Iochka

Cristian Fulaş · Chapitre 1 sur 3 · partie 11/16

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Iochka

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.

— Je le sais, a répondu le pope simplement.

Il a rempli les verres, donnant à comprendre que la discussion devait s’arrêter là, pour reprendre éventuellement une autre fois. Ils ont donc trinqué – une fois de plus – pour l’enfant de Iochka et, d’une chose à l’autre, ils en sont arrivés à la raison pour laquelle ils étaient montés, en oubliant les mots qu’ils venaient de se dire ou faisant comme si rien n’avait été dit ou comme si ce n’avait été qu’une vision.

Ils sont allés voir les trésors du prêtre qui de nouveau a passé en revue tout ce qu’il avait pu amasser en lui présentant assez brièvement, cette fois, les livres qui lui semblaient avoir le plus de valeur, livres qui consolaient son âme mieux que toute autre chose. D’un coffre placé dans un angle de la cellule, il a sorti avec grand soin un objet rectangulaire enveloppé d’un tissu jaune, il l’a déballé avec attention et l’a posé sur la table devant la fenêtre, l’appuyant à un chandelier en cuivre de sorte que la lumière extérieure tombe sur celui-ci du côté droit.

— J’ai trois autres icônes peintes par le même artiste, un Saint Nicolas du siècle dernier, les saints archanges Michel et Gabriel et encore une, mais cela importe peu maintenant. Je voudrais donner cette icône à ces pauvres hères de la vallée, la Vierge à l’Enfant, entourée par les anges. Elle a été réalisée ici, dans notre région. Même si certains ont cru trouver son origine dans la lointaine Màrginime à cause de son cadre simple, du papier de fond argenté et des fleurs dessinées sur les vêtements, en la comparant à d’autres icônes que j’ai, on en est arrivé à la conclusion qu’elle est d’ici et qu’elle est de la même main. Des gens sages ont compris que la forme des sourcils arqués et assez épais, la forme du nez avec les trois lobes en relief et le dessin sur les vêtements formés de fleurs en points, combiné à trois lignes parallèles en rouge font obligatoirement penser à notre zone, que l’attribution de Màrginime est fausse. C’est une icône rare et je vais la leur donner, qu’elle veille sur leur maison et qu’elle illumine leurs esprits, ils le méritent, ce sont de braves gens. Je pensais la leur offrir après le baptême mais je vais le faire tout de suite, c’est mieux.

Le docteur n’a pas commenté. Il était en admiration devant l’icône, il était ébloui par ce vert si étrange qui dominait le tout, il s’imaginait qu’elle avait une grande valeur et il comprenait bien qu’à sa manière le pope, se cachant toujours derrière les mots durs ou les blagues, pensait différemment mais le docteur n’aurait pas su dire ce que signifiait ce « différemment ».

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pope a enveloppé le trésor dans le tissu jaune, l’a pris avec délicatesse et l’a posé sur une chaise près de la porte. Dans cette position, l’icône cessait d’attirer le regard, devenait un objet parmi tant d’autres dans cette pièce du fin fond des montagnes comme il arrive à tout objet qui perd son pouvoir d’attirer les regards une fois caché. Ils n’ont pas tardé à descendre dans la vallée le soir venu et lorsqu’ils sont arrivés à la maison de Iochka, le soleil franchissait le sommet de la colline à droite du vallon et plongeait la vallée dans une lumière d’un rose de plus en plus délavé, laissant place aux tons de gris qui annonçaient la nuit. Le pope n’a presque pas expliqué aux deux autres ce qu’il venait faire, il s’est contenté de demander à Iochka un clou et un marteau et il est entré avec dans la nouvelle pièce. Entre les bruits du marteau et les quelques mots, il n’avait pas remarqué qu’Ilona se tenait dans le cadre de la porte et le regardait comme toujours, souriante et silencieuse, avec l’esquisse d’un mot sur les lèvres qui n’était jamais prononcé, envahie par ses idées, qui ne pouvaient pas se dire, cela aurait été trop pour les oreilles des gens. Le pope priait seul, c’est du moins ce qu’il croyait, Ilona priait à son tour, elle avait pris l’enfant dans ses bras, bébé dont le manque d’expression des yeux était aussi parlant que les yeux de la mère. Elle est allée chercher dans le coffre du coin de la pièce une longue écharpe d’une extrême finesse et lorsque le prêtre a terminé ses prières et qu’il est sorti devant la maison trinquer avec les autres, elle l’a posée autour de l’icône, le jaune clair du tissu mettant en valeur le vert à présent sombre de l’œuvre.

Ilona est restée là avec son enfant, se tenant debout et – même si ses pensées n’étaient pas une prière totale – elle s’adressait à la Sainte Vierge à l’Enfant sans s’en rendre vraiment compte, les mots, dans son esprit, ne tournaient qu’autour de l’enfant, de sa chance et de son avenir qui avait commencé depuis peu de temps, du lieu où ils vivaient tous les trois et où le temps n’existait pas ou, s’il existait, représentait juste la succession des jours et des nuits. Ilona priait dans cette vallée où personne n’était mort, à part ceux qui étaient étrangers à la vallée, sa prière était comme la première conversation des premiers hommes avec Dieu, dans son silence se trouvait celui du silence primordial, d’avant les mots. Avec ce qu’elle sentait, ce qu’elle savait au fond de son cœur depuis son baptême, elle essayait de comprendre au mieux ce que lui disait le pope, sauf qu’avec le peu d’instruction qu’elle avait, sa croyance était si primitive, si peu encline à s’exprimer en paroles que ses prières et sa foi étaient paradisiaques, venant des premières aubes du monde qu’il ne fallait pas dire et ne peuvent être dites, une forme de vérité d’avant la vérité – une forme de l’immortalité au fond parce que ce qui n’est pas dit ne meurt jamais et seuls les mots ont l’incroyable pouvoir de tuer les êtres, de les effacer et de les faire oublier. On n’oublie pas les choses, on oublie la manière dont elles sont nommées ; on n’oublie pas les gens, on oublie leur nom, ils deviennent ainsi immortels. Ilona le savait mais sans avoir la possibilité de le dire, par ce biais même sa science dépassait l’humain, sa science était pure comme elle, du même niveau de pureté que l’icône et ses personnages, par le fait qu’elle n’était pas nommée, ni dite, de cette manière elle se soustrayait au temps, à l’assujettissement, à la mort. Se taisant, les icônes ne disent donc pas l’immortalité – qui pour les humains est illusoire – et c’est pourquoi elles survivent au temps. Sachant intuitivement tout cela, Ilona ne pouvait que rester dans le cadre de la porte et penser au bien-être de son enfant, Iochka, sans parler, sans même murmurer, sans pousser la pensée jusqu’au point où elle se transforme en paroles. Dans son silence était logé un état d’avant la parole à jamais récupéré et qui était le gage que dans de lointaines contrées, coupées des faits terribles de ceux qui disent ce qu’ils font, le silence avait encore une signification.

Ils se taisaient ensemble. La maison se taisait autour d’eux, on aurait dit que même le clapotis de la rivière était plus doux, à peine perceptible, le feuillage à travers lequel jusque-là soufflait la brise s’était maintenant figé dans l’attente, on ne savait pas de quoi, peut-être l’attente du mot inconnu, une forme du parler ensemble qui ne s’entendait qu’en silence, dans l’absence de toute tentative de parler. Iochka a esquissé un geste, il a été arrêté dans son élan, retenu et même tiré en arrière vers la gauche, vers la fenêtre du côté de la route ; il s’en est approché au bout d’un moment, après plusieurs instants chargés de silence, a regardé dehors, pas forcément avec curiosité, plutôt avec le calme de celui qui sait qu’il verra soit une chose soit un être connu de lui seul, il y était encore quand Ilona est arrivée sur le seuil de la porte séparant les deux pièces, il s’est retourné vers elle sans l’ombre d’une déception ou d’une question sur son visage. La femme se tenait sur le seuil et le regardait, a fait mine de parler mais n’a pas trouvé le mot pour lui dire ce qu’elle ressentait. Il y a des formes de langage qui ne sont pas encore nées au monde, qui sont enfermées dans les objets depuis leur origine et cherchent à l’intérieur de l’homme la façon d’être dites et mises en jeu entre les hommes, et ces trois-là, car l’enfant prenait part forcément à leur tentative pour parler entre eux, semblaient être sur le point d’en trouver une, de dire ce qui ne s’était jamais dit, choses d’une banalité merveilleuse, si fortes qu’elles n’avaient jamais réussi à sortir, malgré tous les efforts, de leur état larvaire et d’exister réellement. Il est probable, seulement probable, qu’il s’agissait de l’habitude de l’amour de passer à travers les gens si simplement qu’il est inutile de le dire, qu’il ne peut même pas être pensé et reste inconnu à jamais ; il est probable et seulement probable qu’il s’agisse de la simple habitude, sans amour et annulant l’amour, la poussant dans l’abîme et lui offrant ainsi la place méritée. On ne pouvait pas savoir, il y a des questions auxquelles on ne peut pas répondre et qu’on ne peut même pas formuler, le silence n’étant pas toujours absence de réponse mais absence de questions. Iochka, l’homme, s’est approché de sa femme, l’a prise par la taille et dans ses yeux a brillé un désir grand comme l’univers, le petit univers dans lequel ils vivaient ; la tête penchée sur son épaule, elle lui a répondu d’un regard tout aussi intense, une main est descendue plus bas que la taille suscitant un mouvement en réponse, en l’appelant, en l’attirant. Puis elle s’est retirée, son regard a dit, ce n’est pas le moment, attendons, laissons passer un peu de temps, ne nous pressons pas. Un regard douloureux, déçu – en signe de protestation. Je veux, je te veux, maintenant – disait ce regard. Non, attendons encore un peu, est venue la réponse dans l’air qui les séparait encore. Et ce n’est qu’après, une fois qu’ils s’étaient parlé et que les choses étaient dites, que leurs respirations se sont entrecoupées, il y avait de la hâte, les mains en miroir ont commencé à bouger, l’attente n’était pas attente, elle était accomplissement, en quelques secondes longues comme un siècle il y a eu un frisson explosant en gerbes de bonheur et ils se sont mis sur le seuil d’entre les deux pièces, enlacés, épuisés par la beauté de ces instants fugitifs, comprenant le temps comme un sursis.

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D ERRIÈRE LES BARAQUEMENTS où tout le monde n’avait pas le droit d’aller – même s’il n’y avait pas de séparation –, une main inconnue avait dessiné une ligne qu’on ne pouvait pas dépasser sans l’autorisation de la maîtresse des lieux : c’était le royaume d’une sorte de hangar sous lequel étaient installés quelques grands fourneaux le plus souvent chauffés à blanc, toujours environnés d’un nuage épais de vapeurs qui emplissait la vallée des odeurs infinies des plats : des soupes grasses où baignaient des morceaux de lard et de viande, des ragoûts géants qui auraient nourri des armées entières, des salades sans nombre, de la charcuterie fumée ou pas, des fromages de toutes sortes. L’empire des marmites, des casseroles, des coquelles, des poêles, des plateaux, des assiettes et des couverts en alu, des couteaux de toutes les dimensions, aiguisés et luisants, avec des manches en bois ou en os. C’était le pays de la faim. Pays de Mafaim. C’est comme ça que l’on appelait Iléana, avec la tendresse et l’attention de ceux dont le bien-être est tributaire d’une seule personne ; car l’oppression ne vient pas que des grands de ce monde, on la trouve aussi à d’autres niveaux, si un satrape est maître absolu de ses ministres, de même, ses ministres règnent sur leurs subordonnés et ainsi de suite jusqu’au dernier paysan. Iléana était appelée Mama, surnom acquis avec le temps et dont elle était au courant mais qu’on utilisait, en son absence, comme une gentillesse entre ironie et amour. Quand les ouvriers se soûlaient, ils l’appelaient la Mère de la Vallée, elle était la confidente de tous mais aussi celle qui faisait peur, cœur généreux de moine et langue de vipère toujours hargneuse, ayant toujours sous la main une parole gentille, elle n’était pas mince ni trop grosse non plus, corpulente aurait-on pu dire, des yeux noirs comme l’enfer et une bouche charnue qui faisait tourner la tête de beaucoup, avec de grands seins qui débordaient de chemisiers trop étroits, des hanches attirantes d’autant plus qu’elle était souvent penchée pour une occupation ou une autre et les pensées des hommes en manque du chantier ne pouvaient pas être éternellement pures. Mais la diablesse les ignorait volontairement comme si elle cherchait à les aguicher, car son cœur n’était qu’à un seul homme et son corps ne pouvait pas vivre sans le cœur de son homme.

Iléana s’ignorait en tant que corps, elle ne s’en rendait même pas compte en présence des hommes, elle l’oubliait et ne s’adonnait qu’à ses affaires, comme elle avait pris l’habitude de le faire depuis des dizaines d’années, depuis que son corps l’avait quittée. Elle se préoccupait plutôt de vêtements, d’objets, de la vallée alentour et du peu de contrées qu’elle avait vues, des gens, mais son corps elle l’ignorait complètement et ne le comprenait presque pas, elle le traitait comme toutes les autres choses, comme s’il était étranger, et si par hasard on lui en parlait elle changeait de sujet et passait à des choses plus sérieuses, comme il sied à des gens qui ont les pieds sur terre et pas de temps à perdre en babioles. En revanche, elle débordait de désir et elle s’imaginait que le désir naissait d’une nécessité, donc de l’âme, en tout cas pas du corps. Cette idée elle ne l’avait avouée à personne jusqu’au matin où, après une nuit d’amour sauvage avec le contremaître, elle s’était mise sans raison à lui raconter d’où elle venait. Ce dernier, à moitié endormi encore, allongé sur le lit étroit où comme par miracle ils avaient quand même de la place tous les deux avec, toujours, la moitié d’un des corps en-dehors du lit suspendu dans l’air, avait écouté sans rien dire, regardant le ciel étroit par la petite fenêtre de la remorque et continuant de se taire. Elle lui avait raconté que son père était mort et que personne n’avait jamais pu savoir dans quelles circonstances ni où, que cela était pour elle une absence difficile à raconter puisqu’on ne pouvait pas dire qu’un homme était mort si on ne savait pas où ni comment ni quand, puisqu’on ne pouvait pas dire qu’on savait pourquoi si on ne le savait pas. Elle avait raconté tout ça avec de nombreux détails en indiquant les éléments qui constituaient l’absence de cet homme, sa soi-disant mort devenue un conte à raconter, à retenir par ceux qui écoutaient, mais jamais vrai. Puis elle était passée au sujet de la mère, le corps dont son corps était né, ne pouvant s’imaginer que deux corps qui avaient été jadis un seul pouvait en devenir deux. Non, écoute-moi, Vasilé, les gens sont bêtes, ils ne comprennent pas le monde, comment être différents puisqu’on est ensemble dans le même corps. Elle n’avait reçu en réponse aucun signe, rien dans le rythme de la respiration de l’autre n’avait changé, son silence était une sorte d’acceptation du conte tel qu’il était, sans ajout ou modification apportée par un « oui » ou un « non ». Quand elle avait appris que son père ne reviendrait plus de l’endroit où il était parti, que la guerre avait planté son étendard rouge aussi devant leur portail et qu’ils devaient enterrer une image, pas un cadavre, qu’ils allaient tous participer à un service funèbre qui ne ressemblait à rien car ils n’enterraient pas des souvenirs mais enterraient vif un homme sans même pleurer ; après avoir regardé sa mère, ses frères et un oncle resté à la maison – invalide d’une jambe, d’un bras, à moitié fou, à moitié aveugle donc incapable de mourir pour d’autres – et ses grands-parents et le reste de la famille qui écoutaient le chant du prêtre et celui du diacre en écho, et surtout, eh oui, le silence descendu comme un voile très, très blanc et très, très fin ; après que beaucoup de sang d’une autre couleur s’était écoulé d’elle et que le chiffon qu’elle utilisait ne séchait plus des heures après l’avoir remplacé, toujours humide et brillant au soleil du fond du jardin, de cette couleur impossible et pourtant chaude ; après des heures où elle n’avait pas desserré les dents ni prononcer un mot, parce que son corps avait quitté à ce moment-là son esprit et n’était plus sien ; après toutes ces choses-là arrivées comme si elles n’étaient pas de ce monde mais auxquelles elle assistait de l’extérieur, elle avait été prise d’une sorte de furie, sa tête s’était emplie des hurlements d’une foule de gens, femmes et hommes qui n’auraient su dire pourquoi ils hurlaient ni pourquoi ils existaient. Puis elle s’était ressaisie, son esprit était maintenant seul au monde, elle avait été envahie par une paix qui n’allait plus la quitter longtemps et n’avait plus le souvenir de ce qui lui était arrivé, ne se rappelant que le chiffon de derrière les buissons de leur cour qui ne séchait pas. Elle était partie de chez elle. Enfant errant, à peine entrant dans la jeunesse, le corps à peine en transformation et avec une absence dans les yeux que tout le monde remarquait, sans nom, sans père, sans rien d’autre à part son cerveau qui lui disait qu’elle devait fuir cette absence, aller le plus loin possible et ne jamais revenir. Elle avait rejoint les bêtes sauvages, des années entières, elle avait vécu à la lisière des montagnes, dans les forêts, sans chercher quoi que ce soit et sans parler, ombre muette d’un départ qui ne finissait nulle part. La première fois que je me suis accouplée, mon Vasilé, c’est avec un loup. Grand et beau, avec un regard limpide et beau comme l’eau d’une rivière après l’orage. C’était au cœur de l’été, on n’avait pas froid, c’était le soir, à travers les branchages de la colline où nous étions, moi et le loup, le soleil descendait, orange. Et j’ai eu envie du loup. Elle a soupiré en disant ceci, la main reposant sur le membre de l’homme, comme si l’histoire ne pouvait être racontée autrement, si elle ne le touchait pas elle aurait dû se taire. Je l’ai regardé, mon Vasilé, et lui il m’a regardée, comment dire, pratiquement comme un homme, il m’a presque communiqué quelque chose mais j’étais folle de désir et de toute façon je ne pouvais plus parler, je ne lui ai rien dit. J’ai laissé faire ma main, descendre entre mes jambes et je me suis caressée et j’ai mordu les lichens humides sur le sol, je me suis frottée aux racines sur lesquelles j’étais assise, je me suis tordue et j’ai crié et je me suis sentie mourir de plaisir et alors, se débarrassant de la honte il s’est approché. Son regard s’est coloré, ses yeux sont devenus encore plus beaux, plus perçants, il a bandé devant l’humaine que j’étais et a grogné profondément comme les entrailles de la Terre, moi j’avais envie de crier mais j’ai eu peur de l’effrayer, je me suis tue et j’ai ravalé même mes soupirs, j’ai vu son truc couvert de poils et pointu, d’un rose intense, il cherchait et me désirait de toute sa force d’animal, je l’ai vu et l’espace d’un instant je me suis dit que j’allais mettre au monde des loups, loups à moitié hommes, j’ai tourné le dos comme font les louves, je regardais entre mes jambes et je mordais la terre, lorsqu’il m’a atteinte j’ai voulu mourir de nouveau et lorsque sa fourrure s’est frottée à moi et à mes poils ça a été une sorte de mort, je n’étais plus maîtresse de moi-même, je me suis griffé le visage et mordu les mains, il poussait contre mon corps et a approché son museau brûlant de mon cou et m’a léché la peau, il était brûlant, j’ai senti ensuite ses crocs me mordiller légèrement, juste pour me dire que j’étais à lui, que nous étions un, il m’a eue, nous avons été un pendant un temps qui n’en finissait plus, je l’ai aimé en hurlant au milieu de la forêt. L’espace d’un instant j’ai eu le sentiment que je voyais à travers ses yeux, une forêt embrumée, en blanc et noir, un dos d’être en chaleurs, le cou tendu bon à mordre, mais c’était peut-être une illusion. Il est parti en grognant tendrement, je suis restée à me lécher le sang sur les mains et les cuisses, pensant à lui, le désirant encore, sachant qu’il était mon corps et qu’avec lui je me sentais moi-même, enfin je savais qui j’étais au milieu de toutes les choses. Je l’ai cherché longtemps dans la forêt, je ne l’ai plus jamais retrouvé, des années et des années j’ai cru retrouver sa trace et j’ai cru que dans ce vallon j’allais être moi-même, que l’odeur que je portais était celle de notre corps ensemble. Je ne l’ai jamais retrouvé, a dit Iléana en continuant de caresser l’homme, contente qu’il bande, elle bougeait les hanches et répondait à ses mouvements. Toujours à sa recherche, un beau matin j’ai trouvé un jeune homme qui gardait quelques moutons dans une clairière où il s’amusait et j’ai eu l’impression qu’il avait la même odeur que mon fiancé, le loup que je cherchais depuis tant de temps ; je lui ai souri, je ne me suis pas trompée, j’ai été à lui sans nous dire un seul mot, dans l’herbe de la clairière. Je suis restée là avec nos odeurs mélangées, lui est retourné chez lui, non, attends ne finis pas, j’ai encore des choses à dire pourquoi es-tu si pressé ? Jusqu’à la nuit, notre humidité dans l’herbe n’a pas séché et alors j’ai commencé à comprendre le peu des choses que je ne comprends pas complètement encore, mais que je sens. Allez, finis, il est temps que tu dormes un peu, attends, je vais monter sur toi, ne te presse pas, lui a-t-elle chuchoté à l’oreille, reste comme ça. Non pas là, de l’autre côté, c’est mieux, j’ai alors commencé à descendre parmi les gens, je n’appréciais plus la vie sauvage, j’ai commencé à oublier mon loup et à m’approcher de nouveau des hommes de ce côté des montagnes, oui, pousse-toi aussi, oui après tu sais ce qui s’est passé comment, oui, oh comme c’est bon, a-t-elle dit, en hurlant comme une louve au cœur de la nuit.

Des nuits comme celle-ci il y en avait beaucoup, Iléana et Vasilé s’aimaient à leur manière et allaient s’aimer longtemps, durant plusieurs dizaines d’années qu’ils vivraient ensemble – sans se faire de grandes déclarations, sans se faire de promesses, avec juste cet amour entre deux personnes qui vieillissaient harmonieusement ensemble et qui avaient renoncé à chercher, ils se suffisaient à eux-mêmes, le monde était beau ainsi. Comment Iléana avait atterri dans la vallée, c’était une autre histoire. Après le coup de folie à cause de l’enterrement en l’absence de son père, après les années d’errance dans les bois et la vie avec les animaux sauvages, après d’autres années où elle avait travaillé dans les bergeries à traire les brebis et à faire l’amour avec les bergers, il lui est arrivé qu’à la fin d’un après-midi d’été elle est passée près d’une bergerie où avaient trouvé refuge un groupe d’hommes aguerris, silencieux et forts, avec des fusils à l’épaule et des regards pas du tout amicaux, semblables à la façon dont les animaux regardent les humains ; ces hommes avaient les mêmes lueurs métalliques dans les yeux, les sourcils toujours froncés, les mains calleuses qu’ils ne se lavaient qu’à l’eau des ruisseaux et peut-être au sang des animaux tués pour manger, ils avaient quelque chose qui a attiré Iléana plus que tout. Des tendons noués, des doigts épais, des veines gonflées sur le cou, même quand le visage de ces hommes esquissait des rictus qui auraient pu passer pour un début de sourire, mais par-dessus tout, elle avait été envoûtée par leur forte odeur : odeur de fauves descendus du cœur de la forêt, odeur qui dit qu’on n’a pas de cœur, odeur de cruauté, de sang séché sur les vêtements, c’était une sensation qu’elle n’avait plus éprouvée depuis qu’elle était devenue elle-même une bête sauvage et cela l’avait attirée plus que le fait de se sentir rassurée dans cette bergerie au point que, le matin, lorsque ces hommes inquiétants se sont réveillés l’un après l’autre et se sont préparés à partir, elle s’est jointe à eux sans regrets, sans un seul regard en arrière, sans aucun espoir non plus, menée par le seul désir de sentir leur odeur toujours et encore. Elle non plus n’avait plus de cœur, s’était-elle dit, peut-être bien que son odeur était semblable à la leur, si ces hommes l’attiraient à ce point. Elle a essayé de les comprendre, les a écoutés les soirs sans fin où ils parlaient d’horribles crimes et de mutilations, d’un certain passé et d’un avenir incertain, elle les a écoutés et elle s’est quand même demandé au fond d’elle-même ce qu’elle faisait là, mis à part qu’elle avait commencé à aimer au-delà du possible l’homme qui était le chef du groupe et dont elle était devenue la femme. C’étaient des fuyards, des combattants mais aucun d’eux n’aurait su dire exactement pourquoi ils combattaient, on connaissait seulement les raisons de leur exil, de leur errance. Parfois, durant des nuits terribles, ils attaquaient une maison de riche ou quelque petit château isolé dans les montagnes et ils tuaient alors sans remords. Il arrivait qu’ils soient chassés à leur tour, les balles sifflaient à travers la forêt et l’un d’eux tombait, cible anonyme. Iléana s’imaginait que la guerre devait ressembler à ça, que son père avait été comme un de ces types, qu’il avait attaqué, avait été attaqué à son tour, qu’il avait tué et avait finalement été tué par hasard, sans raison claire, juste pour un combat qui n’allait jamais se terminer, s’il avait jamais commencé, au fond c’était ça la vie. C’est ainsi qu’elle avait mené à nouveau, pendant quelques années, une existence sauvage et avait commencé à se souvenir en détail de son moment de folie, son esprit s’était éclairci, elle avait réappris à parler et à sourire, redevenue humaine au milieu de frayeurs et d’un bain de sang continuel, elle avait même commencé à aimer à sa manière étrange, impossible à séparer du corps. Elle allait retrouver Vasilé lorsque ceux qui l’avaient pourchassé durant des années, les soldats du pays, étaient devenus ses amis et ennemis d’autres hommes sans que l’on comprenne très bien comment cela était arrivé. Il l’avait aidée à faire ses papiers, la faisant revenir parmi les gens, il avait même voulu la ramener dans le village natal qu’elle avait quitté un jour, au sein de sa famille. Mais elle avait refusé, elle n’avait plus rien à y faire, cela n’avait aucun sens d’y retourner – pour retrouver quoi ? – l’absence d’un père et un deuil qui ne finirait, probablement, jamais. Son corps avait retrouvé ses attributs humains, elle s’habillait et parlait comme le font les gens auxquels elle ressemblait et cette fois, à la place de son premier cœur, il en avait poussé un autre, plus gros, plus chaleureux, tout à fait étranger à son existence antérieure.

Elle s’était retrouvée dans la vallée par hasard, elle n’avait pas de but précis, tout endroit était le bienvenu pour son cœur, enfin pour ce recoin de sa gorge où bouillonnaient les émotions et se formaient ses pensées. Elle était arrivée dans la vallée à la recherche de Vasilé, portée par son odeur et le retrouvant des années après leur séparation en montagne. La vallée avait été choisie parce que là-bas personne n’y avait trouvé la mort, il semblait bien à Iléana avoir entendu son homme dire ça un jour, il disait que l’endroit où personne n’était encore mort serait l’endroit où il faudrait vivre, elle n’avait pas bien compris ce qu’il avait voulu dire par là et ne s’était pas tracassée davantage, à quoi bon ? Mais un matin, alors qu’elle préparait à manger pour la poignée d’ouvriers qui travaillait dans la vallée, elle avait entendu Vasilé raconter qu’un jour il y aurait aussi un cimetière dans sa vallée, peut-être un tout petit, et qu’à partir de ce moment on pourrait vraiment parler d’un monde. Elle ne comprenait pas cet homme, se demandait pourquoi il parlait si souvent de la mort, pourquoi il ne souriait pas et surtout n’avait jamais l’air de dormir totalement, comme s’il était resté l’animal traqué qu’elle avait connu bien des années auparavant. Quant aux bêtes de la vallée, elles avaient dû sentir du premier coup l’odeur de loup imprégnée en elle et n’osaient pas s’approcher de leur baraquement, des remorques transformées en habitations et installées en désordre dans la clairière, de ce qu’était à présent sa maison. Les animaux sauvages s’étaient retirés dans la montagne, se trouvant d’autres vallons pour chasser, ils craignaient les hommes ou peut-être cette femme seulement, cette femme qu’avait aimée un loup, on ne le savait pas et on ne le saurait jamais. Iléana n’avait pas peur d’eux, elle montait parfois au plus profond des forêts sauvages et passait des heures entières sur leurs traces, surtout quand il s’agissait d’un loup vigoureux, espérant le retrouver et lui dire en le regardant comme elle seule savait le faire qu’elle n’était pas partie, que jamais elle n’avait pensé revenir parmi les hommes mais que c’était la faute à la vie. Elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, que personne ne porterait son nom, qu’elle allait disparaître sans que personne ne pleure derrière son cercueil, elle savait pertinemment que depuis le jour où elle avait été avec ce loup, elle avait quitté le monde des humains et que c’était ça le prix à payer : ne pas pouvoir engendrer, ne pas connaître la joie d’élever des enfants. Elle l’avait d’ailleurs dit à son homme qui avait protesté, tout en essayant de la convaincre que c’étaient des idées un peu folles qui passeraient, qu’un jour ils auraient un enfant tous les deux qui porterait leur nom et qui se construirait une vraie maison dans la vallée, ce serait l’habitation d’un homme qui n’a pas vécu pour tuer d’autres hommes. Elle l’avait repoussé et avait pleuré de dépit et de désespoir ; il ne la comprenait pas, il ne le pouvait pas, s’était-elle dit, elle s’était résignée et l’avait laissé avec ses histoires de futur qui ne se réaliserait jamais. Cela avait coïncidé – mais était-ce une coïncidence, un pur hasard ? – avec l’ordre officiel de construire l’hospice ou, comme l’appellerait habituellement le pope plus tard, l’asile pour fous ; une grande effervescence s’était emparée de la vallée, on y travaillait d’arrache-pied, seule la voie ferrée, raison pour laquelle ils se trouvaient là, semblait ne pas avancer alors que l’hôpital, comme par enchantement, poussait à vue d’œil et en moins d’une année la clôture serait terminée, la maison du docteur prête, ainsi que les pièces destinées aux infirmiers et aux aides-soignants, bref, il avait été inauguré si vite que l’on ne se privait pas de dire que c’était étrange, comme le chuchotaient quelques ouvriers pris de frayeur – partagée et comprise par tous – inspirée par la peur de la folie, de la face cachée, de la face noire de l’esprit. Iléana par contre était contente, elle voulait en savoir davantage sur ces gens transférés là, appelés fous, elle ne croyait guère à cette histoire de folie, ce n’était qu’une autre face de l’homme, rien de dangereux ou de – comme osaient le dire d’autres – païen. Iléana ne s’expliquait pas la folie, refusait de la comprendre, la niait parce que son âme d’animal savait que pour les gens elle aussi était folle et sauvage et voilà qu’elle vivait parmi les gens et elle n’avait ni tué ni mangé personne jusque-là : personne parmi ceux qui l’appelaient Mama ne s’imaginait un instant qu’elle était plus proche, dans son âme, de ceux qui étaient enfermés derrière le haut mur en ciment de l’hospice que des ouvriers à côté desquels elle vivait tous les jours.

Elle a commencé à rôder autour de ce lieu clos, s’est liée d’amitié avec le docteur, l’a invité plusieurs fois à manger sur le chantier, lui offrant la meilleure des boissons, le docteur s’est laissé amadouer peut-être par reconnaissance, peut-être parce qu’en la regardant il avait l’intuition qu’au-delà des sourires et des mots gentils de la femme se cachait l’autre âme, celle qui flairait les animaux, il lui a donc permis d’entrer dans la cour de l’hospice et de regarder ses « clients » comme il les appelait. Il l’observait de derrière le rideau de son cabinet, elle s’asseyait le plus calmement possible sur le même banc installé sous un arbre pour regarder, émerveillée, les gens qui déambulaient dans la cour, les regards vides et les pas mesurés, comme s’ils voulaient jouir de chaque instant passé dehors dans l’air lumineux de la cour. Elle s’oubliait presque, restait là à suivre ces gens des yeux, à les renifler, et les sentait proches d’une façon qu’elle aurait été incapable d’expliquer et qui ne demandait pas à être expliquée au fond, leurs regards vitreux lui étaient presque chers, tout comme leurs pas lents, leurs éclats de furie et peut-être d’amertume, leurs hurlements désespérés ressemblant étrangement à ceux des bêtes de la forêt, leurs silences si parlants, comme s’ils racontaient des histoires d’un monde compris d’eux seuls et d’elle, du docteur aussi, probablement, mais pas toujours, non, il ne percevait pas tout et elle ne le lui dirait pas puisque les autres ne le faisaient pas. Iléana aimait ces gens qu’elle observait, ils étaient les véritables hommes dans son cœur, seuls à comprendre que quelque part, mais elle n’aurait pas su dire où avec exactitude, le lien entre l’homme et l’animal n’avait pas complètement disparu, présent encore sur les chemins inconnus de la folie. Et peut-être bien que la folie n’est que l’entre-deux, l’espace intermédiaire entre l’animal et l’homme, le maillon manquant, tout ce que les gens ne comprennent pas justement, tout ce qui s’est perdu – sans que rien ne se perde – avec l’arrivée de l’histoire au monde. Elle tentait parfois de leur parler. S’approchant d’eux, elle entrait dans la cadence de leurs pas, se voûtait un peu, poings serrés, et avançait à leurs côtés, s’alignant sur leur rythme traînant de personnes qui ne viennent de nulle part et ne vont nulle part, de ceux qui par leur silence décrivent le mieux l’état primordial de l’homme. Elle leur adressait une parole par-ci par-là, le plus souvent elle n’obtenait pas de réponse, pas même un clignement d’œil, ni le moindre hochement de tête ou tout autre signe qui aurait indiqué qu’ils avaient entendu ou compris, qu’elle pouvait discuter avec eux, se confier, leur poser des questions, pour apprendre enfin si le monde d’où elle venait était bien le même que le leur ou différent, plus haut ou plus bas. Avait-elle été folle comme eux ? À moins que « fou » ne soit qu’un terme appliqué à ceux qui, en ayant marre du monde où ils vivaient, revenaient – temporairement ou définitivement – à l’état naturel primordial ? Elle tentait sans cesse de communiquer avec eux, pour savoir, à un moment donné, elle a été effleurée par l’idée de s’installer de l’autre côté de la clôture, dans l’hôpital, d’y vivre avec eux, de respirer le même air sombre ou lumineux, pour apprendre, pour trouver la réponse à sa grande question. Et un jour où elle était hantée par les mêmes idées, alors que le docteur lui avait permis d’entrer dans la cour et de rester avec ces personnes, qu’au fond d’elle-même elle aimait énormément, une femme pas trop grande, ni trop grosse ni trop maigre, aux mains fragiles mais pleines de veines nouées comme les mains des ouvriers du chantier, à la chevelure blonde comme le blé sans aucun cheveu blanc, et présentant un aspect attrayant qui aurait fait ravage ailleurs – comme se l’est dit Iléana – s’est approchée en hésitant du banc et s’est assise sur le seul morceau d’herbe qui poussait à l’ombre épaisse du chêne de la cour. Elle l’a regardée longuement, a semblé la sentir avec attention, sans s’approcher, sans donner un seul instant l’impression de vouloir discuter avec Iléana, pareille aux autres qui ne lui parlaient jamais et, brusquement, elle l’a appelée par son nom : Iléana. Rien de plus. Un mot, un seul mot, ensuite elles sont restées silencieuses, seules dans un univers qui ne les contenait plus, seules dans ce mot qui était son nom. Elle a essayé de lui demander comment elle s’appelait, la femme a continué de regarder dans le vide, elle semblait ne pas l’entendre et au bout d’une longue attente qui n’en était même plus une, elle a dit calmement : Je ne m’appelle plus, non je ne m’appelle plus. Dans ses yeux est apparue une lueur et, avec un calme qui semblait installé entre les choses et les êtres et les aurait enfermés à l’intérieur des mots, elle a continué : Je marchais la tête un peu penchée et en souriant, je marchais sans regarder nulle part, comme dans un brouillard, je voyais autour de moi comme dans une brume, je savais que je devais arriver là-bas, le poids de sous mon bras appuyait contre moi, plus calme qu’un ciel serein, je m’étais réveillée au lever du soleil sûre de ce que j’allais faire, je m’étais réveillée avec une lucidité d’esprit stupéfiante, j’avais avalé quelque chose et je m’étais assise sous l’auvent pour l’attendre et faire ce que j’avais à faire, après plusieurs heures où je n’avais pas bougé une seule fois, il a fait son apparition, il est arrivé chancelant, chantant et se réjouissant de la vie, il m’a embrassée sur les lèvres et s’est mis à côté de moi pour se verser encore un verre avant de s’endormir, il était vautré et buvait sa gnôle et alors moi, tranquillement, j’ai levé le hachoir avec un bel élan et je l’ai frappé bien au milieu du crâne, j’ai rapproché la planche où je hachais les herbes pour les canards et les oies, je l’ai installé à ma convenance et je me suis mise à le couper menu en mélangeant son corps misérable imbibé d’alcool au vert des herbes qui a imbibé la planche, j’ai haché doucement, je ne me pressais pas, je n’allais nulle part, je hachais et repassais en mémoire toute ma belle vie avec lui durant dix ans, je coupais, je souriais et je l’ai aimé, je me réjouissais que son âme monte au ciel, le soleil souriait content aussi de la beauté qui s’offrait, j’ai mis sa tête sous mon bras et suis partie la porter à la police, leur dire que je venais de le sauver, qu’enfin son âme était au paradis, que je ne supportais plus de le voir vivre dans l’enfer d’ici. Elle s’était tue. La lueur avait repris sa place dans les yeux couverts d’un voile cendré derrière lequel se cachaient l’âme et les mots, cette fine surface qui la séparait du monde et la protégeait à la fois, en lui offrant un espace clos qui n’était qu’à elle. Iléana a essayé de lui parler encore, a même fait quelques pas derrière elle dans la cour mais la fenêtre entre la femme et le monde s’était refermée et peut-être qu’après ce jour-là elle ne parlerait plus jamais comme font tous ceux qui connaissent vraiment les vérités du monde et ne les partagent jamais.

Ces courtes conversations avec les fous ne pouvaient pas échapper au pope qui savait tout et le plus souvent taisait ce qu’il savait, parce que dès l’arrivée d’Iléana dans sa vallée, endroit qui peu de temps avant n’était qu’à lui, rien qu’à lui et aux bêtes sauvages de la forêt, il avait saisi que cette femme avait quelque chose de spécial qui demandait à être compris, elle avait l’air de venir d’un autre monde qui devait parler surtout à elle, et il s’efforçait de comprendre lequel. Bien sûr, d’un mot à l’autre et d’un verre à l’autre il avait réussi à tirer les vers du nez à Vasilé, s’était fait une idée de ce que devait être la vie de cette femme avant, il avait maintenant une carte, brouillée il est vrai, des faits et endroits par lesquels était passée son âme. Car c’est à cela que se dédiait le prêtre avant tout, à part ses services religieux, toutes les prières et le reste : essayer de comprendre l’âme, cette passerelle entre le corps et Dieu que peu de gens avaient pu franchir et dont peu étaient revenus pour en parler, or Iléana représentait pour lui une sorte de trésor, et après moult réflexions et un saint courage, il l’avait mise dans la case des innocents, donc des heureux. Et ces heureux, dans son esprit, ne pouvaient qu’occuper une place spéciale étant donné que l’homme n’est jamais aussi proche de Dieu que dans le bonheur ou la tristesse – comme il le répétait à ses compagnons de beuveries –, et le devoir premier de celui qui œuvre pour la compréhension de l’humain devait être de comprendre, d’abord, ces miséreux-là qui ont quitté notre monde et se sont installés dans l’espace vide entre l’homme et Dieu. Il tenait d’autant plus à ses théories que le docteur, âme pécheresse depuis avant les temps et à jamais voué aux feux de la Géhenne, le persiflait en le traitant de « grand penseur », qualificatif que le pope interprétait comme une totale déraison et folle audace, lui prodiguant à son tour des invectives à teinte religieuse qui se terminaient invariablement par « t’es bête » prononcé de tout cœur et accompagné, bien sûr, des prières nécessaires au pardon des péchés de l’autre, parmi lesquels figurait à la place d’honneur l’orgueil de ne pas se fier à ses amis.

Iléana écoutait tout cela avec un sourire sage, attentive aux bêtises que déballaient les hommes entre eux et se disant qu’ils ne comprenaient rien et que si un jour elle racontait au pope ses véritables pensées au sujet de l’âme dont il parlait si passionnément, il en resterait bouche bée surtout si elle y ajoutait d’autres questions, bien plus profondes, sur son âme à lui, comparée à celle des autres. Mais elle ne le faisait pas, elle se contentait de rester dans son cocon tranquille, elle était déjà si habituée aux choses horribles et en même temps excessivement belles qui hantaient ses jours et ses nuits qu’elle ne trouvait aucune raison d’aller parler au pope. D’autant plus qu’à la suite de la confession de la femme folle dans la cour de l’hospice, dans l’âme d’Iléana s’était faufilée une lumière proche de la compréhension, qu’elle n’aurait pu partager qu’avec Vasilé et encore d’une certaine façon et en tout cas pas dans la journée.

Car Iléana sentait qu’elle était morte ce jour-là. Plus exactement à l’instant où le mince voile cendré avait repris sa place dans le regard de la folle, et ce n’était peut-être pas un hasard si c’était elle qui avait été choisie pour écouter, au moment de cet apparent passage imaginé de l’autre côté, avant ou après, dans cette sensation qu’elle aussi avait fait le passage, qu’elle s’était replongée dans le silence primordial, dans l’impatient frisson de la chair et de ce coin du cœur qui fait mal lorsqu’il est percé par le poignard tranchant de la compréhension ; dans son infinie tentative, non pas pour comprendre l’autre mais pour se voir elle-même telle quelle dans son rapide renoncement à tout et son retour au même instant à ce tout ; à l’instant où, regardant partir cette femme avant de quitter la cour, l’esprit d’Iléana avait été foudroyé par l’idée de repartir, un jour, de retrouver son loup, son véritable époux, son homme, son seul amour. Elle avait franchi comme une folle le pont séparant le portail et la route menant au chantier, puis le pont datant de la guerre qui traversait une boucle inutile de la rivière, inutile dans le sens qu’à quelques centaines de mètres plus bas, la rivière reprenait son cours normal au pied de la colline, quittant la vallée, mais tout en continuant de marcher elle s’était dit qu’il valait mieux garder cette pensée pour elle et ne pas la dire à Vasilé, se taire et fêter l’anniversaire de sa propre mort, chaque année, mentalement. Elle avait été effleurée aussi par l’idée de se confesser au pope, se disant ensuite qu’il devait bien le savoir déjà et qu’il n’allait pas s’en mêler, peut-être même se taire, entêté comme il l’était, et refuser de l’accompagner de l’autre côté de l’esprit, la laissant seule – comme du reste elle l’était dans tous les instants de sa mort, chose indubitable dorénavant. Des années de suite elle fut incapable de raconter à Vasilé ce qu’elle avait vu à cet instant précis, c’est-à-dire sa destinée, cette fin qui n’avait guère d’importance, elle le savait, le savait et se taisait, probablement que d’une certaine façon il l’avait compris, au dernier jour de sa vie, lui-même était parti chercher dans la montagne sauvage et dans l’azur quelque chose qu’eux seuls savaient, quelque chose que leurs corps s’étaient chuchoté durant les interminables nuits d’amour et qui ne pouvait pas s’oublier, même s’il fallait le taire devant Ilona et Iochka surtout, ces deux êtres qui étaient dans leur monde sans faute et sans péché, à qui il était impossible de connaître le côté obscur de la lumière, le côté brillant de la mort à laquelle étaient voués tous ceux qui mettaient les pieds dans la vallée, ils devaient le découvrir tout seuls, en eux-mêmes, en silence et dans l’effroi. Iléana semblait avoir oublié ces choses-là dès l’instant où elles s’étaient produites, peut-être qu’elle en avait gardé des bribes dans son esprit mais elle n’y avait accès que rarement et péniblement, elle en était consciente ou pas, ce qui est certain c’est qu’elle en était pénétrée comme d’une souffrance ancienne mais pas trop dure qui ne la quitterait jamais, telles ces maladies avec lesquelles les hommes sont obligés de vivre malgré tout.

Il est sûr que le jour, plutôt l’après-midi, où dans la vallée avait fait son apparition le jeune pas très costaud, pas excessivement maigre non plus, plutôt petit, sans aucun signe particulier pour le rendre mémorable aux regards – elle avait senti, dès le premier instant, peut-être à cause de la lueur allumée dans les yeux de Vasilé, peut-être sous l’effet d’un instinct qui ne la trompait jamais, qu’il allait y avoir un grand changement dans leur communauté. Que la trace, dans le monde, de cet homme que rien ne distinguait, serait être plus tenace que celle de tous les autres réunis ; quand Vasilé lui avait montré la maisonnette d’entre les ponts, cette bicoque dans laquelle on se débarrassait de certaines choses et où on ne rentrait que de temps en temps sans y laisser de traces mémorables, quand elle avait alors demandé à son homme pourquoi ils ne s’y installeraient pas pour en faire leur nid au lieu de la donner à un inconnu à peine arrivé, elle avait commencé à saisir que Iochka était un homme portant des signes mystérieux, et qu’avec le temps, même si elle n’avait pas compris de suite la décision de Vasilé, la vallée allait changer de visage et d’importance à travers lui. Depuis le moment où elle avait coupé menu la viande restée d’une fête de chantier sur laquelle elle avait ajouté plusieurs œufs battus, mélangeant le tout dans une poêle dont les dimensions défiaient le sens commun, tout en regardant ce jeune, assis sans rien dire au coin de la table, n’essayant pas de s’approcher des autres par les mots ni de se frayer un chemin dans leur amitié, elle avait commencé à entrevoir ce qu’avait voulu dire Vasilé. Et à remarquer le pope, homme clairvoyant autrement, en train de regarder ce jeune avec une attention toute particulière, elle avait eu la conviction qu’elle ne se trompait pas en pensant que Iochka était marqué. Dans quel sens, elle n’aurait pas su le dire, ni le trouver dans le regard de Vasilé, car dans les yeux de celui-ci se mêlaient une sorte de bonté et une terrible dureté, une barrière semblable au voile couvrant les yeux des fous et rien ne pouvait la franchir, ni un autre regard, ni un homme, ni un animal. Iléana n’était peut-être pas la seule, de derrière ses fourneaux, à lire la souffrance dans les yeux du jeune homme : une douleur qu’il ne voulait pas laisser voir, un amour caché, couvant comme de la braise, et qui luisait dans les cendres de son âme, probablement. Et à la faveur d’un regard vif comme la foudre qu’il lui avait rendu, dans la lumière douce qu’exprimaient les yeux du jeune Iochka, brillants et dépourvus de toute lueur de folie, pour la première et peut-être la dernière fois de sa vie, Iléana avait vu, comme lorsqu’on regarde un soleil trop fort ou qu’on lutte, au contraire, avec le noir des nuits sans lune quand la vue est absente et que le regard est pur regard et non reflet des choses, – il lui avait semblé voir – dans l’âme du jeune assis là sur un banc le futur : elle en a été troublée au point de chanceler et de chercher appui sur la barre entourant le fourneau, elle a eu la vision de ce même homme seul, voûté, avançant sur une route qu’il était seul à connaître, sans rien autour, sans les choses qui construisent normalement le monde, marchant comme à travers un brouillard, comme sur le haut d’une vallée cachée par le passage d’un nuage ; elle a été tentée de lui tendre la main au-dessus de l’abîme qui béait autour de lui, a tenté de l’approcher mais sans résultat, pas même un regard, aucun signe indiquant qu’il la voyait ou qu’il était conscient, d’une quelconque manière, de son existence à elle. Elle s’est ressaisie, s’est débarrassée de la vision et a continué à vaquer à ses affaires, mais le soir elle a raconté à Vasilé ce qu’elle avait vu et lui, sans se taire comme à son habitude, sans la railler non plus au sujet de ses idées folles, s’est levé et s’est assis sur le bord du lit et il y est resté, la bouteille à la main, à réfléchir à des choses qu’il n’a pas voulu lui dire. Il savait donc lui aussi, peut-être que ce n’était pas qu’une simple lubie d’Iléana, cette mystérieuse fulgurance, Vasilé avait vu lui aussi et il était tourmenté par les mêmes questions qu’Iléana et les mêmes craintes que soulève la nouvelle de tout départ. Mais, au lieu d’entrer dans le jeu des visions, il a dit : Avec Iochka commence ici une nouvelle ère. Il aura un enfant, dans notre vallée naîtra un enfant. Et cet enfant posera les fondations d’un cimetière. C’est de cette façon que naissent les mondes, tu sais, Iléana, par une naissance et un enterrement. Il s’est tu et elle lui a caressé le dos d’un geste dont ils étaient coutumiers et qu’on appelle généralement amour, puis la femme a commencé à comprendre que sa mort à elle était un fait certain et déjà établi, acté.

Et lorsque dans la vallée est arrivée Ilona, alors Iléana s’est vraiment réjouie. Quoi qu’on dise, une femme qui accepte de vivre à cet endroit c’est rare et elle devait être appréciée pour cela. D’autres femmes y mettaient parfois les pieds, des épouses, des amantes, des paumées qui se donnaient à quelque dingue d’ouvrier pour quatre sous, peut-être même moins, mais elles étaient comme les jours qui passent, elles ne restaient en aucun cas dans leur coin sauvage, elles étaient du monde de l’au-delà, de l’au-delà de la barrière et repartaient comme tous sans un regard en arrière, pressées d’oublier la vallée au plus vite, les gens, le ciel sous lequel ils vivotaient. Iléana avait bien essayé de lier amitié avec d’autres femmes dans le temps mais dès qu’elle revenait vers ce qu’elle appelait « ma maison » tout s’évanouissait, et le rapprochement – ce sentiment éphémère en soi, jamais pareil et toujours changeant – semblait diminuer substantiellement au lieu d’augmenter, mettant de la distance entre elle et celles de l’au-delà de la barrière. Elle en était bien consciente et mettait l’échec sur son compte, convaincue que c’était parce qu’on savait ce qu’elle avait fait avant, d’où elle venait, et qu’elle méritait son sort, seule cette vallée était accueillante pour elle, en n’importe quel autre endroit elle se serait sentie étrangère.

La venue d’Ilona – femme simple aux yeux incroyablement doux, belle comme seules les personnes tristes depuis toujours peuvent l’être, aux mains pas trop abîmées par le travail et au corps presque souple même si son visage présentait des signes de jeunesse finissante – avait donc été pour elle comme un signe du retour au monde qui ne pouvait se passer que là, un retour sans départ, vers le soi qu’est le monde où nous vivons. Au fond, on ne retourne pas, se disait Iléana les soirs calmes de réflexion, il se trouve qu’on est à un endroit qui est le nôtre et qu’on indique comme celui où l’on retourne, même si on a toujours vécu là, car c’est le seul que l’esprit comprend et où l’âme peut se nicher près des proches : chez soi ou à la maison. Elle n’a donc pas été trop étonnée lorsque la maison où Iochka avait vécu seul était devenue pour Ilona son chez-soi, elle ne s’est plus posé de questions et a reçu l’autre femme les bras ouverts dans son monde et depuis, pendant des années, nombreuses et sans ordre comme l’étaient toutes les années, n’a eu de cesse de l’aider à avoir une vie meilleure. La différence d’âge entre elles deux n’était pas énorme, dix ans peut-être, mais Iléana se sentait comme une mère soignant sa fille errante, la fille qu’elle n’aurait jamais et qu’un Dieu généreux avait mise sur sa route par l’amour d’un autre. Elles se sont rapprochées naturellement, devenant corps auprès d’un corps, corps près d’un corps, corps inséparables, une seule et même personne, presque. Elles ne se disaient pas de secrets, mais des choses simples les chargeant d’une aura de mystère qui en augmentait le sens et rendait en quelque sorte leurs conversations singulières, avant qu’elles soient livrées au monde, chaque petit rien qu’elles faisaient ensemble devenant plus important que tout le reste, magnifié par l’amitié ou plutôt par l’amour. Car c’était de l’amour ce sentiment entre ces deux êtres, leur lien avait dépassé le seuil de l’amitié et était devenu amour, s’était transmué en cette possibilité qu’a l’être humain de vivre sa vie à travers le bien fait à autrui, ce sentiment qui rapproche tant l’homme de l’animal au point qu’il devient impossible de faire la différence entre les deux. Elle a été son témoin d’abord, puis la marraine de l’enfant, année après année elle a pris soin qu’il ne lui manque rien et elle a été la première à voir, un soir de septembre comme n’importe quel soir de septembre, sous le toit changeant de la forêt, dans le murmure comme moribond du ruisseau, près des étoiles qui alourdissaient le ciel, Ilona chancelant un peu et portant vite la main à son ventre, se penchant à peine et se couvrant le visage de ses mains comme si ce qu’il lui arrivait était honteux, comme s’il fallait le cacher, ne pas en parler, une chose qu’il fallait taire jusqu’au bout, jusqu’au moment où l’on n’y pouvait plus rien et que – d’une manière ou d’une autre – tout était déjà consommé. Près de son fourneau, Iléana l’a suivie du regard, abandonnant le nettoyage et s’appuyant à la barre d’une main qui ne sentait plus depuis longtemps la brûlure du métal chauffé, la démarche de sa filleule était déjà moins hésitante et quand elle a franchi le pont elle marchait déjà normalement sans plus rien laisser paraître. Et l’amour d’Iléana, amour de sœur, de mère, de marraine, de témoin, ce sentiment diffus de l’appartenance, l’amour, donc, l’a empêchée de courir derrière Ilona, incitée à rester à ses occupations et à attendre un meilleur moment – elle n’aurait pas su dire lequel, mais un moment plus propice pour poser une question apparemment banale et qui ne donnerait pas l’impression d’attendre une réponse, semblable à une blague ou un mot sans importance, à une bagatelle de celles qu’on échange d’ordinaire lorsqu’on se dit des choses très sérieuses, changeant aussitôt de sujet si bien qu’on ne comprend pas qu’il s’y cache, justement, la clé, le sens de la vie, le presque rien pour lequel elle mérite d’être vécue. Évidemment dans son esprit ce moment serait différé, son éducation, vieille comme le monde, l’empêchait de dire les choses par leur nom, comme elle l’aurait fait si ce n’était pas important mais on ne pouvait pas dire la même chose du docteur qui, au même moment, regardant, rêveur, la vallée depuis sa fenêtre qui donnait sur le pont, avait vu exactement ce qu’avait vu Iléana, notant en plus une terrible souffrance sur le visage de la femme, un désespoir proche du néant qui l’avait fait se redresser, renfrognée et presque en sanglots, et continuer de marcher vers sa maison comme si de rien n’était. Les maladies du corps n’étaient pas la spécialité du docteur mais il était sûr que derrière ces quelques instants de souffrance se cachait quelque chose et il devrait trouver ce que c’était, même s’il était convaincu qu’Ilona ne dirait rien et préfèrerait souffrir en silence jusqu’à ce que ce soit trop tard et, qu’il se disait, non sans raison que c’était à lui de découvrir la vérité, de résoudre le problème, car sinon il n’aurait pas dû voir ce qu’il avait vu par la fenêtre. C’était écrit qu’il devait le voir, s’était-il dit en bénissant le pope et en se moquant de lui-même à constater qu’il empruntait le langage de sa sainteté. Ce n’était pas difficile à comprendre, pas plus difficile à dire - ce qui rongeait Ilona aurait pu être résolu en un clin d’œil à son hospice - mais il savait pertinemment que toute question posée à la femme, même en l’absence de son Iochka, n’aurait pas de réponse. Tout au plus une hésitation, un hochement de tête, un regard baissé, une négation peu convaincante mais pas de réponse claire et directe. Il lui faudrait donc faire appel au pope, il avait plus de facilité en la matière, et à coup sûr il n’aurait pas rechigné à obtenir la vérité, son entêtement et ses travers de vieille commère devenaient utiles dans ces circonstances.

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