Iochka
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 16 parties.
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SI IOCHKA COMPRENAIT BIEN ce qui se passait – et il n’y avait pas de raison pour qu’il ne comprenne pas, après tout –, au-delà de la barrière, dans l’autre monde, il se passait des choses étranges. Le régime était tombé, on ne savait pas très bien comment, la terre continuait à tourner mais le pays n’avançait pas. Comme soûls, dans une sorte de gueule de bois profonde après des dizaines d’années d’ivresse, les gens ne réussissaient pas à revenir à eux. C’est un peu ce que le pope lui avait expliqué un soir d’hiver lorsqu’il était venu chez lui échanger quelques mots qu’il avait tenté de lui faire comprendre pour se les expliquer à lui-même, et il en était sorti une sorte de long discours sur ce qui arrivait, comme lorsqu’on avait bu toute une vie et qu’on y renonçait brusquement : on ne savait plus vivre et le bon Dieu lui-même n’y pouvait rien. Le pope était encore sous le choc de la disparition de Vasilé, il ne réussissait pas encore à comprendre vraiment ce qui s’était passé, il s’efforçait de se convaincre qu’il était parti par-delà les montagnes, qu’un jour de printemps il reviendrait à son baraquement et que la vie reprendrait comme avant, ni pire ni meilleure. Pour Iochka, tout cela semblait bizarre, dans la vallée rien n’avait changé. Comme si elle n’existait plus depuis quelques années, cinq peut-être, tout le monde en avait oublié l’existence, et les rares excursionnistes qui s’aventuraient dans ces lieux sauvages ne remarquaient même pas qu’il y vivait des hommes. Ils les regardaient comme des êtres transparents, ils les imaginaient errants, fuyant on ne savait quels châtiments, fous de Dieu, ermites en quelque sorte, mais sûrement pas des êtres humains qui avaient vécu toute une vie là-bas et y étaient restés car ils ne pouvaient pas imaginer la vie autrement. L’asile n’avait pas bougé, le docteur avait vieilli avec ses patients et ses quelques employés, certains étaient morts mais cela n’avait aucune importance pour les gens, cet asile avait toujours été là, il y resterait probablement à jamais, les fous devaient être isolés et on ne pouvait imaginer lieu plus propice à la chose que cette vallée.
Le lendemain de sa discussion avec le prêtre, discussion qui s’était achevée sur plus de questions que de réponses, le vieux Iochka avait pris son courage à deux mains, il était allé à la ville. Pour voir. Pour voir clair, pour tenter de comprendre, avec son esprit simple, puisque le pope, lui, ne comprenait pas et venait le faire auprès de lui. Il était monté dans sa Trabant – à l’époque elle était encore bien entretenue, presque neuve, la moisissure ne l’avait pas attaquée, elle roulait bien –, il était parti rendre visite à son fils en ville, chose qu’il devait faire très régulièrement toute sa vie. Il avait traversé toute la vallée, rien ne semblait avoir changé, les arbres étaient à leur place, les ruisseaux se réunissaient avant le pont et disparaissaient à environ deux kilomètres de la barrière, l’entrée de la ville était escortée par les mêmes maisons délabrées qui seraient là-bas, même si lui ne le savait pas, pour toujours. Il avait roulé dans les rues aux grandes bâtisses de style saxon et hongrois, était entré dans les petites ruelles aux maisons misérables des Roumains, la fabrique d’armements, au-dessous de la fabrique de bicyclettes, semblait fonctionner encore, il s’était arrêté à un moment donné, avait bu une bière au café devant la Mairie, avait salué tout le monde comme à son habitude, et dans son cœur s’était instillée la certitude que rien n’avait changé, que le monde ne changerait jamais et que si un changement se produisait malgré tout, il ne pouvait être que passager et sans importance. Les gouvernants passaient, il en venait d’autres, cela ne dérangeait personne, ce n’était pas la politique qui changeait le monde, non, le pope n’avait pas raison, le monde était fait d’hommes et de petites choses et la politique était une course d’une poignée d’hommes après le pouvoir et l’enrichissement. Ce pouvoir les amenait à s’enfermer dans leurs palais bien gardés, ces richesses ils n’avaient finalement pas grand-chose à en faire.
Il était donc allé rendre visite à son fils qui avait été tellement étonné de voir apparaître son père dans sa cour que, voulant sortir au plus vite à sa rencontre, il avait trébuché sur le seuil de la véranda de métal et de verre et avait failli tomber ; il avait néanmoins réussi à atteindre le portail sans encombre. Depuis qu’il habitait en ville, c’est-à-dire depuis qu’il était entré au lycée, son père ne lui avait rendu visite que quatre ou cinq fois. Son étonnement n’aurait peut-être pas été aussi fort si le vieux ne s’était pas tranquillement assis sur les marches pour ne plus rien dire, l’air d’être terriblement seul, à regarder la cour en laissant son esprit vagabonder Dieu sait où. Iochka junior s’attendait à ce qu’il lui parle, à ce qu’il lui demande comment il allait au moins, à s’enquérir de tel ou tel petit événement de sa vie, mais non. Il émanait de son père un grand calme qui imposait le silence, il restait droit comme un rocher et on avait l’impression, mais c’était sûrement une illusion, que sa respiration était plus lente que celle des autres, plus subtile, d’une certaine manière. Lui habitait en ville depuis toute une vie, on l’avait envoyé à l’école tout petit, jusqu’à la fin du collège il avait fait la navette avec les camions du chantier et il s’était appliqué parce que ses parents le désiraient fort (même si eux n’avaient pas beaucoup d’instruction – ou peut-être justement pour ça ?) à étudier sérieusement. Lorsqu’il était entré au lycée technique de la ville, il avait dû rester à l’internat, les heures de cours et d’apprentissage l’occupaient presque toute la journée et il aurait été bien difficile pour un adolescent à peine sorti de l’enfance de courir les routes chaque jour. Peu à peu, alors qu’au début il passait toutes ses fins de semaine dans la vallée, il était resté de plus en plus longtemps à la ville et en terminale il ne venait guère plus que pendant les vacances. La vie dans la grande ville lui plaisait beaucoup, il aimait vagabonder, y rencontrer des amis de toutes sortes, la vallée lui semblait un désert, un lieu sauvage et peu accueillant, chaque fois qu’il rentrait à la maison il se sentait de trop dans le monde inchangé de son père. Il ne le savait pas mais depuis qu’il était entré au lycée, le contremaître avait veillé sans cesse sur lui – sinon directement, en lui rendant visite chaque fois qu’il le pouvait, parfois à plusieurs reprises par semaine, du moins par l’intermédiaire des contremaîtres de la fabrique où il faisait son apprentissage et où il avait été embauché très tôt, ou par celui des professeurs qui, sachant qui était son parrain et protecteur, évitaient de lui créer des ennuis. Les choses étaient plus claires en ville que dans la vallée, le contremaître était quelqu’un de connu, ses relations aussi, alors les gens, instinctivement, prenaient soin de ne pas lui donner de raisons de s’en prendre à eux. Car le contremaître n’hésitait pas à intervenir, en tout cas. Lorsque Iochka junior s’était chamaillé une fois sérieusement avec un camarade et avait reçu un coup de poing dans la gueule et quelques coups de pied dans le ventre et à la tête, quittant la cour du lycée plein de sang et plié en deux, humilié et couvert de crachats, le contremaître l’avait appris. Pas tout de suite, on avait évité de le lui dire, on redoutait sa réaction, mais il l’avait appris un samedi soir au café du centre de la ville en y rencontrant quelques connaissances à lui et ses veines avaient aussitôt enflé au cou et sur le front, il était devenu tout noir, avait failli s’étouffer, avait regardé celui qui racontait tout ça avec une telle intensité que l’autre avait failli s’enfuir sans laisser de trace pour ne plus jamais revenir avant que la colère de Vasilé ne soit retombée. Mais lorsqu’il avait fait mine de se lever, une main large comme un tronc d’arbre l’avait plaqué sur sa chaise. De l’autre, Vasilé avait vidé son verre et dans le tourbillon qui avait suivi, le verre s’était brisé entre ses doigts. C’est qui ? avait-il demandé d’une voix qui semblait sortir directement des poumons et si grave qu’on aurait dit un tremblement de terre. L’autre n’avait rien répondu, il n’avait plus envie de dire quoi que ce soit, il ne voulait pas être responsable de choses qui se produiraient sûrement très vite, il le pressentait. C’est qui ? avait répété le contremaître. Et l’autre le lui avait dit, d’une voix qui n’était pas la sienne, brisée, craintive, presque fluette alors que ce n’était pas un type chétif ni efféminé.
Vasilé s’était levé, avait regardé autour de lui, avec des yeux rouges et troubles, ses veines palpitaient à son cou, ses mains semblaient avoir grossi encore, on aurait dit un arbre noueux qui venait de pousser en plein milieu du café. Ses camarades du chantier s’étaient levés eux aussi comme sur un ordre, ils sentaient que quelque chose se préparait et comme toujours ils étaient prêts à suivre leur chef et protecteur jusqu’au bout de la terre. Il leur avait fait un signe de la main et avait ajouté, sèchement : Je reviens tout de suite. Il avait fait un autre signe à celui qui était à la table et le type l’avait suivi dans la nuit de poix, ils ne s’étaient rien dit, il lui avait seulement demandé où habitaient les parents de l’autre et de le conduire jusque chez eux. Ce n’était pas loin, un kilomètre peut-être jusqu’à la maison où ils devaient se rendre, et tout était clair dans l’esprit du contremaître, il devait le faire. Il avait demandé à l’ouvrier de frapper au portail et d’appeler le père du garçon coupable de ce qui s’était passé, l’autre était sorti, content de recevoir de la visite, amical, sans se douter un instant de la raison pour laquelle on l’avait fait sortir. Celui qui accompagnait Vasilé lui avait raconté l’histoire qui s’était passée au lycée, le regard du géant de la vallée ne disait rien de bon, on devinait dans son attitude une violence et une colère indicibles. Sa main lourde s’était posée sur l’épaule de l’homme, le contremaître l’avait regardé droit dans les yeux qui semblaient le transpercer puis il avait dit, d’un ton sec :
— Amène ton gamin ici, je veux lui dire deux mots devant toi.
Les pas de l’autre s’étaient éloignés en traînant dans la cour, il hésitait à mettre son garçon en présence de cette armoire à glace, il avait failli revenir l’affronter lui-même et subir les conséquences de l’affaire, mais il était rentré dans sa maison, noir de colère et surtout inquiet, il avait ramené son fils, une brêle montée en herbe, un peu bêta, marchant en se balançant avec un regard qui ne trahissait pas la moindre intelligence. Il l’avait conduit au portail, le contremaître attendait collé au pilier et, fumant une cigarette, il avait renvoyé l’ouvrier au café en lui disant qu’il se débrouillerait tout seul. Il avait regardé les deux autres, le visage serein, toute sa colère semblait s’être évaporée comme la fumée de sa cigarette, son sourire habituel avait repris place sur son visage et il avait bredouillé d’une voix presque paternelle :
— Mon vieux, je ne veux pas vous faire de mal, je suis venu pour qu’on parle.
Il avait vu le garçon trembler sur ses jambes, il avait peur, le visage blême comme la lune dans l’obscurité de la nuit, le père ne se sentait guère à son aise non plus et c’était justement le calme du géant qui lui faisait peur, il avait entendu raconter des horreurs sur lui, il redoutait le pire et ne croyait guère à ses bonnes paroles.
— Bon, avait dit le contremaître. Je n’ai qu’une chose à vous dire et surtout à toi, petiot, écoute bien et répète-le à tous les courageux comme toi, a-t-il ajouté, tandis que sa main se posait sur l’épaule du père avec une force qui l’avait fait chanceler un peu. Si jamais une seule fois dans ce qu’il me reste à vivre, j’entends dire qu’il arrive ce que t’as fait à l’école, je reviens vous trouver.
— M’sieur Vasilé, a bredouillé le père qui ne savait que dire.
— Pas de m’sieur Vasilé, je ne suis pas le frère de ta mère.
Son visage s’était brusquement altéré, sa colère avait redoublé, il s’est mis à hurler :
— Putain de putain, je veux plus rien entendre sinon je vous mets en pièces tous les deux ici par terre.
Il s’est ressaisi comme par miracle, a fait demi-tour et il est parti, les épaules rentrées et les poings serrés dans les poches, de peur de les tuer sur place en pleine rue comme deux poulets.
Le père et le fils sont restés figés devant le portail, le froid leur faisait comme un linceul, ils s’en étaient tirés sans trop savoir pourquoi ni comment. La main lourde du père s’est posée sur la nuque de son fils, il l’a poussé dans la cour. En chemin, il lui a collé une gifle.
— Si j’entends une autre affaire de ce genre, c’est moi qui te tuerai ici, a-t-il dit d’une voix rauque.
Le contremaître était reparti vers le café bien décidé, sa colère diminuait, il avait encore une chose à faire, il fallait qu’il la fasse, il n’avait qu’une parole, il avait parlé aux murs et aux chemins, il était entré dans le café avec un regard cruel, avait vidé la première bouteille qui lui était tombée sous la main, depuis qu’il était sorti du café tous n’avaient parlé que de lui, ils savaient tous ce qui allait se passer, il s’est approché d’un des contremaîtres du lycée, l’a attrapé et d’une voix qui semblait venir de l’au-delà, candide, telle une pulsion qui ne pouvait être formulée en mots, tout en le tenant fermement de sa main de géant sans lui faire de mal, il a dit :
— Pourquoi, mon vieux Nélou, pourquoi ?
L’autre avait haussé les épaules en signe d’ignorance, c’était un type de haute taille, à cheveux blancs qui en avait vu d’autres et ne s’effrayait pas pour si peu, il a regardé Vasilé droit dans les yeux, l’a fait s’asseoir à table avec lui et lui a répondu sèchement :
— Ça ne se reproduira plus, cher Vasilé, je m’y engage.
Le contremaître s’est tu, il a regardé autour de lui avec le visage de quelqu’un qui revient d’un long évanouissement, a vidé un verre et a répondu sèchement lui aussi :
— Que ça ne se reproduise plus, plus jamais, Nélou, sinon…
Il n’a plus dit mot et il n’a plus jamais été nécessaire de rappeler ce qui était arrivé par hasard et avait failli se transformer en une vraie tragédie dans la vie de la petite ville où le fils de Iochka se trouvait être élève.
Cette nuit-là, le contremaître et ses ouvriers étaient partis vers le haut de la vallée mais ce qui s’était passé avait laissé des traces profondes dans le petit monde des ouvriers de la ville et inévitablement aussi au lycée industriel où Iochka junior apprenait. Tout cela était arrivé brusquement, le bagarreur avait été le premier à révéler la terrible aventure qu’il avait connue la veille. Il l’avait racontée à tous ses camarades, il n’avait pas eu besoin de l’enjoliver, c’était inoubliable et la seule leçon qu’ils devaient tous en retenir était de ne plus jamais s’en prendre au garçon. Il avait fauté mais il savait réparer sa faute, et il avait bien fait savoir à tout le lycée que désormais ceux qui s’en prendraient au garçon de la montagne auraient affaire à lui et il ne plaisantait pas, tous le savaient très bien. Il était devenu le garde et le protecteur de Iochka junior, et s’il lui semblait qu’un de ces courageux n’avait pas saisi le sens des mots de cette nuit-là et s’en prenait à l’enfant, ses mains, pareilles à des gaffes s’emparaient du coupable et ne s’arrêtaient qu’une fois qu’il avait appris sa leçon. Le contremaître du lycée avait vite appris lui aussi, comme il l’avait promis et quelques paroles bien senties avaient rendu le fils du forgeron intouchable, car tous les garçons de la dernière année de lycée savaient le fils de qui il était et veillaient sur lui sans faute, non seulement pendant les récréations entre les cours mais tout le temps.
Iochka senior n’avait jamais eu vent de l’affaire, le jeune encore moins. Le fils avait hérité de son père toutes les qualités qui rendaient le second si agréable à tous, son sourire réservé, ses silences prolongés, son amitié pour tous. L’enfant n’avait aucune idée de la tragédie qui avait failli naître de son petit être et peut-être cela valait-il mieux comme ça, il n’aurait su que faire de son pouvoir et cela ne lui aurait certainement servi à rien. Il avait fini ses études au lycée sans apprendre les faits qui étaient la raison pour laquelle depuis ce jour où il avait eu le visage tuméfié et les yeux rouges de larmes, personne ne lui avait plus cherché noise, il était devenu ouvrier dans la fabrique des abords de la ville sans soupçonner un seul instant qui était derrière le fait que dans sa vie aucun obstacle ne s’interposait, il avait reçu de l’État une petite maison dans laquelle il vivrait en homme simple et en tous points semblable à tous les mortels jusqu’à sa vieillesse. Car, même si l’âme du contremaître était montée aux cieux un jour de décembre gelé – peut-être le premier jour de l’année qui changerait le monde ou pas, il ne le saurait jamais, personne n’aurait su répondre à pareille question – le monde d’où il venait ne disparaîtrait jamais. Peut-être que le régime était tombé, peut-être qu’un chef avait été exécuté sommairement un matin d’hiver dans l’espoir que le passé soit révolu mais quiconque aurait observé le monde aurait compris une vérité que les plus simples, à qui personne ne demandait rien, connaissaient : un homme avait disparu mais son époque n’était pas finie et peut-être ne finirait-elle jamais. Parce que, mais cela seuls les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État. Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Le pouvoir n’est jamais à un seul homme, disait Iochka junior à son vieux père Iochka senior sur les marches du seuil de la maison où ils étaient restés à trinquer et à parler ; le pouvoir est aux méchants, à ceux qui le désirent le plus et sont capables de tout pour l’accaparer. Le pouvoir c’est comme l’amour, seul celui qui se bat pour lui l’obtient, disait le jeune. Et il n’y a pas d’amoureux plus ardents que ceux qui veulent le pouvoir, non, ce sont les plus amoureux des hommes et ils tueront pour leur amour avec d’autant plus de légèreté qu’ils parlent ou marchent dans la rue. Que voulait dire par là ce garçon ? se demandait Iochka, sans être seulement inquiet. Comment ? Regarde, papa, poursuivait le jeune homme, nous vivrons et nous mourrons sans que rien ne change dans ce pays, nous sommes maudits, c’est le malheureux destin de ce peuple, personne n’en réchappera. Qu’est-ce que tu en dis ? Est-ce qu’un seul de nos chefs de l’usine est parti ? Est-ce que quelque chose a changé ? Y en a-t-il eu un seul qui soit accusé de la plus petite faute ? Non, tout est privatisé maintenant et devine à qui les actions reviendront ! Si, avant, ils dirigeaient tout d’une main de fer pour servir la grande Cause et autres balivernes de ce genre, ils deviendront désormais les gros propriétaires de notre travail, au lieu que ce soit l’État qui nous paie nos salaires, c’est eux qui les paieront mais toujours avec l’argent de l’État. Et le cercle tourne toujours de la même manière, les enfants de nos enfants vivront comme nous, pauvres et ignorés du reste du monde tandis que les leurs seront toujours riches comme avant. Si tu le dis, Iochka, lui répondait Iochka distraitement, en regardant le sol couvert de neige devant la maison. Si tu le dis. C’est peut-être vrai, pour les pauvres le monde ne change jamais.
Ils avaient parlé d’une chose et d’autre, trinqué, puis le vieux était entré dans la maison et avait salué sa belle-fille qui, étant enceinte, n’était pas sortie, après quoi il était retourné chez lui dans la vallée. Il gelait, les gens étaient entrés dans le sommeil blanc de l’hiver, tous attendaient le printemps, il y avait un espoir dans leur âme, le printemps était venu plus tard mais ce n’était pas celui qu’ils attendaient. Les paroles de son fils étaient devenues cette année-là une cruelle prophétie et même s’il n’était plus, depuis longtemps, à l’âge où l’on ne peut s’étonner de rien, s’il était au fond plutôt préoccupé de sa propre mort que du monde, comme c’est le cas de tous les vieux, Iochka avait retenu la conversation qu’ils avaient eue un matin de gel sur les marches de la petite maison de la ville et avait toujours eu soin d’en tenir compte.
Peu de temps après l’arrivée du printemps, le chalet touristique, près de la maison de Iochka était passé aux mains d’un propriétaire privé comme on appelait ceux qui avaient de l’argent et des relations et pouvaient acquérir les biens de l’État. Cet homme, qui devait devenir fameux dans la vallée et plus loin encore, avait pris à ferme l’exploitation forestière et avait même tenté de remettre en marche la voie ferrée à laquelle la vallée avait travaillé toute une vie. Cela n’avait pas eu l’heur de se faire, le projet de train ne s’était pas réalisé, la rumeur avait couru que l’investissement aurait été trop important et que ses amis de la direction du département n’avaient pas eu le courage d’investir l’argent de l’État dans son bien personnel. En revanche, ils lui avaient accordé les outillages de l’exploitation forestière et des surfaces énormes de terrains, il s’était mis à couper dans les forêts et s’était vite enrichi. Et peu de temps après, lorsque les gens de la région avaient retrouvé leurs propriétés de la vallée et avaient commencé, les uns à vendre, les autres à se faire bâtir une petite maison, il lui était venu l’idée d’acheter le plus possible de terrains dans la vallée, puis, aveuglé par le pouvoir qu’il croyait être le sien, il avait lorgné sur celui qui se trouvait devant la maisonnette de Iochka. Il s’était entendu avec le propriétaire, lui avait même accordé une avance mais le jour où ils devaient signer l’acte de vente l’autre ne s’était pas pointé chez le notaire, il avait seulement envoyé son fils porteur d’une enveloppe contenant l’argent et lui avait fait dire qu’il ne vendait plus, qu’il s’était ravisé. D’un coup, d’un seul, pour ruiner ses projets. L’autre s’était mis en colère, avait proféré les pires injures à l’égard du jeune homme, de sa mère et de tous les saints du paradis, lui avait promis les pires malheurs, le jeune homme lui avait tourné le dos, il était parti le laissant là, le regard vide, à parler tout seul. Mais une fois arrivé au bureau, il avait compris ce qui lui pendait au nez. Un homme de confiance de Tudor était venu le voir dans une voiture noire à numéro
d’immatriculation court14. Il lui avait laissé une carte de visite sur son bureau avec un nom et une adresse et lui avait dit qu’il était attendu à cinq heures de l’après-midi. Sans faute, sans retard. L’homme important s’était figé, il avait entendu parler de celui qu’il devait rencontrer, il savait aussi qu’il ne pouvait pas refuser cette invitation, il avait pris sa voiture et était parti pour la ville, il ne devait pas être en retard, on le lui avait bien dit.
Il s’était arrêté devant la même unité militaire où Vasilé et Ion avaient bu de nombreuses années plus tôt. Il avait montré la carte de visite à l’entrée, un officier en civil l’avait conduit au bureau de l’étage et l’avait introduit aussitôt chez le Commandant. Un Tudor souriant, très vieilli, s’était levé de derrière l’imposant bureau qu’il n’avait jamais quitté et l’avait chaleureusement salué comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde et se connaissaient de toute éternité. Ils s’étaient assis dans des fauteuils, le commandant avait passé un coup de fil et un autre officier en civil avait apporté un énorme dossier. Il avait longuement regardé l’homme, l’avait observé de la pointe de ses chaussures jusqu’à sa coupe de cheveux impeccable, lui avait souri, lui avait offert un verre de liqueur fine puis était devenu brusquement très sérieux :
— Te voilà donc, avait-il dit, en frappant du plat de la main sur le dossier posé sur une petite table entre eux deux. Ici.
— Comment ça ?
— C’est ton dossier, je veux dire, gros bêta.
— Comment vous permettez-vous ?
— Hein ?
— Je suis venu très volontiers, comme un citoyen honnête…
Un éclat de rire a interrompu sa réplique. Un éclat de rire qui a rempli la pièce et a été entendu jusque dans la rue. Tudor riait de bon cœur, il le regardait sans cesser de rire et lui ne savait que dire, il était bloqué.
— Regarde, a dit Tudor en s’arrêtant de rire aussi brusquement qu’il avait commencé. Je sais, nous savons. Tu ne peux rien nous cacher, tu peux être un citoyen honnête chez ta mère, même si j’en doute beaucoup.
L’honnête citoyen est devenu tout rouge, a fait mine de répondre, l’offense avait été si brutale et si naturellement exprimée qu’il s’était presque étouffé avec ses propres paroles.
— Bon, on va procéder de la manière suivante, je veux pas te retenir et j’ai du travail, j’ai une famille, une maison, des choses à régler. Tu veux acheter cette vallée, je t’ai bien suivi, d’accord. Mais il y a un problème, écoute-moi bien sans m’interrompre. Tu as pris le chalet, on tire un trait là-dessus. Tu peux acheter tout ce que tu veux vers le bas, en direction de la vallée, je ne m’y oppose pas, ça ne me fait rien mais tu n’achètes pas dans la limite droite du chalet en direction de la réserve. Rien. Pas un millimètre de terrain. T’as compris ?
— Comment ?…
— Y a pas de comment ! Si tu veux qu’on reste amis, a dit Tudor avec un sourire mielleux, tu ne touches pas à la maison du forgeron, tu le laisses tranquille, tu laisses tranquilles le pope et le docteur, tu n’essaies pas de prendre l’asile, tu n’y mets pas tes hommes, tu te tiens loin de tout ça, tu ne leur cherches pas de noises, tu les aides. C’est d’accord, mon ami ? lui a-t-il demandé en souriant.
L’homme important est devenu un peu plus petit qu’il ne l’était en réalité. Il avait bien pesé ce qu’il venait d’entendre, il savait qu’il ne pouvait pas affronter Tudor ni l’organisme dont il faisait partie et qu’il dirigeait même, il a donc baissé la tête en souriant :
— On fera comme ça, monsieur, mais pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ? Moi j’achetais pour acheter, de toute façon.
— Eh bien c’est moi qui achèterai. Toute la colline. N’aie pas peur, je n’en ferai rien, je l’achète pour être tranquille. Affaires conclues, tu boiras bien un autre verre, cher voisin ?
Ils ont bu, ils ont trinqué à la nouvelle situation qui les avait rendus voisins, l’homme important a compris instinctivement qu’il devait bien se conduire avec les trois habitants de la vallée et qu’ainsi tout irait bien et que personne ne s’en prendrait à lui. Le lendemain il a mis au point la vente du terrain en question avec le nouveau propriétaire, il lui a même offert d’être payé plus tard – suggérant, comme il en avait l’habitude, qu’il ne voulait pas d’argent mais sa protection en échange. Le message a été reçu comme il convenait et de ce jour il est devenu le propriétaire officieux de la vallée en respectant toujours les conditions qu’on lui avait imposées cet après-midi-là dans le bureau de Tudor qui, par amitié pour Vasilé et encore traumatisé par sa disparition, voulait absolument que les amis de son ami passent leur vieillesse tranquillement, il faisait tout pour cela. Ce n’était pas grand-chose pour lui, qu’est-ce que c’était que de défendre quelques personnes simples alors que les puissants eux-mêmes le redoutaient et redoutaient ce qu’il représentait ? Il avait donc accédé à la propriété de la colline au-dessus de la maisonnette de Iochka et jamais, au grand jamais, elle ne lui avait été d’une quelconque utilité, comme il l’avait dit ce jour-là. Mais avec le temps, alors même qu’il n’avait aucun désir d’enrichissement et continuait d’habiter sa petite maison au centre de la ville où il avait toujours résidé, il s’est dit que certains de ses hommes auraient bien voulu s’enrichir et acquérir des propriétés et il les a encouragés, connaissant bien les lieux et l’homme qui pouvait tout arranger dans la vallée d’un simple claquement de doigts, à construire dans la zone en direction de la ville sur des terrains en pente douce, avec des bois derrière les maisons et cette montagne vertigineusement belle en face, devant leurs fenêtres. De belles maisons se sont alors construites dans l’esprit des lieux, sœurs jumelles, aurait-on dit, du paysage, perdues dans des vallons de rêve entre les méandres de la rivière. De grandes maisons, presque bourgeoises où s’engloutissaient comme par miracle des fortunes que personne ne pouvait justifier de la part de gens qui, normalement, n’avaient presque point de revenus, étaient de simples employés de l’État qui, dans les actes, vivaient au jour le jour. Personne ne posait de questions, personne ne jetait un œil sur ces choses-là, les gens s’installaient sous le nouveau régime comme sous l’ancien à la seule différence que la justice ou ce qui en restait était complètement paralysé. Les officiers de l’ancien régime s’étaient peu à peu fondus dans la nouvelle classe politique, certains en faisaient même partie et tous ceux qui posaient des questions gênantes finissaient, sinon mal, du moins marginalisés et oubliés de tous. Dans la vallée, avec le temps, le sort du pays s’était joué, des partis étaient nés, des présidents avaient été inventés qu’on avait virés quand ils n’étaient plus utiles aux puissants, tout cela se passait sans que personne n’en sache rien, et sous les oripeaux de la normalité la plus ennuyeuse.
Ainsi ont disparu les dernières traces de la voie ferrée à laquelle Vasilé, Iochka et leurs camarades avaient travaillé presque toute une vie. Lorsqu’un puissant du département avait acheté un immense terrain à environ deux kilomètres de la barrière qui séparait la vallée du reste du monde, il se trouvait dans le lot une moitié de la colline du dessus, c’est-à-dire quelques hectares de bois. Or, entre la cour avec piscine, arbres fruitiers, allées pavées et la colline se trouvait, telle une frontière qui ne servait à personne, la vieille voie ferrée envahie d’herbes folles et d’arbustes. Sans bruit et sans chercher à tirer des ficelles pour la faire disparaître, le nouveau propriétaire avait couvert le terrassement et les rails d’un talus qui enterrait sous un mètre de terre toute l’histoire passée de ces lieux. Les gens de l’exploitation forestière avaient eu beau s’y opposer, en hurlant et en tentant d’acheter cette petite bande de terrain, malgré leur colère et leurs injures, ils n’avaient jamais réussi à remettre au jour les rails, et sous ce mètre de terre avaient été ensevelies presque cinquante années de labeur pour la seule raison qu’un puissant du jour ne voulait pas voir dans sa cour ces deux rails qui partaient vers les montagnes. Se voyant battus de ce côté-là, les forestiers avaient alors essayé d’ouvrir une route goudronnée conduisant au chalet mais pas jusqu’à la limite de la réserve, lieu où il n’y avait plus rien en dehors de la montagne sauvage et de l’histoire des innombrables ouvriers qui y avaient vécu et s’étaient métamorphosés avec le temps en légende. Une assemblée des quelques propriétaires de la vallée s’était alors tenue et, comme ils redoutaient que le lieu reprenne vie et que la vallée ne se transforme en une zone touristique et habitée, ils avaient fait en sorte que le projet de route déposé à la mairie n’obtienne jamais les autorisations nécessaires à sa construction. Les forestiers et Iochka avaient commencé à se poser des questions, les gens du chalet avaient protesté un peu, eux aussi, mais finalement le pope, plus sage que tous et toujours au fait de la marche du monde, même si rien ne le laissait soupçonner dans sa manière d’être, leur avait conseillé de laisser tomber et de comprendre qu’au fond, par-delà le mal qui caractérisait le comportement des riches et des puissants, pour la vallée, l’absence de route et de viabilité était un bien énorme. Imaginez, leur avait-il dit, ce qui se passerait si parmi nous commençaient à apparaître des touristes par milliers, des hôtels, des restaurants, tout ce que l’on voit dans les vallées voisines. En peu de temps nous serions contraints de partir plus loin dans les montagnes, la vie ne serait plus vivable. Le docteur l’avait approuvé de la tête, silencieux comme de coutume, et les forestiers et les gens du chalet avaient compris, la situation actuelle était préférable, il valait mieux que ni la route ni l’électricité ne parviennent dans la vallée.
Tout était donc resté bloqué pendant une dizaine d’années, il n’y avait que de petites constructions, quelques maisons ici et là, quelques chemins de terre, quelques signes très faibles de l’existence d’un monde par-delà la barrière. La vallée demeurait sauvage comme toujours, et s’il n’y avait pas eu le chalet et l’asile tout près de la maison de Iochka, le lieu aurait semblé désert. Un paradis d’avant et d’après le désastre qu’est toujours la civilisation, un lieu oublié et pour cette même raison inoubliable, immortel et vivant dans la mesure seule où le vivant, dans ce qu’il a de plus essentiel, échappera toujours à la compréhension humaine. Un paradis qui attendait sa mort, rien de plus. Et les gens qui étaient en lui, vieillissant sans le sentir, attendaient leur mort, eux aussi.
L’endroit situé au-dessus de la maison de Iochka, un temps ignoré et inclus dans la propriété de Tudor, cet endroit totalement oublié et sans importance, une colline quelconque parmi des centaines d’autres, avait été tiré de sa léthargie par hasard le jour où un homme d’affaires du département, ami intime de Tudor et protégé de ce dernier grâce à un engagement politique dans lequel il ne savait pas très bien comment il s’était enrôlé, avait voulu se faire construire une maison pour les vacances. Il avait d’abord acheté un terrain proche de la ville, un bout de vallon aux abords d’une commune. Cela ne lui avait pas plu, c’était trop bruyant et il ne voulait pas s’y retirer avec ses amis et sa famille, c’était trop visible. Tudor, qui connaissait trop bien la marche du monde, lui avait alors offert la colline dont il ne faisait rien et pour laquelle il n’avait jamais déboursé un sou. Il avait en revanche reçu une petite somme d’argent et une voiture, rien pour rien, comme ils en avaient plaisanté entre eux, en riant avec toutes sortes de sous-entendus, et Peter était devenu propriétaire de la clairière et de la forêt de sapins du haut de la colline. Mais aussi de la maison de Iochka, au pied de la colline et au bord de la route où il devait rester à jamais. Le nouveau propriétaire était un ancien sportif et un grand amoureux de la montagne. Il n’avait pas acheté ce terrain pour s’y faire construire un palais dans le genre de ceux de ses voisins plus bas dans la vallée, mais pour avoir un endroit bien à lui où il pourrait faire vivre sa famille et pas seulement pendant les vacances, un lieu isolé, à l’air pur et au silence parfait, loin du monde de promiscuité et de saleté de la ville. Il avait fait construire une maison relativement petite, juste une cuisine et une grande pièce à vivre au rez-de-chaussée ainsi que deux chambres exigües à l’étage mais avec des fenêtres et des balcons généreux d’où l’on pouvait admirer la montagne blanche dans toute sa splendeur. Il avait disposé cette maison sur le terrain de façon à ce que depuis la façade on puisse contempler toute la longueur des crêtes, ces neuf ou dix kilomètres de montagne pelée qui se dressaient brusquement au-dessus des forêts et brillaient dans le soleil à toutes les saisons. Devant la maison, à la surprise infinie de Iochka et de ses deux amis, il avait fait construire un terrain de tennis aux deux extrémités duquel il avait installé deux paniers de basket. Lorsqu’il avait vu l’étonnement irradier dans les yeux du vieux forgeron, il n’avait d’abord pas compris, pour lui il était tout à fait normal de permettre à ses enfants de se donner du mouvement. Mais Iochka ne savait vraiment pas ce que ce terrain signifiait et il avait fait deux ou trois fois le tour de la pouzzolane barrée de traits blancs à la chaux, avait regardé attentivement les paniers de basket, les balles et les clôtures environnantes sans oser pour autant demander à quoi servaient toutes ces choses. Tennis, mon vieux Iochka, lui avait dit Peter après avoir fini par comprendre, et il lui avait tout expliqué, lui avait indiqué en gros les règles du jeu. Et là c’est le basket, avait-il insisté en lui donnant à nouveau toutes les explications utiles. Ah, bon, avait répondu le vieux, l’air songeur, ne sachant trop que dire. Vous savez ce qu’on dit, avait poursuivi Peter pour que tout soit bien clair. Le jeu de dames et le tennis renforcent le pénis. Le pénis ? avait demandé Iochka presque aussi surpris d’entendre ce mot qu’il l’avait été à la vue des lignes qui barraient les quelques mètres carrés de terrain et du filet qui entourait l’ensemble. Oui, la bite, en langage médical. Ah, ah, je dirai au docteur d’employer plus souvent ce mot-là, avait répondu le vieux avec un étrange sérieux et sans la moindre trace d’amusement sur le visage.
Comme cela devait s’avérer avec le temps, outre sa famille, Peter amenait là, dans sa maison sur la colline, diverses copines, n’étant ni pilier de sacristie ni désireux de le devenir – du moins pas au cours de sa vie. Il avait deux enfants de deux mariages et peu de temps après avoir fait construire sa maison (inaugurée et baptisée fastueusement du nom de sa femme, cérémonieusement, avec le décorum voulu et une fête monstre qui s’était prolongée pendant toute une fin de semaine), il avait divorcé une seconde fois. Il ne devait plus se remarier et ses amies avaient eu le temps de se raréfier, Peter consacrant apparemment sa vie à l’éducation et au bien-être de ses enfants.
Il y avait quelque chose de bizarre dans la manière de se comporter de ces gens et si cela était complètement étranger à Iochka, le pope et le docteur savaient à peu près ce qui se passait et ils s’en étonnaient mais sans vraiment en parler. Dès qu’ils dépassaient la frontière, à la seconde même où leurs voitures tout-terrain s’engageaient sur le chemin forestier conduisant à la montagne et à la réserve, les nouveaux propriétaires changeaient du tout au tout. Si en ville ils étaient politiciens, hommes d’affaires, véritables maffieux, la plupart du temps, fortement intéressés par le pouvoir et se livrant à diverses combinaisons financières, dans la vallée ils devenaient sinon des anges du moins quelque chose y ressemblant. Ils devenaient bons voisins, honnêtes, pieux, ils étaient prêts à aider leurs prochains même si on ne le leur demandait pas, ils respectaient les traditions, bref ils étaient absolument différents. Le docteur, surtout, avait tenté de s’expliquer cet étrange phénomène mais il avait fini par laisser tomber, lui qui cherchait des explications y compris à la position des branches dans la forêt, à l’écoulement des eaux de pluie et au déplacement de l’ombre sur la terre, avait renoncé à se poser des questions et avait fini par accepter les faits tels quels. Le pope, en revanche, était convaincu que la vallée était un territoire saint et béni des dieux et c’était pour cela que ces bandits se repentaient et prenaient une autre apparence dans la vallée, l’esprit saint leur apparaissait et leur montrait la bonne voie. La discussion entre eux trois s’était répétée de multiples fois, se concluant toujours à égalité dans l’attente d’un péché criant pour que la théorie du pope soit infirmée, par une action de foi incomparable qui jetterait le ridicule sur le docteur. Comme aucune de ces situations ne se produisait jamais, chacun des deux anachorètes de la vallée vivait dans sa conviction inébranlable et attendait soit un miracle soit un malheur. Entretemps s’accumulaient dans la vallée les preuves du bien et dans l’autre monde celles du mal, augmentant en même temps que la vie, sans que personne ne puisse comprendre de quelle manière les choses arrivaient ni ce qui les faisait avancer ou reculer. Ce sera toujours la question dans les siècles des siècles, dirait un jour le pope, ébloui par une bonne action comme on n’en avait jamais vu dans la vallée – Peter, dans sa générosité, n’avait pas seulement installé l’électricité dans la maison de Iochka, il avait aussi engagé des gens pour faire monter ce merveilleux courant électrique jusqu’à l’ermitage, illuminant à jamais les nuits de veille du prêtre – bonne action comme on n’en avait jamais fait de semblables sur Terre depuis les miracles dont parlait l’Évangile. On continuera de se poser la question dans les siècles des siècles, seul ou avec d’autres esprits plus ou moins éclairés, avait-il ajouté, la question de savoir où se trouvent le sens et les fondements de l’humanité et ce qui la pousse à accomplir les actes de la vie. Est-ce le temps qui nous rend plus sages et plus craintifs, est-ce que tout est écrit d’avance et exige d’être respecté ? Ou est-ce la vie qui est le fruit d’un hasard et nous de simples êtres vivants sans aucun pouvoir, corrompus par l’orgueil et nous octroyant une certaine importance, alors que la vérité est tout autre et qu’il nous faut nous repentir sans cesse pour le salut de notre âme et le pardon de nos péchés ? Ne ris pas bêtement, toi le guérisseur, avec ton regard stupide. Car tu te demanderas à jamais la même chose que moi et toute ta science, peut-être grande, je ne le nie pas, ne sert à rien devant ces questions.
Peter n’avait-il pas fait preuve de moult miracles avec le temps ? N’avait-il pas réussi à transformer l’eau en vin ou en eau-de-vie bénie et donné du pain aux pauvres, leur portant aide et se montrant généreux avec les ouvriers de l’exploitation forestière, tout comme avec les bergers qui montaient dans la vallée, ces pauvres à jamais et qu’il appréciait tant ? N’avait-il pas fait en sorte, avec ses amis qui avaient eux-mêmes fait construire là-bas, que la route soit toujours empierrée et assez bien nivelée pour que la vie des chauffeurs et des excursionnistes ne soit pas mise en danger ? N’avait-il pas obtenu une aide bienheureuse pour installer, à côté du vieux chalet, une antenne pour les sauveurs des montagnes et pour assurer avec générosité leurs salaires afin de leur permettre de sauver ceux qui, par orgueil démesuré et grande bêtise, montaient sans précaution sur la montagne périlleuse et se blessaient ? N’avait-il pas menacé, lui, les supérieurs du pope lorsqu’ils avaient tenté de modifier la bonne marche de l’ermitage en y mettant d’autres personnes, et risquer de rendre amère la vieillesse du pauvre prêtre, son ami ? N’avait-il pas pris grand soin des gens qui vivaient autour, tombés malades, en les emmenant chez les meilleurs docteurs qu’il gratifiait d’une partie de ses biens ? Est-ce qu’il n’aimait pas son prochain, en cherchant dans le moindre mot lancé une occasion d’atténuer des souffrances ou des besoins sans jamais demander de retour ? N’avait-il pas fait construire – en dépensant beaucoup et avec grande persévérance et en appelant à l’aide l’autre homme important de la vallée – un tunnel par lequel les eaux captées sur la montagne passeraient avec force et feraient tourner ensuite les turbines d’une microcentrale, éclairant ainsi la vie de tous les gens du coin d’une lumière blanche et immaculée semblable peut-être à celle que Dieu avait fait descendre sur la terre ténébreuse ? N’avait-il pas prononcé de terribles paroles de colère contre ceux qui avaient voulu mettre de force à la retraite le bon docteur de l’asile et qui essayaient ainsi de le chasser de la vallée pour en mettre d’autres à sa place, ne les avait-il pas menacés ces mécréants en les traitant de tous les noms et en leur faisant redouter Dieu et en leur interdisant de toucher à sa vallée – chose dont le docteur n’avait jamais eu vent ? N’avait-il pas œuvré pour qu’une partie de ce paradis descende aussi sur cet autre monde en prenant toujours soin de l’enfant de Iochka comme de ses propres enfants, et en veillant à ce qu’il ne leur manque rien ? Et n’avait-il pas rassemblé autour de lui les anciens élèves de l’école d’alpinisme qu’il avait conduits, en leur construisant des maisons à tous, faisant en sorte que ses ouvriers travaillent pour eux aussi et qu’il y ait davantage de fraternité entre les gens ?
Si, il avait fait tout ça, avait poursuivi le pope, et nous devons tenir compte de tout cela lorsque nous parlons de bien et de mal, et quand nous sommes tentés, chargés de bêtise et d’orgueil, de commettre le péché de juger son prochain. Car trop souvent, mes frères, nous nous empressons de juger les autres, à notre aune, sans réfléchir, mais un jour nous le paierons, surtout toi, le païen, qui me regardes bêtement, tu paieras, allez sers-nous une bonne eau-de-vie et arrête de sourire comme ça, cela ne me fait ni chaud ni froid.
Peut-être que c’était encore à lui qu’on devait l’absence de la souffrance et de la tristesse dans la vallée, et peut-être qu’il n’y avait rien de fortuit dans le fait que Vasilé ait vécu là-bas, s’était encore dit mentalement le pope, et que par l’intermédiaire de Tudor, gardien de sa mémoire, Peter était arrivé pour continuer son action. Mais qui suis-je, moi, pour me poser toutes ces questions qui ne sont, au fond, que la vie ? s’est-il demandé encore en se signant mentalement pour chasser les mauvaises pensées.
Ce n’était pas le fruit du hasard non plus, probablement, et c’était peut-être bien le plus impressionnant des miracles de Peter, que cette construction de l’hôtel dans la clairière, à gauche de sa maison, lieu accueillant et abordable pour ceux qui voulaient profiter de la beauté dans le calme. Le soupçon de superficialité et de concupiscence n’a rien à y faire, car ce n’est pas pour l’argent qu’il avait fait construire l’hôtel et avait vendu toutes ses affaires en ville, emprunté aux banques et commencé à perdre ses biens, mais pour pouvoir léguer à ses enfants la beauté de la vallée, presque inchangée, gardée en l’état où la connaissaient ses ancêtres. Et même si vers la fin il a commis un vrai péché en chassant de sa maison son prochain, se comportant de manière inhumaine, eh bien, ce n’était pas aux hommes de juger, jamais. Peter demeurait pour ceux de la vallée le meilleur des habitants de la Terre, ses petits défauts – le penchant pour la boisson, la luxure, son langage – pesaient peu dans la balance, comparés au bien qu’il faisait autour de lui, aux pauvres et aux personnes seules de la vallée. Il est vrai qu’une fois l’hôtel achevé, au lieu de chercher comme tout homme à s’enrichir et à faire fructifier cette affaire, il avait réalisé en fait le plus grand miracle de tous : avec son expérience de l’humain et beaucoup de cadeaux à ceux qui en avaient besoin, en insistant et sans économiser ses efforts, il avait réussi non seulement à retarder le goudronnage de la route qui s’entêtait, poussée par une force diabolique, à monter dans son paradis à lui mais encore plus : il avait fait en sorte que le projet s’évanouisse de l’esprit du maire de la ville comme s’il n’avait jamais existé, comme si cela avait été une folie passagère ou quelque mauvais rêve dont on se débarrasse au réveil et qu’on oublie pour toujours. Pour ce fait dénué d’importance à un œil étranger à la chose, il s’était assuré que la vallée allait rester presque intacte à jamais et s’était garanti ainsi, racontait le pope à qui voulait l’écouter, une place bénie à la droite du Seigneur Dieu le bien-aimé.
Car avant d’être bon ou mauvais, avant d’être ivrogne, coureur de jupons, et fort en gueule ; avant d’être le père de ses enfants et l’ami des amis de ses amis ; avant d’être ce qu’il était vers la fin de sa vie, Peter, seul parmi tous ceux de la vallée, avait été homme politique. Pas n’importe lequel, comme aurait pu le laisser croire sa solitude et la tristesse où l’avait fait dégringoler sa propre vie, mais un type extrêmement important, maire de la ville qui, durant une époque, avait porté le nom d’un des hommes les plus méchants parmi les habitants de la planète et qui avait participé à la
destruction d’un pays qui avait effectivement disparu de la carte15. Peter avait été – à côté d’un ami qui, par la suite, était devenu patron de télévision et influent homme d’affaires riche comme Crésus et méchant comme le Diable – l’un des chefs de campagne électorale du plus controversé des présidents de ce pays d’après la chute de la dictature, un dictateur à gants blancs lui-même, comme allaient essayer de l’être, dans le temps, tous les dirigeants. Il avait œuvré nuit et jour, des mois et des années, pour faire venir au pouvoir un régime qui, défiant tout le monde, avait transformé la justice comme on le fait du vin mêlé d’eau, avait mis des corrompus en poste de ministres, avait toléré les affaires des politiciens avec l’État et leur enrichissement au-delà de toute imagination dans un pays peuplé de pauvres et de gens sans avenir, qui le quittaient chaque année par centaines de milliers à la recherche d’une vie meilleure à l’étranger. Peter avait toujours su de quoi était fait ce parti dont il était membre. Enfant de nomenclaturiste, il n’aurait pas pu l’ignorer, il aurait donc été impossible qu’il ignore qui il soutenait et où cela finirait. Est-ce qu’il l’avait regretté un jour ? Non. Il avait choisi d’entrer chez les francs-maçons pour se prouver à lui-même qu’il était au-dessus de l’argent et du pouvoir, avait refusé tout poste de ministre, ambassadeur ou haut fonctionnaire, petit à petit avait coupé les liens et avait retrouvé, comme on a vu, une vie calme dans le paradis dont il assurait le bien-être de tout cœur parce que, au fond, il connaissait tous les hommes forts du jour, on ne lui refusait rien et sa présence là était une garantie que personne n’allait essayer de changer la marche des choses sans son approbation. Il avait bien appris la leçon de la politique, il savait que le bien et le mal, le beau et le laid, la justice et l’injustice, la vérité et le mensonge n’étaient que des paroles bonnes à manier. Et ces choses étaient importantes dans la mesure où cela permettait aux puissants de garder le pouvoir et de le renforcer et nullement de faire le bien des autres. Il l’avait trop bien appris durant ses années d’apprentissage et de perfectionnement dans la politique : les hommes ordinaires ne comptaient pas, simple instrument dans les mains des puissants. Et dans ce pays où l’on vivait faute d’un autre meilleur, on aurait dit que la règle de la politique était devenue brillance diamantine du mal : jamais, mais vraiment jamais, durant les décennies qui ont suivi la chute de la dictature – ce moment où Vasilé avait perdu sa foi et s’était laissé mourir de désespoir –, un seul homme politique n’aurait pris la peine ne serait-ce qu’un instant bref comme un clignement d’œil ou le passage rapide du doigt sur une feuille de papier ou sur le sein d’une femme, jamais donc aucun n’avait pris la peine de penser à faire le bien des gens. Jamais. Lui savait très bien d’où il venait et il s’imaginait – il avait ses raisons et il aurait été difficile de le contredire – qu’il en serait toujours ainsi et qu’il appartenait à un peuple maudit, la seule possibilité du Bien résidait dans le Mal pour les autres et pas ailleurs. Cette nation était conçue comme ça et on ne pouvait pas la changer, cela ne s’était jamais produit et n’allait jamais se produire. Il avait dit cela au pope, une nuit, où il lui avait longtemps parlé de choses qu’il s’efforçait apparemment d’éliminer comme un cancer qui le rongeait de l’intérieur et assombrissait les jours qui lui restaient à vivre. Le pope s’était tu, avait continué de boire avec lui et de l’écouter, s’étonnant rarement et hochant la tête de temps en temps en signe de tristesse et de désespoir pour des faits qu’il avait fuis lui-même dans la montagne rude afin d’y trouver, sinon une vie meilleure, au moins l’oubli de tout pour son salut. Une seule fois, lui avait dit Peter, il avait fait appel aux puissants lorsque son cœur avait cédé sous le poids des plaisirs de la chair et il avait fait un infarctus, mais Dieu lui avait encore permis de vivre. Et comme personne ne pouvait le traiter et qu’il savait qu’il n’avait pas encore assuré l’avenir de ses enfants, il avait alors téléphoné au premier homme du pays et lui avait demandé son aide d’une voix de moribond. Le pays s’était mis en mouvement sur un seul signe, l’hélicoptère présidentiel accompagné d’un hélicoptère sanitaire était parti vers le petit hôpital où se trouvait Peter pour le transporter vers les meilleurs docteurs du pays qui avaient différé toutes les interventions du moment pour s’occuper uniquement de lui comme on le leur avait demandé, le premier homme du pays était alors resté des heures entières sur un banc sale de couloir d’hôpital, tant que la vie de son ami ne tenait qu’à un fil et qu’on n’en connaissait pas l’issue. Quand il était sorti de l’anesthésie, l’homme politique veillait à son chevet une compresse humide à la main, seul, voûté sous le poids des siècles et d’une amitié lourde de sens. Il avait attendu que Peter retrouve ses esprits et lui avait parlé comme jadis de ses innombrables soucis et de la grande utilité que pourrait avoir le possible retour de son ami. Ce n’était qu’après que les gardiens du couloir avaient permis à ses propres enfants d’entrer et de se réjouir que leur père fût en vie. Et alors, mon père, j’ai mis les enfants à la porte pour rester avec le Président, a dit Peter au pope. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu et comme je me voyais si malade et près de la mort, j’ai vidé tout mon sac et je l’ai traité de tous les noms, je l’ai envoyé au diable tant que j’ai pu. (Un grand signe de croix a interrompu les phrases de Peter, le prêtre se sentant encouragé à rejeter au plus vite le malheur qu’apportait dans cette maison la dérision pour les choses saintes.) Il m’a longuement regardé, un sourire triste au coin de la bouche, m’a serré la main encore encombrée de perfusions et s’en est allé. Je l’ai entendu hurler dans le couloir : Occupe-toi de lui, comme de ta mère, t’as compris ?! Et depuis je ne l’ai plus jamais revu. Et je continue à vivre comme tu le vois, allez, à notre santé ! Qu’est-ce que le monde sinon une multitude de gens rassemblés ? a-t-il encore dit au prêtre, peut-être sans lien apparent avec ce qui précédait mais voulant peut-être en dire plus ; le jour de sa mort, de nombreuses années après cette discussion, jour qu’il pressentirait par des signes connus de lui seul comme cela arrivait à tous ceux qui vivaient dans cette vallée, il est allé en ville seul dans sa maison où déjà planaient les miasmes de la mort – pressentie –, ce jour-là il est allé s’acheter les boissons les plus chères qu’il a posées à côté de son vieux fauteuil, devant le bureau, il s’est assis pour attendre la mort, il faut croire qu’il avait découvert la différence entre vie et mort, c’était bien ça : mourir seul. Il lui était venu à l’idée de téléphoner à ses enfants pour les faire venir. Il devait regretter son acte le plus misérable, le péché qui assombrissait sa fin et l’empêchait de mourir en paix. À savoir : quand il avait décidé de faire construire l’hôtel à côté de sa petite maison baptisée au nom de son ex-femme, il avait fait venir dans la vallée un de ses anciens élèves du temps où il avait été entraîneur en alpinisme et lui avait confié tous les travaux en lui confiant aussi Iochka, en lui disant discrètement qu’il ne devait rien lui manquer. Et il avait tenu en estime Arpad (c’était le nom de cet homme de confiance) des années durant, en le laissant prendre toutes les décisions parce qu’au fond de lui-même il savait qu’un innocent comme celui-là ne commettrait jamais de faute, il lui vouait une confiance aveugle, plus, même, qu’à ses enfants. Durant la construction de l’hôtel et des chalets des environs, il lui avait donné carte blanche pour se faire bâtir, sur ses deniers, une belle maison pour lui-même en marge de la propriété, maison qui serait à lui pour toujours, où il vivrait avec sa femme et son enfant, le second né dans la vallée. Seulement, parvenu à la vieillesse, oubliant les services rendus par Arpad et toutes les peines qu’il avait eues concernant la responsabilité de l’hôtel malgré un très petit salaire, il s’était laissé influencer par ses enfants avides et avait commencé à faire semblant d’oublier de mettre au nom d’Arpad la maison en question. Arpad n’avait rien dit, il était trop bon pour montrer son amertume, mais il avait très bien compris ce qui se passait. Une chose est sûre, le jour de sa mort, Peter, assis dans son fauteuil en cuir et liquidant les dernières bouteilles qui lui apporteraient le soulagement de ses souffrances, a téléphoné à un seul homme, Arpad, en lui disant de venir à la ville pour qu’il lui donne la maison promise depuis plusieurs années. À Arpad, il dirait qu’il attendait, assis, la mort, et l’autre le croirait, il le connaissait trop bien et savait qu’il ne plaisantait jamais avec les choses importantes. Sauf que, le lendemain matin, lorsqu’il était descendu de la montagne pour aller recevoir le dernier cadeau de celui qui toute sa vie l’avait gardé auprès de lui et lui avait été comme un père, et qu’il avait frappé à sa porte, personne ne lui avait répondu sinon un lourd silence qui ne présageait rien de bon. C’était un de ces silences après lequel rien ni personne ne reparlerait. Peter était resté là entouré par ce silence, par ses tableaux et ses meubles de prix, par les statues et les tapis les plus moelleux, le parquet et les murs lambrissés, les coffres-forts et les cachettes dans les planchers pour toutes ses énormes richesses qui lui tenaient compagnie avant l’apparition de la mort et il n’allait rien lui dire, comme il s’y attendait du reste. À mesure que sa respiration se raréfiait, à mesure qu’au bout de ses doigts s’installait une légère paralysie qui allait remonter vers ses côtes et ses épaules, accompagnée d’une ivresse et d’une semblable paralysie des jambes, à mesure que sur sa poitrine s’aggravait le poids qui ne le quittait jamais, à mesure donc qu’il commençait à économiser chacun de ses mouvements, convaincu que l’immobilité lui permettrait de prolonger de quelques heures son séjour sur la Terre, il avait revu toute sa vie et n’avait regretté aucun de ses actes. Puis il avait commencé à oublier – tandis que le poids sur sa poitrine devenait plus lourd et que sa respiration était une vraie torture – tout ce qu’il avait vécu, et à comprendre la solitude dans laquelle il s’était installé pour la dernière fois. Le vide dans lequel il vivait encore, le néant où il vivait, l’inutilité de tout geste et de toute tentative pour survivre. Le lendemain il serait seul, encore seul, comme tous les jours de sa vie, le souvenir des hommes et des femmes qui l’avaient accompagné durant son existence ainsi que celui de ses enfants s’estompait petit à petit laissant place à un vide qui l’oppressait davantage que la souffrance physique, comprise à partir d’un certain instant, comme un minimum nécessaire pour trépasser. Sa respiration était de plus en plus espacée, son corps comme diminué refusant de vivre et son esprit de se séparer de la réalité avant qu’il soit pris dans la grande torture et qu’il commence à suffoquer, à chercher l’air en se serrant la poitrine et en frappant de ses bras dans le vide, les yeux exorbités et percevant avec une précision véritablement effrayante une tension énorme qui s’installait dans son cerveau manquant d’oxygène. Cet état avait duré assez longtemps, le corps quitté par l’âme avait lutté pour vivre encore, il avait souillé ses vêtements, avait cassé ses ongles contre le fauteuil avec lequel il luttait – et, à travers lui, avec le monde –, ses yeux avaient presque explosé, rouges comme le sang qui lui coulait par le nez, mais à un certain moment le salut était arrivé et le cœur avait enfin cédé, cessant de battre. Il s’était recroquevillé sous la douleur et était mort ; et c’est comme ça qu’Arpad l’avait retrouvé, le lendemain matin, craignant le pire, il avait cassé la porte et l’avait découvert en boule à côté du fauteuil, le corps froid, les yeux grands ouverts, la bouche béante comme à la recherche d’un peu d’air qui n’allait plus jamais parvenir à ses poumons.