tête de son enfant mort, resté à regarder ses yeux qui ne se refermaient pas, il avait pleuré en silence et sans larmes en regardant ce visage et en mourant doucement. Il avait vu à nouveau mentalement sa vie, la plus minuscule des vies jamais vécue par un homme, entrecoupée comme une respiration et trop peu limpide. Finalement il s’était relevé. Son corps s’était mis à marcher parmi les cadavres, il était le seul mort de cette salle qui pouvait encore marcher, il ne voyait devant lui qu’un tunnel de ténèbres et, parvenu devant les portes massives de chêne, avait voulu revenir chercher son enfant et l’emmener, le porter pour l’ensevelir dans sa vallée. Mais il s’était ressaisi, ce n’était pas ça qu’il fallait faire, il était donc sorti. Le soldat en faction à l’entrée lui avait posé une question mais Vasilé n’avait pas compris ses mots, il était passé devant lui le regard dans le vide, il n’était plus de ce monde où les gens se parlaient, il n’existait plus, c’était l’unique chose qui lui venait encore à l’esprit. Il avait marché sans but à travers la ville presque déserte, c’était le jour de la naissance de Jésus, pourtant dans son cœur il n’y avait que la mort ; après de nombreuses heures de marche il avait trouvé la gare, il s’était assis, accablé, sur les quais. Il devait quitter cette ville. Puis les choses s’étaient brouillées, plongées dans les vapeurs de la mort, dans un état de disparition complète qui ne comptait même plus, il était monté dans le train, était calmement resté sur une place qui n’était à personne jusqu’à l’arrêt où il devait descendre, il avait traversé cette ville aussi sans prononcer un seul mot et, arrivé chez Ion, il avait retrouvé le chauffeur qui devait le ramener dans sa vallée. Il s’était encore tu. Il était monté dans la cabine du camion sans parler, et au niveau du chemin conduisant à l’ermitage il avait voulu s’arrêter, il lui restait encore une chose à faire. Il avait fait signe au chauffeur de continuer seul vers les baraquements, lui restait là. Il avait gravi doucement la côte dans le froid terrible de décembre sans rien sentir, le manteau ouvert et la tête nue, il ne voyait devant ses yeux que le visage de son fils, rien d’autre dans cet univers blanc dans lequel il avançait vers la minuscule église située à la lisière de la dépression. Il était entré dans la cellule du pope sans frapper et s’était assis calmement sur la chaise à droite de la table de travail de celui-ci. Le pope s’était levé et avait essayé de lui parler, mais il s’était ravisé et était resté sur le bord du lit, en se taisant et en observant le visage et l’ombre de l’homme qui regardait fixement une icône au coin de la fenêtre. Ils s’étaient tus longtemps ensemble, sans se regarder et comme s’ignorant, ensemble et en même temps séparés par un fil ténu, celui qui sépare la vie de la mort, le pope comprenait et il ne voulait pas le croire tout en étant sûr que l’orage intérieur de son ami n’apportait certainement pas une nouvelle de celles qui méritent qu’on les écoute et il préférait se taire à son tour, disant mentalement des prières pour l’âme de cet être en souffrance. Le corps de géant était tombé ensuite à genoux sur le plancher de la cellule, la tête grisonnante s’était penchée devant le prêtre et les mains immenses qui étaient restées immobiles jusque-là sur son corps comme si elles n’étaient pas vivantes s’étaient mises à se tordre, l’homme voulait parler, son âme voulait avouer quelque chose mais ses lèvres n’obéissaient pas, il ahanait plutôt, puis elles ont commencé à bouger toutes seules et pendant un certain temps il a balbutié des mots incompréhensibles donnant l’impression qu’il pleurait sans pourtant verser une seule larme. Il s’était mis à raconter, dans le silence de la cellule, les terribles actes de sa vie qui se déversaient comme en un déluge de souffrances, les centaines de morts dont il était responsable s’étaient jointes à cette paisible confession, il avait raconté à nouveau la guerre, avait fait le récit de sa vie infime en mots simples, sans fioritures, racontant les faits tels qu’ils s’étaient produits ou comme il croyait qu’ils s’étaient déroulés sans ajouts et sans oublis. Il avait longuement parlé comme pour dire ce jour-là tout ce qu’il n’avait pas dit durant toute une vie. Il avait raconté son existence sans s’épargner et sans épargner l’autre, avec la sincérité de celui qui va mourir.
Il s’était signé et était parti, la tête découverte, la poitrine nue, les mains ballantes, il s’était incliné profondément devant la chapelle de la cour et était sorti sous la neige qui tombait depuis un certain temps. Il avait pris le chemin connu, à pied, puis il avait bifurqué vers une vallée plus profonde. Il s’était arrêté devant un grand rocher, avait grimpé dessus sans peine puis s’était assis pour mourir. Des mois plus tard, lorsque la neige avait commencé à fondre et que la vallée se préparait au printemps, on avait retrouvé son corps, reposant dans une saillie de rocher comme s’il regardait la vallée dans laquelle il avait vieilli et, des années plus tard encore, le pope racontait à qui voulait l’entendre qu’il y en aurait d’autres qui mourraient sans savoir leurs enfants vengés, ils mourraient dans la justice mais sans qu’on leur ait rendu justice et l’histoire, votre histoire, n’en dirait rien.
OceanofPDF.com
U N PEU PLUS DE DEUX ANS s’étaient écoulés depuis le jour où Ilona était arrivée dans la vallée, deux années bénies que Iochka n’avait pas senti passer comme du temps mais plutôt comme une sortie du temps, un véritable plongeon dans la spirale du bonheur. Ils avaient oublié l’un et l’autre le sens du mot « souffrance » et chaque journée, dans sa monotonie, son absence d’événement, n’était qu’une raison de plus pour continuer à vivre et à sourire. Ils ne se disaient pas grand-chose, les paroles n’avaient jamais eu beaucoup d’importance entre eux, leurs regards et leurs sourires en disaient plus que n’auraient pu en dire tous les habitants de la planète s’ils s’étaient mis à parler sans arrêt. Ils travaillaient, Iochka vaquait à ses quelques occupations sur le chantier, entretenait une amitié de plus en plus étroite avec le contremaître et les jeunes ouvriers, Ilona prenait soin de leur petite maison, donnait parfois un coup de main à la cuisine commune, moins par besoin que pour avoir l’occasion d’échanger quelques mots avec les gens. En effet, sur le petit four installé tout près des baraquements des ouvriers, c’était Iléana, la cuisinière, qui régnait en maître : elle était la mère de tous les jeunes, la confidente du contremaître et, disaient à mots couverts ceux qui se cherchaient des ennuis à tout prix, la maîtresse de ce dernier dès les premiers jours où elle était arrivée. Une brune, ni jeune ni vieille, plutôt corpulente, aux yeux noirs et brillants, au sourire éternel, doux et chaleureux qui aurait séduit le diable. Une brave femme, se disait Ilona qui refusait d’écouter les méchancetés gratuites de certains et se réjouissait que le contremaître ait près de lui une bonne âme qui l’empêchait d’être trop sévère et violent.
Iochka et Ilona vivaient dans la vallée comme s’ils y étaient nés tous les deux, c’était leur paradis et l’on n’aurait jamais pu imaginer qu’ils n’étaient là que depuis quelques années, qu’ils n’étaient pas les premiers à être arrivés sur ce chantier, qu’ils étaient même plutôt parmi les derniers à l’avoir rejoint, quelque chose dans leur comportement, dans leur manière de voir le monde et de parler aux autres donnait le sentiment qu’ils étaient depuis toujours en ce lieu et qu’ils n’auraient jamais pu vivre ailleurs. Dans leurs gestes transparaissait une sorte de simplicité, on devinait dans leur regard sur le monde une conviction, difficile à expliquer et d’autant plus certaine, par conséquent, qu’ils ne pouvaient désirer être ailleurs qu’ici, que pour eux l’univers était fait des objets qui les entouraient et que leur seul horizon était celui de cette vallée.
Il n’y avait que le pope pour pester contre eux. Lorsqu’il prenait une bonne cuite, il leur hurlait sa haine en leur jetant au visage des mots violents qui auraient pu déclencher des querelles que personne ne souhaitait ; Ilona en était très affectée, lorsqu’elle sentait qu’il avait trop bu, elle passait en baissant les yeux et l’évitait pour ne pas susciter un nouveau sermon. Vous êtes des païens, des mécréants, disait-il lorsqu’il se lançait dans ses péroraisons, le dos bien calé contre un baraquement ou contre un arbre devant leur maison, vous n’avez pas honte de vivre sans être mariés, de vivre dans le plus grand péché, vous n’avez pas de cervelle, vous ne craignez pas Dieu qui voit tous vos péchés et vous juge, mécréants que vous êtes ? Iochka s’affairait alors dans son atelier, Ilona et lui faisaient tout pour ne pas se laisser entraîner à répondre à ce pope déchaîné contre eux, cela ne l’empêchait pas de donner libre cours à sa colère et à son dépit ; il continuait un temps à parler puis chaque fois, invariablement, il pourchassait le contremaître jusqu’à ce qu’il puisse le coincer et lui débiter la même histoire sans s’arrêter avant de vider son amertume, en énervant ce dernier que ce sermon ne concernait pas. Sauf qu’en insistant de la sorte et en semant la peur chez Ilona et Iochka, en y revenant sans cesse même en présence des autres qui commençaient à l’éviter – surtout quand ils buvaient –, il avait fini pourtant par atteindre son but. Pas forcément par ses efforts pour ramener ces deux-là dans le droit chemin de la foi, efforts qui étaient devenus un mal nécessaire et prétexte à des plaisanteries du genre : Faites gaffe, le très saint s’est de nouveau soûlé, il va vous battre jusqu’à vous faire vous marier à l’église, comme disait le contremaître à Iochka ; mais un soir d’automne où tout dans la maison était bien ordonné et où la lumière, dehors, quittait la terre et qu’ils s’étaient assis comme chaque jour sur leur banc devant la maison, Ilona avait dit à son homme qu’elle était enceinte. Un silence encore plus profond s’était installé entre eux, dans les yeux de l’homme une grande lumière s’était mise à briller, la lumière nichée dans son âme et que sa femme connaissait bien parce qu’elle la rendait heureuse, il lui avait pris la main dans sa main calleuse, l’avait posée sur ses genoux sans un mot, seule une larme de joie s’était écoulée de ses yeux pour dire, dans le soir tombant, plus qu’auraient pu dire tous les mots de l’univers, elle parlait de bonheur, de la vie qui donne la vie, de l’homme qui accomplit sa mission sur Terre, le bien tout simple qui est l’amour ; cette larme parlait de toutes les souffrances qu’il avait traversées, de sa solitude d’autrefois, du silence dont il ne semblait pas pouvoir se défaire, elle parlait du bonheur sans le nommer ; il était plus que clair dès le début de leur temps passé ensemble, le seul qui avait du sens, que les choses importantes dont on ne pouvait pas parler, Iochka devait les taire. C’est d’ailleurs de cette manière-là que cette soirée s’était achevée, dans un grand et doux silence qui les avait enveloppés tous les deux et qui, comme dans tout paradis des premiers humains, n’avait besoin d’aucun mot pour exister. C’était le silence de leur premier amour, leur lien, leur amour qui n’avait pas besoin de mots, leur bonheur, ce qui allait les tenir ensemble pour toujours, au-delà du temps et de l’espace.
Le lendemain, à sa manière simple et sans fioritures, Iochka avait communiqué la nouvelle au contremaître. Le colosse avait ri de tout son cœur, au point de faire trembler de son rire tout le chantier, l’avait pris dans ses bras et l’avait embrassé sur les deux joues, avait sorti la bonne bouteille d’alcool, avec la poire à l’intérieur, et avait trinqué pour toutes les bonnes choses du monde, avait crié de joie et s’était offert sur-le-champ d’être le parrain de l’enfant, ça allait de soi. Et c’est ainsi qu’avait commencé une histoire assez compliquée car personne, dans l’élan de bonheur qui avait touché jusqu’aux pierres, n’avait plus pensé à une chose pourtant simple mais qui allait provoquer un scandale monstre, inimaginable quelques instants auparavant : Iochka et Ilona étaient catholiques. Cela n’aurait pas été insurmontable, et n’aurait même eu aucune importance – il y avait bien d’autres catholiques parmi les ouvriers de la vallée et personne n’en était mort – sauf que le pope, au nom d’une amitié qui depuis deux ans s’était consolidée, devenant encore plus forte, ne pouvait en aucun cas s’imaginer que ces deux-là, qu’il estimait et qu’il considérait comme des gens de qualité de la vallée, aillent se marier chez les cathos, et pire encore, faire baptiser leur enfant chez ceux-là. Le scandale avait vraiment commencé lorsque le pope s’était mis à dire ces choses en secret au contremaître qui avait eu le malheur de faire une grimace ironique mettant derechef le prêtre hors de lui, le faisant se lancer dans des blasphèmes et autres menaces qu’il utilisait contre ses paroissiens. Vois-tu, Vasilé, ça se peut pas, disait-il au contremaître (en chuchotant, comme si sa voix s’était brusquement enrouée, et en suant abondamment), ça se peut pas que les choses se passent de la sorte dans notre vallée et qu’on ne réagisse pas, qu’on laisse faire et que cet enfant ne fasse pas partie des nôtres. Cela défie le bon sens, je vais leur parler, moi, à ces deux-là, avait-il ajouté sur un ton de menace mais peut-être un peu trop calme, tout en vidant un verre et en regardant vers le bas de la vallée, à travers le bouquet de bouleaux du bord de la route et à travers le monticule dans lequel ils étaient enracinés, au point qu’on aurait dit qu’il voyait la maison de Iochka et Ilona et qu’il les fusillait déjà du regard. De la parole à l’acte ne s’est écoulé que peu de temps, comme si la conversation avait eu lieu la seconde d’avant, le contremaître qui avait eu peur qu’un malheureux embrouillamini n’éclate et que ses amis se fâchent pour de vrai avait accompagné le pope au fond de la vallée pour cette fameuse discussion qui n’annonçait rien de bon, il en était sûr au fond de lui-même ; et même, redoutant sérieusement le scandale, il était entré dans l’asile, avait tiré le pope par la manche de sa soutane pour aller voir le docteur et se concerter également avec ce dernier.
Chaque fois qu’il franchissait le portail et entrait dans la cour bien entretenue de l’hôpital, si différente de l’état sauvage de la vallée et si peu à sa place ici, le contremaître avait un serrement de cœur et baissait les yeux de peur d’être obligé d’échanger quelques mots avec quelqu’un. C’était instinctif et le pope faisait pareil, même si ce dernier entrait souvent dans l’hôpital, soit pour une confession, soit pour s’entretenir avec un patient qui le souhaitait ou pour donner la communion ou un sermon, et s’était accoutumé à l’atmosphère qui y régnait. C’était le monde et en même temps ce n’était pas le monde, c’était quelque chose de différent, quelque chose que le contremaître n’aurait pas su nommer. Peut-être était-ce seulement l’idée préconçue d’un paysan qui n’était jamais sorti de son univers, et la différence existait pour la seule raison qu’il avait toujours su qu’il fallait éviter les fous et que la folie devait être tenue à distance ou peut-être que les gens qui étaient au-delà de la clôture en ciment étaient vraiment différents et qu’il fallait, comme on le disait de père en fils, les éviter. Le pope avait à peu près la même conception des choses même si, avec le temps, il avait parlé avec certains d’entre eux qui ne lui semblaient nullement fous, plutôt plus normaux que certains hommes qu’il rencontrait d’ordinaire. Il y avait donc de la méfiance dans leur démarche tandis qu’ils avançaient sur l’allée pavée conduisant à la maison du docteur, on aurait dit qu’ils marchaient sur des œufs et, involontairement, s’ils avaient prononcé un mot ils l’auraient fait en chuchotant, comme dans un cimetière. Surtout que, et c’est cela qui les gênait le plus et leur faisait craindre, ce jour-là plus que jamais, les regards vides des fous qui traversaient la cour en long et en large, il semblait y avoir une sorte de connaissance, de clairvoyance, les yeux limpides de la jeune femme qui marchait calmement dans leur direction semblaient tout savoir, elle les regardait d’un air familier, presque avec amitié, comme si elle lisait dans leurs pensées, et quand elle a hoché la tête à leur adresse sans dire un mot, le contremaître a frissonné de peur comme si, entrant dans une église, il avait vu une icône bouger. Aussi, lorsqu’un vieux à cheveux blancs s’est arrêté à leur hauteur sans parler mais en les transperçant du regard et en murmurant des choses qu’il était le seul à comprendre, le pope a fait un petit pas de côté et, de même que le géant qui était près de lui, il a souhaité être n’importe où ailleurs mais pas là. Il y avait une odeur d’histoires non dites dans cette cour, se disait le pope pour tenter d’évacuer le sentiment qui s’était emparé de lui et il était certain que ces gens-là savaient quelque chose, ils voyaient dans ses pensées, ils l’accusaient, ils savaient et ils le jugeaient et lui aussi savait bien, dans son for intérieur, qu’ils pouvaient avoir raison de même qu’ils pouvaient se tromper, tout comme lui. La raison n’est pas forcément le fait des esprits lucides, se disait-il, pas plus qu’elle ne l’est obligatoirement des sages et des juges, elle peut appartenir à tous et les Béatitudes disent cela très clairement et qui en doute pèche en ce monde.
Comme toujours, lorsqu’ils sont entrés dans la petite maison du côté de la clôture derrière l’hôpital, ils ont trouvé le docteur dans son fauteuil fatigué et profond, plongé dans un livre. C’était probablement ce qu’il faisait tout le temps où il restait enfermé, se disaient-ils, c’était peut-être cela sa folie – pensait surtout le contremaître qui comprenait très peu sinon pas du tout le sens des livres en ce monde –, à se trouver tout le temps près des fous et s’en occuper, le docteur s’était égaré lui aussi et de même que les gens dont il avait la charge allaient et venaient comme des fous dans la vaste cour, parlaient tout seuls, pleuraient, hurlaient ou se taisaient à jamais, le docteur passerait sa vie à lire dans un fauteuil des livres qu’il était le seul à comprendre, ou à écrire, couvrant des feuilles entières de petites lettres minuscules, des feuilles dont on ne parlait jamais et auxquelles le contremaître n’aurait rien compris non plus mais dont le prêtre était on ne peut plus curieux. C’était quelque chose qu’il voulait connaître, depuis des années, il se demandait de quoi il retournait et malgré tous ses efforts pour tirer les vers du nez au docteur taciturne, il n’avait rien pu en obtenir. Les deux visiteurs avaient tout raconté, dans les moindres détails, au docteur qui les écoutait avec un doux sourire, en les observant attentivement, sans que son regard quitte un seul instant leurs visages. Chaque fois qu’ils parlaient avec lui, il leur donnait l’étrange sentiment de pouvoir écouter sans cesse toutes leurs histoires sans que son attention puisse être troublée par quoi que ce soit. À un moment donné il a incliné la tête, s’est lentement passé la main dans les cheveux pour la poser ensuite, d’un doigt, contre sa tempe ce qui était chez lui le signe d’une grande attention.
— Attends un peu, mon père, a-t-il brusquement dit, que veux-tu faire exactement ? Convertir Iochka à l’orthodoxie ?
— C’est un peu ça, a répondu celui qui venait d’être interrogé, légèrement surpris par les mots du docteur qui semblait pour la première fois lui montrer toutes ses intentions. Je me disais que…
— Que quoi ?
— Que puisque nous sommes tous orthodoxes ici, comme Dieu l’a voulu, il faudrait peut-être que leur enfant soit comme nous, le monde change et nous avec et…
— Au diable les bêtises que tu as en tête. Qu’est-ce que ça fait qu’il soit catholique ? Il tue des gens, il est différent, qu’est-ce que tu dis là, mon père ?
— Est-ce que je sais, moi… En tout cas c’est pas un mal que je lui fais. Toi, de toute façon tu comprends pas, t’es un païen, je le sais, tu mettrais pas le pied dans une église qu’on te prie de le faire ou qu’on t’y oblige à coups de bâton, je sais ce que tu as dans le ventre.
Le contremaître les regardait avec un fin sourire, il s’attendait à ça, ils ne pouvaient pas ne pas se chamailler, mais il se taisait et n’essayait pas de les rabibocher, il espérait que le docteur remettrait le pope à sa place, il exagérait un peu celui-là. Vasilé avait eu peur de le lui dire, il savait qu’il était soupe au lait et violent et qu’aussitôt toute la vallée aurait été en émoi à cause de la langue bien pendue de cet homme en soutane, peut-être le docteur réussirait-il à le calmer un peu.
— Donc tu veux aller trouver ces innocents qui se réjouissent de la venue au monde d’un enfant, leur dire qu’ils doivent changer de croyance, que la leur n’est pas la bonne alors que la tienne l’est ?
— Ben…
— Beeen, a dit le docteur en hochant la tête, en imitant la voix du pope et en faisant des grimaces, presque amusé. Et qu’est-ce que tu veux faire d’autre ?
— Oh, misérable païen ! (Les yeux rouges et près de sortir de leurs orbites, un pli profond au milieu du front, il s’était mis à crier.) Ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois faire, toi qui…
— Quiiii… avait répété après lui le docteur. Qui suis un païen, redis-moi la blague sur l’Église, tu la sais si bien. Et comment tu vas faire ? Tu te mets à maudire toute la vallée, tu leur fais une messe de conversion, avec tout le toutim ? Le cirque ? À tes amis ? À nos amis ? Tu ne préférerais pas une chambre au calme et des pilules, histoire de te calmer un temps, en attendant que tu retrouves tes esprits ?
Ce qui avait été une belle surprise pour le docteur qui se voyait déjà soumis aux malédictions et envoyé brûler dans quelque géhenne amicale durant une éternité ou deux et même proposé à l’excommunication et autres horreurs de ce genre, c’est que le pope s’était tu. Bouche cousue. Comme un doux agneau. Dans le petit bureau était tombé un lourd silence, du genre de ceux qui précèdent une tempête qui n’en finit plus de venir ; le contremaître lui-même, qui s’étonnait rarement et s’attendait à tout, n’avait dit mot, gêné, s’était rapproché de la fenêtre, leur tournant le dos et observant avec inquiétude la poussée des feuilles dans les arbres, le déplacement de l’ombre de la montagne d’en face avant le crépuscule, tout, donc, sauf les visages des deux ennemis qui s’étaient de nouveau accrochés et n’en avaient pas fini, soupçonnait-il. Sauf que, à sa grande surprise et à celle du docteur, d’une voix éraillée et fatiguée, voix dont ils n’avaient pas la moindre idée, le pope avait dit :
— Apporte un truc à boire, le païen. Parlons, discutons. Il y a des moments où tu es plus intelligent que tu ne parais.
La maison était calme, le ruisseau coulait paisiblement, de la chambre de gauche on entendait des bruits de casseroles tandis qu’une volute de fumée montait paresseusement de la cheminée de la forge. Iochka coupait du bois un peu plus loin, sa première joie semblait être passée et il attendait calmement ce qui allait se produire, pensait à l’avenir, à un bonheur qui l’avait évité sa vie durant mais serait celui de l’enfant. Il vivait son amour comme de coutume : en faisant ce qu’il devait faire, en prenant soin de ce qu’il devait, sans beaucoup parler, avec la constance de celui qui se tait délibérément car on dit trop de choses en ce monde et ses paroles ne lui apporteraient rien de plus. Le pope et le docteur s’étaient approchés sans un mot, s’étaient assis sur le banc devant la maison, tous les deux, le troisième copain était resté debout – et ils n’ont pas dit un mot à celui qu’ils étaient venus voir, ils se sont contentés de rester là, de regarder le ruisseau sans rien dire. Iochka s’est approché, curieux, a posé sa petite hache et leur a jeté un regard interrogateur, il ne comprenait pas très bien pourquoi ils ne disaient rien et pourquoi brusquement – alors que d’ordinaire la vallée retentissait des paroles du pope – ils n’avaient plus de raison de se chamailler et ne se disaient rien.
— Iochka, mon vieux, lui a dit le pope calmement, nous deux, nous devons nous parler.
Iochka l’a regardé bien paisiblement en haussant légèrement les épaules avant d’entrer dans la maison chercher une bouteille de gnôle, il a jeté en passant un regard à Ilona qui était dans la cuisine, à ses affaires, et il est ressorti. Après avoir rempli les verres, Iochka a continué à regarder le pope sans mot dire puis a approché deux bûches du banc et s’y est assis calmement, attendant qu’on lui communique un truc important, se demandant pourquoi ils étaient tous si sérieux d’autant qu’il se disait que le contremaître avait dû transmettre la bonne nouvelle au pope, il s’attendait plutôt à des compliments et à des mots gentils, pas à ce silence presque incompréhensible. Il a vu alors une grosse goutte de sueur couler sur la tempe gauche du prêtre, il ne faisait pourtant pas chaud, il a eu peur qu’il soit arrivé quelque malheur que l’on a du mal à annoncer, il fallait attendre que l’autre retrouve ses mots pour en parler.
— Iochka. Mon brave Iochka.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Dans les yeux du prêtre se mêlaient la bonté et la peur de ce qu’il allait dire ; il étouffait presque, il a même porté sa main vers sa pomme d’Adam comme pour se libérer, il a soupiré et a regardé vers le bas de la vallée puis du côté du docteur, celui-ci a insensiblement haussé les épaules et a porté ses yeux ailleurs, il l’avait déjà prévenu à l’hôpital que ce n’était pas son problème et qu’il ne dirait rien même sous la torture, de toute façon c’était une bêtise. Après s’être assuré que le pope n’allait pas en faire une du genre office de baptême truffé de blasphèmes – comme cela se pratiquait jadis à ce qu’il avait pu lire quelque part –, il en était arrivé à la conclusion qu’il fallait peut-être lui donner satisfaction. Vasilé les avait regardés tout le temps, en souriant, en se taisant, en répétant la parole tantôt de l’un tantôt de l’autre mais sans intervenir réellement. Il serait de toute façon le parrain de l’enfant, il le leur avait déjà dit, le reste il n’en avait pas grand-chose à faire. Mais tu es orthodoxe, eux sont catholiques, comment pourrais-tu être le parrain alors que vous n’êtes pas de la même religion ? Le contremaître en était resté coi, il n’avait pas envisagé une seule seconde l’importance de cette différence. Mais enfin, mon père, voyons… Pas de voyons qui tienne, avait répliqué le pope piqué au vif, ça ne marche pas comme ça, on en fait pas chacun à sa tête, y a toujours des usages à respecter. Vasilé s’était tu, le pope était trop remonté ce jour-là et il n’avait pas envie de querelle. Par contre le docteur ne s’en était pas privé – non sans raison, se disait le contremaître –, qu’est-ce qu’il avait à se mêler de la vie des gens qui ne lui avaient rien fait de mal, tout au contraire puisqu’ils étaient amis ? C’est le pope cette fois qui n’avait su quoi dire, lui non plus n’avait pas envisagé la chose sous cet angle.